jeudi 31 décembre 2015

LE DER' (JOUR) DE L'ANNEE


LE DER' (JOUR) DE L’ANNÉE


Il faut bien y passer par ce jour clé...
Alors à minuit, passage obligé dans la suivante, bien penser à mettre 16, et tout un tas d'autres réflexes infimes.
Alors à minuit on va faire un décompte, s'embrasser et danser, se boire une coupette, conviviale, familiale ou amicale.
Alors à minuit on se verra plein d'espoirs et de voeux en repensant à celle passée qui n'a pas été vraiment folichonne du coté humanité et on se souhaitera le meilleur pour celle à venir.
Le meilleur...

C'est en tout cas celui ci que je vous souhaite en anticipant un tantinet car les obligations professionnelles musicales seront plus tournées vers les touches des claviers blanches et noires que celles chiffrées et lettrées du PC.
U2 m'est apparu comme logique, vous comprendrez pourquoi.
Cet enfant vous regarde messieurs les politiques - fixez le bien et réfléchissez, il est plus que temps.

Merci aux fidèles du blog qui viennent ici lire régulièrement (plus que mes articles...), commentent, ou passent lire, simplement.
Ici l'année va continuer sur les bases fixées lors de la reprise.
Merci donc à Chris, qui m'aura relancé dans l'aventure, à Alain qui partage les mêmes musiciens que moi, à Antoine, éternel source de débats et réflexions, à Charlu, notre hyperactif de la découverte, à Budgie, qui sait si bien lui aussi rattacher la musique à la vie, à Sorgual, qui me rappelle à l'ordre des oublis et qui a toujours apporté réflexion et amitié à ce blog... et à Francis, qui est un lien amical permanent.
Merci à ma famille qui soutient cette initiative de reprise d'écrit et à mes amis, comme Jean Marc, ami à la musique, à la philosophie, au boulot aussi - comme Sonia, avec qui musique rime avec rêve étoilé. Nous serons ensemble tous trois ce soir, rien que cela est bonheur.
Amitiés à Joel, Roland, Pep's, Thomas...

PASSEZ UN BON RÉVEILLON, POUSSEZ LE SON ET FAITES VOEUX DE TOUT, pour tout et pour tous (mais aussi pour vous mêmes... )...
à l'année prochaine !

mardi 15 décembre 2015

MICHAEL FRANKS - « Easy ?... pas tant que ça... »

MICHAEL FRANKS
« Easy ?... pas tant que ça... »

Coolitude absolue, ça va faire du bien en ces périodes festives et juste après (pendant) ces doutes, ces affres, ces maux difficiles à soigner.
Michael Franks,  ne surtout pas inverser avec notre homonyme frenchy pour mamies fans de sucreries parfois agrémentées de violonades en viennoiseries de Rieu.

Non là, même s’il cultive la légendaire image du playboy au public quasi exclusivement féminin (mais d’où peut bien venir une réputation pareille quand on feuillette le catalogue des pochettes aux photographies de looks toujours pile dans la décennie avec cette moustache si kitchchissime ?... Je laisse la réponse à son public féminin... un mystère de plus) – Michael Franks, côté musique c’est du très sérieux, du lourd et du respect... beaucoup de respect.

Très précisément je suis entré par hasard dans son univers en 1977.
Je cherchais un disque à offrir pour l’anniversaire de la petite amie d’un proche, ce couple avait pour habitude la trouvaille, le truc pas connu, pas forcément original musicalement, mais avant tout ce souci de découverte, d’inédit...
Il me fallait creuser...
Là dans le présentoir FNAC mural des nouveautés, ce live, cette photo d’un groupe bien bab calif’...
On s’était mis à aimer Steely Dan, on avait kiffé Doobie, on avait fumé CN&N ou mieux avec le Y, et puis on avait soapé avec le grand Al en déliriums vocaux live admirant l’arc en ciel -  ça paraissait impec.
J’arrive avec le vinyle de « test », je m’installe face à la banque d’écoute, oreilles bien placées en phase avec les petites enceintes rondes, blanches, high tech trônant sur leurs petites colonnes en inox... et là ! Pfft... après un « Don’t be blue » jazzy me replongeant dans les Crusaders,  voici que la soucoupe était pleine de cette excellente pop jazzy, de ce groove qu’on appelait pas encore ainsi, de cette voix si peu vocale, mais tellement soft, tranquille, douce et délicate.
Le groupe Crossfire, ces inconnus du bataillon me rallièrent encore d’avantage à cette importance du saxophone alto ou ténor dans ce « genre », à cet insert subtil du langage jazz dans la pop funkysée, menée riffs battants en sucre presque glace, du moins blanc. Finalement Al Jarreau et ses débuts... sans Al Jarreau... donc sans le démonstratif qui aura fini par nous user.


La discographie de l’artiste exigeant et subtil, toujours dans le temps qui le happe, réfléchissant afin de l’intégrer dans son propos, amoureux de Brésil et de jazz, du "funky sensation", de sons électroniques et de sidemen (women) récupérés en haut des podiums est impressionnante, tant par son foisonnement que par le choix proposé en chaque album.
Alors je ne vais surtout pas tenter de la décliner, cela serait vain et boulimique, mais je vais parcourir ici en désordre un peu beaucoup de sa carrière et de son répertoire sans cover, authentique, infiniment personnel et d’une qualité rare.
Les covers, ce sont les autres qui les font... en reprenant ses titres...
Et puis, au gré de ces choix totalement arbitraires et subjectifs on va aller à la rencontre des grands...
Non que dis-je ? des plus grands...

Allez, c'est parti.
Les deux titres que j’ai instantanément inscrit dans le classeur de mon répertoire sortent directement de ses deux premiers albums (« The art of tea » et « Sleeping Gypsy »).


« Monkey see, Monkey do », passé dans l’émission chorus en années télévisées tardives, renforçant le sujet de ce live initiatique aura été la route avec le panneau de direction « Michael Franks » que je suis encore à ce jour.
Tout est là...
Un riff syncopé et souple positionne l’incontournable sujet des chamailleries amoureuses et va soutenir en quasi continu refrain et ce solo... ah ce solo !...
Le texte expressif déclinant les singeries de la relation amoureuse aura évolué afin de ne pas choquer et permettre certainement de tourner internationalement sans se retrouver avec manifestants affublés de banderoles (l’éternel susceptibilité humaine) et il est auréolé d’une mélodie simple, efficace, qui accroche d’emblée le sifflotement du petit dej’, l’encouragement à la tâche ménagère, l’allégresse estivale ensoleillée... Calif’ quoi.
Allez, on s’approche de plus près.

Vous voulez du zicos ? le plateau est servi...
Un mix entre les Jazz Crusaders et le LA Express, rien que ça en section rythmique et déjà, c’est le top du top.
Larry Carlton distille de subtils inserts guitaristiques, un peu rythmicien, un soupçon faux soliste, son mi clair, prêt à saturer, récupération du riff dès qu’il entre en lice...
Wilton Felder est le bassiste félin par excellence, rond, assis, groovy...
Son compagnon de croisade n’est rien de moins que le regretté Joe Sample, ce sideman à la discographie solo minimale qui aura mis une carrière au service de ses Crusaders et d’artistes comme Michael Franks, justement. Ici le Fender Rhodes est diaphane, aérien, bluesy, le parfait point d’équilibre avec... l’inqualifiable solo de David Sanborn.
En une poignée de mesures, installé volontairement au centre du propos et présenté en éclairage avec un retour en coda des plus pugnaces Mr Sanborn nous balance d’un jet un solo éructant, à sa sonorité reconnaissable entre mille.
En quatre riffs sur des sautillés pianistiques, c’est embarqué, pesé et inoubliable !...
On aura inscrit ce son, cette immédiateté, cette précision, cette approche systématiquement bluesy, ce don de soi unique comme si déjà, David inscrivait là son « dernier solo »...
John Guerin sort le grand jeu drummistique, le beat se densifie, il pousse le lascar au cul, l’incite au tracé rythmique, au phrasé syncopé, pêchu, hargneux...
Et si on arrêtait là cet article...
Finalement, en soi, tout Michael Franks (ou cette part de lui que j’aime plus que tout) est là.

Mais voici qu’ils ont réitéré avec « Chain Reaction ».


Je connaissais sa version cover par les Crusaders, justement, illuminée par la guitare resplendissante de Larry Carlton en cette époque où il « faisait partie » de ce groupe légendaire.
Section de cuivres trombonisée, drumming massif de Styx Hopper, gros son...


Puis voici qu’après l’épisode Crossfire je suis entré dans la version originale de cet album parfait, accompli, mélange subtil de parfum bossa popisée, de jazz west coast modernisé, de funk blanchi, de soleil étincelant ou déclinant en coucher sur plages s’étirant à l’infini.
La voix – cette voix...
Ce timbre si particulier qui mêle aigu et toile de fond grave, comme si, de deux en une l’on creusait le sens épidermique du viril mêlé de féminité.

D’emblée Larry Carlton et David Sanborn se tirent une bourre amicale, Joe Sample a troqué son Fender pour le piano qu’il joue plus honky que jamais et l’adéquation hybride Crusaders/LA Express en basse Felder (presque slap) et drums Guérin fonctionne à merveille.
Même schéma, principe structurel à l’identique sont de mise et le solo de David Sanborn (mis en haleine par un pont suspensif rythmique) est également ce point de lumière incandescente, brute, nerveuse et chargée d’une énergie bluesy urgente, vitale.
Là aussi John Guérin officie en booster aux cymbales d’allumage de mèche et ainsi va déjà l’addiction instinctive vers cet artiste à la voix de velours soutenu, entouré par ces valeureux fers de lance d’une fusion musicale montante, déviance du jazz dit rock et précurseurs de ce son classé hâtivement smooth.
On ne change pas déjà une équipe qui gagne...


"L’art du thé" se prenait en tailleur autour d’un cocktail pop/swing – funky, le gitan endormi va s’aventurer d’abord en touriste - mais il y reviendra très très souvent au fil de ses pérégrinations – le long des plages brésiliennes et s’amouracher du déhanché des filles d’Ipanema... et de cette langoureuse syncope hypnotisante qui les fait chalouper : la bossa nova.
Michael aime les femmes, l'amour qu'il décline en comparaisons récurrentes (love is like...), il aime la langue française qu'il glisse en rendez vous, en Côte d'Azur, il adore flâner dans les jardins... et... Michael aime le Brésil, Michael aime plus que tout certainement la bossa nova.

« Antonio’s Song » rend hommage à Antonio Carlos Jobim, Claus Ogerman a été sollicité pour la partie de cordes contre chantée et il offre là un arrangement comme sorti d’un Sinatra’s Corner...
Joe Sample offre un vrai solo de piano bossa, pas un de ces trucs jazz virtuose binarisés en mode récup’ jazzy, mais sensible, léger, de la dentelle...
Michael Franks se veut presque crooner popisant et effleure de très près James Taylor. Là encore David Sanborn reste égal à lui-même et propose une approche pas du tout ancrée dans le cliché Getz, ce qui serait pourtant commercialement de mise. « Antonio’s Song » s'avère bien plus qu’un clin d’œil.

« Monkey see, Monkey do », « Chain Reaction », « Antonio’s Song »...


Voici pour commencer une entrée en matière où le mot prometteuse ne peut même pas être imaginé, mais j’ajoute, pour compléter, le jazzy « Popsicle Toes » avec Larry Bunker au « riff » vibraphone, le cool jazz passe pop, Joe Sample en maitre du club à bord... et cette version originale il faut la compléter par cette reprise de Diana Krall qui tourne autour du texte original et en renforce le swing par la pompe guitaristique qui s’envolera vers les hautes contrées solistes...

Le sujet Michael Franks est donc posé et il n’y a plus qu’à se laisser faire, suivre en fan addict ou ponctuel sa carrière.
Les rendez-vous avec lui sont toujours moments de plaisir et de retrouvaille ou découverte de jeunes musiciens en vogue, en lumière...
Un voyage musical qui, de plus va couvrir, autour des pôles principaux, les innovations technologiques du moment, tant en insert d’arrangement - qu’en production sonore.

Les musiciens...
Certes j’ai focalisé sur David Sanborn en ces deux premiers opus, mais côté saxophone au gré des plages on va trouver son alter ego, Michael Brecker...
Mickael Brecker, chez Michael Franks, cela va devenir presque commun, logique et suscitera l’attente, le désir... car à chaque fois que l’immense saxophoniste apparaîtra dans ces écrits jazz/pop, ce sera... pour des moments à inscrire en histoire de l’instrument.
Les listes de musiciens participant aux albums sont de tels bottins qu’on va en sortir du chapeau quelques-uns, comme ça, au fil des titres de cette playlist pas vraiment best of, que je m’amuse à faire ici.

Michael aime les batteurs...
Il leur réserve un axe, une place de choix, un moment subtil, une touche particulière.


Un exemple, sous la guitare en BB King mimétisme d’Eric Gale au petit riff en vibrato, voici une chanson construite autour d’un simple fait drummistique, une ouverture de charley en fin de quatrième temps, rebondissant sur la basse en point de levée. Un rôle très écrit, très studio confié à Mr Rick Marotta, cet habitué des studios au CV de rêve...
Allez, en une petite montée de basse de Neil Jason, histoire de booster la section cuivre campée sur son riff et voilà que la simplicité devient désir, axe d’écoute, attente.


« Face to face » met d’entrée de jeu en un break fracassant la star des moments d’elekric band, Mr Dave Weckl, boosté par une section de cuivres genre grande limousine de luxe (Randy Brecker et Lew Soloff aux tpt, Lawrence Feldman à l’alto et Bill Evans juste sorti de chez Miles au ténor...) et là encore un Neil Jason (feu Brecker Brothers) qui n’en peut plus de slapper. 


Celui-ci je le mettrais presque pour l’évidence amicale de l’intervention de Randy Brecker à la trompette, mais le groove subtil (là encore la charley qui s’ouvre pour renforcer la caisse claire et un beat en doubles croches pugnace et funky) de Christopher Parker qui mène cet ostinato téléphonique de haute volée remporte mon attention.
Et il amène si bien – justement, ce solo breckerien...


« Flirtation », un tantinet kitch, avec là encore la luxure cuivrée invite Harvey Mason, le funkyssime headhunters  et là aussi un des frères Brecker sort du chapeau, en solo... Michael.


Il aime les bassistes aussi...


Mark Egan sort la fretless, associé à Andy Newmark dans ce « Wonderland » dont la mélodie chantée du verse s’efface finalement au profit de la ligne chantante de la basse, un bien curieux agencement mais qui prouve là encore cette faculté de mise en valeur des protagonistes qui chez Michael Franks sont plus que sidemen, ce sont des invités auxquels on réserve une place "de choix"..


« Please don’t say Goodnight » de l’album « Skin Dive » déjà chroniqué en l’ancien blog ravira les amoureux de Marcus Miller tant la ligne de basse - qui s’échappe vers la septième en un axe mélodique accrocheur pour ensuite groover de façon fédératrice et inoubliable - le met ici en valeur. Une valeur qu’il va d’ailleurs mettre au profit de la flûte de Bill Evans...


Autre exemple avec « The art of love »...
John Patitucci, échappé des aventures électriques de son patron Chick Corea vient s’amuser autour des programmations productives de Jeff Lorber, tout comme dans « Speak to me »... même album, mêmes synthèses soniques, mêmes délires... mêmes audaces calfeutrées.

La basse, la contrebasse...
Parfois Ron Carter vient prêter sa contrebasse et John Patitucci lui-même pose également l’électricité pour venir porter la touche jazzy en rondeurs de walkings ou de profonds soutiens pour de futurs standards qui, n’en doutons pas, seront bientôt inscrits en real books pour afficionados des jazz clubs.


Larry Carlton aura eu un rôle déterminant dans la carrière de Michael Franks et lui aura offert (comme Michael Brecker, David Sanborn ou Joe Sample) un savoir-faire, une musicalité et un engagement artistique qui auront augmenté le potentiel apparemment désuet et easy de ses compostions.


D’autres guitaristes auront contribué à étinceler de six cordes, qu’elles soient électriques, acoustiques, de métal ou de nylon, les compositions de Michael Franks et ce jusqu’à un album où lui-même prendra occasionnellement en mains le chaleureux instrument (« Dragonfly Summer »).


« Now that your joystick’s broke » m’aura certainement traumatisé...
Ce n’est pas la manette que j’aurais cassé après l’écoute de ce titre, mais la tirelire en achetant ma première Simmons SDS8 et puis au passage Hiram Bullock droit sorti des écrits de Carla Bley venait y ajouter  une touche hendrixienne décalée sur programmations humanisées, voix vocodées et sensations robotisées.


On ne le connait que peu Mr Jeff Mironov, mais sa délicate touche bossa à la guitare nylon « classique » fait de ce titre pur bossa nova (dans lequel on ira jusqu’à chercher rien que pour le bonheur "de la cibler", Astrud Gilberto, aux chœurs), un moment musical d’une rare sensualité.
« Amazon » est probablement le titre de Michael Franks que je peux emporter sur mon île déserte...
La guitare, les chœurs finaux, la flûte alto d’Eddie Daniels qui a rangé sa clarinette au placard, le reptilien Will Lee avec le puissant Christopher Parker et le véridique Nana Vasconcelos – le temps d’aller en fin de titre, ces voix complètement brésiliennes, ces percussions ancestrales...
On avait bien dit qu’on reparlerait Brésil...

Ce Brésil qui est tellement présent chez Michael Franks et de bossa en samba, en loungitude il est toujours là  : 
I'd Rather Be Happy Than Right - Michael Franks
Samba Blue - Michael Franks
il l'a même décliné en grand écran.
Cinema - Michael Franks
ou Frankisé comme le fit Sinatra en un temps qui marqua de mémoire
Like Water, Like Wind - Michael Franks
Il nous a d'ailleurs directement donné, en 2006 rendez vous à Rio... sous le soleil, exactement.
Under The Sun - Michael Franks

Parlons jazz maintenant...


Je n’aurais qu’un titre à sortir ici : « When she is mine »...
Dès l’introduction par Michael Brecker, le jeu club Gadd/Ron Carter/W Bernhardt s’installe, trace sa route  et va progressivement faire apparaitre une douce section evansienne.
Michael Brecker s’impatiente, Warren Bernhardt lui pique la place, les cors insistent, Gadd pousse la balayette, appuie sur la caisse, Ron Carter glissande de toutes parts et enfin le voici, lumineux, impérieux, majestueux, reconnaissable lui aussi, entre mille.
Le jazz est culture américaine...
Il est bien là, caché ou détourné dans le moindre album de Michael Franks, ou clairement affiché comme avec ce titre miraculeux, glissé pourtant en pleines eighties synthétiques.

Michael Franks connait "son" jazz sur le fil de ses cordes vocales.
Crooner beatnick, certainement l'alter ego le plus plausible d'un James Taylor nasillard et s'approchant d'une Rickie Lee Jones en étoile ascendante, lui va chercher le double timbre en susurrant sensuellement quelques mélopées limpides, uniformes, peu véloces ou volubiles, juste expressives.
Le jazz chez lui devient alors smooth, swing, rarement bop, souvent West Coast, normal...
A Robinsong - Michael Franks
Il peut prendre l'authenticité de plein fouet comme avec ce "When She is Mine" ou flirter avec l'électricité seventies,
Il écoute Paul Desmond, Dave Brubeck et en cause comme Ben Sidran, le culturel jazzy de la relecture.
Hearing "take Five" - Michael Franks
Il traîne dans les clubs, la nuit, va jammer en brillante compagnie entraîné par les frangins Brecker, il débauche Mme Bley elle même, et se fait pousser en balais dans ses retranchements mielleux par Peter Erskine
A Fool's Errand - Michael Franks

Michael Franks est un habitué des studios, cela peut paraitre évident tant il a sorti d'albums en sa carrière.
La technologie, liée à, très souvent, son souci de mode, de "coller" à un son actuel placent certaines de ses chansons et leur traitement au premier plan de certaines avancées contemporaines de sa carrière.
En témoigne ce "Doctor Sax" qui flirte allègrement avec l'acid jazz séquencé fin eighties.
Michael Brecker encore de la partie a sorti la panoplie d'effets et l'affaire fonctionne à merveille sous le chanteur qui ne s'excitera pas pour autant, égal à lui même et à son débit vocal chuintant.
Doctor Sax - Michael Franks
On a parlé du Joystick précédemment, on aura trouvé amusant mais en même temps "sérieusement traités" les bidouillages téléphoniques de Sly et bien entendu l'ère de la programmation (Jeff Lorber en producteur, claviériste, programmeur aux manettes) aura fait place dans son univers (Woman In The Waves (Album Verson) - Michael Franks) - sans pour autant bouleverser les choses... et ce même quand il invitera Michael Urbaniak, ce violoniste habituellement débridé, délirant, exubérant, habitué à la démesure de sa compagne "à la vie comme à la scène" : Ursula Dudziak .
When I Think Of Us - Michael Franks
Magique !...

Mais c'est Noël, alors je vais laisser la touche funky aux curieux car finalement une fois qu'on est entré ici, chez Michael Franks, pousser le bouchon syncopé vers un funk soyeux ou un jazz jamais rock mais simili fusion (Il ira pousser Toots Thielemans à œuvrer en ce sens l'occas'... histoire d'alternance vocale complémentaire - Michael Franks - Never Satisfied - YouTube), tout comme aller de ballade en ballades (parfois même jusqu'au Japon - Michael Franks- Rainy Night in Tokyo - YouTube ou encore en vacances à travers l'univers des toiles de Gauguin) n'est que l'une des routes de croisière qu'il nous offre au passage de ses albums tous aussi raffinés les uns que les autres.

Et, comme un artiste américain n'oublie jamais Noël, il est cette évidence à laquelle il n'aura donc échappé.
Le sapin est là (le vrai, pas en alu), il trône, étoilé (de plastique ou autre), au beau milieu du salon, les cadeaux sont prêts à être posés à son pied, la cheminée attend le froid qui peine à s'installer et nous aussi on attend de pouvoir "regarder" la neige, ici, à LA, NY, Kyoto, "rêver"sur une île ou ailleurs... du moment que ça swingue et qu'on fasse un bonhomme, même en polystyrène (pas obligé qu'il chante...)...
Mais en attendant Michael a pensé à nous et nous offre un voyage en "Christmas mode", forcément chargé de douceurs et de rêverie...
On en avait bien besoin... Noël déjà... et bientôt 2016...

The Way We Celebrate New Year's - Michael Franks
Watching The Snow - Michael Franks
Christmas In Kyoto - Michael Franks
My Present - Michael Franks
I Bought You A Plastic Star (For Your Aluminum Tree) - Michael Franks
Said The Snowflake - Michael Franks
The Kiss - Michael Franks
When The Snowman Sings - Michael Franks
Island Christmas - Michael Franks
My Present (Prerise) - Michael Franks

Et un cadeau, pour l'humanité, Santa Claus, c'est possible ?...
Bon, je le met sur ma liste...
Je suis à la bourre, mais ça, ces derniers temps faut surtout pas oublier de le commander...

Allez, si je ne reviens pas écrire musique d'ici là, bon Noël à tous... avec Michael soyez tranquille, ça va bien se passer...






mercredi 11 novembre 2015

EN FANFARE !...

En Fanfare !...

La porte d’entrée résonne à grands coups, il est "férié" ce jour et l’espoir d’une grasse matinée de novembre vient de s’estomper. Il est tout juste 8h30 du mat’...
Je traverse l’appartement en maugréant, ayant vite fait enfilé un jean qui trainait sur la chaise de la chambre... « Mais qui peut donc venir ainsi nous déranger un 11 Novembre ?... ».

Un grand gaillard autoritaire, direct et auréolé de cet accent typique du Nord Isère (entre le lyonnais et le grenoblois), chargé de « y » à tout va et d’autres interjections parfois incompréhensibles apparaît dans l’encadrement de la porte.
Il est impatient, son expression est un mélange de sympathie, d’énervement, de franchise et de patronat autoritaire.
Il sourit...

« Ah, vous êtes là !... » - il parait soulagé en exprimant ces termes.
Il n’a pas de temps à perdre en conjonctures et attaque : « Bon, je suis venu voir ce qu’un professeur de musique dont on nous dit qu’il sort du Conservatoire est capable de faire... On m’a dit que vous êtes batteur, c’est parfait, rendez-vous à 11h30, monument aux morts, l’harmonie joue comme chaque année mais notre batteur a déclaré forfait. Il me faut un gars d’urgence... je vous donne les partitions sur place, un professeur de musique ça doit bien savoir déchiffrer, non ?... Ah oui !... La tenue c’est chemise blanche et pantalon noir, vous avez ça bien sûr ! ».
Sur ce, il part, hâtif en redescendant l’escalier...
Et remonte d’un trait...
« Et puis, on jouera pour l’apéritif et le repas des anciens... Votre épouse est invitée, bien entendu, comme ça on fera connaissance ! ».
Et il ajoute, réalisant certainement mon regard interloqué : « On compte sur vous, hein ! »

Pour 11h30 ?...
Pantalon noir, chemise blanche...
On vient à peine d’emménager, entre cartons et sacs, valises, il va falloir chercher.

11h15.
La batterie Paul Beuscher  est installée, les cymbales sont usées par le temps, le son est carton-pâte et l’humidité n’arrange rien. Un pupitre pliable trône côté ride, je m’installe et avise que côté charley, il sera plus approprié... question d’habitudes.
L’harmonie municipale est au complet, le chef a oublié le tonitruant insert en ma vie privée et me présente avec éloges aux musiciens de l’institution associative du village...
« Va falloir assurer » - me dis-je...
Au passage, il me glisse que Jacques, l’ancien au regard soupçonneux est un pro du balluche retraité et que de temps à autres, thés dansants obliges il pourrait m’engager...

11h30...
La sono Bouyer crachote, le maire tapote le micro argenté, vintage bien au-delà de ce que terme veut dire aujourd’hui... Un petit larsen va apparaitre, je fonce vite fait régler (réflexe mécanique) le son...
Le potard des aigus avait dû être confondu avec celui du volume... il était à fond.
Le chef d’orchestre apprécie cette initiative.
Discours, signe du chef.
Tambours, sonneries, marches, protocole, Marseillaise.
Le nez dans le carton partoche, l’œil rivé sur la battue à la baguette militaire, l’écoute tendue des musiciens peu habitués à ce que les roulements de caisse soient aussi puissants, la tension du public...
L’affaire est entendue, « l’autorité » sourit.

Les affaires sont pliées et un bataillon de fourmis organisé et providentiel plie tout l’imposant dispositif et l’embarque sur la scène exiguë de la « salle des fêtes ».
Les tables sont dressées, nappes en papier blanches, table d’honneur avec élus et présidents d’association d’anciens combattants mais aussi de l’harmonie.
La brume s’est levée, il est midi largement dépassé et j’ai oublié que je rêvais d’une grasse mat’ en amoureux.
Mon épouse me regarde, elle a été happée par les épouses du staff associatif, ça fait connaissance, ça discutaille.
Le vin chaud est servi, les verres arrivent sur scène.
Jacques se tourne vers moi : « Tu joues du jazz ? All of me, tu connais ? »...
Il a pris la direction du comité restreint issu de l’harmonie et chargé d’animer l’apéro... le repas... l’après-midi... bref, la journée... si j’en crois le paquet de cartons posés à mes pieds sous l’intitulé « batterie ».
Sans attendre ma réponse il attaque le thème, j’embraye.
Mon chabada le fait se tourner – il est ravi... on va s’entendre.
Il improvise vraiment swing, au ténor, à l’alto, à la clarinette. L’ancien a du métier...
Les partitions avancent, l’apéro fait hausser les voix, on se détend, on applaudit, on rit, on fait connaissance plus ample, on se raconte la vie du village, on parle d’untel, d’une telle...

On passe à table.
Je suis « admis ».
Jacques remonte sur scène, me fait signe de le rejoindre et nous voilà partis pour une série de pasos, valses et autres tangos... les tables ont été poussées, les couples se lèvent, dansent heureux.
Le tubiste s’époumone en basse quinte car je lui mène le tempo dur, les saxs d’appoint tapent du pied afin de gérer leurs éternels contre temps d’écriture, la clarinette de Jacques va offrir un vibrant « petite fleur »...
Plus besoin de partoche, j’ai laissé tomber le stock du classeur depuis une bonne heure déjà...
Et tous ces cuivres, bois... c’est plutôt grisant (à moins que ce ne soit le Côtes du Rhônes...).

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J’aime la fanfare, les cuivres, quand ça pétarade...
J’aime l’écriture des bois, cette « douceur » expressive comme un prolongement vocal.
J’aime cet esprit « corporatif » si prégnant qui caractérise ces musiciens.
J’aime cette tradition patrimoniale « de chez nous » qui a institué en villages, la batterie fanfare, l’harmonie, comme socles tant éducatifs que culturels ou sociaux.
C’est en nous, c’est là, présent au fond de nous...
Ces hymnes, ces moments de ferveur, ces éclats cuivrés, sont inscrits dans notre culture – on tenterait de les rejeter parfois à grands coups de guitares saturées, de synthétiseurs calibrés, mais pourtant dès qu’ils apparaissent, au détour d’une écoute, d’une nouveauté, d’un coin de rue – en défilé, comme en statique – on est attiré, on s’inscrit avec.
Je vais m’amuser un peu et, de façon totalement anarchique et non exhaustive, chercher où se cache la fanfare, l’harmonie municipale dans plein d’états...

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A tous seigneurs, tous honneurs...

Elle est bel et bien cachée là, en plein milieu des délires enfantins d’un Sergent Poivre paré de son orchestre des cœurs solitaires...
Il fallait bien être capables d’imaginer un truc pareil, de l’écrire (Ah, George s’ils ne t’avaient eu...) et d’avoir un peu de ce nouvel outillage (le « multipistes ») pour « l’insérer »...
Elle est donc là, flamboyante, contrapuntique à souhait, usant de poncifs cuivrés afin de forcer le trait...
Accords parfaits descendants, "claironnades" tonitruantes, moelleux éloignement de bout de défilé, d’horizon de rue pendant que la foule jubile...
Elle sert d’imagerie, d’histoire, d’argument, de prétexte alternatif...
Elle est là glissée en pleine hargne de chants et guitares vibrantes de Lennon-Mc Cartney habités, impliqués, comme à l’accoutumée.

Ces Beatles et leur George de producteur-orchestrateur étaient des génies, les Mozart de notre musique populaire (Mozart l’était lui aussi populaire, il est même certainement l’un des premiers rockeurs de l’histoire...)...
Des mecs curieux, capables de tout pour « imager » leur musique et leurs chansons - capables de faire sortir du chapeau une fanfare coincée entre la rue et le cirque de l’enfance et qui plus est d’une remarquable écriture « de genre »... presque un modèle...
Mais les Beatles sont des modèles, alors...


...

Il faut s’amuser un peu.

L’ouverture de l’album "First Circle" du guitariste Pat Metheny est l’une des assimilations de fanfare les plus destroy qui soient.
Pat et Lyle ont sorti la grande artillerie synthétique et leurs comparses s’en donnent à cœur joie percussive.
Tous les clichés sont là, jusqu’à la « fausseté » volontaire due en défilé à la « distance », mais pas que... fatigue, chaleur, bruit ambiant de la foule, pas cadencé, et énergie ça influe pas mal sur la justesse...

Je ne sais comment peu germer un truc pareil dans la tête d’un artiste et qui plus est d’un guitariste (chers collègues de la six cordes n’y voyez là aucun ombrage – je vous aime), mais en tout cas l’effet produit est réussi : humour, nostalgie, agacement, interrogation, acquiescement... on aura de quoi se mettre des qualificatifs.
Il a peut-être fait partie de la fanfare du collège le guitariste aux flirts multiples (jazz, bossa, free jazz, électronique bien avant l’emballage électro...) et à la grosse caisse certainement, car ici elle est légion(naire) et Coluchéenne en cette marche qui va "vers l'avant" (aucun rapport ni orthographe  avec le calendrier ceci dit mais en tout cas bien vu le titre).
Peut-être que, lui aussi, comme Polnareff le raconte dans ses polnareflexions, aura roulé dans le public avec l’imposant engin en protubérance ventrale.
La honte !...
Cette « fanfare » déjantée qui se cherche "en avant !" pour « trouver » son thème (et son rythme d’ailleurs), tout en s’accordant est vraiment toutes catégories confondues, un truc barré « à part »...
A (dé)consommer à l’apéro du 11 Novembre...
Car ceci dit, si la fanfare du village joue comme ça en ce jour de commémoration je crois que ses maigres subventions ne seront pas reconduites l’an prochain et cette fois ce ne sera pas pour l’éternel argument de crise budgétaire...


...

L’acte de grandiloquence a souvent été l’estampille de nos généraux du rock progressif, ces messieurs aux armes surdéveloppées – qu’elles soient techniques ou logistiques, d’usage ou de forme – je cite les redoutés et peu classables Emerson Lake and Palmer.

Plus simple est ce sceau qui marque à la cire ce symbole de la démesure et de la décadence d’un rock étoffé, plein d’appétits tant d’égo que de gourmandise, trois lettres : E.L.P.

Nombre de fans du célèbre trio auront découvert - et ce jusqu’à l’imprimer de façon indélébile dans leurs mémoires adolescentes encore fraiches – en hymnes fédérateurs, les mélodies du compositeur « classique » américain Aaron Copland.
Sa « Fanfare for the Common Man » à l’entrée en matière majestueusement percussive et au thème solennel aura été pour le trio récupérateur de gigantisme classique, une opération de choix lors d’un opus suicidaire et symbolique d’un éparpillement de personnalités.
Un opus intitulé « Works ».

L’extension en mode schuffle, rappelant sans détours le célèbre « One of these days » du Floyd par sa basse rebondissante, va proposer une alternative à cette fanfare américaine, gigantesque et chargée de symbolisme, de ferveur, de foi.
Elle sera prétexte à une « pseudo improvisation » mixant synthétiquement rock, boogie et jazz, le trio ayant un besoin de titres argumentaires pour ses shows spectaculaires en arènes publiques.
Dire que ça marche est commun, comme l’homme à laquelle cette fanfare est dédiée...
L’homme qui justement semble incapable de rester insensible, toutes époques confondues, à cette débauche claironnante sensée attiser les esprits patriotiques en cette tournure de forme qu’il est classique et courant d’appeler hymne.

Les américains n’ont jamais fait dans la demi-mesure...
E.L.P n’a jamais plaisanté avec le sens de l’ampleur, de l’emphase, du théâtral...
Ils auront mis à l’oreille de générations de fans un Aaron Copland présent sur nombre de leurs albums au gré de compositions les plus emblématiques.
Des pédagos sans le savoir, ni vouloir...
Mais qui aura eu la curiosité d'aller vraiment écouter - parmi ces fans aveuglés de lumière prog - les versions originales du compositeur ?...

Aaron Copland - Fanfare For The Common Man - YouTube

Emerson Lake and Palmer - Works: Vol 1 - Fanfare for the Common Man - full version - YouTube

...

Mahler...

Nombre de découvertes du compositeur seront passées par son Adagietto de la cinquième, cette passerelle ciné culturelle due à « Mort à Venise ».
Sortir un tel moment expressif de son contexte fut idée magistrale et permit d’éclairer le plus grand des derniers romantiques d’un autre éclat.

Alors, on découvrit la cinquième dans son effet intégral et là, dès le premier mouvement, son introduction martiale, exposée mélodiquement et rythmiquement en trompette directement inscrite en mode « fanfare ».
L’orchestre en renfort imposant tant en intervention qu’en effectif pose d’emblée l’auditeur face à ce souhait formulé par Mahler , cette vision de la création symphonique telle qu’un univers, un monde...
Alors l’adagietto reprendra sa juste place dans cet univers architectural de la pensée musicale et cette fanfare aura eu l’effet majeur d’ouvrir solennellement le propos complexe et chargé de dimensions du compositeur.
Alors « Mort à Venise » se sera estompé et l’essentiel aura repris ses droits...
L’essentiel...


...

Les jazzmen s’y mettent...

Et oui, d’une part s’ils jouent des cuivres et autres anches il sera quasi certain que lors d’études, d’une jeunesse sur les bancs d’une école qu’elle soit de collège, de fac ou de conservatoire ces improvisateurs férus de la pentatonique aient été confrontés à la commémoration, au défilé, à la marche uniformisée...
En écriture comme en inspiration cet aspect est là en bien des albums...
On ne l’écoute pas forcément, préférant à ces moments décalés ou jugés ringards voire incongrus les « vrais » moments jazz de l’album...
Cependant s’ils sont là c’est bien par volonté des protagonistes, sinon pourquoi se donner tant de mal à composer de pareil « clichés » ?
Et si j’ose dire cela c’est parce que un thème jazz n’excédant pas 32 mesures avec souvent une forme AABA et destiné à l’improvisation n’est pas le même critère d’écriture qu’une pièce à l’orchestration classique, impliquant un écrit de tous les étages et ce jusqu’en développement intrinsèque.

Tiens, par exemple, cette petite « Tarentella » du trompettiste Chuck Mangione en Gadd marching drums... live de surcroît... qui ouvre un concert en Hollywood Bowl aux multiples invités.
On la passerait vite pour se délecter de Corea, plus loin...
Allez, on va s’arrêter un instant dessus, on va suivre du regard ces pompom girls sexy aux déhanché fantasmant, on va se laisser éblouir par le clinquant des cuivres astiqués pour le défilé et admirer ces lascars impeccables en uniforme, marchant en cadence ternaire... mais non ! On est là sur scène en préouverture d’un concert de jazz mythique...
Belle façon d’entrer en la matière, Mr Mangione l’italiano trompettiste.


Chick Corea justement...
Armé d’un énorme tambour de fanfare et grimé en bravadeur hispanisant, l’homme a changé de tenue...
On l’avait trouvé ridicule en toréador et l’album espagnol avait pourtant conquis les foules...
En ces années de post Return to Forever, l’homme est prolixe et ses sources d’inspirations chargées de vieux continent et de latinisantes inflexions vont lors d’un « Tap Step » s'amouracher implicitement de la fanfaronnade...
Gadd est forcément là, martial et en quelques déliriums moogés le grand Chick va transformer l’essai en magistrale improvisation. 


Et les frangins cuivrés dans tout ça ?
Eux aussi n'auront pas négligé la chose... un petit esprit baroque pour lancer l'affaire, un Randy qui se croit en plein brandebourgeois, un Michael qui a rejoint les rangs de l'harmonie, la caisse est en roulis et même Marcus s'y croit... quelques mesures de cliché et...


Straphangin' - The Brecker Brothers

Mais passons aux choses "sérieuses" ou du moins destinées délibérément au "genre".
Quand il est apparu en blouse blanche de toubib-interne (é) barré du bocal et hyper oxydé chez Abercrombie, l'ami Lester échappé du laboratoire de l'Art Ensemble m'avait de suite attiré, genre aimanté...
ECM plus free, plus déjante, ça ne pouvait que me plaire.
Puis un beau jour le voilà qui arrive avec son Brass Fantasy. récup' de tubes standards tant pop que r'n'bleus ou funk en mode fanfare sur gros tube/hélicon, avec l'envie de bouger en place de défiler au pas cadencé.
Leur premier album je l'ai usé jusqu'au fond de sillons - il a été magique tant en concept qu'en écriture cuivrée...
Et puis les barrés de la foire ont avancé, creusé leur chemin...
Le funk était toujours là, sorte de tracé sur la carte urbaine.
Il faut tout écouter d'eux et cet infime exemple est juste là... en exemple exemplaire.

Next - Lester Bowie Brass Fantasy

Justement, le suivant sera ce Dirty Dozen Brass Band, que j'ai choisi en vacances chez notre funk master, Mr Macéo Parker pour l'expression bordélique d'un mercy mercy mercy, ce thème que Joe Zawinul composa pour un boulet de canon... et ici pas fait du hasard : altiste.
Caisse claire/cymbale et grosse se groovent au Tuba qui se prend pour un Marcus à embouchure.
Macéo est carrément jubilatoire poussé par les "Whou" de jouissance de cet ensemble bien crade, bien up, bien fun...
Ça, dans la rue et c'est toute la foule qui part en dansant... un véritable acte populaire !...
Un feu d'artifice !...

Mercy, Mercy, Mercy - Maceo Parker

....

Zut, je n'ai pas parlé des bois...
Ce sera pour la prochaine fois...

...

La nuit est tombée, le bruit des verres, des couverts que l'on ramasse, des tables que l'on plie, des chaises que l'on traîne pour l’empilage a remplacé les pasos et les dernières valses.
La chemise n'est plus vraiment tout à fait blanche, le pantalon repassé en urgence est froissé, le brouhaha de musique, de discussions, de monde s'est dissipé progressivement.
" On s'en boit un dernier ?" - Jacques et le chef ont posé la veste, desserré la cravate.
La fatigue est là mais tous sont heureux...
Cette fin de journée appartient aux musiciens et à leurs épouses.
Une amitié est née, un respect s'est installé, une vision de la fanfare que je n'ai jamais eu jusqu'alors (empreint familialement de parisianisme éducatif gaucho-culturel anti militariste) m'est apparue.
Enfin, de la fanfare...
Non, plus exactement de l'harmonie...
Les adieux seront longs et amicaux et le rendez vous de la prochaine est déjà pris.
Sur le parking on s'affaire à ranger les instruments dans les voitures...
Demain ne sera pas "férié"...
On remettra la grasse mat' à plus tard...










mardi 3 novembre 2015

PETITS JEUX ENTRE AMIS ou LA PLAYLIST CASSE TÊTE…

PETITS JEUX ENTRE AMIS ou LA PLAYLIST CASSE TÊTE…

Facebook encore et encore (enfin pas forcément…).

Chris (Ma petite boîte à musiques) récupère un challenge, genre jeu de chaînes qui n’en finissent pas (on a tous fait ça -ou pas- ados… mon dernier m’a encore dit récemment avoir imposé à une de ses « amies » de cesser de lui pourrir sa messagerie sms avec ces chaînes infinies, mais là il ne s’agissait pas de musique).
Règles simples, tu choisis un titre/song par jour pendant 7 jours et chaque jour tu « nomines » un « ami » qui fait de même…
Pas évident à suivre si on pense au nombre de pierres jetées ainsi sur la toile, à chaque nominé par titre et démultiplié, ça fait un sacré calcul de « sur » nominés…
De ce petit jeu j’ai sorti du chapeau quelques chansons afin de rendre la politesse et m’amuser un peu…

Au départ, ça va… puis plus on avance et sur sept jours seulement, l’affaire se complique…
Celui-ci plutôt que celui-là, mais j’aurais pu prendre cet autre-là, et puis tiens Jean Marc, Chris ont choisi ça, tiens j’y avais pensé, etc, etc…
Et le petit jeu se transforme en petit challenge (on avait oublié que c’en était un et là on comprend pourquoi…), pire, le 4e jour doit être auréolé d’un caractère particulier car… on doit y mettre LA chanson dont on ne sait se passer…
En plus, il faut jongler entre les plateformes youtube, deezer et spotify car bien entendu le titre auquel on pense encore faut-il le trouver… insister en cas, ou laisser tomber pour un autre, preuve en est que malgré l’offre qui semble considérable de la toile, finalement, on restera parfois bredouille…

C’est arrivé en pleines vacances à Amsterdam (je ne sais si je reviendrais sur cette ville qui m’aura laissé un sentiment mitigé, malgré de très très belles visites, balades, sorties et autres options pas forcément touristiques que l’on aime s’octroyer en famille).
T’es là tranquille en train de tenter pour la énième fois la connexion de ta tablette via un wifi qui est démultiplié par étages, bornes, etc… et enfin, le petit symbole t’indique que... ça y est…
En vacances tu devrais t’en passer de cette satanée manie de te connecter partout, mais vas t’en savoir… impossible d’échapper à l’envie de :
Partager, mailer, bloguer, jouer, surfer, mater la météo du jour, de demain, le trajet le plus court pour tel ou tel lieu à visiter, les horaires des trains et donner des news par…  les réseaux sociaux...
(Les prétextes à se connecter sont multiples).
Là, en haut à droite, suite à une alerte via la rubrique notifications, voici qu’apparaît, en anglais de surcroît, la fameuse « nomination »...
Lecture rapide de l’affaire, écoute du titre proposé par mon amie bloggeuse qui invite (Aphex Twin) et d’un jet recherche afin d’accepter l’enjeu.

1er jour - De prime abord, le terme song/chanson m’a de suite « instinctivement » évoqué Frank Sinatra.

L’offre parmi l’immense discographie et les enregistrements multiples y compris des mêmes titres aurait pu être le premier frein quant à un choix parmi ce foisonnement.
Il n’en aura été rien et après un rapide tour d’horizon j’ai extrait de ma mémoire la chanson « Spring is Here » qui ouvre une compilation que je m’étais procuré il y a trop longtemps déjà.
Première recherche et premiers heurts... les versions proposées sur les plateformes de streaming ne correspondent pas à celle que j’ai en l’esprit et il me faudra chercher un petit moment avant de trouver la perle que je souhaite partager.

Spring Is Here - Frank Sinatra

J’ai véritablement découvert Frank Sinatra vers la fin des années 80, jusqu’alors je l’écoutais mais sans véritablement y trouver de réel intérêt. Le jazz paré de cordes était encore à mon sens une erreur de parcours de certains jazzmen que je pensais à tort (ou parfois effectivement à raison) obnubilés par l’idée de la noblesse classique, de l’écrit sérieux, d’une forme d’affranchissement de leur art.
J’avais réussi à tolérer Bird entouré de cordes parce que c’était Bird...
Et je n’avais pas encore pleuré sur le « Lady in Satin » de Billie...

Je vais rester flou sur l’année mais c’est la rencontre qui a importé.
Un nouveau prof arrive à l’école de musique.
Il est « différent », on sent en lui l’artiste, l’homme engagé, de métier et expérimenté.
Patrice Bianco...
Il a composé des pièces de guitare classique qui sont éditées, a enregistré avec Michel Legrand himself et son trio, j’ai su qu’il est également chanteur...
Notre première rencontre ne va pas être cordiale, on va même carrément se « brancher »...
En fait, il me provoque car il a une idée derrière la tête et il lui faut savoir en qui il va mettre sa musique... mais ça je le saurais un peu plus tard.
Je marche dans son jeu et on en reste là jusqu’à son appel un peu plus tard.
Il a apprécié mes réactions et mon intégrité, ma passion.
Il veut que je sois l’arrangeur de ses nouvelles compositions et m’impose d’écouter exclusivement Sinatra, car c’est là, dit-il que je dois chercher l’évidence.
J’ai commencé mon immersion dans l’immensité de Sinatra avec, par et grâce à lui et avec ce titre, dans cette version, cette interprétation si proche des chansons de Patrice, si directement liée à ce qu’il désirait.

Dès cette introduction qui amène tout en contrepoints la voix de Frankie - un véritable « the voice » au surnom non de collage mais reposant sur la réalité – voici qu’un monde de mélancolie va s’ouvrir, tout en retenues et rubatos, solidement installé par les contrebasses orchestrales, amené d’accords en accords vers cette suspension qui laissera s’échapper un trait de harpe...
Art Broadway, science classique, maîtrise du film/movie effet, tout est déjà à comprendre en cette courte introduction qui sait déjà préparer la voix, le sujet mélancolique et ce tempo dit de ballade qui est si caractéristique de Sinatra et lui permet de chanter au-dessus, en suspension, dans un espace qui mène la mélodie loin, plus loin encore et jusqu’à l’infini de son fil.
Alors il chante son questionnement  et les cordes mielleuses, les bois chantants, les trombones pleurants semblent en un chemin totalement autonome, détachés de lui, gérant chacun leur solitude respective, comme des êtres errants et se croisant dans la ville, absorbés par leurs pensées...
L’effet est d’un rendu formidable.
Le tempo n’est plus, la métrique s’efface, reste illusion et ces électrons expressifs se croisent, se répondent comme les passants d’une scène de film qui circuleraient autour du personnage principal.
« Maybe it’s because nobody needs me »... le crescendo amène un « needs » long, nuancé quasi sotto-voce et le « me » est là marque de fabrique du chant de Sinatra... loin, le plus loin possible que la tenue du son...
La contrebasse va alors installer tous les deux temps son swing balancier basse/quinte, les cordes vont se motiver au tempo et les bois renforcer la trame. Même trajet mélodique, quasi même crescendo, avec cette fois cependant, d’infimes ruptures syncopées afin de rendre encore plus expressive la phrase clé.
L’orchestre va conclure cette première partie chantée en égrenant et éparpillant ses sonorités (une technique disneyenne usitée dans de nombreux titres des premiers longs métrages de dessins animés... entre autre)...
Cor et hautbois vont alors s’emparer du précieux thème, le motif de cordes va passer aux bois, les cordes vont laisser le vide se faire et rejoindre la harpe en pizzs pour l’after beat.
Le crescendo de la phrase clé sera tel ceux de Bernard Hermann en grandes heures sentimentales des délices panavision hitchcockiens, gestion parfaite des bois pour conclure la phrase de hautbois d’abord, puis empoignade des archets pour les cordes, revenues sur leur sujet sensible et frémissant.
The Voice revient, l’orchestre a « rassemblé » ses plus belles parures, il va s’affoler d’une dernière envolée finale pour laisser le carillon appeler au loin l’amoureux déchu.
Là-bas, au loin, la silhouette de la créature rêvée a traversé comme un mirage, Central Park.
Frankie va sortir de sa torpeur et certainement retrouver l’espoir...

2e jour – Chanson...
Elle m’avait effleuré le premier jour, mais Frankie... tout de même...

« Les Lignes Téléphoniques » est une chanson installée au cœur de l’album de Michel Jonasz « unis vers l’uni », vous savez, cet album truffé de pépites jazzifiés, fm-isées...
Une certaine « boite de jazz », au texte si culturellement synthétique, une certaine « bossa » qui transporte au loin vers ces contrées syncopées, un hommage à Ray Charles tellement vrai, réel, poignant et puis cet adage au rock FM calif’, l’ancêtre du smooth jazz, touche de jazz, poids funky, sucré, pas trop salé.
Et là, au milieu de ces rutilantes pierres taillées pour les charts se glisse ce moment de poésie, ce minuscule point d’arrêt de sentiments, de pudeur, d’émotion, de nostalgie...


Les lignes téléphoniques avaient remplacé le télégraphe...
Aujourd’hui  elles en ont pris un coup de wifi/facebook... mais finalement le lien, ce lien ténu - qu’il soit filial, générationnel, relationnel ou amical – est obsessionnel et fondamental.
Vouloir le rompre certifie qu’il existe et a existé, vouloir le perdurer signifie son sens relationnel, rationnel.

On parle ici de champs, de villes, de prière, de temps qui passe, de transmission de valeurs, de père et de fils – ces rapports que l’on sait si complexes ou compliqués parfois mais qui n’effacent pas / jamais l’amour, d’éducation, de passé et d’avenir...
On y parle à trois temps, sur un piano qui ne cesse de s’arpéger et de s’accrocher au poteau de chaque premier temps pour s’éloigner à l’infini de mesure en mesure, jusqu’à ce point, là-bas, à l’horizon.

On est rentrés de concert en Belgique avec Sonia, voici trois semaines et, de retour, dans le taxi nous menant vers l’aéroport, fatigués par le trajet, la prestation - on était enfin tranquilles.
On a remis à l’heure nos projets, reparlé de celui réalisé avec quatuor à cordes et remis l’idée de le conclure...
Alors on a parlé de Gabriel Yared et à travers lui de cette chanson qui est en quelque sorte le modèle de nos aspirations...

Michel Jonasz a marqué de son empreinte ma génération – il est une sorte de Steely Dan de chez nous.
Il sait mélanger en un savoir créatif notre art de la chanson avec tout l’apport des influences américano-culturelles et de tant d’autres.
Il nous aura fait rêver en engageant les pointures des studios d’outre atlantique, avec cet album il aura eu bien avant les stars notre Manu national...
Ici, les cordes sont de cette écriture cinématographique qui donne aux mots l’image, les images...
En une poignée de minutes l’écran s’ouvre, la route se dessine, la silhouette disparaît, la brume s’installe dans les yeux et dans la rigueur d’un matin d’adieux... la main hésite entre rester dans la poche ou agiter un mouchoir, le regard suit ces lignes qui filent au loin et le temps ne compte plus.
Il est passé et s’arrête en cet instant précis, redouté, obligatoire.
Alors l’orchestre va, au gré de ce paysage jouer tous les tableaux sentimentaux, aidé par une onde Martenot en sifflet d’enfance...
Les plans visuels et sentimentaux sont posés, en grand, en une image qui défile, lentement, immuable symbole de la vie...
Une comédie ? Un film d’auteur (s) ?...
Un îlot de sentiments submergé par l’émotion pure.


3/ Indéniablement en rapport avec Sonia, il me fallait Stevie...

Quand cet album (« Hotter than July ») est sorti c’est « Master Blaster » qui a tenu l’auditoire en dance floor... un tel hommage de la part de l’un des grands parmi les grands à Marley, à presque lui piquer la vedette, c’était du lourd !
Mais...
Comme toujours, quand Stevie sort le grand jeu sentimental, ça fait mouche.
Je me souviens très bien la découverte de cette chanson « Rocket love », je crois même que une fois l’album entre mes mains je n’ai écouté finalement que celle-ci, puis peut être « Lately »...
On jouait bien trop « I ain’t gonna stand for it » avec Jacky pour que l’envie de l’écouter après les contrats ne me vienne – j’avais acheté l’album pour bosser le titre et « Master Blaster » était obligatoire (je l’ai encore rejoué cet été, quel pied !).
On eut bien tenté « Rocket Love » en soirées mais personne ne connaissait ce titre, pire il faisait un flop systématique jusqu’à ce que Michel des années plus tard me propose qu’on l’inscrive au répertoire, autre groupe, autres amis, autres musique(s)... et du recul pour le jouer certainement « comme il faut ».


Je compare un peu ce titre à celui que Stevie a offert à Michael Jackson pour « Off The Wall : « I can’t help it », plus groovy certes, mais quelque part...

Ici encore une fois les cordes sont à l’honneur, moins symphoniques, plus réduites, « de chambre » elles sont incisives, véloces et agissent pianistiquement, comme des traits lancés au détour des vocalises, des phrases mélodiques, des multiples « vibes » caractéristiques de Stevie.
Stevie, justement, comme à la « grande époque » joue là de tous les instruments, y compris de cette batterie à laquelle il a greffé une Simmons, sonorité obligée de cette entrée dans les eighties.
Un chromatisme à la Barry/Bond sert de trame latinisante, les doo doo doo sont une intro de lumière et Stevie chante comme à l’accoutumée... divinement avec ce feeling qui lui est si particulier, ces nasillements si percussifs, il vocalise en méandres quasi harmonicistes, il s’envole en tessitures frôlant l’altitude paradisiaque, il gémit, crie, pleure, susurre...
S’il me faut un titre de Stevie Wonder ce sera « Rocket Love ».

4/ Et j’étais déjà au jour fatidique, celui du titre dont on ne peut se passer...
Mais là finalement c’était simple.
Je l’avais déjà dit en avant-propos de la reprise du blog, impossible de me passer du « Black Dog » de Led Zeppelin.


Une cicatrice gravée au fer rouge dans l’enfance, ma première plongée légitimée dans le rock (par mon oncle), la découverte d’un autre univers, d’autres sons, d’un chant détruisant tout sur son passage, l’entrée dans l’univers de la batterie avec ce break qui fera que je déciderais plus tard et très vite de m’adonner à l’instrument, la puissance sonique incroyable et qui m’était inconnue jusqu’alors et ce riff à la carrure complexe qui incite et provoque le chant... tant de flash qui font de ce « Black Dog » un éternel retour vers la première sensation envers le rock (avec les « Machine Head – In Rock » de Deep Purple).

Chez moi c’était Brassens, Montand, Mouloudji, Mouskouri et les chœurs de l’armée rouge...
C’était Beethoven, un peu Chopin, jamais Mozart ou Bach et quelquefois Tchaïkovski...
Cette musique « pop » c’était « de la merde », une anti valeur issue de l’industrie montante du disque, anglo-saxonne et protectionniste...

Alors dès l’accélération de la bande en départ guitaristique de Page pour donner le ton à Plant  puis ensuite, une fois celui-ci entré en puissance, avec l’apparition du positionnement massif du riff – imaginez le dépaysement du gamin de 11ans... (1971...)...
Pour changer et agrémenter ce challenge j’avais choisi pour illustrer l’extrait du film controversé « The Song Remains the Same », histoire de proposer une alternative.

A la sortie du film on était montés spécialement avec Thierry pour le voir à Paris (on avait fini au passage pour le concert mythique du Soft Machine paru sous « Alive and Well » au Palace) et on était restés planqués dans la salle de ciné pour revoir the song remains... une seconde fois... moi, juste pour ce « Black Dog » et la giclée de fuzz que Jimmy de pacotille étoilé balance en riff comme en solo inspiré, la tourne moelleuse et souple, féline, de John Paul, la réverb Madison Square qui fait que Robert jubile et pour ce mastiquage au fond du temps de Bonham, un des grands parmi les grands, qui stabilise ici tout l’édifice et ce dès le départ en repositionnant le tempo, là, bien au fond, avec une assise qui n’a pas d’équivalent dans le lexique des batteurs.
Je pousse le son... encore et toujours... à jamais, c’est juste... stratosphérique...

5/ Je ne devais pas oublier Billie – à ce stade du challenge je réalisais que c’en était bien un...
Tant de titres à ne pas oublier, se dire que, choisir un axe, lequel...
Des questions tellement superficielles en ces temps de crise planétaire, de migrations de peuples, de misère dans la rue...

Un jeune, sdf nous accoste là, à Amsterdam... on dialogue en anglais et finalement on découvre qu’il est français.
On est juste sortis faire une emplette au Hema du coin... on lui filera ce qu’on a dans nos poches.
On cause un peu, il est heureux de sortir de son « quotidien » l’espace de peu de minutes...
Il doit vite reprendre son activité – il vend des journaux associatifs pour s’en sortir, pour survivre et c’est l’heure d’affluence. On ne doit pas lui faire perdre cet espace privilégié de rémunération.
De retour à l’hôtel c’est l’évidence, Billie et son « You’ve changed » ont traversé l’espace.
Pas le thème, juste elle, son expression, sa voix, unique, inimitable, fracturée, expression directe de la vie, de l’âme.


J’en ai beaucoup dit sur Billie et cet album en l’ancien blog.
J’écoute Billie et la vie prend tout son sens... ses hauts parfois, ses bas aussi.
Je ne connais pas d’autre artiste capable d’une telle transparence entre le quotidien et sa transmission par l’art – avec Billie la ligne est directe, pas de détour, d’effet, de superficialité.
Elle exprime en chanson la vie, sa vie.

Ici en cet écrin de cordes et de satin elle offre accompagnée d’un trombone sensuel et de voix angéliques l’attirant vers le paradis l’un des plus essentiels albums de l’histoire de la musique, sans distinction commune de genre ou de style...

Je ne parle pas de jazz avec Billie Holiday, je parle d’abord de musique...
Billie eut été lyrique ou rockeuse, c’eut été identique – il n’y a pas de style pour de telles artistes, de telles femmes, il y a juste eu une époque et une vie associée à celle-ci.

6/ Je regarde mon emploi du temps, je consulte ma liste d’amis à nominer, je feuillette la pochette souvenirs, c’est peut-être l’axe qui va me permettre de quasi pré-conclure ...
J’ai sollicité des musiciens avec lesquels je joue ces dernières années, j’ai titillé le passé en nominant d’anciens compagnon de zic...
Un nom va synthétiser à la fois un groupe en émergence que j’avais dû quitter par départ sudiste, un ami bassiste qui y avait participé et un casse-tête que je suis en train de monter avec des élèves (« The War Suite ») :
Gino Vannelli et son « Brother to Brother ».


Pas le temps de fouiller sur le net « outre mesure » et la version du best of aura suffi à l’affaire.
Je reste attaché à la première, celle en studio, mais il faut avouer que l’exubérance (également le mixage drumming désormais très vieillot) de Mark Craney aux drums peut à la fois enthousiasmer ou fatiguer.

Après une longue collaboration avec Mike Schrieve, Gino avait renouvelé le staff – son frangin avait laissé le pédalier de l’orgue (le moelleux de « Felicia » - album « Powefull people ») pour des basses plus mooguées et c’était le talentueux Jimmy Haslip qui avait pris la relai en fretless, slap et autre armes pour pénétrer dans l’arène des frères Vannelli.

« Brother to Brother » représente quelque part en un titre la synthèse de la vision ambitieuse et fouillée des frangins Vannelli, sacrés compositeurs s’il en est, proposant une écriture à la fois pop et orchestrale sans pour autant s’émanciper vers le rock prog, mais plutôt surfant vers les contrées du jazz rock.
Gino Vannelli je suis en train de transcrire sa « War Suite » pour la faire bosser à des élèves de cycle 3 et franchement c’est un os...
L’écriture est d’une rare précision, les orientations musicales mélangent tout à la fois, jazz, funk, pop ou encore latino, sans oublier le gospel et une forme de symphonisme, les structures sont dignes d’un réel souci de forme et il va sans dire que pour interpréter de tels monuments il faut un sacré niveau tant instrumental que de maturité musicale.
L’oreille va devoir trouver son axe entre mélodies sortant des harmonies aux empreintes directement jazz (9e, 13e, 11e diésées...), aux accords très souvent suspendus en quartes comme secondes et là-dessus le traitement sera souvent asymétrique, ou brisant les formes (formules)...
Passionnant.

« Brother to Brother » c’est tout cela à la fois sur quelques minutes et de bien belles envolées instrumentales.
Ce solo de guitare de Carlos Rios, par exemple, qui enquille ce pont délibérément ouvert pour les musiciens. 
Il entre de fait dans la mémoire, comme écrit et d’ailleurs il sera complexe de s’en émanciper dans les versions live par la suite (même sentiment avec celui du « Aja » de Steely Dan – encore eux, mais quand on parle de ciselage d’écriture forcément les référencer est de mise).
Cet environnement synthétique dû à Joe Vannelli, que je considère encore comme un des claviéristes majeurs du genre  (lequel ?), entre Zawinul et Paich avec une pincée d’Emerson.

C’est intéressant de voir la place laissée à "l'instrumental" dans les chansons de Gino Vannelli...
Lui qui est un remarquable vocaliste et chanteur pourrait faire comme tant d’autres, ne laisser que quatre maigres mesures d’intro purement musicales et un solo riquiqui à ses sidemen.
Bien au contraire, il octroie toujours une place conséquente à l’expression des musiciens de son staff avec parfois, comme ici, une section écrite tout spécialement pour ce faire et s’émancipant de la grille de soutien des parties vocales.
Cette attention toute particulière le place à mon sens comme une sorte d’exception du genre.
Certes nombre d’artistes savent offrir des places privilégiées à leurs sidemen – prenons Michel Jonasz, cité ci-dessus avec son album « où est la source », les solis offerts à Larry Carlton par exemple (« groove baby groove ») sont des hommages, mais restent ancrés dans la grille...
On pourra comparer un autre chanteur spécialiste des invités de marque : Michael Franks, idem...
(Je consacrerais un temps de lecture et d’écoute à ce remarquable artiste).

Dernière remarque à propos de Gino Vannelli et son frangin, c’est en transcrivant sa musique que j’ai réalisé à quel point l’écoute d’apparence aisée révélait une véritable science de l’harmonie, du développement et une intelligence musicale bien rares dans des contextes comme ce qu’il est commun d’appeler la chanson.

7/ Je voulais "nominer" mon ami Thomas, ainsi une forme de boucle de collègues aurait été bouclée...
L'an dernier on n'a pu éviter l'hommage à Joe Cocker, disparu, bien aimé de tous et si charismatique, sympathique.
Trouver un titre parmi ses innombrables covers a été d'abord la reprise woodstockienne gospélisante à trois temps du titre des Beatles ("With a little help from my friends"), mais ayant remarqué que l'immense chanteur glissait toujours (ou presque) dans ses albums une chanson composée par ce grand songwriter qu'est Stevie Winwood, je voulais au passage faire découvrir à un auditoire de parents et d'élèves (concert des professeurs du Conservatoire) cet artiste.
"Talking back to the night" re-propulsé par Sly and Robbie aurait été mon premier choix, mais l'orgue de Billy Preston sur cette version de "Can't find my way home" (issue de l'unique album de Blind Faith) aura modifié cette inclinaison initiale...
Comme toujours, l'efficacité est là, Joe cocker n'a nul besoin d'en mettre une tonne, sa voix tellement criblée de qualificatifs fait la différence avec tous... son implication aussi.
Une sorte de "vérité".


8/ Pour finir... et en réalisant avoir dépassé d'une chanson le challenge :)
Pour finir on se dit que en sept titres, piochés dans l’humeur, le souvenir, l’urgence, l’idée saugrenue, la réflexion, il faut tant que possible le faire en restant « fidèle » à ce qu’on aime...
Et j’aime plus que tout écouter le premier album de Rickie Lee Jones, il est tellement chargé de sentiments, d’émotion de vie qu’à chaque fois, je ré-adhère à cette fraicheur instinctive, ce don de soi, ces orchestrations somptueuses, cette production de Templeman aux petits oignons, ce staff de furieux sortis des studios de CTI (Gadd, Brecker, Weeks parmi tant d’autres).
Là aussi il m’aura fallu glaner mes envies de voir dans un magasin de partions de Time Square pour dégotter la perle, le joyau, le songbook de la dame...
Quasi tous ses titres phares en un recueil, dire que je l’ai usé depuis est peu, dire que j’en ai fait profiter mes élèves chanteuses afin de leur faire découvrir une autre voie/voix est également logique.
Comment peut-on imaginer, lorsque l’on est chanteuse, ne connaitre Rickie, Billie ou encore Joni ?...
Sortir des poncifs certes qualitatifs de Céline Dion tant prisés par les adolescentes (et ce encore aujourd’hui, comme quoi le travail de comm’ aura été fait pour des lustres...), faire comprendre que le jazz chanté n’est pas uniquement M.Gardot, S.Kent ou D.Krall, admirables certes, et légitimement mises en avant médiatiquement comme représentatives d’un jazz à la portée de tous... c’est une de mes volontés professionnelles « de base » et ce quel que soit le domaine de genre, d’instrument, d’esthétique, etc...

« Company » est un titre que j’aurais accompagné pour certaines d’entre elles et ce jusqu’à le faire bosser à des élèves chanteuses/pianistes.


Son approche musicale et technique, qu’elle soit vocale, harmonique ou pianistique est d’une « fausse » complexité – il y a un truc à trouver, et c'est bien là la véritable difficulté, qui amène sur ce moment délicat, pianissimo et à capella – sorte de point sommet de l’ensemble du texte musical.
Chanter en exagérant le côté larmoyant de l’affaire serait une erreur, ici, la musique et la phrase mélodique se suffisent à elles-mêmes, il faut juste se laisser porter par elles sans en ajouter, juste de la nuance dans le propos et surtout de la simplicité dans l’exécution et là, on est dans le vrai, c’est-à-dire tout à l’opposé des chanteuses précitées, chargées de mimétismes, de mimiques personnelles, d’effets de genre qui leur sont collés, qui leur sont propres parfois, mais qui masquent aussi souvent une superficialité d’expression.
Rickie Lee Jones a marqué de sa voix ma génération, elle aussi est "inclassable" car ancrée dans un « genre » générationnel (tel que Billie), je ne cherche jamais à lui coller la moindre étiquette.
Elle chante, je frissonne, un point c’est tout...
Allez donc comprendre...

J’ai alors refermé le rabat de ma tablette, refait un parcours de cette semaine qui aura associé du coup, musique et vacances, souvenirs et boulot et amis, relations, respect...
Si la musique permet de tels liens, alors, continuons...
Les relations humaines sont en cette ère de délabrement capables de telles horreurs que un peu de lien « social » par l’art est chose finalement bien optimiste et éminemment positive...

Alors merci à Chris, puis aux nominés Daniel, Alain, Jean Marc, Sonia, Thomas, Élisa, Éloïse et Julie, respectivement amis, collègues (et aussi les deux à la fois), élèves...
On remettra ça, genre pièce instrumentale cette fois, pourquoi pas ?
Au passage il y aura eu Guns, Eno, Dylan, Sparklehorse, Elvis,.. mais de telles chaînes, pour les suivre... une fois lancées ce serait presque un boulot à temps complet...







mardi 27 octobre 2015

CARLA BLEY – "Night Glo" - (ECM/Watt 1985)

CARLA BLEY – "Night Glo" -  (ECM/Watt 1985)

Tenter une approche de la carrière de la grande dame, aux vues de sa complexe et imposante discographie (et de toutes ses annexes qu’elles soient participations, production, ou encore échappée souvent belles des musicien(e)s avec lesquel(le)s elle a navigué) apparait comme une sorte d’Himalaya à gravir avec bien des sentiers, chemins retords, voies directes ou aventureuses...
J’ai donc choisi la « facilité » en m’attachant à cet album paru en 1985, comme toujours chez Watt, le label associé d’ECM.

En 85 je connaissais déjà de façon éparse l’œuvre de Carla Bley, mais je n’y avais attaché plus d’importance que cela.
On parlait beaucoup d’un « Escalator over the hill », il m’avait jusqu’alors échappé.
J’étais entré avec timidité dans « Social Studies », j’avais adoré « The Hapless Child », surtout pour Terje Rypdal et en particulier pour Robert Wyatt, tout cela faisait partie progressive de mes découvertes adolescentes ancrées dans le label ECM.
Avec ces découvertes ECM l’oreille s’ouvrait à un jazz américain souvent free (Art Ensemble, Liberation Music Orchestra, Jack DeJohnette, Barre Phillips...), à une vision nordique du jazz qu’il serait plus logique d’identifier comme simplement de la musique instrumentale contemporaine (on y préférerait actuelle car dès que l’étiquette contemporaine est collée on pense de suite savant, intellectuel, etc... – Garbarek, Rypdal, Weber ) ou encore à des voyages en contrées foisonnantes, en paysages variés, en mondes imaginaires (Gismondi, Garbarek, Micus...).
Avec ECM certaines stars prenaient une dimension planétaire, tout en restant fidèles et intègres à leurs espaces créatifs (Jarrett, Metheny, Abercrombie, Surman, Bley – Paul et donc Carla, Corea, Burton...) et il émergeait (il émerge toujours) de nouvelles figures, de nouveaux arrivants addictifs...
Addictifs, comme ce son si reconnaissable, jugé hâtivement froid, resté identitaire (un mystère...) et ce malgré/avec l’extraordinaire évolution technologique tant en enregistrement qu’en support qu’aura connu le prestigieux label en un paquet de décennies...


En 1985, sort donc ce Night Glo.
Le casting y est aguicheur.
On y trouve des figures telles Randy Brecker prenant une pause entre les délires funky électrisés qu’il mène avec son frère Michael ou encore Hiram Bullock, le fougueux hendrixien partenaire des tournées de David Sanborn...
On y découvre Paul McCandless qui doit tenir à lui seul un espace scénique conséquent puisque responsable de toutes anches et au passage on va trouver original qu’en jazz une orchestration puisse user d’un hautbois, d’un cor anglais ou encore d’une clarinette basse, autour des habituels saxophones.
John Clark lui aussi sera un attrait auditif puisque titulaire en pupitres du cor...
On pensera alors à Gil Evans, pionnier dans le genre...
Comme toujours (ou souvent) Carla Bley aime les trombones qu’ils soient ténor ou basse et l’album ne déroge pas à la règle cuivrée (Tom Malone et David Taylor).
J’y découvrirais un modèle de la batterie pour musique d’ensemble, Mr Victor Lewis que je suivrais tant que possible, comme chez Stan Getz...
Un must de la finesse et de l’à-propos.
Une métrique absolument infaillible...
Puis je serais particulièrement surpris de voir dans un tel espace de rigueur et de précision Manolo Badrena, bien loin des élucubrations épuisantes qu’il offrait inutilement en live avec Weather Report à l’heure de l’entrée en arène planétaire de Jaco.
La dame s’est, bien entendu, réservé l’orgue et quelques touches synthétiques et a pour habitude de laisser le piano à un comparse choisi  (ici Larry Willis) et son compagnon Steve Swallow est (et c’est bien là en quelques sorte l’attrait de l’album), avec sa basse, au centre du propos de l’album.

J’en ai entendu des critiques sur Carla Bley et j’ai souvent tenté face au ton acerbe dont elle était sujette, de replacer l’écoute « dans l’ordre ».

Son jeu d’orgue est souvent jugé simple, pour ne pas dire minimaliste... boudé par des avis de démonstrateurs virtuoses, pointé comme inutile, superficiel, dispensable.
Un débat un soir de jazz club avec une pointure montante de la scène parisienne, devenu depuis relativement renommé... allez donc expliquer à un maniaque de l’absorption du cliché pour tenter d’avoir son propre langage que Carla Bley ne « cherche pas » à épater la galerie, mais juste à transmettre la musique, et ce de façon avant tout mélodique... qu’elle joue non « sur » mais « dans » l’orchestre...

Ses arrangements aux tournures répétitives, aux plages faites de figures rythmiques simples, de durées qui s’enchevêtrent sans excès de traits rapides ou véloces m’ont aussi souvent forcé au débat.
Il faut y chercher un autre équilibre, une autre dimension, d’autres approches que celles directement issues de l’écriture des Big Band de jazz auxquels on croit devoir se référer uniquement par association esthétique.
Alors avec-grâce à elle on aura vite compris et découvert Rota, Weill, Brahms (cf le « chorale » plus bas) et on aura revisité Gil ou encore exploré Henry Cow.

Prenez ici le doucettement funky « Nigh Glo » titre éponyme...


Les cuivres y reprennent un bout de phrase de la ligne de basse et se développent avec et autour de cette récup’ minimaliste par agencement de timbres. Cela va permettre, sur cette figure minimale, un semi crescendo, celui-ci n’étant dû qu’au simple et logique fait que la progression de ce cumul de timbres s’agence délicatement vers l’aigu...
Puis idem, des appuis progressifs d’octaves ou d’harmonisations viennent se poser en frein rythmique et vont amener une réappropriation de la rythmique issue de la guitare et désormais prise par la basse, rien de plus simple... et pourtant « oh que ça groove » !
Alors nul aigu pétaradant, mais bien au contraire toujours une gestion parfaite des timbres et des couleurs vont s’installer dans un espace qui parait médium, mais qui n’est en fait qu’une superposition, une distinction de plans particulièrement nuancés - ce, pourquoi ?
Pour amener le solo de Randy Brecker qui sera soutenu par myriades pianistiques calculées et par des riffs de saxs mêlés aux trombones cette fois réellement à l’écriture jazzistique.
Puis, sur cette re-personnalisation funkysante, Larry Willis aura le dernier mot, histoire de calmer un jeu qui jamais ne s’est réellement affolé, histoire d’insister sur le caractère écrit du propos (car ces phrases pianistiques sont de facture écrite) où seule l’improvisation de Mr Brecker aura pu échapper à l’intérieur du contrôle...
Du grand art ?...
Personnellement j’en suis convaincu.
En tout cas, voilà bien en un titre aux connotations esthétiques communes, une parfaite démonstration de la façon très personnelle qu’a Mme Carla Bley d’approcher la composition, l’arrangement et l’écriture conceptuelle comme l’organisation musicale.
Cela elle le fait avec des éléments simples, choisis avec parcimonie, avec acuité (cherchez là les percussions, discrètes, mais essentielles...), avec goût, comme en cuisine l’on sait assembler les saveurs jusqu’à parfois le sucré/salé.
Une pincée de saxs, un nappage de trombones et de cor pour le moelleux, un trait de trompette soliste, une solide pâte d’assise rythmique, quelques pépites de guitare rythmique et le goût principal, la saveur... de la basse de Mr Swallow au jeu si reconnaissable, en accords, en phrasé mélodique, en jeu semi guitaristique...

« Ah ! Mr Swallow, en trio avec John Scofield, je vous avais admiré » ...
« Shinola » - « Out like a light » avec Mr Nussbaum pour les albums...
19 Mars 85 (tiens donc...) en duo au festival de jazz de Grenoble je n’eusse loupé ça sous aucun prétexte... mon ami Pierre sortait de stages avec vous, on ne parlait que de vous...

Alors ici Mme Carla Bley a conçu son propos avec et autour de ce jeu de basse si personnel, particulier et reconnaissable de son compagnon à la vie et à la musique : Steve Swallow.
Une preuve d’amour, de respect, un cadeau ?...
Il y a de tout cela.
Night Glo, un mini concerto pour « petit » ensemble et basse électrique ?...
A y bien réfléchir nous n’en sommes pas si loin... et je me dis pourquoi pas, après tout, du moins dans l’idée...
Dans la forme ?

Allez, je passe en désordre à « Wildlife » le dernier titre... 12.33, ça pourrait bien être une durée équivalent à un concerto baroque, ça...


Un majestueux « chorale » de cuivres à l’écriture directement issue de Weill ouvre l’affaire...
1mn de subtilité harmonique, de son plein et ample où cor et trombone colorisent, où le trombone basse va puiser dans les abysses et où la trompette tente de s’échapper de ce nid douillet aux harmonies pourtant tendues et contemporaines.
L’espace s’élargit et sur une métrique des plus larges, basse, orgue et cor anglais vont « chanter » au gré d’un tapis de semi lumière de cuivres.
Hiram est là, délicat, précis, orfèvre.
Mr Swallow expose son thème, Mme Carla lui donne la réplique, Paul Mc Candless est le hautbois d’amour de cette délicate discussion.
Puis un legato ostinato fera presque oublier l’entrée en samba, les échappées synthétiques flûtées, les wahwahteries en nappes de volume...
Steve Sawllow va alors prendre sa « cadence », Hiram prend un peu plus d’espace, le pattern samba poussé par renforts de nappes cuivrées insiste, s’accroche...
Une percée de hautbois, une échappée de piano et toujours cette guitare rythmique (quel grand rythmicien ce H.Bullock, quel formidable soliste aussi).
La recette de superposition de timbres va faire son effet de crescendo et une forme collective caractérisée de jazz va en coda reprendre, mixer, cumuler, additionner les multiples plan entendus, écoutés, découverts au cours de cette aventure sonique, de cet arrangement fabuleux...
Puis...
Un arrêt sur image va permettre d’apprécier toute la palette expressive de Steve Swallow – Carla n’arrive pas à lâcher son pattern samba et son accord synthétique, Hiram bricole encore sa wahwah, Larry ose une dernière note, Manolo jongle avec habileté de quelques rebonds percussifs ...

Ok, cette fois, en plus, on va causer développement, au-delà de l’incroyable gestion orchestrale, au-delà de la composition d’un thème, ce qui est souvent en jazz primordial (un thème, ou un prétexte thématique, avec une direction de genre, donc aussi de tempo, une trame harmonique pour ensuite des impros qui puiseront dans l’un, dans l’autre, dans les deux, pour une réunion collective terminale), nous voici ici face à des constructions similaires, mais cherchant ailleurs, autrement.
Le thème est lyrique, hyper chantant et pourtant exposé à la basse...
Trois timbres (basse/orgue/hautbois) dialoguent en triple concerto.
Le « genre » est latin/samba sans pourtant en avoir les poncifs ou clichés, juste la sensation...
La coda est effectivement collective et ramasse en un bloc les divers éléments de la progression...
comme en jazz Nouvelle Orléans, on notera même les basses profondes (mais ici contemporaines) de relance du trombone (basse)...
En ouverture, un « chorale », en clôture, le thème, exposé de façon hyper expressive, toujours par la basse avec un chuintement épars et une dé-cumulation instrumentale.

Alors ?... rien de bien nouveau si ce n’est finalement, et c’est important, l’écriture méthodique de tout cela...
Finalement l’improvisation n’a que peu d’espace dans cette écriture agencée, calculée, méthodique.
Elle est signalée, elle est là, à « point nommé », elle n’est plus prioritaire et en aucun cas ne découle du propos thématique, mais apparait à sa place comme un réel élément de composition, elle est amenée, elle n’est plus le passage obligé mais elle prend sa valeur comme étant le point ultime (ou non), d’un moment, d’une séquence, voire d’un flash.

Certains jazzmen boudent Carla Bley...
Il y a peut-être là un élément de réponse.

« Wildlife » est un voyage...
Il parle le jazz et pourtant est un récit écrit, littéral, aux effets choisis, au développement méticuleux, aux personnages et rôles clairs et identitaires, aux paysages et décors magnifiques, détaillés, rigoureusement dessinés, richement colorés, savamment narrés.

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« Pretend you’re in love »...

Voici l’ouverture de l’album...
Mr Swallow y expose une mélodie pop (accompagnée pop par Mr Bullock), hautbois, cor anglais et sax soprano et là encore la bribe thématique qui sert de prétexte à l’écriture des cuivres qui dialoguent avec le riff de guitare... voici les ingrédients.
Manolo s’est noyé dans le mix et cherche une porte de sortie aigue...
Il y a aussi ce solo d’orgue jazzy et jouant de la leslie sans pour autant se la jouer reine de délire digital, l’espace... toujours l’espace...
Ces arrêts qui respirent, ce hautbois qui s’envole, l’obsédant motif de basse, les plans qui dialoguent, les montées de tenues des vents qui vont crescendo...
4.20 et voici certainement le lexique de l’axe d’écriture de l’album... les dés sont donc jetés, l’auditeur balisé, orienté, installé confortablement comme Steve dans son fauteuil, les clés de la limousine musicale viennent de lui être généreusement mises en mains... et son voyage peut commencer.
Un voyage de sensualité (la basse ? sensuelle ?... preuve en est...), d’amour... un voyage parfaitement organisé qui laissera pourtant une latitude libertaire, un voyage qui après des années d’occultes explorations, d’émancipation totale, d’aventures hors frontières peut paraitre bien sage...
Après la passion, l’amour sait aussi trouver une place dans la sagesse, la maturité intervient, la vie se construit, s’installe et les personnalités s’additionnent, se réaffirment, se complètent.

« Rut »

Nappe d’orgue, guitare obsédante et élément central, toujours la basse en thématique et ce jeu si métrique et subtil (jusqu’aux appuis thématiques) de Victor Lewis...
La simplissime écriture des vents – les touches aériennes de Larry Willis... l’espace, toujours cet espace... ce vide apparent, parfois, juste pour laisser encore plus de place à...
On se plait à attendre encore les vents en nappes et ce sera le cor/trombone associés qui tromperont l’attente, en une phrase, un contre chant lumineux... puis dialogueront d’abord en riffs infimes pour s’ouvrir enfin en douces nappes de mélange cuivré.
Sucré-salé... aigre-doux...
La basse est d’évidence en re-recording (ligne-thème-impro).
Aigre n’arrive pas à partir... doux tente de lui piquer la saveur gustative... mais non, il aura repris son souffle et ira jusqu’au bout.

« Crazy with you »...

Hiram prend les choses en mains et ravit d’emblée la vedette à Steve.
Rythmique à multi-effets, un de ses atouts fétiches qu’il utilise dans nombre de ses participations...
Steve creuse le socle pour ce thème guitaristique superposé qui décolle comme un gros porteur, en prenant tout l’espace...
Là encore Carla chante de l’orgue avec un soutien lisse et à peine mouvant.
Des riffs la rejoignent histoire de la pousser dans ses retranchements improvisés.
Hiram a harmonisé son thème ascensionnel poussé par le(s) vent(s) et sa propre guitare rythmique, la fin reste là, en l’air, suspendue à ces syncopes cuivrées que l’on détaille enfin, sorties quasiment de leur contexte, comme pour les éclairer.
Victor Lewis n’a pas bougé d’un poil, son cross-stick méthodique sur le quatrième temps aura bloqué la ceinture de tout le monde et permis ce décollage sans turbulence.

C‘est avec cet album qui recèle tant et tant de subtilités que j’ai pu « réaliser » Carla Bley...

Il est d’une implacable maîtrise, tant en écriture, qu’en organisation musicale et conceptuelle.
Chacun y a une place choisie et la composition est délibérément orchestrée en relation avec les timbres, jeux respectifs et couleurs de chacun. 
C’est un agencement de rôles en quelque sorte et pourtant il n’y a pas ici de vedettariat outrancier, juste une mise au service respectueuse de la musique et d’un propos visant à la mise en valeur de la personnalité musicale de Steve Swallow.
Qui plus est, et de façon notable cor, hautbois ou cor anglais y font des apparitions lumineuses loin d’être effets, ou anecdotes, mais ils ont place prépondérante, augmentant le propos émotionnel de la basse.
Cela a été pour moi, au-delà de l’ajout coloriste dans le schéma habituel des Big Band (4 trompettes/4 trombones avec ou plus un trombone basse / 5 saxophones dont 2 altos, 2 ténors et un baryton) de la flûte, un penchant vers un autre axe d’écriture.
Cette relative et apparente simplicité obligeant parallèlement une justesse impérative m’aura également servi de tremplin pour l’écriture pédagogique, car entre petites cellules rythmiques répétitives, nappes de tenues cuivrées et association de timbres imposant équilibre et accordage sans faille, il y a là une matière à référence indéniable.

Et puis, Carla Bley est la passerelle idéale entre le jazz, le Broadway musical, l’autonomie musicale dans le cinéma avec Rota ou encore la dualité du cabaret berlinois-comédie musicale et écriture populaire-contemporaine inscrite dans la musique de Kurt Weill.
Cette passerelle qui mène à « l’Alabama Song » ce truc complètement antinomique et pourtant tellement accroché à l’image des Doors en parade soft ou pas, qui nous rappelle que Soft Machine et Robert dirent merci au Pierrot Lunaire, que Lou Reed passa en orchestrations similaires, comme David Bowie et ce dès les pianos cabarets d’Alladin Sane, par Berlin, que Nick Mason l’engagea (Carla) en liberté totale pour ses sports fictifs, et/ou que Robert (encore là et encore lui) lui consacra quelques-unes de ses plus belles plages vocales...