mercredi 20 novembre 2019

BATTEURS – DRUMMERS, au-delà du tambour… au-delà du solo obligato - Chapitre 01


BATTEURS – DRUMMERS, au-delà du tambour… au-delà du solo obligato - Chapitre 01

La batterie, vaste sujet…
Les batteurs, polémiques…
« On est un groupe de musiciens plus un batteur et… une chanteuse »

La batterie est l’un des instruments qui a le plus évolué sur quasi un siècle d’authentification et de nomination de cet instrument.
Il suffit de regarder une photo d’un orchestre des débuts du jazz comme par exemple le Duke Ellington orchestra en période Cotton Club. La batterie y est un amalgame de l’ensemble des percussions du marching band regroupé en synthèse.
On met alors à côté de celle-ci une photo du kit usuel de Mike Portnoy ou de son remplaçant Mike Mangini pour mesurer (sans jeux de mots – quoique) l’évolution tant de lutherie que forcément de technique liée à l’instrument dit « batterie ».
De détenteur et responsable du « tempo » et de la pulse, le batteur a progressivement évolué, muté et s’est mué en un monstre protéiforme entouré d’une multitude de fûts, cymbales tant qu’accessoires les plus divers et variés destinés à augmenter le panel sonore de l’instrument tout comme lui donner une présence physique (et sonore) décuplée.
Il a progressivement au fil des styles et des décennies su s’imposer non seulement par le volume sonore inhérent à sa texture mais également par l’entrée du créatif, de l’imagination, de l’ouverture musicale et forcément de nouvelles approches et techniques.
Il faut là aussi se remettre dans l’esprit la batterie d’un Keith Moon et ses deux grosses caisses pour réaliser que l’arrivée de la double pédale de grosse caisse en dernière décennie du XXe a radicalement changé non seulement le rapport technique lié aux pieds mais également la dextérité si ce n’est, il va de soit l’encombrement scénique.
Le visuel en a pris un coup, certes… du moins aux débuts de l’arrivée de cette pédale miracle.
Mais rassurons-nous ils se sont vite rattrapés et on remplit l’espace laissé à priori vide par un déploiement de matériel foisonnant.

Cette évolution est liée à des instrumentistes, ces batteurs souvent remisés sur l’étagère de seuls intéressés en exclusivité par LEUR instrument.
Il en reste beaucoup de cette catégorie de batteurs pour batteurs…
Leur manque d’ouverture les pénalise même si leur technique forcément hyper travaillée cache un arbre de désolation musicale.

Cette évolution est également liée à des écoles, qu’elles soient tendances stylistiques ou établissements. La pire chez nous étant celle d’Agostini, partie pourtant d’un constat habile et honnête. Cependant les ci-dessus cités s’en sont emparés pour réduire l’instrument à sa seule essence restrictive, avec grades et paliers successifs à franchir n’apportant que peu ou pas d’édifice solide à ce que pourtant un instrument et son instrumentiste se doivent d’être dédiés : la musique.
Je clos là ce sujet, les batteurs Agostini, je les repère dès leur quatrième mesure de break et même dès leur tenue raide de baguette – une aberration que Jo Jones n’aurait certainement pas souhaité.

Ces dernières semaines j’ai écouté comme à l’accoutumée mon stock de musique habituel et je me suis surpris à m’arrêter sur quelques-uns des batteurs qui me sont chers, à creuser le pourquoi et l’intérêt réel du redouté « solo de batterie » présent dans chaque live digne de ce nom…
A partir de cette idée j’ai re-listé nombre de solos ou « d’interventions » de batterie et cherché à affiner autour de cette idée.
J’ai (re)découvert des pépites, j’ai remis, du coup, en évidence quelques breaks historiques ou légendaires, j’ai cherché ce qui nous fait vibrer quand une force tellurique inonde l’espace sonore par une gigantesque descente de toms, j’ai bien entendu cherché à comprendre cette évolution si fulgurante tant technique que d’approche mais aussi de « son ».
J'ai aussi gommé le batteur pour batteurs, car d'immenses musiciens sont juchés derrière cet instrument qui pourra être sobre ou impressionnant - alors on va en causer.

Bref, ça va être comme parfois anarchique et puzzle, mais venez avec moi écouter un peu cela, parfois on a des surprises.
Ce sera forcément en plusieurs chapitres...

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TONY WILLIAMS : « Believe it » (1975) - « Million Dollar Legs » (1976).

Autant le rappeler (car ceux qui me lisent ici depuis… le savent) Tony Williams représente pour moi la quintessence du batteur.
Je ne saurais cesser les éloges à son égard tant cet artiste m’a, en fait, traumatisé.
C’est une sorte de sommet impossible à atteindre même si on le visionne clairement et qu’on le sait là, comme une sorte de lointain point lumineux qui brille et inonde de son rayonnement un espace qui pourtant s’est bien rempli depuis ses avancées drummistiques.
Malgré tout, il reste là, présent, omniprésent même et quand on parle encore de références à une jeune génération de batteurs tous aussi véloces qu’au fait de la progression technique faramineuse, son nom sort systématiquement du débat avec Billy Cobham et autre Steve Gadd.

Entre ses premiers albums solo sous le nom de Anthony Williams chez Blue Note où il entre de plein pied et de façon inédite dans le free jazz, son jeu inimitable tant que novateur dans le quintet de Miles, son premier Lifetime avec Young, Bruce et McLaughlin peut être là le premier acte réel de jazz rock, ou encore le rappel de son drive phénoménal dans les albums en trio avec Herbie et Ron, je fais le choix ici de causer un peu de ses albums « New Tony Williams Lifetime » réunis chez Columbia (« the Collection »).

« Believe It », « Million Dollar Legs »…

Deux albums que j’épuise encore tant leur niveau reste supérieur dans le cercle d’une esthétique mi jazz-rock, mi fusion.
Tony Williams y joue binaire, un binaire à la Tony, entendons loin des lourdeurs rock, un peu funky, pas mal carré, surtout là encore inhabituel, novateur et très musical.

Souvent le batteur jazz ternaire quand il s’attaque au binaire, c’est disons… douteux…
Ici, Tony se réinvente lui-même.
Ses beats son robustes, ancrés dans le sol.
Sa sauce mélange une frappe d’une incroyable puissance mais aussi d’une grande respiration sonore (le son n’est pas écrasé, mat ou encore refermé). 
Il semble survoler le sujet tout en gardant l’axe du fond de temps, on est face à une démonstration de souplesse, d’air, presque de légèreté, avec pourtant un sujet musical béton, solide, binarisé à souhait.

Les partenaires sont le must pour lui, à cette époque, en quête, comme à l’accoutumée, d’innovation, d’actualité, d’une nouvelle présence.

Ce choix d’albums est tributaire... d’Alan Holdsworth, dont j’ai parlé dans un précédent article, qui ici est juste la preuve qu’il reste l’un des guitaristes les plus importants de l’histoire de l’instrument électrique.
Il décoche des solos, des interventions d’une rare pertinence, inventivité et vélocité…
Il faut largement tout cela pour tenir la place de soliste aux côtés de Tony car celui-ci est détenteur d’un jeu qui implique de ses coéquipiers non seulement une techniques de haute volée, mais aussi une particularité créatrice, inventive et nouvelle.

... D’Alan Pasqua qui n’est pas en reste même si son rôle pur claviériste d’orchestre à lui seul pourrait le reléguer à un second plan. A chacun son boulot. Pasqua ici remplit largement sa fonction et côté improvisateur il sait là aussi sortir quelques perles (« Joy Filled Summer ») lumineuses.

... Quant à Tony Newton, si l’on parle boulot, lui, remplit également sa fonction.
Un peu comme à l’école de Miles avec Henderson, il est le socle sur lequel les trois acolytes se savent en sécurité pour déployer leur verve musicale. Un bassiste rare, d’autant plus rare qu’ici c’est, autour de lui, un véritable festival… et qu’au moindre écart de sa part, le château aux multiples facettes architecturales se fissurerait très vite jusqu’à l’écroulement immédiat.

Cette musique est construite, imaginée, créée pour le jeu de Tony.
Voilà bien ce qu’il faut noter si l’on parle de la batterie et de sa mise en évidence ici.
Un pianiste crée de la musique autour du piano, un bassiste autour de la basse, je ne parle pas des guitaristes.
Ici Tony a créé son propos autour de la batterie et là où certains ont enregistré des albums soporifiques ou énervants, lui a su par une intelligence et un recul musical naturel oublier le démonstratif inhérent à nombre de batteurs pour installer une musique où la batterie dans toute ses couleurs et son langage prend une dimension spectrale évidente, logique tant que surprenante.

Chez Tony et ici, chaque rythme possède un groove, une fonctionnalité et une efficacité toniques, denses, prenantes. Il ouvre sa charley tel que son collègue Al Foster le fait et le fera toujours dans le binaire afin d’élargir le champ et d’assouplir, justement cette binarité. Son kick de grosse caisse puise dans les graves sans pour autant se refermer et s’enfermer, il résonne, respire, reste jazz – il n’a pas besoin de doubles grosse caisse ou pédales idem pour placer ses accents toniques à des endroits improbables, sur lesquels T.Newton s’ancre pour des schémas mouvants et je l’ai déjà signifié, solides.
Chaque break, relance, descente de futs, bref, tout ce qui fait le bavardage des batteurs est ici un monument, une sorte de modèle en soit, qui demande qu’on s’y penche, qu’on s’y arrête, qu’on réfléchisse à son approche, à sa texture, sa véracité…

Et puis il y a ces riffs à l’unisson sur lesquels Tony va construire ses solos, sorte de points culminants de certains titres, préparés en amont par justement, ces breaks, ces appels qui vont s’intensifier jusqu’à l’explosion soliste. 
Alors tout s’ouvre, ses roulements inimitables embarquent l’instrument vers des sphères chargées de nuance, sans rien lâcher d’un tempo immuable la batterie survole, redescend sur terre, s’échappe, tourne autour du sujet, l’embarque, l’isole, le déploie ou s’en émancipe… 
Il casse, reprend, change la direction, revient…
Ce principe du solo de batterie sur un riff unisson par l’orchestre on le verra souvent par la suite dans cette chronique – ici on commence avec le sommet du genre.
Mais on a commencé par Tony Williams, alors…

Et puis ces deux albums se concluent par « Inspirations of Love », sorte de grande pièce orchestrale grandiloquente qui se développe autour, là encore d’une batterie multipliant les surprises… et surtout se dirigeant vers un solo qui est comme le résumé des solos que Tony – juché derrière sa Gretsch jaune pioupiou, deux toms médium et deux ou trois toms basse, à la caisse claire large et puissante mais tendue souplement, à la grosse caisse aux vibrations respiratoires amples et aux cymbales dégageant un son enveloppant – installe depuis quelques années.
Ces descentes de toms en roulements nuancés et agissant comme des vagues restent en ma mémoire comme une empreinte de cette identité à tenter de récupérer, à attraper comme on cherche à s’identifier à une idole.
Ce que j’ai fait des années de batterie durant allant jusqu’à prénommer mon premier… Tony.

Il y a des albums de batteurs pour batteurs, il y a des albums ou la batterie installe le mot musique. 
En voilà bien deux qui entrent dans cette catégorie et les frères Brecker, de passage en riffs de leur cru ont bien dû se régaler lors des sessions où ils furent invités.

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BILLY COBHAM : « Stratus » - Album « Spectrum » (1973).

Quand on parle batteurs, il y a de très fortes probabilités que le nom de Billy Cobham apparaisse comme par évidence, par logique.
Billy Cobham c’est une véritable révolution en la matière – parallèle à Tony, employé lui aussi par Miles dans une période où électricité, funk et adoration hendrixienne tant que pour le beat de JB obsédaient le « Dark Magus », Billy Cobham a apporté à l’électricité davisienne une texture, une dimension et une carrure qui lui étaient nécessaires tant qu’utiles au regard de ses aspirations seventies.

Pour sortir du jazz et entrer dans l’esprit jam session « flower power – psyché » c’était finalement, juste un « transfert » d’idées… 
Impros infinies, rythmique foisonnant en tous sens, socle d’une basse centrée sur l’unique ou presque accord, déployant une ligne immuable… Miles a erré quelque peu en albums souvent live chargés de liberté improvisatrice, puis l’arrivée de M. Henderson et de Billy Cobham lui ont apporté ce soutien stable dont il avait besoin pour se rapprocher de ses objectifs de beat.

L’exemple parfait est à mon sens l’incroyable album « Jack Johnson », deux titres, un Cobham n’usant que d’une seule cymbale afin de centrer son jeu sur la solidité rythmique, sans fioritures, sans blabla – l’essentiel qui colle à ces ligne de Henderson, inouïes de limpidité tant que d’équilibre.

B.C c’est une technique implacable, redoutable et redoutée, issue du jazz mais que lui aussi a déployé, à sa manière créative mêlée à un beat principalement binaire qui n’est pas au fond du temps mais qui avance avec toujours cette tension d’équilibre en partenariat direct avec le bassiste.
B.C a bossé chez JB, il sait ce que c’est que de tenir le beat et d’assoir un orchestre.
Puis B.C, après sa légendaire participation au premier Mahavishnu Orchestra lui permettant d’obtenir un statut planétaire tant que l’enfermant dans le terme jazz-rock, a eu besoin de s’émanciper, de partir en solo.

Des albums de Billy Cobham, il y en a un paquet…
Ils sont parfois magiques (« Crosswind » œuvre majeure de l’artiste en tant que compositeur et générateur d’énergies positives et sensitives), il sont souvent d’un ennui parvenant à l’agacement (la période GRP des eighties). Il a flirté avec les latinos fracasseurs de salsa pour des albums chargés de percussions en tous sens rangeant les débordements pourtant usants de Santana au rang de petits joueurs (« Inner Conflicts ») et il s’est battu avec des boites à rythmes, ce depuis des lustres pour augmenter si tant cela était possible sa verve tant technique que créatrice.
Quelques live émaillent son parcours, certains usuels, d’autres fabuleux (« Alivemutherforya ») et quand Billy est invité et de fait, bien entouré, que ce soit en trio jazz, en mode fusion avec Stanley son vieil ami ou tout particulièrement avec Gil Evans (« Live at Public Theater »), déplaçant une batterie qui doit faire souffrir les déménageurs roadies et angoisser les patrons de club côté place en m2 – il est là l’immense musicien dépassant l’axe batterie dans lequel il ne sait que trop souvent se complaire.

« Spectrum » est et reste un album de légende.
L’essence de B.C est là, en quelques titres déjà fusionnels et dépassant l’étiquette jazz-rock.
Il y déploie un art de la composition qui installe son sujet qui restera, finalement, ancré dans ce moule.
Des mesures forcément asymétriques, des tempos soit de feu soit médium permettant de déployer, selon le beat figé avec la basse, des solos stratosphériques, des breaks sur lesquels nombre de batteurs se sont chopés des tendinites – tout cela avec un son tellement identitaire, qui sonne, qui vibre, qui est puissant et subtil à la fois et puis des ballades tellement belles…

Ses partenaires en 73 ne sont pas encore vraiment connus ou ces jeunes loups / lions qui ont déjà un solide C.V ne le sont que des fouineurs lecteurs de pochettes vinyles.

Il a là Lee Sklar à la basse qui a le rôle le plus ingrat, le plus difficile mais aussi le plus captivant… une sorte de suite de ce qu’avait lancé Miles avec M.Henderson. 
Une ligne sur laquelle s’accroche tout le sujet et souvent… quelle ligne. 
« Stratus » en est le plus bel exemple et cette ligne a même été samplée, dire si elle groove…
Tommy Bolin est aux guitares, il est la frontière entre jazz rock et rock – Deep Purple qui l’embauchera en roue de secours pour remplacer Blackmore a vu juste, avec Glenn, ils n’auraient pu que s’entendre.
Jan Hammer peut enfin plonger dans cet axe rock dont il rêve depuis longtemps aux côtés de B.C, chez Mahavishnu et il est ici remarquable tant que directement identifiable. 
Ses sonorités synthétiques de solo moog lui sont propres, on les retrouvera partout dans sa future production et son jeu de Fender est clairement positionné funky, gospélisant et bien entendu rythm’n’blues.
Ron Carter est de passage pour la partie acoustique ainsi que John Tropea, les potes de CTI.
Et Ray Barretto est déjà un ami avec lequel B.C sait qu’il sera partenaire (le film Salsa).
Joe Farrell et Jim Owens complètent en cuivres et leur place est importante ici côté sensualité.

« Stratus » est d’une construction parfaite, sorte de modèle que nombre de batteurs tenteront de reproduire avec plus ou moins de talent, génie ou savoir-faire.
B.C fait mumuse en intro avec un ancêtre de la boite à rythme mais aussi des futurs pads qui compléteront le set d’un certain Weckl. 
Ces espèces de sons Nintendo rebondissant presque de façon anarchique mais casés dans un tempo forcément réglé avec un potentiomètre simplissime permettent à B.C un solo qu’il déploie de façon spectaculaire. 
Et puis il y a ce roulement, fort, dense, physique, amplifié par une réverb de chez réverb qui va faire entrer le morceau, ou du moins la ligne de Sklar – ce truc génial et fédérateur, ce truc en mode riff identitaire que le rock s’obsède à inventer, titre après titre et qui là se positionne instantanément dans la mémoire.
On se dit que c’est bon… et ça l’est.

Jan expose le thème, petit truc en pointillé moogué et se répond à lui-même au Fender. Simple, direct minimaliste, efficace pendant que Tommy, lui, s’énergise à préparer son solo avec une rythmique funky que B.C parasite en préparant ce riff unis qui sera le second axe sur lequel on va rester pantois. Sur lequel on sait déjà qu’on va avoir un festival de batterie, une explosion de jouvence rythmique.
Les solistes prennent leur place. Tommy n’est pas John McL, mais apporte la teinte souhaitée par B.C, justement… 
Jan est comme un poisson dans l’eau et ils préparent l’entrée du boss, ou du moins son troisième retour en un morceau.
Nouveau riff, encore unis, un truc qu’on sait maintenant comme référent d’une écriture pour solo de batterie.
B.C le prend en compte, en lui, l’habite, le happe, le dévore en mante religieuse l’extrapole, l’émancipe et il positionne autour de cet axe qu’il rend instantanément difficile voire impossible à tenir, un solo de légende, le genre de solo qui a contribué à l’histoire de la batterie, rien de moins, rien de plus…

Énorme !...

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JACK DEJOHNETTE – « Melting », « Aubade » (Album « Of Mist and Melting » – Bill Connors 1977 ECM) / « Sivad » (Album « Live Evil » Miles Davis 19-12-1970) / « Steppin’ Thru » (Album New Rags – Jack Dejohnette 1977 ECM) / « Things ain’t what they used to be » (Album « The Cure » Keith Jarrett Trio – 1990 ECM) ;

J’ai parlé de monts à gravir, Jack DeJohnette, à tous niveaux dépassant la seule idée de « batterie » sera ma conclusion de ce chapitre 1. 

Évoquer cet artiste en quelques paragraphes semble réducteur ou si peu respectueux, je ferais forcément un article plus long sur lui, un jour…

Jack DeJohnette, comme nombre d’artistes issus du jazz ou installés dans ce jazz que ma génération a connu et admiré fait partie de la famille Miles. 
La famille dite électrique, la famille qui a là encore traumatisé les instrumentistes de tous bords qu’ils soient claviéristes (Jarrett, Corea, Hancock, Zawinul…), bassistes (Holland, Carter, Henderson…), guitaristes (McLaughlin, Lucas, Benson), saxophonistes (Grossman, Liebman, Bartz…) et forcément batteurs.
Passés chez Miles, cette sorte d’école à ciel et sons ouverts permettant d’innover, de s’émanciper, de se découvrir et de « devenir », certains ont cherché plus loin, à leur façon, d’autres ont rétrogradé sans pour autant négliger ou oublier cette plongée dans l’immédiateté, dans l’urgence, dans une forme de violence brutale sans égal, dans une spirale moulée en tornade détruisant tout les poncifs, les aprioris, les usuels ou encore les règles apparemment établies pour en réinventer ou créer d’autres. 

Jack DeJohnnette est l’un des multiples exemples d’une personnalité qui a mis à profit cet épisode de vie artistique pour avancer, imaginer l’instrument autrement et lui donner d’autres formes, d’autres approches, une pratique différente, sans pour autant laisser à l’abandon sa fonctionnalité première.

Je l’ai découvert, ainsi que Miles, avec ce premier titre « Sivad » du Live Evil de Miles, un album d’inversions de termes et d’inversions musicales, produit live et bouts de studio par le génie du collage musical en forme d’arrangeur de sons Mr Macéro, le précurseur du sampling, on pourrait dire…
Un titre enregistré live où se mélangent des prises studio qu’on retrouvera dans le « get up with it », bien plus tard… et un blues démoniaque où Mc Laughlin, Henderson, Jarrett, Bartz, Airto et DeJohnnette sont sur le ring avec le mage qui se revisite Hendrix, qui va chercher les aigus les plus faramineux et qui lutte avec une électricité free et torturée par une bande de jeunes complètement déjantés et embarqués dans cette folie absolue.
Parler de batterie rien qu’avec ce titre reste si l’on s’en réfère à un seul cadre jusqu’alors fixé pour l’instrument, impossible. 
Seul Tony en live avec le quintet de Miles pouvait prétendre à ce déracinement des us de l’instrument. 
Jack fait ici de même, dans un contexte binaire, plongé dans une sorte de langage free, dans un véritable free jazz en fait, basé sur les langages du jazz mais aussi du peuple afro américain, à savoir une réelle prolongation du blues.

Prendre quelques plans, idées, séries de breaks ou aspects techniques releva pour moi immédiatement de l’impossible, tant il y a d’idées à la seconde, à la mesure, au temps… 
Ce découpage en plans possible m’a directement semblé stupide.
Il fallait… comprendre.
Chercher et se cultiver pour aborder cela, pour toucher des baguettes et pédales, que dis-je, effleurer… l’idée, le concept mettant en évidence sonore cette langue nouvelle sortie de la racine rythmique.

Pour être inabordable et se mériter j’ai persévéré à comprendre, à imiter par l’aspect et l’esprit ce musicien hors des sphères communes et je dois avouer qu’il a balayé de mes préoccupations, pendant longtemps, nombre de batteurs rigoureux, méthodiques et métriques qui commençaient à arriver en masse autour du chef de file Gadd.
Installer un état d’esprit aussi libre tant que stable et d’une autre façon, rigoureux, justement, voilà bien une ligne artistique et non seulement instrumentale qui m’a fasciné, dès que je l’ai découvert, accepté et admiré.

J’ai donc suivi (et je suis encore avidement) sa carrière, à Jack DeJohnnette et quand je l’ai vu entrer chez ECM, non seulement j’en ai été ravi, mais là encore son jeu m’a d’autant fasciné qu’il démontrait une palette d’une large dimension tout en resserrant son identité immédiate par le jeu, le son, l’ouverture d’esprit vers des esthétiques européennes et américaines encore en devenir (et auxquelles son apport à largement contribué) et bien sûr sa manière unique d’user du rythme en le restructurant, le déstructurant, l’emmenant vers d’autres contrées, vers d’autres usages avec toujours ses racines.

« Melting » est l’un des exemples flagrants du jeu que J.D va progressivement s’autoriser à expérimenter puis instaurer dans l’esthétique propre d’ECM mais aussi vers des émules dont il reste référent. 
De ces batteurs qui parlent avant tout de musique avant de parler de… batterie.
Dans cet album de Bill Connors - premier guitariste d’un return to forever pas encore chargé d’espagnolades frimeuses et démonstratives, mais usant de celles-ci comme d’un langage là encore, dans et vers lequel on s’ouvre – J.D est le cœur du sujet, la musique s’articule autour de son jeu tour à tour rythmique ou totalement libre, émancipé de la pulsation. 
Alors il transcende Garbarek qui s’exprime, porté par ce jeu libéré, en vagues de phrases d’une beauté à frissonner. 
Alors il sublime la guitare « classique » de Connors par des teintes de nuances et de timbres qui, en place d’étouffer l’artiste caractérisent, précisent et dimensionnent son projet musical. 
Alors il se détermine comme le plus parfait des partenaires tant amicaux que musicaux du contrebassiste Gary Peacock, colonne vertébrale de cette liberté qu’il contrôle de sa basse ample et généreuse.
« Aubade » est un titre que je n’oublie jamais d’emporter avec moi et ce depuis le vinyle, la K7, le md, le Cd ou le mp3 puis le streaming – un peu comme le « Nevermore » de UK (et sans rapport logique si ce n’est une délectable finesse), c’est un instant poétique suspendu dans le temps que nous présentent là les quatre artistes. 
Un instant ECM, de ceux qui me restent comme figuratifs du label.

En carrière solo J.D c’est également le musicien qu’il faut retenir (il est également un pianiste remarquable), un quartet sans instrument harmonique (Spécial Edition) qui fait la nique au free et étant free sans être ch… et ses New Directions au sein desquelles John Abercrombie fait des miracles guitaristiques. 

« Steppin Thru » est l’un des titres que j’ai mis en replay longtemps dans mon addiction J.D. Le genre de titre qui arrache, ou qui fait planer (selon la partie musicale…) Alex Foster (le saxophoniste, pas le batteur – lui, on en parlera plus tard) déchire par un jeu post bop, hard bop, complètement réadapté à cette électricité démente et surtout Abercrombie nous sort un solo qui devrait être de légende. J.D est d’une puissance phénoménale et Mike Richmond bassiste électrique, ou contrebassiste (selon les titres de cet album enrichissant) lui colle à la peau, pilier là encore, d’école.

Je finis ce panorama par cette version du trio célébrissime Jarrett, Peacock, DeJohnette d’un saucisson bluesy « Thing ain’t What They Used To be » que j’ai usé en Big Band et au-delà de tout le bien que je pourrais encore dire de Keith (mon idole absolue), de Gary (le modèle absolu) et de Jack… quand ils abordent n'importe quel standard - il suffira de « saisir » ces quelques breaks qui laissent le public complètement désarçonné, interpellé et interloqué pour que le nom de Jack DeJohnnette s’installe définitivement dans cette nouvelle idée du terme « batteur ». 
Improbable, impossible, inédit, incongru, différent, divergent, ailleurs, imaginatif, précis, concis, inventif, créatif, pugnace, engagé, déterminé, maîtrisé… en cette poignée d’interventions, le sens de la batterie a pris un autre chemin, elle est restée pourtant quasi identique en essence, mais J.D l’emmène ailleurs, pas loin juste à côté et elle ne peut au sortir, plus rester la même.

La suite de ces voyages drummisitiques dans une prochaine chronique.
A très vite.


















J