jeudi 17 mars 2016

E.C.M - Voyagiste sensoriel... Séquence 1

E.C.M  - Voyagiste sensoriel...
Séquence 1

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Décidément 2016 me pèse...
Entre la bataille sociale face à des politiques handicapés car coiffés d’œillères et, de surcroit, malades de troubles auditifs sévères leur empêchant d’entendre (au défaut d’écouter) la société gronder de mécontentement - ces dites œillères et cette surdité les ayant fait prendre le chemin le plus direct vers l’enfoncement en direction de l’absurdie (ce pays fuit par Olivier Rameau en BD aventures pour des périples idéalistes), bien plus à droite de la boussole politique qu’on aurait imaginé le croire... et une actualité artistique (et ici musicale) nécrologique frisant l’indigestion, la pilule clôturant ces quinze premières années de nouveau millénaire est  dure à absorber.
Là-dessus l’abrutissement est arrivé à installer sa place sur l’échiquier planétaire – pas nouveau, mais évolution tant sociale que technologique, qu’humaine (j’ose le mot évolution...) – de façon encore plus aberrante et cruelle, insensée et destructrice, injuste et incontrôlée.
La coupe est pleine.

La vie est pourtant encore là, elle continue et face à cet afflux de détritus moraux, parfois, s’échappe un rai de soleil, un peu d’espoir,  et j’observe une jeunesse (pas celle de la récup' socio-médiatico-syndicalo-politique, non là aussi je n'accepte pas les leurres manipulateurs de tous bords) - en laquelle on a tort de peiner à la croire enfermée dans ce carcan social abrutissant et sclérosant - se réveiller (il n'y a pas que l'action du déballage bruyant dans la rue qui compte), agir ou créer, imaginer, oser, innover, inventer et penser l’avenir qui sait, autrement.

Croire...

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Boulez, Bowie... j’en aurai parlé.
Lemmy, Delpech, un certain prod/manager de diva canadienne (je m’égare...)
Pas trouvé matière à m’y atteler, pas abuser tout de même.
J’aime les rockeurs trempés, attachants et engagés, mais d’autres font ça mieux que moi...
J’aime une certaine chanson française, et M.Delpech a certainement bercé quelques moments de jeunesse en pop bleutée, mais au-delà du  respect pour l’artiste, certes et de sa musique certainement d’ailleurs, je suis honnête je n’écoute pas (à tort peut être) cette « chanson là ».
Puis là, coup sur coup, le grand chef Harnoncourt, George Martin, Keith Emerson et Nana Vasconcelos...
Avec tout ça j’en ai pour les deux mois à venir d’écrits hommages...

A l’annonce de la mort du grand chef et en pensant à tout cela j’ai écrit en comm’ instinctif : « Des pages se tournent ».
Juste après on apprend la mort de George Martin, puis de Keith Emerson.
Il ne s’agit donc pas en clôturant ces quinze premières années d’entrée en troisième millénaire de pages, mais de chapitres.

Certes, l’histoire est faite pour que l’on regrette les grands hommes, cela nous permet de mieux constater qu’au pouvoir on y met de plus en plus les petits...
J’ai vu qu’un bouquin sur la « Médiocratie » (Alain Deneault) était sorti.
J’hésite à le lire, surement par peur de constater pire encore que ce que notre (mon) quotidien nous prouve jour après jour, mais rien que son titre et les quelques interviews données par l’auteur renforcent des évidences contre lesquelles se battre est bien trop souvent synonyme de sentiment d’impuissance.
Des grands hommes...

Le domaine culturel finalement en est jonché, le domaine politique se distingue par un appauvrissement de cet adage.
Je reviendras probablement sur l’immense apport que Mr Harnoncourt a permis en révélant l’approche de la direction musicale sous d’autres jours, d’autres entrées et en inscrivant la musique baroque sous des aspects sonores bien différents et volontairement chargées de sens authentique.
Une autre facette du sens du mot interprétation.

Symphony No.9 in D minor Op.125 : I Allegro ma non troppo, un poco maestoso - Nikolaus Harnoncourt

Je laisse encore l’immense marée planétaire de fans des Beatles faire le deuil d’un homme génial, lucide, créatif et lui aussi, à sa façon : authentique. Mr G. Martin m’a toujours fasciné et ce, quel que soit l’angle par lequel ma lorgnette se positionnait.
J’ai par exemple découvert que si j’adorais parmi nombre des albums du guitariste Jeff Beck,  « Wired » en tête, le « Blow by Blow » - par son « petit quelque chose » d'inexplicable qui le rend profondément humain, attachant et immédiatement musical, au plus haut degré - c’était parce que cet album avait été réalisé sous la houlette de Mr Martin...
Pas un détail, juste un fait important permettant de différencier les choses.

Jeff Beck blow by blow full album - YouTube

Il va falloir en fervent défenseur et admirateur du rock prog, que je rende à Mr Keith Emerson l’hommage légitime que je lui dois, à lui aussi.
Sans E.L.P et ses audaces organistiques je n’en serais pas là aujourd’hui, et comme je le fis avec Jon Lord et Ray Manzarek, un détour sur ce jeu ahurissant, moderne, révolutionnaire et exceptionnel de Mr Emerson sera de mise.

Emerson, Lake, and Palmer Brain Salad Surgery Full Album - YouTube

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Nana Vasconcelos, glissé là sans cette liste nécrologique en forme d’hémorragie va me permettre d’entrer symboliquement dans l’univers E.C.M, cette formidable « agence de voyage », dixit notre ami Charlu) – celle dont on aimerait lui comme moi, un jour, gagner toute la « collection », car cette invitation aux voyages couvrant LA musique en tous sens et toutes formes est finalement un acte marquant de cette fin de XXe siècle qui continue encore à faire rêver, s’évader, s’échapper de ce quotidien qui... pèse.

Nana Vasconcelos, je l’ai vu en concert, il y a très longtemps...
Il était passé à la maison de la culture de Grenoble avec un ensemble de danseurs de « smurf ».
La « transversalité » (le mot fétiche des établissements d’enseignement artistique) n’était pas encore à la mode, mais l’association percussion traditionnelle et mode urbain, dont ma seule idée sonore était le «Rockit » d’Herbie produit par Laswell, avait juste poussé ma curiosité.
Nana Vasconcelos était arrivé avec son barda et une petite boite à rythmes Roland qu’il utilisait en créant des boucles ou encore comme pads...
Parfois les entrées plantaient et il souriait en s’en excusant expliquant qu’il entrait en découvertes dans ces nouvelles machines... puis le beat s’installait et les danseurs pré hip hop imaginaient des figures qu’un public admirait, pantois.
Le concert fut intriguant, intéressant, différent.
Nana y sortit son éternel berimbau, usa de ses vocables percussifs qui font désormais partie de ses clichés et ses tambours vibrèrent comme lui seul savait le faire, mus par cette particularité rythmique qui en fait, s’émancipe du rythme pour en installer un autre, moins prégnant, moins évident ou imposant, juste là, interne et sous-jacent.

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Me voici donc parti en voyage E.C.M.
Le moyen de transport est simple et peu onéreux, il suffit d’une platine vinyle ou CD, d’un HD ou même de deezer-youtube et on embarque.

Nana Vasconcelos, Brésil... l’image de la baie colle à la peau.
Oui mais ici ce n’est pas le Brésil de la trépidante samba, de claquantes peaux, de couleurs festives carnavalesques...
Ce n’est pas non plus cette nouvelle vague bossa nova qui a renversé le jazz.
Un berimbau, quelques tambours, des appeaux, quelques flutiaux, des sons vocaux et gutturaux, un foisonnement de frottements, de secousses légères, de frôlements et Nana nous emmène directement au cœur de la forêt amazonienne.
Là, la nature est percussion, la moiteur est chaleur, l'insecte est musique, le reptile est chuchotement, sifflement, l’espace se joue du temps et la pureté ancestrale, tribale, musicale est omniprésente.

Nana Vasconcelos emmenait tout cela avec lui, en concert, en studio, de par la planète et le temps.
Il était capable d’inviter ce foisonnement à jammer dans le grand nord au fin fond du fjord le plus austère et beau et répondre aux cris de solitude de Jan, ermite, sur l’autre berge.
Il pouvait flirter avec les racines africaines et transporter la moiteur humide de ses sonorités culturelles et cultes en plein désert saharien/codonien d’imaginaire d’auditeur.
Il savait également être le complémentaire créateur d’ambiances d’un Lyle synthétique pour des aventures fusionnelles, aux côtés de Pat.
Un peu comme Airto chez Miles, comme Dom Um chez Weather Report, il a donné à la percussion d’autres critères, d’autres dimensions.
Il est sorti du rythme pour redonner à celui-ci un sens à « l’état pur ».
Un autre sens peut être.

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« EVENTYR » - (Conte-Aventure) – Jan Garbarek, John Abercrombie, Nana Vasconcelos.
1980.



Une longue plainte jaillit du saxophone de Jan Garbarek, des flaques éparses de guitare sortent des doigts harmoniquement habiles de John Abercrombie, une jungle d’objets sonores émaille, en rythmes réincarnés, le spectre de l’espace sonore.
La réverb, cette réverb E.C.M est l’évidence de cette sensation d’immensité, de paysage austère, froid, brut, minéral.
Jan Garbarek a repris des mélodies ancestrales, il les a modulées, il en fait le pont entre un passé si lointain qu’on ne saurait le dater et un futur qui de toute façon saura, un jour venu, rejoindre ses racines mystiques.
Elles chantent, crient, respirent, inspirent, s’étirent vers un infini vierge et pur, la dimension n’est pas harmonique, elle reste fondamentalement mélodique et libre de toute contrainte métrique.
John Abercrombie distille d’improbables arpèges, de pâles couleurs, d’irréelles pluies de notes, libre, aérien, porté par un vent perçant et glacial il converse sur ces mythes nordiques, prend part à la narration de ces légendes faites chansons.
Nana Vasconcelos ponctue, lance, relance, creuse ou libère, subtil peintre aquarelliste du vide sonore, de ce fjord à la beauté crépusculaire, limpide, ample et qu’on imagine presque grisâtre.
Peaux et métaux se croisent, berimbau et voix se touchent, bois et grains chuintent.
Parfois un rythme prend place, souvent sa place est horizon, immensité, liberté.
Cet album est libre. Il est pour moi, certainement, l’expression même de la liberté.
Pas d’une liberté de rapport à, mais d’une liberté d’expression, d’usage du langage... de faire et d’agir.
La musique y emplit le vide et se place là en miracle.
Les dieux ancestraux ont entendu ces appels, ces sonorités familières et apaisantes.
Ils savent l’homme dépositaire de leurs savoirs transmis tels ces chants entourés de sonorités musicales.
La voyage a commencé, entre mystère et solitude, mages et dieux, passé et réel.

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« CODONA » - Don Cherry, Colin Walcott, Nana Vaconcelos. 1978.


Dès l’entrée c’est le dépaysement total...
Flûte ethnique, sitar, bribes percussives, ces trois-là sont dépositaires de l’imaginaire, la contrée explorée est là aussi immense et d’un vide sonore proche du silence.
La musique s’y installe et le jeu des timbres authentifiés géographiquement mais se mélangeant pour une rencontre unique va emplir progressivement et de façon empirique cet espace vierge et neutre de toute réelle référence.
Des cieux cléments, un soleil de plomb, un désert de sable blanc est balayé par le vent qui porte au loin les voix qui s’installent durablement dans ce paysage musical.
La liberté est là, elle aussi, vecteur d’aspiration humaine exprimé ici par cette rencontre de l’universalité de l’homme, à travers son moyen d’expression le plus lointain : la musique.
Encore une fois l’on ne parlera pas d’harmonie ou de pouvoir rythmique.
La mélodie et sa propulsion horizontale est seul moyen de transport sonore pour visiter ce lieu musical et faussement ethnique, traditionnel tant que moderniste, ancestral tant que futuriste, comme un repli du temps, ou alors une véritable expression de l’intemporalité.
Pas de tempo, ou quand il est là il sera désincarné ou encore redistribué...
Des références géographiques réinstallées sur la carte des attributions sonores...
Un passé et un futur qui se croisent en un présent récupéré capable de d’injecter Ornette et Stevie en une donnée hybride, pour un croisement, une rencontre, comme une relecture de chanson populaire dans un futur imaginé.
Un futur où l’homme parle musique, ce langage universel méconnu de nos chefs de manœuvres des esprits et des peuples.
Co(llin) do(n) na(na) a eu trois aventures.
Ces destinations sont disponibles en un coffret qui réunit dans une boite de pandore cette compagnie de transport pour l’évasion de l’esprit, un peu comme ces boxs en présentoir qui offrent du rêve, de l’aventure, du dépaysement, de la magie ou encore de l’inédit.
Trois artistes aux langages authentiques et authentifiés qui se rencontrent pour créer le pont vers un autre lieu, un autre espace, une aspiration libre et spirituelle.
J’ai fait et refait souvent le voyage en leurs contrées.
Je reprends le billet « aller », pas vraiment sûr d’avoir envie du retour, cette nouvelle planète a l’air vraiment libre à vivre.

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« Dança das Cabeças » - Egberto Gismonti, Nana Vasconcelos. 1976.


Pour son entrée chez E.C.M, Egberto Gismonti a positionné d’emblée le mythe.
Avec Nana Vasconcelos qui use ici entre autres bric à brac percussifs, de son corps, ils ont recréé, là, à Oslo, en seulement trois jours, bien loin de leur pays, l’univers foisonnant de leur socle natif, de leur contrée immense et diverse, de leurs racines populaires, sociales et culturelles.
Une pochette entre homme et nature, habitat et survie, impliquant terre et chaleur, pauvreté et quotidien... pas forcément le voyage en club med’ ...
Dès les premières sonorités nous allons pénétrer à pas timides et progressifs chargés de cet émerveillement qui s’appelle « découverte » dans ce que notre esprit assimile à « la jungle ».
Là encore flutiaux, berimbau, vocables et autres sonorités éparses installées dans l’immensité du lieu nous invitent au voyage.
La guitare va se placer en guide pour la première partie du voyage et animer la visite, elle va chercher les rythmes de Nana, elle agit par flux et reflux, passe de chemins en sentiers, cherche (et trouve miraculeusement) la mélopée qui est cachée au plus profond de nous.
Elle ruisselle comme cette eau qui abonde au détour de l’avancée à travers ces feuillages denses et si épais qu’ils nous feraient oublier le ciel.
Des rais de lumière transpercent les arbres à l’immensité infinie, les insectes et reptiles grouillent en tous sens, des peuplades indo-amazoniennes, croisées au gré du périple chassent, fêtent des rendez-vous planétaires et temporels ancestraux, leurs enfants jouent, rient, libres et heureux.
Les rares villages imagent la simplicité de la vie.
La nature est omniprésente, l’atmosphère est chaude, humide, moite et parfois étouffante.
Le corps doit s’habituer et l’homme vivre là, dans ces contrées reculées où son chant est évasion, sentiments, réalité... foi aussi.
Soudain l’occident, oublié et décimé en ces contrées où il s’est imposé hostile, surgit sous l’apparence familière d’un piano, puis d’un bando, installés là, au cœur de cette jungle, comme irréels.
Ils ont été envahis, étouffés, happés par la nature et pourtant ils vont faire se croiser, là, en ce lieu séculaire, Astor, Debussy, Bill Evans et ces mélopées ancestrales.
Les doigts font couler des scintillements de notes, qui jouent avec les éléments de cette nature, l’harmonie se veut mélodie, la mélodie se croit harmonie, les pistes se brouillent, le tonal côtoie le modal et l’atonal, le « tango » apparait furtivement au détour de la ruelle de ce village niché en repère de civilisation humaine, au milieu de ce nulle part et partout végétal.
La beauté est glissée en chaque moment musical et sonore de cet album...  ce terme impalpable que l’on effleure peut être ici, de l’oreille et des sens, par cette entrée pour un éveil imaginaire que l’on croit « réel ».

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« Sol do meio Dia » - Egberto Gismonti, Nana Vasconcelos, Ralph Towner, Jan Garbarek, Collin Walcott. 1977.

Egberto Gismonti - Sol do Meio Dia (1978) [Full Album / Completo] [HD] [ECM] - YouTube

Par une journée ensoleillée de musique et soucieux de continuer le voyage commencé dans l’esprit, les deux amis ont convié quelques invités à partir avec eux.
Cette fois il semble que le voyage ne soit pas spécialement allé ailleurs qu’en l’esprit.
Egberto parait seul, ermite musical isolé du monde auquel des amis viennent rendre visite.
Ce nouveau voyage m’apparait comme une visite de l’âme musicale de l’artiste.
La pièce est minimale, austère, sobre et seul l’esprit s’y exprime, mais ce voyage n’est pas pour autant empreint de dépression, de déprime ou autres affres que l’on veut prêter à l’âme artistique solitaire...
Le soleil et l’inspiration le traversent et l’illuminent même, parfois.
Il chante partout en cet album instrumentalement, mais aussi « physiquement », sur ce ton mi murmure, si profond, si humain, si pur.
Le piano issu de ses études classique avec Nadia Boulanger, influencé par la musique atonale et se mêlant avec les traditions est un axe central de ce parcours intimiste.
La guitare elle aussi émaille l’ensemble, tantôt rythmique et hispanisante, obsessionnelle et obstinée ou aérienne et méditative elle va puiser dans des ressources harmoniques elles aussi mêlant contemporanéité occidentale et racines traditionnelles.
Jan Garbarek vient éclairer d’une chaleur mélodique le point central et phare de cette divagation spirituelle, Nana Vasconcelos est là, soutien tangible de cette architecture musicale parfois son ami Collin Walcott vient le rejoindre pour des évènements percussifs discrets, colorés, jamais puissants ou imposants, ces intelligences savent se mettre au service de la musique.
Et quelle musique...
La couleur guitaristique classique de Ralph Towner a aussi pris place en cette représentation spirituelle, là aussi complément, ajout, pièce invitée et additionnelle du paysage musical.
Un kalimba prétexte à l’évasion, des échappées pianistiques feront rêver Keith Jarrett, un raga mélange Brésil et Inde...
Les guitares de Palacio de Pinturas sont empreintes de mystère moite et collant à l’âme et agissent toujours sur moi comme au premier jour d’écoute... à fleur de peau, d’arpèges en accords étranges, de progression mélodique en intensité brutalement rythmique, de jets de notes en profondeur de sens.

Il est temps de reprendre la route, cet arrêt en voyage spirituel, au fond de cette petite pièce simple et rude me donne envie d’air, d’espace, de place, de vagabondages.
La voiture, la route, le bitume et à perte de vue ces contrées sauvages, puis ces villes, ces rencontres, ces langages...
Je prends à gauche, pour la sortie d’autoroute (off ramp).

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« Offramp » - Pat Metheny Group (Pat Metheny, Steve Rodby, Lyle Mays, Danny Gottlieb, NanaVasconcelos) – 1982.


Je croyais que la « Barcarolle », ce chant des gondoliers vénitiens, était réservée à Gabriel Fauré qui en fit de merveilleuses pièces pour piano.
Celle proposée ici est oscillante, certes, mais de prime abord ce prétexte va nous faire chavirer au delà de notre imagination.

« Offramp », certainement l’album de Pat Metheny qui m’a le plus marqué.
J’ai garé la voiture et suis resté là, sous la pluie battante à l’écouter en entier dès cette « barcarolle », le jour d’été 1982 où, ayant engagé la cassette dans l’autoradio afin de découvrir ce guitariste dont on m’avait parlé avec admiration et dont je n’avais jusqu’alors saisi que des bribes...
Puis je l’ai rembobiné et ai engagé la première, m’arrêtant encore par au moins deux fois afin de le savourer.
J’ai par la suite fait de longs cours sur l’art de la progression en improvisation avec le vecteur de la phrase culminante anticipée, amenée, savamment et sensorielement calculée afin de laisser l’auditeur pantois, sans voix, ému, la larme à l’œil, le sens en éveil...
Ce rapport musical totalement orgasmique jouissif et libérateur qui agit tant sur le corps que l’esprit.
Je le savais chez Wagner dans son art du développement, je l’avais analysé chez Michael Brecker (Steps Ahead – « Pools »), je l’aurais ensuite retrouvé chez Abercrombie avec la similitude de la guitare synthétiseur (Hippityville).
« Are you going with me ? » n’est pas que le tube de Pat Metheny, il est aussi sa marque de génie, le témoignage de sa gestion parfaite du langage musical épidermique...
Une bossa nova, finalement, mais qui s’en est préoccupé ?
Un voyage électronique, dans un véhicule affublé de toutes les nouvelles technologies mises en avant en cette ère d’entrée en eighties...
Certains en ont fait une new wave synthétique bardée de métrique en boites programmées à danser, Pat en a profité pour offrir le voyage grand luxe...

« Au lait » est peut-être le café que l’on prend vaporeux, après une longue et interminable nuit de conduite, la sensation d’un socle rythmique, du sol se perd, on ère entre rêve, réalité, tangibilité...
Ce titre m’a toujours « embarqué », ses divagations métriques, les moments irréels disséminés par Nana Vasconcelos, ce piano classique et cette guitare au son jazzy Metheny qui deviendra si reconnaissable...
J’ai bien fait de sortir de l’autoroute ce soir de pluie et de poser la voiture en attendant la fin de l’averse.

... entre jazz moderniste et urbain, tracé par d’hargneuses giclées synthétiques et libres,
... au travers de grands espaces aux horizons lointains et constellés d’étoiles après l’immensité des couchers de soleil rougeoyants (« Au lait », « Are you going with me ? », « the Bat Part II » pour faire pleurer Jeff Beck et défricher des contrées aux horizons synthétiques immenses – « the Final Peace »),
... avec une fusion bien audible de tout ce qu’un jazz se devait d’imaginer en ces débuts d’eighties pour réellement sortir du jazz rock (« Eighteen » et son obstination en mode minimaliste) sans s’écarter de ses racines (« offramp » et son thème bop, le solo de Rodby enraciné dans le free)  et en prenant en compte la dimension de « musique instrumentale improvisée » et du pop song (le solo entre jazz et pop song de Lyle dans « James », tout comme cette mélodie si évidente, chantante, naturelle),
« Offramp » ne m’aura pas qu’indéfectiblement  rendu fan de Pat Metheny.
Il m’aura également permis de découvrir une vision musicale poussée vers l’avenir de cette musique qui était désormais à jamais dans ma vie, le jazz.

???...

A ce stade me vient lentement l’idée que chez E.C.M, finalement, on ne va pas penser en priorité un artiste par sa fonction/capacité/compétence instrumentale, ce jusqu’à Jarrett, en passant bien évidement par Metheny voire même C.Corea...
Prenons le premier, tant en standards qu’en imaginaire solo ou encore en classique (Bach, Mozart...), E.C.M le met en évidence en musicien, en « porteur de projet artistique », en dépositaire d’une œuvre...
Pat Metheny passé chez Geffen redevient guitariste, fusionne le jazz et le Brésil, s’installe en jazz.
On va alors commencer à disséquer son jeu de guitare, à transcrire ses solos, à le tenter guitariste pour guitaristes, mais son passage en la célèbre maison lui fera vite revenir à l’essentiel de ce qui est sa carrière – le musicien avant le guitariste, certes fantastique (comme la plupart de ceux estampillés E.C.M d’ailleurs), mais avant tout au service là aussi d’un projet, d’une musique, d’une œuvre désormais somme musicale.
Chick Corea se ballade d’un label à l’autre, infidèle ? ou perspicace...
Le jazz rock de Return to Forever ne pouvait rester chez Manfred... les besoins électriques passaient par la dimension américaine...,
Elektra, GRP (l’Electric Band), pour les stars... E.C.M pour le projet musical, l’intimisme ou encore l’ampleur de la musique « de chambre », le jazz fortement identitaire (Trio avec Vitous et Haynes), la recherche d’un son (Children’s Songs)...
Le besoin de créer la musique pour l’espace, l’intemporel, le voyage, l’ailleurs et de raconter.

!!!...

« As falls Wichita, so Wichita falls » - Pat Metheny, Lyle Mays, Nana Vasconcelos. 1981.


Parallèle, immensément spacieux, absolument précieux, indispensable, essentiel.

Lyle Mays est un magicien des ambiances synthétiques, Pat Metheny s’y installe et développe tour à tour des entrées pop, jazz, japonisantes, Nana Vasconcelos œuvre en touches délicates – on (re)connait désormais son « apport ». Les deux amis étudiants aussi et ils savent qu’avec ce traitement si particulier des percussions leur projet paysager, au travers d’une Amérique qu’ils connaissent tant ils y tournent et qu’ils narrent ici comme un paysage poétique musical sera porté majestueusement.
Lyle est un sorcier des claviers et des programmations, il porte l’atmosphère de ces espaces que l’on retrouvera avec bonheur sur un titre de David Bowie usant des mêmes critères (« This is not America »). L’orchestration symphonique, le jeu d’orgue religieux, les nappes dignes de l’ambient enossifiée, tout coule sous son imaginaire et il nous emporte avec lui, au gré de ces tableaux musicaux.
Pat Metheny vole au-dessus de ces toiles synthétiques et là encore, associe expression intense avec jeu lumineux.
Nana Vasconcelos se promène parmi ces terrains mouvants et en développement presque progs, la touche acoustique et physique n’est pas qu’ajout, elle est bien une donnée essentielle au projet et amplifie le propos qui d’écrit quasi rigoureux en devient libertaire.
Il n’y a pas moment dans cet album qui ne soit évasion, rêve, contrée, éléments, nature, calme et sérénité, pensée et intelligence.
On entre là avec délices et émerveillement, on n’en ressortira pas – même l’opus fermé il restera indéfiniment en mémoire, comme une trace sonore, comme un moment de vie poétique.
Il n’est pas étonnant que des extraits issus de cet ouvrage aient pu être utilisés comme support à l’image, qu’elle soit publicitaire (Fahrenheit – parfum Dior) ou au cœur d’un film - « It’s for you », « September 15th », petit miracle d’émotion dédié à Bill Evans (« Fandango » de Kevin Reynolds).
Pop, électronique, jazz, ambient... avant tout magique.

Au passage il faudra « Travels » du Pat Metheny Group en tournée, sorte de complément incontournable de ces horizons défrichés, reflet de ces tournées américaines sur routes interminables, « Are you going with me ? »  y positionne encore et toujours cet axiome du solo porté en point culminant.
Lyle y joue toujours le jeu de chauffe en faux harmoniciste et Nana Vasconcelos est bien l’axe brésilien tant souhaité par le groupe, tant aimé par Pat Metheny, le cinquième axe sonore, le détail de la trame de l’histoire qui s’est jouée et rejouée chaque soir... face à des milliers de fans venus se « dépayser ».
1. Pat Metheny Group - Are You Going With Me? (Travels 1983) - YouTube

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« If you look far enough » - Arild Andersen, Ralph Towner, Nana Vasconcelos. 1988.

Je vais conclure ce premier épisode de voyages avec cet album qui puise tant dans le jazz libre ou écrit (Svev - Arild Andersen, Ralph Towner, Nana Vasconcelos - YouTube - Arild Andersen-For all we know - YouTube) qu’envers une forme réelle de bossa (Arild Andersen - Backé - YouTube) mais aussi qui tend vers l’éternel souci de liberté prôné par E.C.M ainsi que vers l’expérimentation électronique ou assimilée (Arild Andersen, Ralph Towner & Nana Vasconcelos - Far Enough - YouTube - Anderson, Arild - The voice - YouTube).
Trois univers là encore se croisent et se complètent, le projet est moins traditionnel, moins « ethnique », moins enraciné en spiritualité lointaine et ancestrale, il est cependant dès son ouverture, immédiatement accrocheur et il sera bien difficile d’imaginer écouter l’album par titres, tant son concept global emporte l’auditeur.
La part de magie reste omniprésente, avec un matériau sobre, simple et là encore, ouvert.
Les rôles des protagonistes sont trempés dans leurs habitudes de jeu personnelles, identitaires et c’est simplement l’écoute, la communion et l’association de ces trois artistes impliqués dans le concept mené par Arild Andersen qui installe, de fait, cette quiétude, ce bien être, ce repos musical.
Le son E.C.M est ample, détaillé et distinct, la contrebasse a une place lyrique phénoménale, les percussions sont au pointillisme prêt et la guitare de Ralph Towner est d’une sublime limpidité.
La « carte postale » est en HD, si ce n’est en 3D...
Reste à laisser son imagination divaguer, choisir sa contrée, ou s’installer dans ce cocon bienséant.

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Chaque album sorti chez E.C.M raconte son histoire – il y a des légendes, il y a des héros, il y a des contes, il y a des romans, des nouvelles, des poésies aussi...
Mais il y a toujours à entendre, à écouter et il y a toujours une porte qui s’ouvre sur l’imaginaire et c’est certainement ça, le principal vecteur qui me fera toujours adorer ce qui est bien plus qu’un label ou une maison de disques et qui, de la bouche même de Barre Phillips (avec qui j’ai eu l’honneur de parler du « label ») - (et de jouer, parfois, voici bien longtemps) - se résumerait  par « E.C.M et Manfred Eicher, c’est d’abord... une philosophie »...