vendredi 18 août 2017

DIVAGATIONS AOÛTIENNES

DIVAGATIONS AOÛTIENNES

Bonjour à tous,

Cela faisait un moment que je n’avais rouvert le blog, la pause qui se situe sous la ligne de portée (« la demi pause pose, la pause ne pose pas » - petite astuce mnémotechnique pour élèves interrogatifs face au petit rectangle noir de la partition) était impérative.

Je me demande parfois à quoi bon un blog, à quoi bon causer musique, à quoi bon tenter de partager...
A l’inverse, des prises de position dignes souvent, indignes parfois prouvent que, malgré tout, hors des circuits balisés du professionnalisme de critique et « de presse » musicale, la blogosphère des passionnés reste active, engagée, franche et même objective.

Faire découvrir ? Je ne sais trop... l’offre médiatique dépasse la demande.
Cette surenchère de titres au kilomètre, cache beaucoup de misère artistique et créative, mais elle cache aussi de belles productions et pépites – le hasard peut guider, le conseil peut aider, la passion des un(e)s et des autres, selon qu’ils soient avisés, blogueurs(ses) ou musicien, mélomane... chargée d’enthousiasme ou de conviction oriente dans une jungle en forme de labyrinthe, présentant en face de l’auditeur tant de chemins à suivre qu’on se prend parfois à devenir un explorateur sonore...

Je vais souvent visiter mes amis Chris, Charlu ou encore Dev’, ils font le bon boulot pour moi, un tri affectif et sélectif dans lequel je sais me retrouver à quasi 80% et qui me fait gagner un temps précieux, tout en prenant une autre voie que celle toute tracée des autoroutes médiatiques.
Des guides donc, qui mettent l’accent sur le bon titre, sur la bonne anecdote avec les mots pour diriger en restant simples, réfléchis et soucieux de transmettre avec leurs personnalités, leurs plaisirs respectifs, tel projet artistique.

Eté studieux tant que musical, comme chaque année...
Le bol d’air qui remet les doigts sur les claviers, qui dérouille les engourdissements, qui éveille l’esprit et puis le retard d’écoutes à tenter de récupérer, l’envie de découvrir justement les petites perles chroniquées par ci par là.
Il y a aussi l’écoute axée pédagogique – trier, choisir des morceaux afin d’avoir une matière à faire bosser aux élèves. Ce travail est à la fois attentif, sélectif, chargé de plaisir, de minutie, chaque titre passe par plusieurs moulinettes pour se retrouver dans un classement qui n’est pas forcément celui du seul plaisir que j’éprouve à l’écouter.

Dans ces moments où l’écoute se veut pertinente, des constats personnels sur un début de XXIe siècle de « création musicale » mais aussi sur l’actuelle condition professionnelle de la musique m’interpellent...

A qui le tour d’ouvrir une nouvelle brèche musicale, de sortir des sentiers battus et revisités pour aller, ce même sur des postulats culturels existants, ne serait-ce... qu’ailleurs...
Des Miles, Trane, Duke, Prince, Stevie, John Adams, Reich, Stravinsky, Bowie, Peter Gabriel, Fripp, Eno, Floyd/Waters/Gilmour/Wright, Bley et autres Garbarek, Ornette et autres Coleman (Steve), James B, Jimi, Doors... les décennies du XXe regorgent de novateurs, précurseurs, défricheurs, chercheurs en tous genres et espèces musicales.
XXIe, en vieux has been, certainement, je cherche...

J’accroche par ci, par là sur des repreneurs de flambeau, sur des personnalités aux univers identitaires : un Wilson, un Eels, quelques Alabama Shakes, Nils Frahm sera(ait) peut être un de ces représentants de l’idée d’aller chercher ailleurs.

Ailleurs que où...
Que dans le rythme et ses facettes dont il reste forcément à explorer.
Que dans la science harmonique surexploitée, tordue à l’excès, ou simplifiée à l’insuffisance en 4 chords sans essence, sans idée, sans idéal, sans rien...
Que dans le son devenu arbre de plus en plus immense cachant de façon imposante la racine créatrice, l’essentiel sur lequel repose – ou reposait encore – l’émotion musicale.
Que dans le déballage virtuose devenu sur-technicité à son propre service, oubliant de servir cet acte appelé musique.
Que dans l’improvisation devenue, en place de langage d’échange naturel ou de reflet de personnalité, acte scientifique chargé de théorèmes, de calculs ou encore de clichés, de récup’, engluée dans des traces pour lesquelles l’étiquette blues ne veut plus dire grand-chose tant l’oubli de sa vérité et de sa profondeur d’âme semble être légion.
Que dans le format de forme, la chanson devenue stéréotype, le mode du standard devenu commun ou se croyant encore obligé, l’idée symphonique se référant encore à la science de Haydn, malgré la démesure osée des Mahler ou Bruckner...
Que même dans la seule idée mélodique, cette substance accrochant l’émotion, la mémoire, capable de bouleverser, de rester à l’éternel dans l’esprit, de figer la pensée.

Dépasser tout cela, reprendre des idées et les détourner, chercher vers de nouvelles contrées...
Ce XXe siècle désormais passé a déployé à l’échelle planétaire la donnée créatrice.
Des chercheurs, des créateurs, des génies aussi (Pierre Henry, l’école de Vienne, les minimalistes et répétitifs, les Beatles, Floyd, Trane ou Miles, Debussy, Ravel, Fauré), sont passés ou ont été relayés au fil des décennies par le support médiatique et commercial de plus en plus présent, omniprésent puis incontournable.
Par l'accélération avec le net, par l’accès à tous et pour tous de tout ou de rien - la musique, la création et l’artistique y sont entrés en se faisant happer par cette spirale inéluctable, incontournable, immuable... mais aussi... obligatoire.

La « facilité », l’illusion commerciale présentée en rêves instantanés a petit à petit pris une place prépondérante en « désacralisant » l’acte créatif pour le banaliser, faisant croire à tout à chacun qu’il suffit de jouer trois accords de guitare séculaires dans un ordre ou en désordre réflexes en posant dessus une mélodie dont la première note et chacune des suivantes sont induites de fait pour se prétendre « compositeur, « créateur, voir s’estimer « artiste »...
Pas neuf, certes que cela...
Juste bien plus commun, bien plus banalisé et forcément plus universel qu’avant.

Je sais un peu cuisiner, agencer des bases afin de faire un repas familial sympa, de là à prétendre être équivalent à un chef cuisinier...
Je suis bien obligé de me vautrer sous mon évier qui fuit afin de resserrer avec mes outils et une volonté d’éviter l’inondation générale (en coupant l’arrivée d’eau) mon appart’... mais comme pour les réparations de ma voiture il m’est préférable et sécuritaire de faire appel à la profession qui m’offre service, sécurité et forcément compétence.
Ce phénomène Brico/Casto est lui aussi devenu bien présent  en art... et en musique pour ce qui m’intéresse, en particulier.

De nombreuses questions, de nouveaux comportements professionnels doivent se faire jour, car, comme pour toutes les branches de métier (la musique en est un que l’on soit instrumentiste ou créateur) les offres quantitatives et illusoires commencent à prendre le pas sur les savoir-faire, autrement dit, sur le métier.
La portée de constat de non dimension de la créativité musicale actuelle, du moins sur l’évidente masse d’informations auxquelles nous sommes soumis, celle qui nous est « imposée » et qui régit les oreilles de la majorité des personnes, a des conséquences encore plus lisibles sur les ramifications professionnelles de la musique.

Ce constat je l’ai cruellement fait cet été.
Il m’était apparu les années précédentes, mais ne m’avait réellement touché dans mon quotidien.
Cette fois il m’aura également fait réagir.
Dans le domaine complexe de la pédagogie comme dans celui du « spectacle », on veut aujourd’hui servir du fast food, de la poudre aux yeux et de de l’illusoire à tout à chacun.

Pédagogie...
On va certainement bientôt pouvoir se prétendre élève de telle ou telle pointure, célébrité, car on aura « suivi » ses cours via des plateformes à fric. Diplômé par internet d’une célébrité ayant trouvé 5 mn dans son emploi du temps pour divulguer quelques astuces de son jeu en tuto, me voilà bientôt affublé du terme de professionnel...
Une extrapolation ?... on en reparlera en temps utile.
Je reçois nombre de futurs musiciens au jeu mimétique indiscutablement précis voulant avancer autrement qui me disent qu’ils ont « appris la musique »... sur YouTube... capables même de me citer leurs « professeurs ».

« Spectacle »...
Alors (et là c’est une réalité), me voilà parti, muni des quatre accords de guitare en position 1  déplaçables uniquement par le biais du capodastre ou par le transpositeur + ou – du clavier pour affronter les scènes.
DO, FA, SOL, LA mineur pour le piano...
MI, LA, SI, Do dièse mineur (parfois) pour la guitare et le power chord M ou m...
Ca y est je sais jouer le dernier Rihanna, je fais la pompe sur le dernier sauc’ de Justin Bieber, de Beyonce, en cover car acoustique (deux termes à la mode et porteurs) et me voilà un pro...
On se met alors à quelques-uns et on est un « groupe de pros » et si, de surcroit, là-dessus, au karaoké ou au stage de coaching vocal auquel on s’est inscrit car on s’est dit qu’en chantant on augmenterait son potentiel commercial, on a fait la rencontre d’une blonde platine avec un brin de voix, c’est parti, on va affronter le monde.

C’est une caricature ?...
Non !
C’est de plus en plus une réalité.

Cette réalité inonde l’été de sa médiocrité, son côté sympa et amateur affiché pose l’image décontract ‘ en exergue.
- « C’était comment ce groupe ? »
- « Sympa, cool, jolie chanteuse, des mecs décontract’s, y jouaient des trucs que tout le monde connait... »
- « Bon ok, mais musicalement, bref la musique quoi... »
- « Ah... la musique ? Bah, j’sais pas. Y jouaient des trucs qu’on écoute à la radio, alors, bon ça plait, on a chanté avec eux, on a fait la fête... »

Je vous vois arriver...
Les Stones à leurs débuts, les Beatles... et tant d’autres...
Oui.
Mais le « terrain » était neutre, vierge et ils ont très vite eu l’intelligence de progresser (et les moyens de la faire), par honnêteté, par envie, par conviction, par éthique aussi.
Et ils ont bossé... Dieu qu’ils ont bossé...

Là je vois des zozos faisant tourner en boucle les 4 accords de Get Lucky, juste parce que c’est un tube, qu’il est en quatre accords et non parce que ça groove, qu’il y a au passage des grattes, beats et lignes de basse de fous et que la substance initiale de ce titre n’est pas juste dans la simplicité apparente qu’ils ont fait évidence et dont ils se satisfont.
Ils ont récupéré la grille et les positions d'accord sur le net, ont à peine écouté l'original en vitesse sur leur téléphone ou leur PC aux mini enceintes, cette superficialité est leur acte commun, la substance de la musique n'est pas, n'est plus.
Je rejoins la pédagogie... quelle belle porte d’entrée que ces autre accords de Get Lucky pour... le funk, l’histoire et l’étude du « style » Rodgers, la réinjection du funk dans le disco, la tourne, nom d’une pipe de Cogolin... LA TOURNE !...
Ces mecs ne tournent pas... ils détournent l’éclat de génie en médiocrité.

La banalisation, le simplisme et la médiocratie ont cerné la musique.
Ce constat ne me plait pas.
Il ne me désespère pas non plus.
C'est un fait qu'il faut tenter de contrer.

C’est un cercle et un enfermement tant commercial que politique, arrangeant, relayé par toutes les strates de médias qui accélère la dinosorisation d’une vision du « métier » qui va, soit réagir soit s’engloutir.
Cette réalité n’affecte pas encore tout à fait les quelques passionnés dénicheurs de ceux qui veulent échapper à cette règle.

Elle fait aussi réagir communément une part de la profession bradée (ces zozos s'affichant amateurs , de plus, cassent les prix et fracassent la profession), mise à mal et déloyalement dénigrée – elle s’était souvent positionnée en élite, la voilà qui va devoir s’adapter et se réapproprier un espace vital car professionnel (entendez par là, dont ils vivent).

« Il faut de la tolérance, de la place pour tous et laisser chacun s’exprimer » me disait cet été une collègue...
Certes, mais, en musique, comme dans n’importe quel domaine d’ailleurs, la banalisation de la parole médiocre ne doit pas prendre place à la réflexion, à l’intelligence, à la pensée.
D'ailleurs, c'est paradoxal et cependant logique, cet été, je n'ai jamais entendu autant de musique, partout la banalité, le même  "discours", les mêmes titres, l'uniformité.
La campagne électorale a chargé la sphère de redite, de commun, de médiocre et de pouvoir populiste, d'idées flash, de pensées tiroirs - finalement la musique commune de l'été entre dans la même catégorie de médiocrité.
Le bon vieux Johnny, pour faire rock, la désintégration de Céline Dion, pour faire vraie chanteuse, le Happy, pour faire black, le Rehab, pour faire rebelle, Rihanna pour faire "actuel" et même un coup de Sting pour faire musicos...
Partout pareil, pas une trace d'idée, d'originalité, de sens... même dans ces "covers". Juste la reprise simplissime avec de faibles moyens et sans idée de ces titres en banalisation absolue.

La problématique est donc d’ériger la banalité en créativité, le vide de pensée en génie, le fait de jouer trois notes de musique en « originalité » tant personnelle que sociale – ces manques de discernements culturels et éducatifs sont désormais là, installés, bien positionnés et ils font « commerce ».
Ils sont désormais, tant au niveau des acteurs que des auditeurs, comportementaux.

Le chemin a été long mais savamment orchestré en éducation comme en médiatisation ou encore en politique pour en arriver là.
La résistance à cela est et heureusement existe.
Elle est encore et doit rester vive et active.
L’art n’est pas un vain mot mais le gagner va devenir de plus en plus difficile.
Le statut d’artiste comme celui de star s’est revêtu d’une couche de banalité et de banalisation outrancière.
Combien de gratteux à deux balles rencontrés sur les scènes de cet été se prétendant et se présentant artistes et se croyant stars justes parce qu'ils montent un escalier leur permettant d'être sur une scène, juste au dessus d'autrui, devenu le temps d'une heure, commun...

Quant à la création... j’écoute, je cherche, je défends, j’espère... oui, j’espère qu’un jour en ce XXIe siècle là, une lumière sonique nouvelle et neutre sortie d’un espace autre, ou venue d’un ailleurs choquera mes sens auditifs et affectifs.
Qui sait, par ces blogs LA pépite émergera... restons en éveil.

Un Miles...
Un Trane...
Un Glass...
Un Berg...
Un Gershwin, Bernstein...
etc... etc...

Cette liste que vous saurez augmenter tant les deux X de ce siècle qu’on a du mal à oublier, lorsque l’on est génération de l'entre deux, ont été multiples, rapides et effervescents en actes créatifs.

L’été se termine donc – la musique y est restée dans sa sphère de banalité, telle une série télé du soir, aux mêmes refrains, aux mêmes sujets, aux mêmes actrices et acteurs, aux mêmes environnements et cadres d’expression.

Qui sait... cet automne...

Merci Chris, Charlu, Dev’ de votre fidélité et de votre pertinence, de vos engagements respectifs à chercher à passionner, intéresser, interpeller... le net permet aussi ceci.
Tout n’y est pas négatif, c’est juste ce qu’on en fait...


Et en ce jour, une pensée pour les barcelonais, j’aime leur ville, leur vie, leur culture...
leur musique... et ces divagations ne sont que futiles face à l'horreur qui elle aussi tend à se banaliser, constat d'autant plus malheureux qui lui m'attriste.