samedi 24 novembre 2018

(Quelques... ) Pérégrinations automnales...


(Quelques... ) Pérégrinations automnales...

TONY BENNETT, DIANA KRALL with the BILL CHAPMAN TRIO – « Love is here to stay » / Verve -Septembre 2018.
Tony Bennett, Diana Krall - vocals  / Bill Chapman – Piano / Peter Washington – bass / Kenny Washington – Drums.


92 ans... 

Youpi... !!!
Mon crooner préféré sort un énième album, encore en duo avec une diva, une de ces stars mises en avant par un jazz qu’on aura critiqué comme commercial, de salon ou d’ascenseur, je cite : la remarquable Diana Krall.

Après là encore, une échappée jazzistique de taille avec une certaine Lady Gaga et un album ainsi que quelques concerts au show aussi parfait que la musique, le délicieux et fringuant Tony, séducteur intemporel de ces dames, à la voix de velours côtelé me (nous) revient dans cette formule duo qu’il affectionne dans une facture moins broadway-ienne, plus intimiste, de club aux côtés de la belle Diana à la voix de satin qui aura laissé de côté son piano cette fois, chose rare qu'il convient de souligner.

Ils sont amoureux d’Ira et George Gershwin (enfin, de leur musique).
Et malgré le fait que depuis des décennies entières (pour Tony) et des décennies elles aussi entières désormais mais moins cumulables (pour Diana) ils chantent et connaissent par cœur, comme tout américain se doit de savoir le faire, ce répertoire presque séculaire : c’est avec tout leur cœur qu’ils sortent du songbook ces incontournables standards gershwiniens, tubes de la culture américaine.

Il aime les duos Tony, il aime partager sa voix et causer en musique sur ces thèmes immortels, sur ces douces mélopées.
Il aime pousser la voix de quelques accentuations swinguantes, la faire rebondir et resplendir de quelques éclats, s’attarder sur quelques vibratos sensibles, découper la mélodie en texte ou lui donner, comme son ami Frankie, une dimension suprême, un horizon qui éloigne le temps mélodique.
Du grand art...

Elle (Diana), a ce côté nonchalant, ce swing en souplesse de chewing-gum, ce phrasé forcément instrumental, ce sens érotico-classy-féminin de la mise en scène musicale, ce feeling à fleur de peau...
A eux deux (et depuis de nombreuses années) ils ne peuvent que nous faire passer un bon, voir excellent moment, de swing, de jazz, d’imagerie newyorkaise, de classe indémodable et quelque peu désuète, de musique tout simplement.

On est forcément déjà à guichets fermés.
On est forcément déjà dans les charts.
On est forcément déjà en première ligne médiatique.
Le dessus d’un panier jazz plein de mouvance – un peu comme finalement ces stars du classique (ou ces pubs aux musiques indissociables) qui rendent populaires ces thèmes mozartiens, debussystes, ravéliens, beethovéniens, ou autres, là où d’autres tentent d’installer autre chose, du répertoire inconnu, du contemporain...

Alors, au-delà de ces multiples considérations, cet album ?
Bien que trop court, donc là encore dans un timing qui rappelle celui de feu vinyle, à deux faces, il est simple et simplement délicieux.
Il suinte le swing dans chaque mesure, il installe cette irrésistible envie de claquer les doigts sur cet after beat si joliment évoqué, pas accentué, pas martelé ou insisté, non... évoqué, naturel, souple et aéré.

Certes, ce n’est qu’un album de stars du jazz de plus.
Certes, on pourrait le ranger dispensable ou sur l’étagère des redites du grand Tony.
Mais une fois qu’il s’installe dans notre vie alors, on ne peut que le remettre, que s’en délecter à nouveau, fredonner, siffloter, scater et participer à ces retrouvailles entre deux montagnes de swing.
Et puis, les duettistes ne se sont pas contentés du minimum, ils ont trouvé matière à l’originalité et ce dès un « s’wonderful » - it’s marvelous qui pourrait bien résumer ce petit florilège gershwinien.
Chaque standard est ici soigneusement arrangé, revisité et mis en valeur.

Le trio Chapman/Washington est la parfaite représentation de la notion d’accompagnement, toujours sobre, au service sans pour autant être plan-plan ou ancré dans le cliché, ce qui est l’écueil logique dans un tel contexte.
Tony et Diana peuvent alors surfer sur cette vague souple, sans anicroche qui s’enroule au gré d’un jeu de balais remarquable.

Délectable.
Mais je l'ai déjà dit...

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JOSE JAMES – « LEAN ON ME » - Blue Note 09-2018.
Pino Palladino – Bass / Kris Bowers – Keyboards / Brad Allen Williams – Guitars / Nate Smith – Drums.
Guest : Lalah Hataway –  vocals, Dave Mc Murray – Flute, Takuya Kiroda – Trumpet, Marcus Srickland – Tenor Sax, Lenny Castro – Congas.

Just The Two of Us - YouTube

Impossible de ne pas revenir sur la découverte de ce chanteur à la carrière multiforme (une discographie qui ratisse large et qualitatif...).
Son dernier album, un hommage à Bill Withers.
Bill Withers, LA voix de ces tubes glissés dans les albums des Crusaders (« Soul Shadows »), de Grover Washington (« Just a two of us »), des tubes comme s’il en pleuvait que l’on se régale à écouter, jouer...

« Use me », « Lean on me », « Ain’t no Sunshine », cette classe immortelle, ce sourire charmeur, cette voix immédiate, trempée dans le blues, aux accentuations nasales qui font groover, installant un feeling qui aimante, happe...

Bill Withers, le paquet de covers, de reprises, tiens Al Jarreau, à ses débuts, presque un clone.

Se lancer dans une aventure du genre n’est donc pas chose aisée, faire resurgir la musique d’une telle pointure en un album qui ici peut véritablement s’émanciper, justement, du principe du cover mais qui peut tout simplement reprendre son droit à la reprise, voilà bien qui demeure - j’imagine - pour un artiste, au-delà de son envie de rendre un hommage respectueux à ce qu’on estime ici comme influence majeure de carrière, un véritable challenge.
Alors pas de digressions, juste... le texte et son respect quasi initial avec une interprétation mais pas d’adaptation ce jusqu’à un son vintage qui ici avec les moyens techniques prend une saveur particulière.
Le blues finalement enveloppe l’album de son sillon, sa forme est omniprésente et reprend ses droits là où on l’aurait peut-être un peu oublié.

Withers était un grand chanteur de ce blues dont il tirait éternelle substance – José James réactive cela, ce langage, cette culture leurs sont communes.
Il insiste également sur la donnée soul et même churchy de l’affaire, ce feeling impliqué qui donne un corps à l’ensemble, de façon naturelle, sans édulcorant, avec simplicité et honnêteté.
Il suffira de « Hope she’ll be happier » pour saisir cette sensation.
Hope She'll Be Happier - YouTube
Le casting des musiciens respecte complètement cette direction et ils connaissent parfaitement leur sujet en se mettant au service de celui-ci, de façon remarquable, sans effets, sans frime, sans clichés de style mais avec réalisme.

J’ai toujours aimé Bill Withers et je joue nombre de ses « tubes », je l’aime maintenant à travers José James et c’est en tout cas ce qui compte ici.

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BRIAN ENO « MUSIC FOR INSTALLATIONS » - Mai 2018 – UMC.

Brian Eno - Kazakhstan (Audio) - YouTube

 « Si vous considérez la musique comme une forme mouvante et changeante, et la peinture comme une forme immobile, ce que j'essaie de faire, c'est de la musique immobile et des peintures qui bougent. J'essaie de trouver dans ces deux formes, l'espace entre le concept traditionnel de la musique et le concept traditionnel de la peinture ».


Brian Eno sort un nouveau music for...

Ces quelques mots présentent son concept et d’emblée, j’ai envie de comprendre, d’écouter le résultat d’une telle idée, pensée - j’adhère.

Eno et sa musique sont indissociables de ma vie, j’y reviens en permanence, comme une addiction et sa musique (avec des œuvres classique et quelques rares albums de jazz et quelques titres rock-pop) comme celle de son ami Harold Budd peut ici se répéter sans lassitude, j’y trouverais toujours un intérêt, une passion certaine.
J’ai épuisé et épuise encore ses nombreux albums et j’y puise quiétude, calme, sérénité, espace, intemporalité...

Je n’analyse pas ou peu sa musique, je la prends et elle m’imprègne, immédiatement et ce, sans aucune mise en condition spécifique.
Elle produit justement ce à quoi elle se veut être destinée : elle s’insère dans l’ambiance de la vie.
« Discreet Music » est l’une de ses pièces maitresses et initiatrices de ce concept ambient, composée dans des conditions particulières ou du moins conçue...
Une longue plage immobile où les sons en boucles se superposent, s’agencent, créant ainsi une interactivité inédite, un développement aléatoire s’installant dans une durée qui pourrait être infinie et qui procure un bien être hors du commun, quasi thérapeutique...
Cet album et surtout cette pièce, il quitte rarement mon espace de vie, il la ponctue, installant dans la maison un calme évident, un espace-temps peu quantifiable et une délicatesse sonore magique.
Dans ce havre paisible un optimisme réel s’installe, rien de dark – juste la lumière et le plaisir du son comme élément de la vie.
Eno c’est aussi pour ma vie son « Before and after science », un album de chevet avec « Julie with » ou encore « Spider and I »... mythique.
Je pense avoir épuisé les petites trouvailles de ses « music for films »...

Music for...
Je ne vais pas vous faire le listing de mes addictions Eno.
Ce nouvel album est entré directement dans ma vie dès que je l’ai découvert.
C’est un cadeau, une gâterie, un véritable objet artistique, une somme considérable de tout ce que j’aime chez le défricheur, le penseur en idées sonores, le producteur, l’aventurier, le raisonnable et raisonné artiste...
Le format numérique ne limite plus le temps à la donnée de « face », certaines pièces franchissent allègrement la demi-heure, mais je me suis surpris à les mettre en boucle et alors elles ont pris leur fonction souhaitée – s’installer dans la vie, comme un élément du quotidien auquel l’on s’habitue, sans pour autant le négliger.
Il a réussi à réaliser par le son et le non développement apparent de ses plages musicales à réellement créer la musique immobile et je gage que les toiles d’expos pour lesquelles cela fut conçu sont encore imprégnées de cette densité sonore.
Je n’ai toujours pas décroché de cette plongée dans un espace son absolument captivant, que l’on s’y installe avec une attention précise ou que l’on laisse un détachement que l’on imagine être se faire.
Car une fois positionnée comme une œuvre picturale sur votre mur, cette musique prend irrémédiablement sa place en vous.

C’est donc captivant que tout cela et citer un titre, un exemple ne sert finalement pas à grand-chose même si j’ai eu un coup de cœur pour « i dormienti » (quasi 40mn) et ses voix de synthèse qui m’ont accroché l’esprit, comme un rappel de ces films de SF aux univers futuristes réalistes (tel « bladerunner ») mêlant humains et robots humanoïdes à l’intelligence artificielle les faisant se comporter comme alter egos essentiels du quotidien.

C’est peut-être la pièce sur laquelle je me suis arrêté maintes fois et je sais qu’avec « Discreet music » elle rentre désormais dans mes usages de la vie.

I Dormienti - YouTube

« Atmospheric lightness »... étire le temps...

Atmospheric Lightness - YouTube

Mais citer et prendre chacun des vingt titres en explications m’apparait comme hasardeux.

« Music for Installations » existe en objet rare (et onéreux) mais aussi en streaming forcément de qualité – il a logiquement tout prévu.
Il suffit de l’installer dans votre vie et d’un coup, une atmosphère de quiétude futuriste (ou sommes-nous déjà dans ce qu’on croit être un futur ?) envahit, sans s’imposer, votre espace... ce à pleine puissance (il inonde carrément le lieu) ou en toute discrétion (il repose l’atmosphère).

Un album incroyable, une véritable expérience à vivre.