jeudi 28 février 2019

I’M NOT IN LOVE – 10CC


LA CHANSON SORTIE L’ANNEE DE NOS 15 ANS

I’M NOT IN LOVE – 10CC Album « The original soundtrack » - 31 mai 1975.
Lol Crème : Piano/Chœurs – Kevin Godley : Moog / Chœurs – Graham Gouldman : Guitare / Basse / Chœurs – Eric Stewart : Chant / Piano Electrique.

10CC - I'm Not in Love - YouTube

T’es là, planté en canadienne vieux campeur, plein été, dans un de ces campings où tes parents t’ont imposé de passer les vacances.
Ta frangine passe ses journées avec des copines à faire du vélo, tout ce qu’elle fait t’est insupportable.
La chaleur est de mise, la montagne, passion éternelle de mon père est là, partout. Nous sommes à Allevard.
La transition va être rude…
Ce passage estival n’est pas seulement vacancier, non… mon père s’installe en région grenobloise, la famille le suit, ma mère va devoir attendre une mutation et le vivra plutôt mal, on est au camping en attendant… de trouver un logement.
Poussons le degré d’authenticité jusqu’au bout, ce premier logement, point de départ de tant de déménagements que je ne saurais plus les compter pendant mon adolescence sera… un chalet.

Je sais que je quitte Paris, mon univers musical, ma tante, mon oncle, mes grands-parents et mes amis bien sûr… ce qui, à quinze ans, est tout ce à quoi on est accroché, tout ce à quoi on tient, tout ce qui est ce point stable dans une vie d’adolescent forcément rebelle et surtout en questionnements permanents.
L’espoir vain de mon père de me faire aimer la randonnée, le crapahutage forcené ou cette nature au demeurant superbe, s’arrête à cette rupture entre une vie d’avant et une vie de maintenant avec un plus tard chargé d’incertitudes, de craintes si ce n’est d’angoisses.
Mes tests d’entrée au Conservatoire de Grenoble afin d’espérer entrer en horaires aménagés ne semblent pas avoir été probants, un gouffre pédagogique entre l’éducation de la maîtrise et les avancées novatrices de Pierre Doury, directeur du Conservatoire de Saint Maur m’est apparu comme un espace entre le Moyen Age et l’ère industrielle… pourtant, l’avenir me fera intégrer ce lieu grenoblois et même m’y sentir en famille…
Mme Durand, elle aussi novatrice, m’aidera à ce bien être.

Pour l’instant je n’en suis pas encore là, ma rébellion n’a pas vraiment de limites et ce ne sont pas les quelques francs gagnés en allant à la cueillette aux myrtilles, peignées soigneusement et ramenées en kilos harassants dans un sac à dos dont la réalité militaire serait aujourd’hui un accessoire de mode vintage, qui vont me faire changer d’avis.
Je m’emmerde ferme et le refuge c’est, forcément… la musique.
Le problème c’est que l’électrophone est resté au garde meuble, avec mes quelques précieux vinyles… alors la musique, c’est (ce que j’exècre au plus haut point, mais dont je dois me satisfaire) : la radio.
Donc, entre un rock’n’dollars qui ne m’irrite pas tout à fait, une ballade pour gens heureux dont je me fous royalement, un phoque en Alaska, je ne rêve pas tout à fait d’elle mais quoique car j’ai laissé un espoir et, été oblige, le sud je le fredonne, à l’occasion… je voyage en solitaire, pour sûr et il m’est assez facile de m’identifier à cette merveille posée là dans ce paysage radiophonique ringard.
Floyd n’a pas encore sorti ce qui sera mon chevet avec Wish you were here…
Et Zep est resté dans les cartons…
Mais au milieu de cette varièt’ que je méprise à tort systématiquement, un titre attire mon attention…
Il est mystérieux, éthéré, il flotte dans l’air comme un espace d’évasion : « I’m not in love »…

10CC il me faudra vraiment le voir écrit sur le 45 tours de la supérette du coin pour identifier ce groupe magique, sorti d’une pochette kaléidoscope que je juge westernisante, ajoutant encore plus au mystère.

Je n’ai jamais acheté le 45 tours…
Je n’ai pas non plus acheté le 33 tours.

Trop marquant que le souvenir raccroché à cette chanson, elle est restée gravée dans ma mémoire et j’ai réalisé de nombreuses fois que mes recherches de chœurs tant réelles que synthétiques s’y référaient, que ce passage climat m’obsédait tant il était incongru, aventureux, osé à l’intérieur même d’un « tube » - un argument que j’utiliserais par la suite en de nombreux cours décryptant la commercialisation musicale et les cas exceptionnels.
Ici voilà bien encore un mystère que d’avoir réussi à vendre tant de singles et d’albums avec un titre se permettant une telle échappée inventive.
Et puis, les claviers avec leur délicatesse diaphane, cette voix céleste, faussement angélique.
Le haut-parleur carton de la minuscule radio lui rendait peu hommage, pourtant c’est aussi là que j’ai compris, tellement plus tard, qu’un bon mixage, qu’une bonne prod passait par cette réduction extrême et que, si là, l’émotion arrivait à franchir le cap du quasi inintelligible, c’était gagné.
Ils avaient donc gagné et quand le second millénaire passé, avec Naïma et mon ami Jean Marc nous avons décidé de reprendre ce titre en version ambient électro toutes ces évidence sont revenues sans la moindre flétrissure, sans le moindre accroc.
On aura même souhaité le passage central passé dans un simulateur radio, on aura remplacé ce pont vers l’espace universel par un autre universalisme, à savoir Debussy, traité là encore par mimétisme, finalement, de façon éthérée.

« You’ll wait a long time », si court et si révélateur m’aura certainement fait immédiatement adorer Supertramp dès leur découverte, ensuite.
Le fender émergeant de ces nappes vocales en oua oua oua sera resté une de mes obsessions sonores, j’aurais aussi réalisé avec le temps que la charley imagée n’est en fait rien d’autre qu’une gratte acoustique mixée très loin à droite et que ce kick léger ne s’échappe certainement pas d’une batterie…
Compris aussi que le piano introduisant ce pont n’aura pas échappé à Eric Serra tant en son grand bleu qu’en un solo d’au fur et à mesure ou encore qu’en Diva/Cosma cette irréalité du marteau sur la corde pouvait s’habiller d’infinie légèreté en un presque écho non montagnard mais céleste.
Chœurs, mellotron, réalité ou virtualité avant l’heure ?...
Et cette voix féminine d’un érotisme absolu, qui vient vous susurrer à l’oreille de rester calme… ce n’est pas parce qu’elle est surmixée à gauche qu’on l’oubliera pour autant.

Une mélodie simple, une voix geignarde, un enrobage humanisant où le vocal sous toutes ses formes est omniprésent, une touche d’érotisme, de mystère…
Est-ce ça la recette de la réussite universelle ?...
J’avais peut être la réponse là, encore eut-il fallu le réaliser et avoir la capacité de la mettre en pratique…
15 ans, la radio, les tubes et là… le miracle.



mardi 26 février 2019

WILLIAM SHELLER – « Les miroirs dans la boue »


 LA CHANSON QUI ÉVOQUE L’ENFANCE

WILLIAM SHELLER – « Les miroirs dans la boue » - Album « Univers » / 1987.
William Sheller : Chant/Claviers – Janick Top : Basse – Claude Salmieri : Batterie.
Sheller…


L’enfance…
J’ai failli me re-tourmenter avec « Nicolas », tellement poignant, mais ces miroirs dans la boue - chose tellement anti symbolique que de voir les flaques de pluie dans une boue détrempée stagnant autour d’un château en un XIXe siècle empreint d’un romantisme exacerbé – l’ont emporté.
Je mets cette chanson dans un cadre, comme une puissante image, comme le peut être un tableau chargé de symboles, de désuétude, de passé, de légendes romancées... de souvenirs fabulés.

William Sheller m’a toujours fasciné.
Il possède cette capacité d’allier les mots improbables et poétiques, anciens et délicats, recherchés et évocateurs, détournés pour un sens plus profond avec un art musical et une science de l’écriture là encore musicale de très haut voltige.
La culture, la connaissance, l’éducation… le savoir-faire.

Dans l’orage d’une forêt sans âges…
Aux abords du Poitou…

Une enfant sauvage qui portait un bijou…
Les yeux verts noyés de cheveux fous…
L’âge des vagabondages, pieds nus sur les cailloux… dans les rivières ou viennent boire les loups…
Elle a pris mon bagage…
Elle m’a suivi partout jusqu’à l’étage où j’avais mon verrou…

Dieu fait des images avec les nuages, la pluie fait des miroirs dans la boue…

Cette poésie, ce soin apporté aux mots, à leurs sens précis.
Poésie et musique font un tout chez lui, là ou d’autres feront primer la beauté du texte et s’accompagnent de peu de choses, lui choisit l’équité des deux parts et s’ingénie à n’en faire plus qu’une tant les mots trouvent leur résonance dans la musique, tant la musique a besoin de ses mots.

Elisabeth, notre formatrice chanson française au CFMI de Lyon, à l’époque où je passe trois grosses années de ma vie en week-ends et vacances de formation afin de passer et réussir le précieux sésame intitulé DUMI (diplôme universitaire de musicien intervenant, un diplôme qui justement est intimement lié avec l'enfance, l'école, l'idée d’insuffler par la musique, cette culture qui nous est chère, à l'école) arrive avec un stock indécent de partitions à mettre en place en répertoire, à travailler, orchestrer, harmoniser à plusieurs voix et bien entendu interpréter.
Parmi celles-ci (et pas des moindres : des chansons d'Higelin, Trenet, Renaud, Fugain, Brassens, Salvador…) s’est glissé cette chanson.
Un regard sur ces arpèges, cette façon dont ils emboitent le pas de la mélodie aux accentuations rythmiques précisant un texte qui d’emblée m’intrigue et, sans toucher le moins du monde le piano voici quel sera mon choix pour cette session de travail. 
Je pars m’isoler dans un studio de répétition, je m’accroche à cette partition, croyant m’en sortir avec mes ruses du chiffrage américain permettant de frauder, parfois… que nenni, il faut jouer le texte, comme en classique, car celui-ci ne supporte pas la déviance, l’adaptation malhabile, le mensonge musical.
Puis je réalise qu’en chantant en même temps que ces arpèges presque sévères voilà que le tout se met à couler de source, comme un bon vin, un nectar, dévoilant toute la saveur musicale de l’ouvrage.

De retour à la maison je me suis rué sur mon vinyle, planqué au fond d’un stock négligé de variétés françaises, peu écouté et désormais usé par la répétition d’écoutes inlassables.
J’y ai découvert ou plutôt redécouvert Sheller.

J’ai fait de nombreuses fois chanter cette chanson à des enfants, par la suite, dans le cadre de mes interventions en milieu scolaire – ils étaient d’abord indécis, interloqués par ce texte, cette enfant aux mœurs de sauvageonne, cet environnement poétique, puis ils l’adoptaient systématiquement avec bonheur et chantaient même « je t’ai cherchée partout » en cours de récré, à ma grande et satisfaisante surprise.

Enfant l’idée « d’enfant sauvage », via Truffaut (1969), m’avait laissé des traces.
Curieusement je retrouvais des ramifications imagées au souvenir épars de ce film.
Il est des chansons qui appellent l’enfance et me la rappellent.
Avec ces miroirs nombre de tiroirs envahis de souvenirs se sont ouverts, il est des déclics curieux, des flash presque incroyables.
L’utilisation romantique du cor, par exemple m’a directement replongé dans le Freischutz de Weber, au sein duquel, enfant de maîtrise j’avais participé, assistant aux répétitions d’orchestre et chœurs j’avais été fasciné par la beauté de cet instrument.
Weber, le plein romantisme, le cor, ici utilisé évoquant la chasse à courre, la forêt sauvage, sombre, touffue.
La basse de Janick Top (qui aurait pu en ces années-là, en France, interpréter mieux que lui cette partition ? …) est ici écrite tel un violoncelle afin d’un contre chant rimant habilement avec le chant musical de l’affaire. 
Le violoncelle, cet axe instrumental et sonore, là encore ancré profondément dans le romantisme.
Le violoncelle a bercé de romantisme mon enfance avec Rostropovitch, ce qui m'a curieusement rejoint bien plus tard, dans ma vie puisque j'enseigne, pour des enfants et des adolescents, dans un Conservatoire qui fut parrainé par le célèbre violoncelliste et qui porte son nom.

Ce romantisme mélangé dans cet « Univers », à la page d’écriture orchestrale affichée en pochette, à la tourmente de la révolution est installé en évocations multiples au cours de cette chanson.
L’orage est le tourment, Beethoven, Chopin, Mahler… aux orchestrations symphoniques contrastées savent parfaitement user de ce rapport.
Nous sommes en automne, l’on chasse… l’automne est lié à l’affres romantique.
La forêt et la nature sauvage de cette enfant font sortir de ce bois des loups et implicitement leurs légendaires réputation, tant intrigante, tant mystique, tant craintive, tant fascinante de rites ancestraux.
Le loup de Pierre, ce conte tant écouté par les enfants, le loup dont on menace encore l'enfant turbulent... il reste un mythe.
Je me rappelle Vigny, cette mort du loup, si rude et si poétique.
Ce cor, lointain… là encore…
L’organisation de la nature est ici attribuée à Dieu, l’autre temps donc.
Ce passé…
Sheller est un romantique actuel.
Et puis l’idée de la cage, de l’enfermement face à la liberté de cette enfant, d’emprisonner le souvenir fou. La folie, là encore, cette démesure créative et artistique de ces romantiques en quête d’une liberté nouvellement sociale, laissant s’exprimer le sentiment pur et profond.

Tant en texte qu’en musique Sheller se veut au plus juste. Il traduit ici en une imagerie tant musicale que textuelle ce voyage fantasmé dans ce temps qui semble le fasciner et dont il actualise et transpose les « clichés » culturels.

Alors, cette chanson opère comme une lettre découverte au fond d’une malle laissée à l’abandon dans le grenier d’un château.
Un voyageur de passage, jeune estudiantin fringuant et ambitieux, d’une noblesse élégante et nourri aux idées politiques nouvelles, vouvoyant par une éducation stricte et respectueuse toute personne  est tombé fou d’amour de cette enfant sauvage qui a rompu son écrin de bienséance sociale et éducative.
Ce souvenir prégnant se mêlant à ses aspirations, choquant ses préceptes, va le troubler et rester en regret, en idéal absolu dans sa vie.
Elle, cette "enfant" n’a pas besoin de lui… car sa liberté ne peut avoir le prix de la rigueur et pourtant il y aspire tant à cette liberté… et elle l'obsédera, se faisant souvenir et symbole.

Il enfermera dans une cage cette folie passagère pour la garder comme un secret à enfouir.
Le romantique est fou, il a tant de contraintes à bannir afin d’accéder à ses aspirations les plus profondes, les plus libertaires, avant d’exacerber ses sensations, ses sentiments, avant de laisser fondamentalement, son âme prendre le dessus face à cette étreinte sociale, éducative, religieuse et environnementale.
La fascination face à cette enfance libre de toute contrainte, de tout enfermement social et catholique s’exprime là sur une métrique musicale à la fois rigoureuse (ces double croches desquelles émerge la mélodie sans qu’elle ne puisse réellement s’en échapper) et libertaire (cette basse-violoncelle apte à se libérer du carcan de cette métrique tant de la rime, tant du débit musical).
Ce qu’ils firent là à l’étage, dans l’intimité recluse de ce lieu protégé par un verrou, havre de liberté clôt et paradoxalement fermé comme cette cage qui sera l’esprit du souvenir, nous ne feront que l’imaginer et peut être bien le fantasmer.
Cette lettre restera alors avec sa part de regrets, de mystères, de fugacité.
Elle n’est peut être pas datée.
Il est des souvenirs dans la vie qui peuvent marquer celle-ci à jamais, comme si le temps s’y était arrêté pour ne plus jamais avancer et que malgré le passage des années l’on semble posé là, à se regarder vieillir, sans jamais n’avoir, en ce souvenir mental, pu bouger réellement d’un pas.
« Les miroirs dans la boue » traverse l’enfance et en évoque l’insouciante fragilité, la sauvage liberté, la pureté aussi.
Augmentée de cette vision romantique complètement assumée cette chanson ne cesse de me fasciner et ne cessera certainement jamais de le faire, tout comme William Sheller.

Sheller, il y a bien longtemps, fut en résidence pour un projet annuel au Conservatoire de Bourgoin Jallieu.
Il fut un autre temps où des établissements d’enseignement artistique savaient se donner les moyens de l’exceptionnel. J’ai pu observer et assister à l’évolution de ce projet, de l’extérieur.
Certains de mes élèves, adolescents et même enfants, de cette époque y ont participé de l’intérieur et il leur en reste encore des traces et des souvenirs.
Avoir eu la chance de travailler et d’apprendre avec un tel artiste ne peut rester anecdotique.
Comme le croiser.