mercredi 27 avril 2016

KEITH EMERSON (02-11-1944 / 10-03-2016)



KEITH EMERSON (02-11-1944 / 10-03-2016)

Ne pas transformer un blog en rubrique nécrologique, finalement au regard des actualités, cela semble compliqué...
Keith Emerson s’est éteint, là en Mars, sa mort aura ravivé les hommages, les débats sur le rock prog, les pour, les antis, les sans voix...
Mais ce n’est pas le temps du sondage.
Je m’en fiche...
Certains qui suivent ici mes divagations musicales savent que je suis un inconditionnel de ce rock dit prog.

Rendre hommage à Prince aura été immédiat et presque « évident », bien que j'en ai douté jusqu'au moment de me remettre "Parade"..
Honorer Mr Keith Emerson n’est pas vraiment simple.
Curieusement un de mes élèves vient de terminer un exposé/présentation de « Brain Salad Surgery » avec pour exemples deux de mes titres préférés d’ELP version récup’ classique qui a tant fait frémir les chroniqueurs rockeurs rebelles sapés de simili cuir.
« Toccata » - « Jérusalem »...
Deux titres à mon sens emblématiques de cette faculté qu’avait ELP de mettre en évidence la musique issue du classique en osant l’inédit, tant dans le traitement sonore que dans la réappropriation.

« Il faut voir que le rock était mal vu à l’époque. Les parents interdisaient à leurs enfants d’écouter du rock. Pour pouvoir durer, le rock a tout joué. Des groupes comme Emerson, Lake & Palmer se sont donc mis ni plus ni moins à faire de la « musique classique » avec de gros amplis [!], et les parents autorisaient les gosses à écouter ça. Les gamins étaient tout contents, ils « raccrochaient » le rock via la musique progressive. De la même manière, s’il le fallait, les groupes se mettaient à jouer des opéras rock, ou encore à reprendre des poèmes élisabéthains. » (Manœuvre, 2004)...

Notre philosophe de pacotille national du rock, P. Manœuvre, grand penseur autocrate et rebelle des salons VIP télévisuels et médiatiques a tenté de trouver là une piste d’explications à un succès apparemment incompréhensible de groupes tels E.L.P – il a peut-être oublié de considérer qu’encore une fois, la musique n’est barrières, n’est étiquettes, n’est cloisonnement et que l’artiste, qu’il soit punk, prog, funk ou classique n’a que faire de ces œillères dictatoriales de chroniqueurs en mal de stats.
Il crée, point barre...
Je ne peux pas blairer Manœuvre, mais ça, vous le savez.
Il représente, à mon sens tentant d'expliquer ce pur rejet épidermique, en matière de critique musicale ce que nombre de nos politicards aux retournements de vestes réguliers sont.

Je clos ce chapitre et préfère penser à un certain H.Picart, chroniqueur Best amoureux du prog, qui avait la plume favorable pour Crimson, Pulsar, ELP, Ange et autres Yes et surtout Genesis...
Un peu dithyrambique parfois, Mr Picart, mais il a contribué aux belles années du prog, très largement.

J’ai en leurs temps respectifs fait hommage à Mrs Manzarek et Lord, claviéristes et surtout organistes légendaires, je ne vois pas comment je puisse éviter Mr Keith Emerson, la troisième tête de ce triumvirat (écoutez au passage ce trio, « Triumvirat » aux influences totalement ELP) de coureurs sur touches blanches et noires, essentiel, capital, vital, mythique et forcément incontournable...

Keith Emerson...

Ça avait failli partir très mal, adolescent, avec ELP.
Un copain de bahut m’avait fourré dans les pattes « Pictures at an Exhibition » cette réincarnation moussorgskienne capturée en live (un DVD à visionner absolument, soit dit en passant) par le trio en croyant avec certitude que Greg Lake, transfuge de ce Crimson dont on parlait souvent, me serait une porte d’entrée bénéfique.
Raté !...
Non seulement l’axe Moussorgski m’avait totalement échappé, pire, ce déballage aux connotations classiques ne m’avait strictement pas touché, rien de rien...
Un coup de « Gnome », peut-être, mais rien de plus.
Je n’avais strictement rien capté, vaguement reconnu une certaine « Promenade ».
Entendre Greg Lake avec guitare et ce chant merveilleux même s’il me rappelait « Epitaph » n’avait pas changé mon écoute rapide qui avait failli être définitive pour ranger sur l’étagère un trio dont le sens, pourtant déjà mythique, m’échappait.
Il avait retenté l’affaire (j’avais des potes tenaces) avec The Nice et franchement, le Ba-Rock, à l’âge purplesque de mes 14/15 ans, ce fut, là aussi, le bide... j’avais trouvé amusant Ekseption, mais là, la farce tirait des ficelles que j’étais incapable d’attraper.
Gavé d’éducation classique par le Conservatoire, il était évident que je cherchais dans le rock une issue autre qu’un retour vers ces évidences tonales et harmoniques rebattues à longueur de cours hebdomadaires.
ELP, ça commençait donc très mal...


Puis il y eut une pochette, celle de Giger en « Brain Salad Surgery ».
Yes me faisait rêver à d’autres espaces planétaires en « Heroic Fantasy »...
ELP me fit entrer dans les affres mythologiques.
Il en faut peu... ce peu fit quasi tout.
Je lisais beaucoup tant les « légendes » mythologiques (j’ai dû adolescent lire Homère des dizaines de fois) que la science-fiction avec des cristaux songeurs, des K Dickeries, Sprague de Camp ou Hammilton voire Andrevon et bien sûr Lovecraft... et puis l’imagerie Druillet, Moebius ou le naissant Bilal...
« Brain Salad Surgery » est resté à mon box-office un nombre incalculable d’années et cette « Toccata » issue d’un Concerto pour piano de Ginastera me laisse encore complètement béat face à tant d’esprit innovant et audacieux.

Emerson, Lake, and Palmer Brain Salad Surgery Full Album - YouTube

Alors il y eut l’autre album, celui dont le titre premier fut une sorte de boucle inépuisable... « Trilogy » - ah ce solo d’orgue je peux vous le « réciter » par cœur...
Je peux en trois coups de tirettes sur mon CX3 vous le retrouver, vous le jouer, à fond, avec ce genre de truc qui s’appelle le plaisir... « The Endless Enigma ».
Carl pousse ça en paroxysme, Greg se shuffle-ise – pied intégral.

Trilogy Full Album [2012 Remaster] - Emerson, Lake & Palmer [1972] - YouTube


Ce fut aussi la découverte de la suite "Tarkus", ce "monument" en forme d'épique représentation similaire à une pièce de Stravinsky mais rock...
Cette entré lourde, à 5 temps, ce chant de Lake, ces méandres en solos d'orgue animés de points orchestraux, de synthés baveux, de guitares incisives, soutenus par de puissantes basses tant de "pédaliers" que de moogs que de quatre cordes...
Je crois que dès la pose du saphir dans le premier sillon je suis capable de chanter chaque recoin, chaque détail, chaque partie instrumentale...

"Tarkus" est bien le genre d'album (sa suite éponyme du moins) que j'ai parcouru comme un livre merveilleux. Lake y retrouvait ses épiques envolées crimsoniennes faisant chanter tant sa voix que sa guitare.
Palmer pilier indispensable inondait de fracas percussifs cette martiale épopée.
Quant à Mr Emerson, en maestro des claviers il était un orchestre symphonique à lui seul.
Le brio, la classe, la grandeur qui devint décadence.

Tarkus Full Album [1971] [2012 Remaster] - Emerson, Lake & Palmer - YouTube

Pour mon BEPC, chargé en souvenir d’une année caniculaire où, coincé dans un chalet en banlieue grenobloise, je révisais au son de « In the court », de « Emile Jacotey »,
de « Trilogy », de « Fragile », de « Selling England by the Pound »... ma grand-mère Suzanne pour laquelle je vénère encore et toujours la mémoire m’avait promis un très beau cadeau de mon choix si ce brevet m’était accordé...
Dès la remise du précieux « diplôme » ce cadeau fut de suite foncer à la FNAC pour acquérir le somptueux triple Live « Welcome Back My Friends to the show that never ends »...
Plus qu’un cadeau, une complète révélation...
J’y retrouvais sur un tempo plus « engagé » la suite délectable : « Tarkus ».
Emerson Lake and Palmer (ELP) - Tarkus Live (Welcome back my friends...) Pt.1 - YouTube
Elle se trouvait positionnée parmi de merveilleuses improvisations pianistiques et bien sûr l’intégrale de « Brain Salad Surgery » avec en prime cette « Toccata »...
Quelle claque !
Tant en version live que studio, ce titre, je le redit, m’a toujours fasciné.
Il y a là certainement un parfait « résumé » des audaces dont était effectivement capable ce trio.
Les synthétiseurs encore à l’encore à l’échelle de prototypes y plaçaient les « chercheurs » ircamiens enfermés en laboratoires stériles comme des petits rats détachés du monde, pas vraiment utiles, juste des chercheurs de pas grand-chose, Mr Emerson avait trouvé depuis longtemps la « voie ».
Emerson, Lake & Palmer - Toccata - YouTube


En suivant la carrière du trio, ce « super groupe » à trois têtes, je ne pouvais échapper à ce projet démesuré qui sonna le retour des égo et excentricités de chacun d’entre eux.
Cet énorme gâteau en forme musicale s’intitulait : « Works ».
Je me suis précipité sur le « Works I », mais mon budget d’adolescent me fit négliger l’achat du Vol II.
Je le regrette encore amèrement... d’autant que ces albums sont désormais bien difficiles à trouver...
Le Vol I me fit découvrir le concerto pour piano composé par Mr Emerson, une œuvre néo-classique frôlant parfois l’axe contemporain, de toute beauté, et d’une écriture tant savante que précise.
Zappa aurait dû écouter...
Mon peu de recul à cette époque me fit ranger ce merveilleux moment musical au rang des pièces que j’écoutais, « comme ça », sans réel discernement ou attention particulière.
Désormais ce Concerto, je l'écoute souvent et véritablement dans le même état d'esprit que quand j'écoute une pièce classique - il suffisait de trouver le bon angle d'approche...
C'est une oeuvre d'une grande qualité.
Piano Concerto No. 1 - Emerson, Lake & Palmer - YouTube


Chaque protagoniste d’ELP s’étant octroyé l’espace d’une face de ce double album tant ambitieux que salutaire pour leurs égos respectifs, je passais allègrement la face de Greg Lake.
Ses chansonnettes, ou du moins ce que je considérais alors comme tel, même somptueusement orchestrées et enrobées de l'orchestre de l'opéra de Paris ne me faisaient guère m’évader...
En les réécoutant aujourd'hui, je me dis "quel dommage !", ces chansons sont finalement très belles... rappelant parfois le rêve de "in the court" puisque associées à Pete Sinfield et la magie de l'orchestre transparait en une écriture remarquable pour ce format song dans, par exemple "hallowed be the name"...
Greg Lake - Lend Your Love To Me Tonight - YouTube
Closer to believing - Greg Lake - YouTube
Emerson, Lake & Palmer C'est la vie (lyrics) - YouTube
Hallowed Be Thy Name - ELP (+ Lyric) - YouTube
EMERSON LAKE & PALMER ::: Nobody Loves You Like I Do - YouTube

Celle de Carl Palmer par contre requérait toute mon attention car il représentait une forme d’idole de l’instrument batterie à mon sens, du fait que son parcours et son jeu mêlaient la percussion classique (j’étais encore au Conservatoire en percussion classique) et la batterie pour un jeu que maintenant l’on qualifierait de fusion... d'ailleurs Carl lorgnait sans vergogne vers un jazz plutôt rock et se prélassait avec délices sur des tapis dignes d'un Jeff Beck, d'un Billy Cobham, de Mahavishnu... invitant son pote Joe Walsh à jammer furieusement et Keith à se prendre pour Stevie... profitant au passage du plaisir d'être entouré d'un grand orchestre.
Cette face était particulièrement décousue musicalement, mais elle me permit de considérer Bach sous un autre angle, là encore, l’incursion du classique dans un contexte lui étant non réellement dédié avait fait mouche.
L.A. Nights - Carl Palmer - YouTube
ELP - New Orleans - YouTube
ELP - Two Parts Invertion In D Minor - YouTube
Carl Palmer - Food For Your Soul - YouTube
ELP - Tank - YouTube

Mais ce qui tourna en boucle fut la quatrième face, le groupe pour deux titre s’y adjoignait là encore l'orchestre symphonique, en grande pompe symphonique, un luxe dont beaucoup rêvèrent, que certains réalisèrent, qu’ELP fixa avec brio.
Fanfare for the Common Man - Emerson, Lake & Palmer (Olympic Stadium Montreal) - YouTube
d'Aaron Copland en est un exemple particulièrement brillant, ce détournement shuffle installe une immensité exceptionnelle.
PIRATES - EMERSON LAKE AND PALMER - YouTube est une véritable histoire, un film à la BO introduite par des accents dignes du grand Vangelis et somptueusement dimensionné par l'orchestre de l'Opéra de Paris, ici grandiose.
Un véritable acte testamentaire de rock symphonique que ce "Pirates" chanté théâtralement par Greg Lake, mêlant musicalement ritournelles pseudo celtiques et trad, fanfares, écriture hollywoodienne, rock prog pur jus et comme toujours des incartades de Mr Emerson, inoubliables. Carl Parlmer y fait montre de son jeu débordant d'activités multiples passant allègrement des percussions orchestrales à la puissance de la batterie.
Un bel exemple, un point culminant avant la chute.

Le Vol II, je serais bien incapable d’en parler, je l’ai entendu, mis sur K7, je sais l’avoir quelque part dans mes HD... je ne vais pas en discourir, je parle ici, de mémoire, donc en matière de Vol II celle-ci est ... presque vide.
Un vague rock honky par ci :
Emerson, Lake & Palmer - Tiger in a Spotlight (Lyrics) HD - YouTube
Une pensée fusionnelle très réussie sur laquelle j'ai bloqué, solos Emerson moog oblige:
Emerson, Lake & Palme_Radio Anarchia Rock_When The Apple Blossoms Bloom In The Win - YouTube et ceci : Carl Palmer close but not touching - YouTube, très Blood Sweat and Tears... ou cela très ELP, très super trio avec l'orchestre... : sofartofall - YouTube
Des chutes de studio ou des bouts de ficelles toujours bien exécutés où Mr Emerson triture ses jouets synthétiques :
Brain Salad Surgery ~ The Single - YouTube
et les éternelles fanfaronnades honky-western mâtinées ragtime jazzyfiant et virtuose :
Keith Emerson - Barrelhouse Shake Down 1976 Manticore Stereo - YouTube, s'amuser ainsi c'est carrément le luxe tout de même... mais avec le recul, sans m'enthousiasmer outre mesure, ça m'interpelle malgré tout... un sacré virtuose touche à tout, Mr Emerson.
Et Greg Lake, en fleur bleue romantique au milieu de cette profusion égocentrique :
Watching over you - Emerson lake and palmer - YouTube
...

A ce stade de mon suivi du groupe j'avais bien compris que chacun était désormais parti de son côté...
Mais...

J’ai investi dans un « 3 - The power of Three » racheté à un pote dégoûté, Lake était parti, ELP n’était presque plus et 3 se positionnait dans la lignée d’Asia (ni pire, ni meilleur) ou des Toto hésitant encore entre un prog à l’américaine et une Rosanna tiroir-caisse.
3 - Talkin' bout [lyrics] - YouTube
3 - Lover to lover [lyrics] - YouTube
3 - Runaway [lyrics] - YouTube
Pourtant un bel essai, Robert Berry y apportait une touche vocale bien eighties qui aurait pu marcher... et Mr Emerson quand il symphonisait avec tout ce nouvel attirail numérique ou balançait ses éternels magies d’orgue, ça restait tout de même la grande classe.

J’ai également réussi à raccrocher plus tard en 1992, par hasard.
La lune était noire sur le thème principal du « Romeo et Juliette » de Prokofiev... grandiose, comme il se doit,
Emerson Lake & Palmer Romeo & Juliet - YouTube

En 1978 ils s’étaient tous retrouvés pour s'aimer en vieux potes à la plage, comme quoi, les vacances, le soleil... mais, je négligeais totalement "Love Beach" en 1978... j'étais bien trop focalisé par l'arrivée des derniers héros du prog : UK...
Emerson, Lake & Palmer - Love Beach - YouTube
pourtant :
Emerson, Lake & Palmer - Memoirs of an Officer and a Gentleman (Part 1 of 2) - YouTube
Emerson, Lake & Palmer - Memoirs of an Officer and a Gentleman (Part 2 of 2) - YouTube

Bon...

Chacun était parti, on s’est rejoint, s’est reformé, la vie des groupes quoi...
J’ai suivi, accroché parfois, découvert un Works live absolument extraordinaire malgré une prise de son plutôt désastreuse.
Un album de Greg Lake aura été acheté, histoire de constater que l’éternel troubadour de feu « in the Court » à la voix intemporelle pouvait encore charmer et j’ai suivi avec acharnement les premiers Asia, cette espèce d’hydre synthèse qui faillit redorer le blason du prog après son déclin eighties.
Yes et ELP s’y côtoyaient pour une série de tubes FM, on y croyait, eux aussi, même Roger Dean avait ressorti ses mythes et dragons pour l’occasion. « Ah si Keith avait accepté » - me suis-je dit « qui sait, le prog serait finalement reparti de plus belle et on aurait gagné dix ans d’avance sur nos nouveaux investisseurs du genre »...

Je dois à ELP et en particulier à Keith Emerson nombre « d’empreintes » tant musicales qu’instrumentales que comportementales marquantes. J’étais fan inconditionnel, alors obligatoirement mimétismes et assimilations sont venues « naturellement ».

Son jeu d’orgue reste pour moi un véritable monument du genre, une sorte d’étalon du jeu rock. Il est à l’orgue ce qu’Hendrix est à la guitare en ces années de délires expérimentaux permissifs.
D’une part il joue essentiellement sur le registre de l'écriture classique, avec modes tant majeurs que mineurs harmoniques, ce qui lui confère un « style » particulier mais normal du fait que Keith Emerson est en majeure partie influencé par les grands maitres classiques.
Il a une rapidité plutôt pianistique pour un organiste ce qui rend la chose encore plus compliquée à réaliser... La gamme blues pentatonique n’est pas son crédo et d’ailleurs il n’est pas, sur les motifs éculés du rock-blues, un grand spécialiste, il préfère l’écrit, le détaillé, le développement à l’improvisation pure, ce qui ne l’empêche pas de se lancer au piano, justement, dans de grandes improvisations de style néoclassique auxquelles il aime toujours acoquiner le piano bastringue, le honky tonk, le ragtime et le boogie woogie.
Normal, c’est un virtuose et ces musiques sont virtuoses.
Côté synthétiseurs Keith Emerson fut un précurseur et je réfute la critique qui le disait incapable de programmer ses synthétiseurs... tu parles, il suffit de voir quelques prises de concerts anciens où il triture son polysynthé pour se rendre compte du contraire...
Keith Emerson était avant tout un artiste visionnaire et expérimentateur qui savait aussi prendre de malins plaisirs à s’amuser, à inclure une forme d’humour certainement très british – puisque je suis passé totalement à côté – dans par exemple ces pièces de piano bastringue western qu’il avait la fâcheuse manie de nous refourguer au beau milieu de pièces musicalement colossales, ambitieuses et grandiloquentes. On pardonne tout ou presque à une star...
Ces pièces, je n’arrive toujours pas à m’y faire, mais quand juste après être passées on se retrouvait avec un « Bitches Crystal » alors finalement, comme un morceau de poivre éclatant sous la dent et inondant le palais le temps d’un instant elles finissaient par être totalement oubliées.
Pas de limites, donc, de l’audace, une virtuosité qui me fait toujours pâlir, un engagement musical et un plaisir évidents sous un sérieux et ce malgré une capacité à se donner au-delà du raisonnable, en concert pour des performances inoubliables, voilà un peu ce que Mr Emerson m’aura laissé...
Ce n’est pas rien et c’est presque beaucoup si l’on ajoute que je lui reconnais un véritable talent de compositeur, sorte de continuité des grands maitres classiques, influencé par l’école russe et baroque, pour la puissance des uns qu’il a su retranscrire en électricité avec les outils claviéristes dont il disposait alors, pour le sens contrapuntique des autres dont il a toujours fait preuve. Et ceux qui se sont frottés pianistiquement aux fugues qu’elles soient de Bach ou autres savent de quoi il en retourne surtout quand on sait qu’il intégrait ces modes d’improvisation issus du classique et communs à ces époques anciennes dans son jeu, tant en live qu’en studio.

Si j’ai voici plusieurs années investi dans mon orgue fétiche le CX3 de chez Korg, c’est pour deux principales raisons : on y retrouve des presets créés par Jon Lord et Keith Emerson, certains intitulés « Smoke » ou « Hush » et d’autres nommés intentionnellement « the Nice ». Ils sont saisissants de réalisme pour des fans nourris à ces sonorités authentiques, personnelles, estampillées...

Keith Emerson a été l’entrée principale qui m’aura donné un sens sérieux à défendre socialement et familialement pour mes choix musicaux vers une musique qui alors était pointée du doigt comme débauche, amusement, futilité...
Rockeur apparemment coincé entre deux mondes, j’ai toujours adoré cette image cette stature engagée au milieu d’autres figures tels Stones, Hendrix et autres Clapton...
Arriver à faire sa place sur l’échiquier international et vendre des milliers(ons) d’albums en s’affichant organiste et en reprenant Moussorgski ou en pastichant merveilleusement
(« Tarkus »), Stravinsky, ça a forcé mon plus haut respect.

Je veux simplement lui rendre ici un respectueux hommage et lui dire tout le bien musical qu’il a pu apporter à de jeunes pianistes estudiantins en ces seventies adolescentes.
ELP n’est plu depuis bien longtemps... ou presque.
Il me reste cette poignée de perles que je sors rarement mais toujours avec délectation...
Elles se nomment « Trilogy », « Tarkus », « Brain Salad Surgery » et « Welcome back My Friends... », je leur ajoute certains tableaux d’une exposition perdue dit-on...
Alors une force surgit des enceintes, une énergie brute et brutale, physique et pourtant cérébrale pénètre mon corps et mon âme, une voie diaphane s’élève au-dessus du fatras organique et percussif, des chapelets de notes tarabiscotées tournent dans l’espace, des roulis orchestraux ponctuent, irisent, ondulent, jaillissent... 

ELP... un super groupe disait-on alors...













dimanche 24 avril 2016

PRINCE AND THE REVOLUTION – « Parade » - 1986.

PRINCE AND THE REVOLUTION – « Parade » - 1986.
Music from the Motion Picture « Under the Cherry Moon ».

Nous sommes invités chez des amis, c’est la première fois, chez eux.
En inscrivant la date 1986, je réalise... on était vachement jeunes, j’avais donc 26 ans...
« Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ? »...
Je venais de mettre sur K7 le dernier Prince, je crois bien que j’avais flashé sur le clip de « Kiss », surtout pour son solo de guitare et son petit break directement issu de « Papa’s Got a Brand New Bag », mais tellement fun, kitch, léger, souriant, érotique, provocateur, arrogant, eighties, quoi...
J’ai dû dupliquer la K7 pour le couple d’amis, pas difficile à faire, l’album est passé en boucle le long de l’apéro, du repas, du digeo, de la refonte du monde de l’am, du retour à table de début de soirée...
Puis au retour elle a repris sa place dans le radiocassette et a cheminé durant des semaines pendant que l’album emprunté pour être rendu à la médiathèque avec un retard digne du manque de civisme, restait sur la platine vinyle.

C’est là que je suis entré dans l’immense palais de Prince.
C’était, comme tous les palais, chargé de dorures, de trucs rococo, de bric à brac étincelant, de taffetas, de tissus soyeux aux couleurs chatoyantes, de tableaux aux portraits égocentriques, aux natures mortes, retraçant d’héroïques batailles, guitare en guise de sceau, de nus fantasmagoriques.
Il y avait dans cet univers du mystère, des légendes, de la classe, de la hauteur, de la noblesse encanaillée, de la distance, de l’art et de la beauté mais aussi du luxe, de la luxure, du vice, du fétichisme et de la volupté.
Chaque pièce recelait un univers, une aura particulière, une atmosphère chargée d’histoire et de modernisme, de high tech et de passé.
Un bazar sonique, un bordel de luxe, un foutoir kaléidoscopique, une anarchie révolutionnaire.

A vingt-six ans, je ne comprenais pas encore grand-chose à cette brocante multi-sonore.
Ce barda de synthés gicleurs, ces boites forcément à rythmes aux sonorités décuplées, bourrées d’effets amphétaminés, ce manque cruel et volontaire de basses, ces steel drums incongrus, cette outrance de reverses, de pouet pouets, d’acide contre sucré tournaient dans ma tête comme de grands points d’interrogation de bulles de BD.
Armé d’un fostex portable 4 pistes K7, d’un Roland Juno et d’une maigre TR 707, le nez dans les notices et à  fond dans ces appareils pour des projets pédagogiques d’un tout autre monde, je sais avoir cherché des heures à tenter de comprendre par la pratique, le truc, l’astuce, l’axe, la pertinence...
En forgeant l’on devient forgeron...
Les nobles de ce monde sont là pour nous montrer la voie à suivre, le chemin à prendre, c’est leur rôle.
En ce sens, Prince ne m’a jamais déçu...
Duke, Count, Dark Magus et même un Boss et un King non plus d’ailleurs – il est des sceaux gravés qui sont chargés d’évidences.

« Parade » m’a ouvert littéralement aux données auditives du « studio ».
Ses modes d’entrée sont complètement novateurs, révolutionnaires, ils transcendent les idées et avancées d’un  Sergent Poivre conceptuel, ils osent faire danser ce qu’on avait découvert sur une face cachée de la lune, ils instaurent en mode réel le robot humanoïde là où certains allemands évoquaient l’homme machine d’un futur prévisionnel...
« Parade » mélange Broadway, le jazz, le funk futuriste et pourtant imbriqué dans JB, le pop song, le gros slow rock en 12/8 aux relents kitchissimes, Kurt Weil et Berlin, le glam rock déroxydé, détyrannossaurussé et tant de vraies fausse influences qu’un catalogue serait incomplet tant chaque recoin de chaque pièce s’avère complexe et pourtant « évident ».

On aura donc parlé et rendu hommage au prince guitariste qui effectivement avec une désinvolture et une aisance presque indécentes peut en une mini cocotte, une poussée de pédale wah wah et une fulgurance pentatonique reléguer au placard nombre de besogneux de l’instrument placés en haut du podium des guitar heros...
On aura parfois évoqué sa voix, dont j’adore le falsetto genre midinette faussement choquée de tant de soft vulgarité susurrée, dont j’adore le timbre tant nasillard que profondément crooner. Prince sa voix, comme la guitare, il en faisait ce qu’il voulait.
Comme pour le reste, au piano, des compos qui sous les doigts coulent comme le plus beau des standards de jazz, aux drums genre prince du beat...
Bref, le touche à tout instrumental, on connait... Lenny essaie bien, lui aussi...
Mais ce que « Parade » m’aura prouvé, au-delà d’un « Purple Rain » dont on nous rabat les oreilles depuis jeudi, comme si Prince n’était qu’un artiste empourpré, c’est que l’esprit créatif, quand il dispose, en plus, des moyens tant techniques (la technologie des années 80 ça a quand même sacrément permis l’autoproduction de génie, preuve princière en est...) que de touche à tout instrumental, n’a de limites que sa propre intelligence et capacité à œuvrer.

Ce que j’aurais avant tout retenu de cet immense artiste est sa capacité créatrice « no limit », car ne se limitant pas lui-même.
Visionnaire quand il en avait l’envie, commercial quand bon lui semblait, immense récupérateur de tout ce qui l’entourait pour le fondre dans sa personnalisation créatrice, avide de tout ce qui pouvait transcender soniquement son propos, caméléon de l’esthétisme, Prince n’avait à mon sens aucune limite, car sa capacité à absorber, à ingérer toutes les cultures non pour les mimer mais pour les additionner à son imaginaire créatif dépassait de loin m’importe quel artiste de dimension populaire de la planète.
On se sera fixé sur son funk tellement jubilatoire qu’on en aura oublié d’aller écouter chaque recoin de chacun de ses albums.
Cette immense capacité de langage créatif et ce génie de la propagande commerciale lui aura permis à coup de tubes bien formatés et laminant tout sur leur passage à leur sortie, de générer au fil de ses albums parfois fleuves, de nombreuses pépites que le public n’aura pas forcément été chercher...
Il réservait surement ça aux « amateurs », fans inconditionnels...
A lui même ?...
Lui, se tapait des délires forcenés à coup d’overdubs sur idées sorties du chapeau, forçant le trait, enfonçant le clou, osant l’incongru, l’inédit, l’insaisissable, le questionnable, le remarquable, la monstruosité comme la poésie, la bizarrerie comme le simplissime, l’outrance à outrance, la pureté aussi.
L’intelligence, toujours...


Cette semaine et certainement pour quelques semaines à venir j’ai donc remis, en CD cette fois (ayant réalisé que je n’avais que des CD de Prince, sceau marquant d’un passage de génération...) cette monstrueuse « Parade » qui, autour d’un Prince touche à tout fait défiler cordes, cuivres et vents divers, voix de lupanars, grosse machines et Simmons pugnaces, incongruités esthético-humoristiques-déglinguées.

L’immense et incroyable resucée de nos mirifiques Beatles et de leur Sergent Poivre m’est sauté à la tronche dès la première écoute de "Christopher Tracy's parade".
30 ans après, même envie, même idée, même choc, même sensation – tellement de collages géniaux, de contemporanéité, d’audace, de prise de risque dès l’ouverture, de modernisme et pourtant de simplicité et d’évidence (quelle mélodie !)... Ce en juste 2:11...
L'indécence du génie, pour sûr.
Une ouverture permet d’entrer dans un univers, de placer des pions, une atmosphère, un concept, des idées et de pré-familiariser l’auditeur... dans le genre, difficile de faire mieux.
« New position » m’aura forcément réinjecté une dose de funk jouissif sous ses appuis de steel drum.
« I Wonder you » et son univers opaque digne des Residents rehaussé de flûtes sera revenu en symbolique de tout ce qui m’a accroché dans cet album et « Under the Cherry Moon » au beat 12/8 sans aucun apport de hihat et truffé d’amusettes sous son piano jazzy n’aura que confirmé cet adage de relooking neuf avec du vieux.
« Girls and Boys » et sa bien curieuse adéquation bass/drums préfigurant le drums and bass et son sax baryton sexy à souhait ou son petit gimmick bendé, ses chœurs unis et sa touche érotico-frenchy... mais quel pied !
Le joyeux bordel de « Life can be so nice », contrastant avec le poétique, minimaliste et classique « Venus de Milo », comme sorti d’une scène d’amour d’un film hollywoodien chargé de cors, cordes et autres apparats majestueux pour un solo de trompette installé entre Chris Botti préfiguré et Chuck Mangione sublimé, la grosseur du trait rock-faisant de « Mountains » stérilisé et futurisé, densifié et cuivré en riffs breckeriens... voilà bien une glorieuse succession.

« Les enfants qui mentent ne vont pas au paradis »...
L’accordéon musette croise  au gré d’une croisière intersidérale de luxe le jazz, Marlène Dietrich et la ballade jazz au swing fringuant. Un pastiche des Manhattan Transfert vient ajouter une touche rétroïdée au Prince du show emplumé qui ne sait plus s’il s’est travesti à Berlin Paris ou Broadway...
J’ai toujours adoré ce titre...
Il faut se laisser aller parfois...
J’adorerais m’attarder sur « Kiss »... ce titre m’a totalement traumatisé, il provoque une jouissance quasi orgasmique qui prend forme dans son petit break de gratte et qui expurge au solo où la wah wah fait juste ce qu’il faut, sommet de la maitrise de l’érotisme musical où Prince laisse échapper un petit cri de plaisir pur...
Et puis pas ou quasi pas de basse noyée qu’elle est dans la boite dégingandée et pourtant hyper fédératrice.
Cet enchevêtrement de cocottes, de rythmiques, le grand art...
Cette transition Hindouiste, et ce titre impossible à retenir « Anotherloverholenyohead » sur pulse massive et cette fois une basse bien eighties qui n’oublie pas de slapper, normal.
L’art du placement des chœurs... y’a du monde là.
Et puis je me garde au cœur ce meilleur de la fin.
Nous sommes en Avril et effectivement il neige, probablement.
Ces flocons légers emportent avec eux sa musique, sa poésie, cet art qu’il avait de tout mettre en un vrac génial et merveilleux.
Alors j’ai pris mon piano, j’ai égrené ces accords translucides, me suis laissé porter par cette mélodie doucereuse, j’ai laissé planer dans l’espace ces notes comme des flocons légers, aux contours de dessins sublimes et éphémères.
Il ne faisait pas froid, juste finalement ce repos dont on aurait tous aimé qu’il se fasse le plus tard possible et cet éloignement qui me fait réaliser désormais que encore une fois, cette année un pan de légende s’effondre, nous laisse et qu’il laisse le soudain s’amplifier, l’inattendu devenir réel, l’inacceptable devenir obligatoirement acceptable...

A ce rythme-là il ne va bientôt plus rester sur cette planète que des hommes politiques, ce serait la dernière des catastrophes...
Restez encore un peu avec nous mesdames et messieurs les vrais génies, celles et ceux qui font rêver et apportent à nos vies l’envie de la vie.
Prince – tellement d’albums au fil des années depuis cette magnifique « Parade »...
Merci, noble créateur – le temps est venu d’aller jammer avec d’autres compères là-haut...
Jimi t’attend depuis un bail, David en croonait d’impatience, James sourit déjà et t'a installé un bel espace et Miles a rebranché sa wah wha rien que pour toi... 

vendredi 15 avril 2016

PÉRÉGRINATIONS... (1) - Spencer Day / Gilad Hekselman / Giuseppe Valentini / Jan Harbeck

PÉRÉGRINATIONS... (1)

Au fil des jours, la musique enrobe la vie, elle prend sa place sur l’échiquier du temps...
Tel jour, tel(s) album(s), on accroche, on hésite, on aime d’emblée, on se dit que... ce sera pour un autre jour, le temps, l’humeur, le gout aussi... la découverte souvent.
J’ouvre un patchwork qui sera à répétition, sans raison d’être, sans fil conducteur, sans idée préconçue, juste le hasard.

SPENCER DAY – « Vagabond » - 2009.

Ce matin j’ai ouvert un album de cartes postales, il y en avait de toutes sortes, de voyages, de souvenirs, d’anniversaire, d’enfance, d’amitiés...
L’esprit fatigué d’une soirée chargée de notes, de standards, d’énergie vitale et musicale, je cherchais un moyen d’évacuer toute cette pression mentale pour aller vers le répit avant de recommencer ce soir.
Au rayon pop j’ai trouvé cet album au nom évocateur « Vagabond »...
J’ai de suite été « at home », enveloppé de douces familiarités – « till you come to me » qui procède par cordes pizz ou voluptueusement satinées – orientalisées sur beat groove sensuel tel qu’au bon vieux temps du rythm’n’blues m’aura servi de porte d’entrée.


Puis l’album a défilé, comme on feuillette les pages d’un album de souvenirs, de ces cartes postales à travers lesquelles on vagabonde, s’arrête, se souvient – sourires, émotions, mémoire.
Puis je me suis pris à chercher quelques infos sur ce Spencer Day, sorte de jeune étudiant américain au sourire de série... pas grand-chose.
Oubliée la recherche la musique n’a finalement que repris son agréable cours.


J’aurais été surpris de voir l’homme classé au rayon jazz, comparé à Jamie Collum, comme s’il suffisait d’être jeune, d’avoir un ton jazzy et de jouer du piano pour se retrouver étiqueté.
On peut jouer au jeu des similitudes...
J’y ai trouvé la pop de ce James Taylor navigateur solitaire d’entre pop et jazz.
J’y ai remarqué que le jeu pianistique gospel apparaissait comme un enracinement culturel profond (« Vagabond » et son ancrage trois temps sur chœurs denses et prenants).
J’ai adoré l’écriture des cordes « de chambre », pas de symphonisme, de l’intimisme...
J’ai adopté les chœurs, présents, efficaces et pourtant discrets.
J’ai été sous le charme de l’évidence des mélodies.
J’ai remarqué que le côté rhumba-beguine (« Weeping Willow ») s’installait souvent sous la pulse d’apparence pop.

Je me suis dit que d’être accompagné par une rythmique d’une telle souplesse devait être l’aisance absolue et que même lorsqu’un léger groove s’invitait à la partie (« Joe » - « 25 » au ternaire quasi bluesy) il n’y avait jamais de fatigue de masse, de clous enfoncés afin de faire croire qu’il suffit de frapper pour que cette sensation s’installe.
Joe - Spencer Day
25 - Spencer Day

J’ai à peine remarqué que le fender ou son copain hammond (« Better Way ») se cachaient dans le décor, mais au second tour d’écoute j’ai souri en les accrochant comme on sort une carte de l’album pour lire au dos.

Je me suis souvent dit que le mot pop-song avait là certainement l’une de ses nombreuses définitions, pas si lointaine de celle des Beatles tenanciers du titre (« Maybe »).
Maybe (Tuesday Morning) - Spencer Day

Dans l’axe pianistique la guitare est difficile à placer mais il m’a suffi de « Summer » wurtlisé pour inciter mon écoute à lui prêter une douce attention – et ce cor douceâtre n’aura pas échappé à ce rêve.
J’ai repensé à un album de Marc Cohn (« 25 » - « Out of my hands »...)... à Graham Nash (allez donc savoir pourquoi ?)...
Summer - Spencer Day

« Out of my hands »... point d’arrêt...
J’ai cherché le pourquoi jazzy et finalement je l’ai trouvé en fin de parcours (« I got a mind to tell you » - « Better Way »), tel Robbie Williams se prenant pour Sinatra, mais en légèreté absolue et sans démesure inutile, tel Jamie Collum, certainement (timbre de voix) et pourquoi pas, après tout... mais ici point de Zébulon surexcité, juste la classe, l’élégance, la retenue, la finesse, la musique, surement en place de la démonstration juvénile.

Ce matin le café est resté à sa place je lui ai préféré un thé légèrement sucré et plein d’arômes.
L’album était là, sur la table, il suffisait de l’ouvrir et la musique est apparue comme l’on feuillette les souvenirs.
Je me suis dit qu’il allait me falloir chercher les autres car le bien être n’a pas de prix.
Je n’ai même pas remarqué qu’il faisait un temps pourri, maussade à souhait, de ceux qui incitent à lézarder, à s’installer confortablement en faisant confiance au temps qui passe et à savourer tout en dégustant une de ces merveilleuses sucreries.


GILAD HEKSELMAN – « Homes » - 2015
La méfiance face à la découverte d’un « autre » trio estampillé jazz...

En vrac :
- Encore un de ces trios qui va nous abreuver de dérives virtuoses jazzifiées, sur fond de chabada éculé ?
- Encore un de ces trios qui n’a d’intérêt (relatif) qu’en « live », musique pour inconditionnels, musique pour « spécialistes parmi les spécialistes » ?
- Quel propos musical sous une telle forme peut encore être susceptible d’attirer la curiosité, de faire pencher l’auditeur ?

« Il est des musiques que l’on préfère jouer plutôt qu’écouter » - me disait l’autre jour un de mes amis musiciens – tout en aimant constater qu’il y avait un réel public pour ces musiques, chose qui, de notre point de vue n’est pas spécialement paradoxale.
Le public fait ses choix, axe son écoute et on ne peut guère calculer ce qu’il va appréhender lorsque l’on joue.
Telle énergie, telle virtuosité, tel intellectualisme, telle évidence ou simplicité, telle subjective « beauté ».

La formule du trio guitare/basse/batterie encerclée de la dénomination jazz m’aura donc posé tant et tant de ces questions mais, j’aime comprendre et surtout croire que si l’on ose encore s’avancer dans l’aventure du « genre » c’est pour de bonnes raisons.
Ici les réponses sont au-delà de ces curieux questionnements.
Le projet, d’abord, car il y en a un et peu importe son sous titrage explicatif. Dès qu’on entre dans l’album, on sait que l’on part d’un point pour avancer vers quelque chose, une sorte de tracé qui va se décliner surement, comme face à un tableau dont on aborde tous les contours, les angles de vue, le sens caché, profond ou l’évidence.
Il serait vain de tenter d’oublier l’identité profondément jazz, c’est bien cela qui m’a conduit ici et qui m’a satisfait au plus haut point, mais cet album ne respire pas le poncif, le standard de redite, le cliché auto-satisfait et même si parfois j’ai eu des pensées Abercrombie (j’adore tout ce qu’a pu enregistrer et créer John Abercrombie), c’est un réel sentiment d’identitaire immensément créatif qui m’est apparu.

Gilad Hekselman - Verona (From Homes, Oct 2015) - YouTube
Homes by Gilad Hekselman - EPK - YouTube

Cet album est simplement intelligent.
Il n’est pas de cette déviance pseudo intello qui use à force de s’enfermer à tourner en rond dans la cage du cérébral nombriliste.
Il est juste lucide, captivant, beau, sensible, remarquablement composé, interprété et approprié à la formule trio.
Cette formule qui, ici, n’est pas juste un rendez-vous de jam pour boeufeurs en mal de rencontre érotico musicale comparant la taille de leurs gammes et leurs aptitudes sportives à les réaliser.

Les thèmes sont, un à un, un chapelet de notes poétiques.
La retenue qui les met en valeur démontre une osmose avec le propos qui saute au plaisir auditif.
Ils sont exposés, soutenus, accentués, précisés...  avec écriture et sens musical.
La difficulté j’imagine est toujours de graver « le solo »...
Vous savez, ce truc « improvisé » qui une fois là dans protools se doit d’être personnel, autre, différent, sensible, beau, technique parfois, précis, « inspiré »... et qu’on sera à même de réécouter, tant son dépositaire que ses auditeurs avec toujours autant de plaisir que... la première fois de sa découverte.
Le soliste écoute dans la cabine, découvre ce qu’il croit avoir mémorisé de son impro... il aimera, grimacera, tentera de faire mieux, ou pas, notera tel moment « de grâce » et lâchera l’affaire... pour la laisser à l’auditeur.
L’auditeur découvre ici ces solos parfaitement développés dans la perspective des thèmes – juste parfait...
Un projet, un concept, un voyage, de l’osmose, du jazz, de l’impro autre mais pas autrement, un tantinet de pop, de bossa...
Beaucoup d'air, de respiration, d'espace...



« Homes » est plus qu’un simple album de jazz qu’on écoute pour passer à la suite, ou à autre chose.
On s’y arrête, on le réécoutera avec toujours autant de plaisir et ce, sans réellement avoir envie d’extraire tel ou tel titre car il fait simplement voyager, apporte sentiments, images parfois mais surtout il transmet « du plaisir ».
La section rythmique est d’une remarquable finesse d’écoute et même si Gilad Hekselman est l’évident point d’accroche de l’auditeur, on sera toujours attiré par les basses « qui respirent » de Joe Martin et par le drumming tant souple que subtil ou lumineux de Marcus Gilmore, jamais omniprésent, mais complètement essentiel.

Un moment rare...

VALENTINI (Florence 1681 – Rome 1753) – « Concerti grossi » - Ensemble 415/Chiara Banchini.

Dans la « famille » baroque italienne je veux le...

Derrière le bottin Vivaldi, un peu de Corelli, le mythe Monteverdi (précurseur) me voici penchant l’oreille tardive de retour nocturne de nuit pianistique sur un album placé en stock dans la micro sd du téléphone. 
Besoin d’unité, de calme, de paix, souvent le baroque accompagne mes retours de soirées musicales jazzy/popifiées.
Haendel régulièrement (les concerti grossi version Pinnock), Bach parfois, Vivaldi souvent et là je fais défiler hâtivement la liste d’albums et sous le mot « Concerti Grossi » s’affiche Valentini.
Je tente.

Valentini, nom évoqué très vite voici bien trop longtemps en fac de musicologie, m’était resté englobé dans l’énumération de ces compositeurs baroqueux faite par un professeur dont les cours se contentaient d’être les seules relectures d’une encyclopédie de la musique quelque peu poussiéreuse.
Un vinyle par ci, pas grand-chose par là.


De prime abord l’évidence, ce tonal qui pousse vers l’écoute aisée, ce jeu de rôles concertants violonistiques où la conversation musicale rebondit de pupitre en soliste, de soliste en soliste, de soliste en pupitre... sur un « continuo » de dentelle, de douces étoffes, de raffinement et d’élégance.
Le mineur est chargé de ces soupirs amoureux et lascifs, le majeur est bondissant, guilleret, léger, festif  et papillonnant.

Les cordes sautillent, jubilent, s’envolent – la galerie de portraits, de scènes de cour, de femmes élégantes, sensuelles et lascives que l’on connait en tant de musées de par le monde s’invite à illustrer ce délicieux album gourmet, noble et délicat.
La musique coule le long de ma route comme un sens linéaire logique, évident, immuable – la nuit s’est illuminée d’étoiles scintillantes, de traits tour à tour virtuoses, langoureux, presque lyriques mais jamais exacerbés, le baroque et son flot de notes, peu enclin à la nuance romantique se suffit à lui-même. 
Chaque note a son sens, chaque phrase son chemin direct vers l’évidence, de cadences en/vers accords forcément parfaits, de mouvements induits par diminution en picardises de genre Mr Giuseppe Valentini, violoniste, peintre, poète et compositeur italien a transformé mon retour nocturne en poésie musicale et son tracé tonal sans faille m’aura fait jouer à la devinette mélodique, au chant anticipé, laissant de côté pour une bonne heure les réflexes pentatoniques des dérivés du blues.

Le « Concerto grosso » consiste en un dialogue entre, d’une part, les instruments solistes regroupés en « concertino » (généralement deux violons et un violoncelle, puis un alto selon les compositeurs), d’autre part, le « ripieno » (les autres cordes qui interviennent dans les passages « tutti » à savoir l’ensemble de l’orchestre, « concertino » inclus).
Solistes et tutti sont soutenus par le groupe de « basse continue » (basse de viole et clavecin).

JAN HARBECK QUARTET  (feat WALTER SMITH III) – « Variations in Blue » - 2014
Jan Harbeck (ténor saxophone – right channel) – Walter Smith III (ténor saxophone left channel) – Henrik Gunde (piano) – Eske Norrelikke (Bass) – Anders Holm (Drums).



J’ai poussé la porte du jazz club, il faisait sombre, l’ambiance tamisée m’a de suite happé.
On ne fume plus dans les caves où la « communauté » jazz se rassemble, on y boit par contre, whiskys, bières et autres vins de qualité.
Tous étaient tournés, calmes et sereins, happés par ces deux-là, qui, habités par le flambeau de ces années où Eddie Lockaw Davis et Paul Gonsalves (« Love Call – 1968 »), distillaint avec soin et âme ce jazz qui d’emblée m’ont embarqué vers Duke, un peu vers Count et pas mal de blues...
Le swing, certes, ce côté mainstream, tranquille, cette coolitude absolue où le saxophone ténor règne en maître absolu – voilà bien ce qui m’a aguiché l’oreille.

Le menu savoureux et sensuel, joué avec une classe presque désinvolte, a ravivé mes papilles nourries de cette époque bénie que parfois j’aurais tendance à oublier et qui pourtant dès qu’elle distille ses notes suaves ou chargées de ce rebond dansant imperceptiblement dans l’espace du temps m’attire, irrésistiblement.

Ici les « standards » pur jus bluesy de la très belle époque (« East St Louis toodle-oo ») côtoient avec la même verve, la même classe, le même raffinement satiné Piazzola (« Oblivion », délicieux et délicat) et des titres en compos originales tellement parfaitement intégrés dans le propos qu’on irait presque chercher dans le real book tant ils y figuraient sans hésitation...

Se préoccuper des « solistes » ici n’a finalement pas vraiment d’importance, ce jazz là induit l’improvisation, elle fait partie intégrante du propos et la difficulté sera donc surement de ne point laisser son égo se déployer au-delà de ce que la juste mesure musicale du projet et du contexte impose.
Le solo est normal, il s’inscrit ici dans chaque continuité thématique, il prend parfois sa place de « contre chant » (« Salvation ») pour mieux s’installer.
Ces deux ténors ne sont pas en duel, ils sont en osmose.

Alors, le sautillant ellingtonien « Nordic Echoes » si suave et dans ce ton post Cotton Club me fera penser écriture, thématique, construction, développement, ces axiomes si chers au grand Duke, ce maestro de la suite moderne, comme Bach le fut en son temps si ancien.
La rythmique est juste, d’une justesse qui ne met aucune équivoque de style possible...
Ces gars-là ont été biberonnés à ce swing pur et souple, ça balaye, ça jungle, ça chabade, ça stride, ça Garnerise à tout va, ça ne déborde jamais, c’est tout en retenue, en finesse.
Nordic Echoes - Jan Harbeck Quartet - Walter Smith III

De la grande cuisine...  avec en plat principal le grandiose « Blues in the night », ce standard de H.Arlen aux versions multiples sur tempis et orchestrations multiples (Sinatra, Ella...) servi en grandes pompes mid tempo avec une lecture mêlant tous les vibrants poncifs du genre (afro beat, swing, blues, pompe basse) pour là quelques solos de grande envergure qui tel un gros porteur passent dans le ciel pourtant bas de plafond de ce club imaginaire où je suis entré par hasard pour ne pas avoir vraiment envie d’en ressortir.
Blues in the Night - Jan Harbeck Quartet - Walter Smith III

Mais en suis-je vraiment sorti un jour ?