lundi 11 septembre 2017

JOHN ABERCROMBIE (16 Décembre 1944 / Port Chester – 22 Aout 2017 / Cortland)

JOHN ABERCROMBIE (16 Décembre 1944 / Port Chester – 22 Aout 2017 / Cortland)

Je n’ai pas envie de transformer ce blog en rubrique nécrologique, ce que j’ai déjà dit à de nombreuses et tristes occasions, mais l’actualité oblige, rappelle, remémore et l’hommage se doit d’être.

John Abercrombie, guitariste, compositeur, improvisateur, jazzman, musicien... est décédé ce 22 Aout 2017.
Cela m’a fait le rajouter à une liste qui s’augmente, génération oblige et avoir une pensée respectueuse envers lui dont le nom est toujours resté dans mes bagages d’écoute, mais aussi de ligne artistique.
Ce fut un artiste discret, suivi de « connaisseurs » ou de fans que John Abercrombie.
Un artiste suivi des guitaristes, forcément, tant son jeu et son langage sur cet instrument sont identitaires et personnels : un jeu inventif, limpide, à la palette large puisant tant dans le rock fusionné que dans le jazz moderniste, usant de l’acoustique ou de l’électrique avec authenticité, pureté et lumière, mais aussi avant gardiste qui aura osé la guitare synthé ou encore les loops bien avant qu’ils ne deviennent communs et n’envahissent le paysage sonore.

J’exprime le mot paysage, je lui ajoute poésie, rêve, univers même.
John Abercrombie m’a toujours fait voyager, même dans ses projets les plus engagés jazzistiquement parlant, il est toujours resté un passeur d’images, un créateur d’univers, d’espaces, d’immensité.
ECM, ce label à la texture orientée vers l’imaginaire lui aura permis cela ou est-ce l’inverse, ou encore les deux à la fois...
J’écoute John Abercrombie et je m’évade...
Peu d’artistes estampillés jazz permettent cela, chez ECM, ils le font fréquemment, je l’ai largement chroniqué sous cet angle dans ce blog.
John Abercrombie est l’un des quelques rares qui me l’ont permis et pour lesquels j’ai de suite associé cette notion de poésie, d’évasion... oui d’évasion.

Les compositions de John Abercrombie sont nombreuses et toutes soumises à une rigueur tant de forme qu’harmonique permettant cependant une ouverture inédite et incroyable vers l’improvisation (elles permettent d’imaginer et d’inventer, de s’échapper et de chercher) que stylistique allant chercher vers une écriture parfois similaire à de la musique de chambre.
Chaque composition de ce musicien hors pair est une carte postale, une photo, une sensation, un moment, unique, un acte particulier et personnel intime ou intimiste.
Elle est empreinte d’une particularité, d’une originalité, d’une délicatesse spéciale, spécifique et toujours inventive.

J’ai découvert John Abercrombie très jeune, adolescent au détour de deux albums qui sont restés et restent tracés dans ma mémoire, comme une sorte d’ADN musical, au même titre que le sont certains albums de Miles, Genesis, KC, Yes et nombre d’autres que je ne citerais pas en vrac tant vous savez que j’en écoute de la musique...
Le premier est le « Crosswind » de Billy Cobham, me confirmant mon addiction indélébile pour ce mouvement étiqueté jazz rock.
Le second est « Timeless » qui m’a fait entrer dans l’espace ECM, parallèlement à « Diary » de son alter ego Ralph Towner ou encore « Odissey » de Terje Rypdal.
Alors je l’ai suivi, au long d’une impressionnante carrière solo illuminée par « Current Events » et « Getting There » sur-écoutés... ou encore comme sideman lumineux chez Jack DeJohnette au cours de quartets tant fusionnels qu’enracinés dans l’empreinte du free et du blues.

John Abercrombie n’est plus mais il laisse un parcours discographique imposant et généreux, ouvert et multiple, poétique et magique, guitaristique et technique aussi.
Je vais comme j’en ai la triste habitude essayer d’en faire un tour de dix titres, dix titres que j’ai aimé, écouté, travaillé aussi et qui restent là, en moi comme la trace indélébile de cet immense artiste.

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1 - « CROSSWINDS » / Album « Crosswinds » - Billy Cobham / 1974.
The Brecker Brothers (Michael : Saxophones & Randy : Trumpet) – Garnett Brown : Trombone – George Duke : Keyboards – John Williams : Bass – Lee Pastora : Latin percussions – Billy Cobham : Drums – John Abercrombie : Guitar.


Peut-être est-ce cette fusion immédiate entre le riff direct, rock et massif joué uni par la rythmique et usant d’une cellule rythmique largement usitée (tada m tada) mêlée à ces cuivres en forme de thème, toujours pêchus (Brecker Bros, marque de fabrique oblige) qui m’a de suite envahi ado.
Pourtant le titre est en fin de face B d’un album au demeurant délectable et qui, à 14 ans doit se dévoiler quand on est biberonné au classique et excité par le pourpre profond – alors il faut le passer en intégral pour trouver là cette substance familière, ce son qui effectivement fusionne – le jeu de Cobham tout au long de l’album aura été le fil conducteur, le solo de John Abercrombie : la récompense, le groove inimitable de George Duke qui le pousse : l’addiction.
Cobham y est sobre, redoutable, il va ouvrir sa charley à mi solo afin d’augmenter la densité pour enfin terminer en china pour ouvrir le champ à coup de breaks ravageurs à ce soliste jeune, ambitieux, hendrixien, nerveux...
Le nom est posé, je ne l’oublierai jamais et le chercherais partout et l’album « Crosswind » comme ce titre ne s’effacera pas de ma mémoire.
Pas une ride, presque un solo d’anthologie.


2 - « TIMELESS » / Album « Timeless »  - John Abercrombie / Enregistré 21 & 22 Juin 1974 – ECM 1975.
Jan Hammer : Orgue / Synthetiseur / Piano – Jack DeJohnette : Batterie – John Abercrombie : Guitares.


12 mn de pure évasion, voilà un peu comment je me suis résumé ce titre que j’ai tant écouté...
Jan Hammer y tient une place hors contexte qui lui était alors étiqueté, celui du claviériste noyé dans la masse virtuose des premiers Mahavisnu Orchestra.
Ici avec l’orgue et ses synthés il pose une atmosphère unique en ces seventies engagées dans des paradoxes plus caractérisés.
Pas d’Hammond saturé ou jazzy, l’orgue est spatial, stratosphérique et John Abercrombie s’y glisse tout en finesse pour un premier thème prétexte, modal, minimaliste, ambient dirait-on aujourd’hui.
Puis il prendra la parole en seconde partie pour positionner le sujet d’assise musicale qui va lentement mais avec une qualité de réel développement servir de base au trio.
Un second thème s’installe alors, exprimé par ce jeu délicat, son clair, qui deviendra reconnaissable, marque de fabrique du son électrique de Mr Abercrombie.

Jack DeJohnette joue les contre rythmiciens autour de cette séquence organique minimaliste et peu cadrée qui se joue de la métrique, de la rigueur en préférant s’ouvrir vers un infini.
Jan Hammer, protagoniste de l’affaire a bien préparé son entrée et va offrir un solo de moog d’une insondable expression, d’un chant intemporel, d’une rare sensibilité...
Le temps s’arrête, l’espace est face à moi, je ne sais plus si c’est bien ce thème qui réapparait.
Un horizon infiniment grand, une aurore boréale, un espace encore vierge s’est ouvert devant moi.

Tout est nouveau à mes oreilles, pour mon esprit, pour ma culture de gamin de 15 ans...
Ce jeu de batterie inexplicable, ces traits d’orgue basse fugaces et habiles, impossibles à retranscrire, ces nappes en couches successives qui inondent la sphère sonore de l’introduction, ce son de guitare si subtil, si raffiné et ce solo de moog tellement singulier...
On classait cela dans le jazz, je me suis dit que si c’était cela aussi le jazz, en dehors de celui Nouvelle Orléans, Dixieland ou Swing qui était mon environnement familial, il me fallait à tout prix entrer dans ce territoire, j’y trouverais forcément de quoi me complaire, me satisfaire, m’interroger et m’éveiller...
Je l’ai joué une fois, en trio que « Timeless » - c’est également un souvenir inoubliable tant j’y ai ressenti la « captation » du public.


3 - « SORCERY » - Album « Gateway » - Abercrombie, Holland, DeJohnette – ECM 1975
Dave Holland : Contrebasse – Jack DeJohnette : Batterie – John Abercrombie : Guitares


Il m’a été difficile de choisir un titre de cet album, mais ce « Sorcery » résume bien le choc quasi tellurique ressenti à son écoute.
Là encore je crois pouvoir dire que, même non préparé à une musique telle que le free, par exemple, véritablement intégré ici, quand d’emblée, le propos sans détours, sans expérimentation, sans artifice, mais brut, authentique, imprégné s’affiche avec autant de conviction, l’adhésion est directe, totale, sans équivoque.
C’est un peu ça, pour moi que ce trio Gateway.

Vers l’âge de 16 ans, cet album m’a fait adorer Jack DeJohnette et aller directement m’acheter ma première batterie Sonor, ce n’est pas peu dire – adolescent on s’identifie à ce point et l’achat de la marque d’un premier instrument est souvent lié à une forme d’idolâtrie envers un artiste jouant sur cette marque.
J’ai également cherché des cymbales à la sonorité brute, brutale, directive et énergique. La Zildjian Earth a été mon choix...

Cette envie de mimétisme de jeu je l’ai trouvée là, épuisant cet album pour y trouver, non des figures rythmiques, non des gimmicks, ce qui eut été impossible, mais une direction (cf Miles et son « Direction »), une « idée », un chemin.
Tony Williams m’était trop lointainement impossible, Billy Cobham ou Lenny White à leur façon, également.
Ici, même si le niveau de jeu paraissait improbable, l’idée qui se dégage de cette musique m’est de suite apparue comme une envie, une probabilité, une continuité de ce que Jon Christensen m’avait avec le « Odissey » de Terje Rypdal, provoqué.
Cet album m’a ouvert à la liberté en musique et fait réaliser la possibilité de celle-ci.

« Sorcery »...

Cela peut paraitre étrange mais l’introduction en explorations sonores, je la connais par cœur, à la note prête... tant elle m’a interpellé, interloqué et laissé interrogatif au point d’en chercher la pensée, l’idée, la voie – je ne suis même pas sûr que du bas de mes 16 ans j’eusse été capable de discerner que Dave Holland usait d’un archet pour sortir ces sonorités inouïes de sa contrebasse, tout cela n’était même pas mystère, c’était juste, découverte d’un espace sonore possible, puisque là, sur ma platine et curiosité pour comprendre comment, de Miles à ça, ce pouvait être réalisable, par quel chemin... par quelle étincelle.
Puis ouvert par un roulement de caisse claire, sur une basse tenue à l’infini respiratoire, John Abercrombie en longues phrases sostenuto, habitées, oppressantes et densifiées par une batterie en mode solo, hors du temps s’est mis à balancer la saturation lors d’une entrée en matière choquante, prenante, brutale.
Et alors... ce swing, cette ligne de basse, ces arpèges, cette magie, cette façon de jouer hors le temps dans le temps... et ce solo, pff ce solo !...
Un « swing » lourd, un jeu puissant, viril, sans la moindre concession de genre – John Abercrombie veut embarquer ses camarades vers la binarité, Jack résiste, Dave insiste, il y arrive presque, fait gicler sa saturation afin d’inciter, de faire adhérer et enfin, Jack s’autorise comme au bon vieux temps des sessions de Live Evil chez son patron célébrissime, à faire ressurgir le vieux démon sorcier vaudou binaire.
Alors une réminiscence hendrixienne s’invite, laisse place à un solo de batterie qui servira de pont ténu afin de revenir à cette lourdeur, cette oppression, cette dimension thématique de la seconde partie.  

J’ai découvert, écouté, tenté de comprendre Gateway, cette « passerelle » qui porte si bien son nom.
Ce disque a été un choc.
Ce titre une révélation.

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A partir de là, il ne m’est plus resté qu’à suivre la carrière de ce guitariste et n’étant guitariste ou spécialement attiré par cet axe spécialisé, je dirais, de ce musicien et surtout de cet improvisateur et compositeur.

4 - « STEPPIN’ THRU » - Album « New Rags » / Jack DeJohnette’s Directions – ECM 1977.
Alex Foster – Saxophones / Mike Richmond – Basses / JackDeJohnette – Drums / John Abercrombie – Guitars.


Et c’est ici que les directions de Miles m’ont amené, au croisement de ces métissages musicaux hâtivement estampillés jazz rock, émergeant de toutes parts sous la fébrilité foisonnante des nombreux comparses du grand génie défricheur.
Miles, audacieux, exemplaire pour toute cette génération qu’il aura accueilli pour mieux essaimer ensuite des pluies d’idées, d’avant-garde allant vers toutes directions possibles au-delà de ce qu’il avait imaginé ou creusant le sillon de ce qu’il avait ébauché.

Jack DeJohnette en aura cogné de ces audaces électriques chez Miles – il aura été le pont stable au langage entre le jazz quasi free et en tout cas avant-gardiste du quintet propulsé par Tony Williams et l’implacable jeu au beat tendu vers le funk ou le rock hendrixien de Al Foster.
C’est avec ce batteur que Miles a embarqué sa première vague électrique et l’on sait cette influence, malgré un jeu fondamentalement jazz (cf chez Jarrett), partout dans le son DeJohnette et son approche tellement identifiable, personnelle, particulière.
La cymbale tant rude que souple, la frappe de caisse claire hors temps et quasi mélodique, le jeu de fûts enraciné dans l’Afrique, le son de grosse caisse tendu et résonnant et la charley liée à la caisse claire, comme soudée...

Chez ECM Jack DeJohnette a pu mener toutes les expériences possibles, créer des projets audacieux, mêler, comme le fit son immense patron, les musiques pour un axe personnel qui jamais ne s’est écarté du jazz et de ses racines pour lui  donner une dimension toujours nouvelle.
Jack DeJohnette participe encore à faire grandir et évoluer le jazz.
Il l’a fait depuis « Directions », chez Miles et par exemple ce quartet nommé justement à cet effet, usant en titre d’un style antique du jazz, le rag, pour l’amener à l’électricité absolue ou encore à des réminiscences free totalement assumées, intégrées, dépassant depuis des lustres la simple idée d’expérimentation.

« New Rags » est une preuve tangible que dans les seventies, le jazz pouvait encore se revendiquer comme tel, sans collage hybride, en assumant sa progression, sa mutation.

« New Rags » est un des albums qui a participé à ma venue au jazz.

Il y a là tous les ingrédients du jazz sans pour autant y avoir ses poncifs que j’étudierais puis aimerais bien plus tard. J’aime imaginer ses titres comme clins d’œil (the mooch’ ou rag)... même si cela n’a en soi aucune importance.

Dans ce titre à l’énergie électrisante on peut y capter cette détermination à aller de l’avant mais aussi à émanciper le langage et les racines.
Alex Foster (l’homonyme du célèbre batteur de Miles) est un saxophoniste bien peu mis sous projecteurs, pourtant son jeu rugueux, post hard bop impliqué dans l’avant-garde colemanienne est directement attirant, familier tout en étant surprenant, expressif tout en étant englué dans les us des mentors du ténor...
Ici, ce « Steppin’ Thru », sa composition, est un véritable tremplin moderniste et actuel, il va tordre le sujet en tous sens et autour de lui ses comparses vont transcender le sujet proposé.

Mike Richmond est dans l’album, le pilier idéal pour ces directions, à la contrebasse il se promène en walkin ou lignes suspendues comme ses ainés et à la basse électrique son jeu est volubile, groovy, ample et aéré, idéal pour le foisonnement de Jack DeJohnette.
Mais ce qui frappe ici c’est John Abercrombie et ce dès son entrée en « rythmique » par une implication rare, une inventivité en contrepoint inédite, une paraphrase ascensionnelle qui va lui faire amener, le petit malin, son solo...
Il ne laisse à Alex Foster aucune alternative possible, il le pousse au paroxysme et sert de passerelle entre le drumming de Jack DeJohnette et le soliste.
Le thème va arriver, amené dans la foulée et repris par la guitare en background afin de laisser au saxophone un reste de liberté puis un somptueux climat va s’installer...
Il n’est plus question d’harmonie, plus question de mode, ou du moindre référent jazz et pourtant ils sont bien là, points d’appuis, rdv, tout est clair et ils s’y engagent.
Alors John Abercrombie va se saisir du gimmick thématique pour l’embarquer vers des contrées dépassant de loin la seule idée de solo... c’est de l’énergie pure.
Il sort sa wah-wah, achève cette montée électrique en plans successifs, insiste, incite le ténor à le rejoindre avant ce dernier climat, pont obligatoire pour le retour fracassant en forme collective, réunissant les diverses idées jetées en pâture à cette électricité démesurée qui vient d’étinceler sous nos oreilles.
Terminer un tel feu d’artifice aurait pu l’être par un bouquet final, non, chacun rentre dans le jeu de ce gimmick, le jeu devient rigueur, le beat devient métrique et tout s’en va... vers d’autres directions probablement.

J’ai ainsi continué à les suivre... des années durant...

5 - « VEILS » - Album « M » / John Abercrombie Quartet – ECM 1981.
Richard Beirach – Piano / George Mraz – Bass / Peter Donald – Drums / John Abercrombie – Guitars.


De passerelles en directions nouvelles voici les eighties qui pointent leur nez, que ma « culture » du jazz s’est agrandie au-delà de l’électricité, que de majestueux big bands commencent sérieusement à m’inciter à chercher de ce côté (la passerelle de Jaco..., l’habitude des Brecker... la volonté de gigantisme de Zappa ça influence à creuser...) et voici le quartet.

Je suis passé à côté de « Arcade », leur précédent album que je découvrirais en même temps que ce « M » qui est un album qui se gagne, se mérite, qui n’est pas d’entrée immédiate ou aisée.
Ce n’est pas là question comme chez DeJohnette ou Cobham d’implication directe, ou de recherches d’espaces avec Jan Hammer, ou d’intimisme avec son ami Ralph Towner... non, pas d’énergie brutale, pas de séisme sonore... juste de la dentelle en forme de musique de chambre, comme un jazz de chambre, comme une prolongation evansienne.
Les compositions sont ciselées, recherchées, ouvertes... intellectuelles diraient certains.
La matière qu’elles offrent permet d’autres contrées, d’autres espaces à visiter et, une fois passé les premières approches où le doute ou l’incertitude pointent, on se retrouve face à une dentelle musicale jazz rare, trop rare...

Si j’ai mis en avant « Veils » parmi un album qui recèle en chaque titre un moment de plaisir c’est d’une part parce que ce titre a été composé par un pianiste et là aussi improvisateur/compositeur que j’ai progressivement admiré depuis justement cette découverte, Mr Richie Beirach, mais aussi parce que dans certains real books, on peut le trouver pour mieux le travailler et tenter de le comprendre pour aller vers là aussi cette direction musicale.

L’introduction pianistique titille le contemporain et élargit délicatement le champ que Bill Evans a progressivement fertilisé.
Puis il y a ce thème, sur ce beat jazz tendant vers la binarité, ouvert large, nuancé, en l’air.
La section improvisée est déroutante, de multiples pièces s’agencent en un puzzle d’écoutes communes sans véritablement faire ressortir le solo, de façon claire, de John Abercrombie.
Ce solo s’imbrique volontairement dans la masse comme un leader de contrepoint, pas comme un leader tout court et Richie Beirach lui rend la pareille à l’horizontalité même si son jeu harmonique est des plus riches.
George Mraz (que j’apprendrais là aussi à découvrir au fil des décennies) est d’une rare souplesse tout comme Peter Donald, que pourtant je n’inscrirais jamais dans la liste de mes (trop) nombreux batteurs  à écouter, tellement chez ECM Jack DeJohnette ou Jon Christensen focalisaient à eux seuls ma fascination.

« M », comme son prédécesseur « Arcade » sont des albums ECM de John Abercrombie nécessaires tant dans l’évolution de la carrière de celui-ci vers des contrées qui bientôt se synthétiseront, mais aussi dans la connaissance d’un vecteur peu mis en avant du jazz, cette sorte de musique de chambre à la rigueur d’écoute, de délicatesse, de nuance, d’outil compositionnel, de choix sonore, de forme, de pensée aussi.


6 - « FABLE » - Album « Sargasso Sea » / Ralph Towner-John Abercrombie – ECM 1976
John Abercrombie – electric and acoustic guitars / Ralph Towner – twelve strings guitar, classical guitar and piano.


Bien que sorti en 1976 et très vaguement écouté (car à cette époque je tentais les approches autour de Ralph Towner) quasi dès sa sortie, ce n’est qu’autour de la découverte des albums du John Abercrombie quartet que j’ai réellement été en capacité de comprendre et de savoir apprécier ce duo. Pourtant, pour le coup, les revues spécialisées qu’elles soient jazz ou rock plébiscitaient largement ces protagonistes de la guitare, mais il me manquait un maillon afin de saisir l’opportunité d’entrer dans cette musique.
Par la suite, ces duos de guitaristes, j’en aurais raffolé (celui avec Coryell/Catherine en particulier), mais celui-ci... d’emblée j’y suis revenu souvent insistant pour en saisir la substance.

C’est enfin autour de la compil ECM (guitar music from ECM) que tout cela s’est décliné.
Il y avait dans ce coffret trois vinyles éblouissants dans lesquels les guitaristes « maison » étaient compilés. John Abercrombie y côtoyait Ralph Towner, je me suis alors penché sérieusement sur leurs collaborations.
D’emblée c’est bien là que l’idée de poésie, d’évasion, de voyage m’est réellement apparue tant autour des parutions du label que de ces deux artistes et en particulier de cet album.

Les titres... un univers qui s’installe à peine les premières notes apparues...
Ici une fable, là, une mer océanique, on traverse une avenue, on s’installe sous un parasol, on gravit un escalier dépassé et disparu, dans une descente romantique... la simplicité des mots et des images, leur continuité en espaces musicaux. ECM, voyage, imaginaire, rêve, son unique et inimitable, et cet espace...

Ici avec deux guitaristes voici deux univers qui se rencontrent, se croisent, s’observent et se complètent, s’interagissent et partagent.

"Fables"...
Il suffit des grappes d’arpèges de Ralph Towner et des touches électriques de John Abercrombie pour que de suite, la magie opère.
On y entre à tâtons, on respire, on laisse la vague du temps s’installer et la poésie faire son chemin.
L’écoute est partout, le respect et la communion immédiats, sous ces doigts agiles nulle virtuosité démonstrative, juste la musique et des guitares qui lui donnent un sens, une vie.

7 - « ETHEREGGAE » - Album « Night » / ECM 1984.
Michael Brecker – Sax / Jan Hammer – Keyboards / Jack DeJohnette – Drums / John Abercrombie – Guitars.


1984, le choc de « Timeless » sera-t-il renouvelé ?

Le casting augmenté de Michael Brecker alors en pleine ascension personnelle soliste se détachant progressivement des aventures avec son frangin pour s’affranchir vers un jazz plus engagé, radical et suivre (poursuivre) "la trace des grands" permet à la sortie de cet album, tous les espoirs.
Pourtant, comme celui fan qui attend la même chose qu’avant en mieux, mais en pareil tout de même, j’ai failli me laisser piéger et mettre cet album à l’écart.

On ne refait pas deux fois la même chose quand on est un artiste de la trempe de John Abercrombie, c’est une leçon véritable que j’ai retenu là.
On se retrouve entre amis, respectueux.
On accueille le nouveau, ce jeune virtuose tant plébiscité pour le mettre dans ce bain novateur (bien qu’il ait côtoyé John lors de sessions comme pour le « Crosswind » en section...) et on le lifte à ce son ECM américanisé, mais ayant gardé sa substance.

Il est toujours intéressant de voir ce que des musiciens affranchis peuvent faire d’un contexte en vogue, populaire, addictif et nouveau comme le reggae – Jan Hammer se colle à l’essai d’écriture, Jack DeJohnette en tire la substance du beat pour le réviser à sa sauce, tout comme John Abercrombie... et Michael Brecker se fendra d’un solo forcément ultime, forcément impressionnant, forcément hors frontières de ce cadre qu’ils ont toute la peine du monde à tenir en rennes, à cloisonner, à rigidifier.
Ces gars ont appris à gérer la liberté et les voilà coincés dans un carcan qu’ils vont progressivement démanteler.

Cet album est passionnant et aura souffert des comparaisons avec ce qu’on aurait aimé être l’alter ego « Timeless » - il faut le prendre en soi et là, l’aventure commence.
Logiquement, on rapprochera cette composition des sonorités et futurs gimmicks que Jan Hammer a composé pour la série « Miami Vice », sortie à la même époque.
Le thème est ici accrocheur mélodiquement, le traitement claviers vire carrément vers ces horizons et pour ceux qui connurent le Jan Hammer du Mahavishnu  ou des aventures avec Jeff Beck, cette orientation, malgré des sonorités synthétiques analogues (aux deux sens du terme) et identifiables de même qu’un jeu toujours ancré dans le beat peut faire grimacer face à cette muse commerciale qui aura certainement été de mise.

Le solo de Michael Brecker fait globalement décoller le titre – il est ici immédiatement reconnaissable de par ses gimmicks, de par ses approches de phrasé, d’us caractérisés.
L’ambiance lourde de l’introduction telle celle d’un générique de polar va permettre à John Abercrombie de s’émanciper de cette rigueur rythmique de même qu’à Jack DeJohnette pour aller vers un final où Michael et John vont dialoguer alors que Jan va progressivement lâcher la pulse reggae pour revenir à définitivement à cette première partie.

Reggae ici n’aura été que prétexte, mot permettant d’inclure une forme rythmique.
Jan Hammer est déjà en préfiguration de ses commandes musicales télévisées, Michael Brecker fait le résumé de ses habitudes solistes et va bientôt les sublimer pour les prendre en compte dans un langage qui fera histoire, Jack et John jouent le jeu de cette idée en forme de jam.

« Night » commence par ce titre, il déstabilise l’auditeur jusque dans ses attentes de « critères » ECM...
La suite de l’album sera d’une autre trempe, réservant de très beaux moments ancrés dans le jazz et en attendant qu’un changement radical s’opère pour bientôt, John Abercrombie qui aurait pu en rester là, avec déjà tant de directions et voyages accomplis profite de cette réunion entre amis pour jammer (contraction de Jan et Hammer) avec brio, envie et décontraction.

Se faire plaisir... aussi... peut-être une parenthèse ?
J’aime les parenthèses.

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A ce stade, en pleines eighties et en pleine absorption de tout ce qui se proclame jazz mes attirances ont commencé à chercher ailleurs, revenir aux racines, creuser l’avant mais aussi l’idée de l’après, comprendre l’écriture des big bands, émanciper mon jeu de batterie au travers de nouveaux concepts comme avec Steve Gadd et justement celui qui lui faisait à cette époque une concurrence loyale en studios... ce ressortissant du plus merveilleux big band électrique et synthétique, Weather Report, je nomme Peter Erskine.

Jaco Pastorius / Peter Erskine – déjà cette association faisait rêver et avait traumatisé.
Peter Erskine je le suivais attentivement, son sens du swing, habile et implacable, son jeu binaire subtil, sa sonorité fine tout en étant pugnace, ce drive immuable... cette rigueur studio tout en restant jazz...

Le CD était bien installé et commençait sérieusement à remplir les étals de la FNAC...
La qualité numérique, cette précision sonore inédite alors (un changement radical d’approche en écoute), ECM, ces orfèvres, voilà bien qui pouvait leur aller comme un gant.
Les synthés avaient envahi l’espace sonore... DX7, Ensoniq, Roland et leurs Juno, la présence numérique... les comportements évoluaient.
Les guitares... elles aussi commençaient à s’y mettre. Mc Laughlin avait déjà tenté l’aventure mais estimait le temps de réponse pour son agilité légendaire trop lent.
Alors arriva Pat Metheny et son tout high-tech, ce jeu jeune et pourtant ancré dans la tradition du jazz, soutenu par Lyle, ce nouveau sorcier des synthétiseurs.
« Offramp », un autre choc.

Je me surprends en suivant Erskine à le retrouver chez ECM pour... le nouvel album de John Abercrombie.
Je glane çà et là quelques renseignements afin de connaitre la teneur de ce nouveau projet, en trio avec Marc Johnson, que je découvrirais ici.

En 85-86, investir dans un CD ECM, c’est un choix...
Pas la simple idée qu’un de leurs albums puisse un jour se retrouver dans un bac à soldes – ils sont au prix fort et ce prix est effectivement fort que celui des albums du label.
Cette qualité, le prix, la seule idée de défense du créatif, de s’offrir un objet sonore d’exception... on ne brade pas ECM, on investit dans ECM... un concept sous-jacent particulièrement évident et directement respectueux de la création artistique.

On plébiscite ce trio, l’entrée dans la guitare synthétique par John Abercrombie – je pense à Metheny et me dis que...


8 - « STILL » - Album « Current Events » / ECM 1985(recording)/86(sortie).
Marc Johnson – Double Bass / Peter Erskine – Drums / John Abercrombie – all guitars.


J’ai déjà chroniqué cet album en deux fois, c’est dire...
La première pour sa substance tant créatrice que de teneur de réflexion en improvisation ou encore d’image sonore – c’était dans le premier blog.
La seconde afin de décortiquer le solo du titre « Hippityville ».

Je voudrais ici pour cet hommage à Mr Abercrombie présenter ce titre, « Still », qui est une sorte de quintessence de son art de compositeur, de créateur d’images et d’espace une direction en parfaite adéquation avec le pourquoi j’adhère totalement à ce label ECM.
J’ai beaucoup joué ce titre, aux claviers. 
Il y a là une substance musicale d’une grande richesse harmonique sur sa base qui va s’orienter vers un pont dont l’harmonie fera à elle seule crescendo (4 mesures) pour revenir à l’initial.
Le thème est majestueux, ample et d’une grande simplicité mélodique, donc efficace.
La construction autour de ce background harmonique soutenu par une légère cellule rythmique est en fait un loop. 
Sous ce mode répétitif ouvert et subtilement composé Peter Erskine va faire montre d’une finesse inventive inouïe avec juste quelques cymbales, s’installant dans ce mouvement perpétuel pour le faire se mouvoir indiciblement.

John Abercrombie s’exprime en acoustique sur ce motif qu’il a précédemment installé à la guitare synthé et la qualité de son jeu est ici transcendée par une prise de son d’une rare précision.
Quant à Marc Johnson, son solo de contrebasse et sa recherche des creux sonores contribuent à la dimension intemporelle de cette composition et de son interprétation ici, dans cette version studio initiale.
Il suffit de se laisser emporter... et de voyager, là encore...


9 - « REMEMBER HYMN » - Album « Getting There » / ECM 1988
Marc Johnson – Double Bass / Peter Erskine – Drums / Michael Brecker – Sax / John Abercrombie – all guitars.


« Current Events » se terminait par « Still »...
J’ai donc attendu la suite avec une forme d’impatience et cette fois pas la moindre hésitation dès la sortie de « Getting There » d’autant que la présence de Michael Brecker, imbriqué dans ce projet, s’avérait plus que prometteuse.

Passer de l’écoute intimiste du trio au relief du quartet, ce n’est pas simple.
On l’a vu avec « Night » justement et le même principe d’invité (ou d’augmentation d’effectif) autour du socle. 

Dans « Night » comme ici, l’arrivée de Brecker est-elle due à l’envie d’une réelle horizontalité pour l’expression, permettant à John Abercrombie de creuser plus en détail le sens harmonique – je ne sais...
Ce que je sais c’est que l’entrée de l’instrument à connotation mélodique horizontale est souvent un « soulagement » pour l’instrumentiste harmonique qui doit aussi gérer l’axe mélodique, ou du moins c’est une option qui permet un autre rôle, une autre direction, d’autres possibilités en tout cas.

Cet album, tout comme le précédent a été longtemps sur mon étagère d’écoutes et exemples favoris et comme « Still » j’ai beaucoup travaillé cet hymne, ample, majestueux et tellement chargé en soi, d’expression.

Pourtant « Getting There » a été, comme à y bien réfléchir, les albums du quartet de Mr Abercrombie, une montagne à gravir pour savoir l’apprécier à sa juste valeur.
« Current Events » m’avait directement aimanté, cette fois il m’a fallu chercher l’angle, comprendre le pourquoi Brecker au son dense et âpre, imposant et focalisant là où n’était que nuances, finesse et délicatesse. 
Le niveau de nuance avait remonté d’un cran – il m’a fallu m’y réadapter (avez-vous déjà eu à vos côtés un sax ténor... même nuancé, ça envoie... et ici on parle de Michael Brecker...).
Le jeu de Brecker ici totalement central avait déséquilibré mon sentiment initial et son approche tant d’expression (Dieu qu’il l’est ici) que de gestion soliste si intelligente et savante remettait l’ensemble sous une nouvelle dimension.
Mais... une fois cette montagne gravie, le point de vue est somptueux.
Titre par titre, cet album est lui aussi, une révélation musicale.

Il y aura eu un live – à l’égal de ces deux pépites musicales... il est un parfait complément et forcément il attise la curiosité car cette électronique en devenir ici totalement maitrisée... en live qu’en advient-il ?...
Vous ferez vous-mêmes les constats... pour moi, ce fut complémentaire et la faculté de développer les phrases en improvisation de John Abercrombie y est savoir, lexicale, connaissance et infinie pensée.

10 - « PURPLE HAZE » - Album « Purple Haze-tribute to Jimi Hendrix » - Lonnie Smith trio / MUSIC MASTERS JAZZ 1994.
John Abercrombie – Guitar / Marvin Smith – Drums / Lonnie Smith – Organ.


Les années sont donc passées et je n’aurai que peu suivi John Abercrombie, cette triplette d’albums autour de ce trio d’un équilibre d’une rare précision funambule j’en étais resté là.

Et puis vint cette escapade vers Jimi Hendrix, hors des sentiers ECM, autour de cet organiste légendaire, poussée par ce batteur délicieux.

Hendrix a toujours traumatisé les jazzmen, Miles en tête, Gil en imbrication directe (il l’aura même arrangé en big band « plays the music of Jimi Hendrix » et installé toute sa vie dans son répertoire / les versions live de « Sweet basil » sont à découvrir sans hésitation) et toute une bardée de virtuoses de la six cordes Mc Laughlin en chef de file (dont on a retrouvé les bandes perdues de sessions amicales entre les deux monstres de la guitare...), parmi tant et tant d’autres...

« Crosswind »... ce jeu wahwah...
« Steppin Thru »... cette énergie rythmique, ce solo...
« Sorcery »... ce thème vaudou...
quant on y pense...

Ici John Abercrombie réinvestit Hendrix sous la forme d’un long solo poussé par un groove imperturbable. 
En transe sur un seul accord le trio va déployer un immense spectre de savoir-faire, d’énergie et d’écoute tout en veillant à respecter l’esprit initial d’Hendrix, en le transposant dans une mouvance jazz/funk particulièrement attrayante.
L’orgue n’a jamais quitté l’entourage Abercrombie (il va ensuite graver deux albums chez ECM avec l'organiste Dan Wall).
Avec Jan Hammer ils ont gravé « Timeless », avec le légendaire Lonnie Smith, le voilà qui revient à ses racines.
Il prend le langage de celui qui a été la véritable passerelle guitariste pour l’électricité et lui rend un vibrant hommage.
Une parenthèse ?
Un bien bon moment à partager en tout cas.

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John Abercrombie n’est plus...
Sa présence, son jeu, sa musique m’étaient devenues au fil des ans, familières.
Pourtant ce n’était pas une familiarité simple...
C'était véritablement comme si le seul fait de lire son nom sur un album était une garantie de « retrouver » une personne avec une sonorité et un jeu reconnaissables mais à en même temps d’avoir la certitude de devoir s’habituer à une de ses nouvelles directions, de découvrir de nouvelles donnes musicales et conceptuelles, de nouvelles compositions aux contours inédits.
John Abercrombie n’était pas qu’un guitariste pour guitaristes, sinon je ne pense pas qu’il m’ait autant captivé.
Il était par sa guitare, avant tout un compositeur d’une rare dimension, d’une rare pertinence et d’une rare clarté, ce, même dans ses axes les plus savants et complexes.
Il était également l’un de ces improvisateurs que je qualifierait de merveilleux, sachant réellement développer avec un sens mélodique exceptionnel, sachant proposer dans chacune de ses envolées des points ultimes d’expression, sachant partir d’un rien pour arriver à un tout toujours expressif, que ce soit dans l’énergie ou dans l’intimisme.
Et, n’étant pas guitariste, je sais avoir toujours admiré la qualité de son jeu quel que soit le contexte instrumental qu’il proposait.
De l’acoustique en passant par l’électrique quelle soit claire ou saturée et ce jusqu’à la guitare synthé, il savait toujours mettre ses instruments au service de l’expression.

Il manque forcément.
Je le remercie pour ces années de vie musicale qu’il a parmi d’autres, forcément, mais en situation particulière, auréolé de sa présence créative.
Une présence qui m’a servi et même inspiré.