mercredi 18 avril 2018

Divagations printanières.


Divagations printanières.

C’est de plus en plus compliqué ou questionnant que de partager réellement les choses qu’on aime.
La vie va vite, le temps passe à toute allure et les rares moments de pause semblent rire de cela en s’imposant irrémédiablement de se remplir.
De quotidien impératif ou presque.
D’inutile, souvent, mais auquel on se doit tout de même de répondre.
Heureusement de plaisant, pas assez je crois.
Alors le mouvement autrefois naturel qui consistait à aller vers une ou untel avec une galette sous le bras en mode smiley découvre moi donc ça... quasi naïf le truc...
Quand je lis les chroniques des blogs amis et voisins je me dis que ce courage, ce sens du partage et de l’échange, ça existe encore et là bravo, dans cet état social affairé et morne je reste admiratif face à ces passionnés qui y croient.
Je reste pourtant assez fidèle à l’idée d’aimer juste cette idée, ce concept qui passe par le plaisir là où la presse utile informative (j’en reste à la zic) reste dans ce seul cadre, avec le surplus commercialisant – passionnés qu’ils sont ? Hmm...

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Les formats semblent être restés englués et les modes consuméristes eux ont changé, ont radicalement bougé. Leurs évolutions affectent le quotidien et on reste ancrés dans un passéisme en forme de bouée de sauvetage, pensant encore qui sait que s’accrocher à une parcelle de passé dans cette dérive compulsive c’est pourquoi pas, la solution en repères.
Le support musical, c’est vraiment le truc qui en une poignée d’années en a pris plein son grade.
De la galette vinylique au streaming de plus en plus perfectionné (coté choix et son), ça a de quoi faire réfléchir.
L’offre dépasse la demande et d’ailleurs... quelle est-elle, cette demande ?
Et d’ailleurs... quelle est-elle, là aussi, cette offre ?...
Je suis là entouré de mes centaines de vinyles, de CDs, je pose le regard sur ces K7s, ces tours de CDs mp3, puis juste là ces HDs pleins de zic...
J’ouvre ma petite appli Napster et chaque semaine je fais le plein pour le quotidien, un peu comme avant avec ces CD réinscriptibles, puis encore avant le passage au rayon K7 juste après avoir dévalisé la médiathèque et enregistré, sans prendre le temps d’écouter (ou peu) – réservant ça pour les jours à venir.
Tout à portée de clic...
Un nom : des piles d’albums, des pistes, des similitudes, des découvertes et redécouvertes.
Un calepin avec des idées piochées chez mes amis blogueurs, des envies de découverte ou du tiens donc qu’est devenu untel, ou encore et si je me faisais ça ou ça cette semaine et c’est parti...
En un petit 45mn on fait le plein ça défile pendant la semaine, infini, décomplexé, économique, pas toujours l’immense qualité au rdv, mais bon le mp3, on ne va pas refaire le débat...
Alors vite fait au détour du couloir : « Tiens, en ce moment j’écoute machin truc, ‘tain, c’est bon ! » sachant qu’en face c’est du pareil au même avec chacun ses impératifs, ses plaisirs et ses envies, ses gouts et que quand ça croise ça devient finalement, de plus en plus rare...
Blog repère, en fait... me dis-je... pourquoi pas ? En tout cas, au milieu de cette multitude on se rend compte que soit on se renferme sur ses éternels repères, en faisant à peine bouger les frontières, soit on a besoin finalement, de guides...
Mes guides ne sont plus depuis des lustres les institués Inrocks, Rock’n’Folk ou Jazz machin...
Ils sont des passionnés, comme moi, je pense.

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Charlu parle de Clapton via Phil Collins (« August »), évoque la bio du batteur... je vais à Cultura en idée de l’acheter (la bio) et au passage d’en prendre un petit stock (de CDs)... j’en ressors avec la bio, mais pas un seul CD, à quoi bon ?... Bientôt je passerais à Quobuz, le son wave à portée de clic, ça va encore en mettre un coup – dire qu’on va avoir la qualité en plus...

 ! ! ! Et l’artiste dans tout ça ?... on a ouvert le débat x fois.
Je le laisse là.
Je ne suis plus sûr de rien – l’actu Johnny a définitivement mis à sac mes restes d’opinions sur le droit d’auteur. La SACEM a déjà du mal à se pencher un tantinet sur des petits comme moi, alors là, ils vont être surbookés... l’affaire Johnny à elle seule ça va les occuper pour un moment et accaparer du personnel.
 ! ! !


Bref, Collins, Clapton, la bio, alors en quelques barres de progression et une petite loupe voilà que je peux accompagner ma lecture hebdomadaire du chemin de carrière de l’homme au demeurant captivant et plus incontournable qu’on voudrait tenter le croire ou faire croire.
Je me les suis réécoutés ces Clapton, John Martyn, Robert Plant... vieux et récents Genesis (ceux qui après la trilogie rédemptrice m’avaient laissé indifférent) et ceux de carrière solo...
M... Quel faiseur de tubes...
J’ai ressorti quelques grilles histoire de ré-agrémenter mon piano bar quotidien et puis de donner du pattern à mes élèves claviéristes en herbe, tu parles, le chemin est direct, les mélodies accrocheuses et mémorisables en mode immédiat et ça tombe sous les doigts...
Puis j’ai posé ma pensée sur le comment aurais-je fait quelques années en arrière...
Trouver le bouquin... (!)
Acheter les albums ou les enregistrer...
Bon là encore ça va, mais tu peux passer à côté de, car mal distribué, pas en stock, en import...
Puis les partoches...
Là, on laisse tomber et on prend son petit crayon muni de la gomme et go, repiquage... quant aux paroles... le pote prof d’anglais heureusement qu’il est là.
Je caricature.
Mais on n’était pas si éloignés de ce constat.
Et là, je parle de Phil Collins, pas l’inconnu du bataillon des sous clubs des caves de Berlin Est.
On est bien d’accord... pas de Urban Verbs, de Ultravox, des Lounge Lizards ou même de Michael Franks...
Aujourd’hui... tellement simple que cela.

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Quotidien...

Cette année j’ai repris le chemin des cours de FM/culture musicale musiques actuelles.
Faut de la matière, faire découvrir et être réactif à l’élève – parfois la question a besoin d’une démonstration auditive.
Des années en arrière j’avais un sac de cours en forme de valise de voyage dans lequel K7 (dans l’antiquité de ma jeune carrière) puis CD avaient place autant que cahier et relevés crayonnés.
Aujourd’hui je me sens léger... j’ai mes supports en Pdf et surtout j’ai l’appli avec la Wifi du boulot...
Il me vient l’idée de tel riff à piquer pour parler de telle cellule rythmique, de telle gamme penta, de tel artiste ?... hop, vous connaissez le chemin... par la loupe de recherche c’est maxi 30 secondes.

Cours de groupe-atelier.
Allez, on bosse « Madame Rêve » de Bashung.
Déjà la partoche, pas besoin de chercher des heures...
Puis entre youtube, et autres plateformes, t’as l’embarras du choix et de là, on va dans telle ou telle direction... on envoie les liens aux élèves, des indications, ils peuvent faire leurs choix, bosser à partir de telle version... et au sortir non seulement on a gagné du temps mais en plus on aura eu travail, implication, curiosité, et interprétation donc résultat musical.
Le matin dans le car, en partant au bahut, ils ont tous le casque sur les oreilles et ce n’est pas pour écouter les infos ou les conneries NRJsantes...
« Pascal, dans les parties instrumentales ils font un F7e Majeure... mais sur la partition pendant le chant on nous met un F7, pourtant dans certaines versions il garde la 7e Majeure... qu’est-ce qu’on fait ? »
« On essaie les deux et on choisit »
Ils ont choisi la 7e Majeure... par souci esthétique.
Seconde répétition... autonomie, écoute, temps gagné.
Et on aura tapé dans les parties écrites, on les aura donné aux guitares, réparties, etc, etc...

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Vous ne voyez pas où je veux en venir ?...
Moi non plus finalement...
Surtout je ne sais plus trop où ça va mais j’en profite.
Après tout du moment qu’on se croit encore libre de faire nos choix et d’en parler, de les partager – cette part de rêve il faut la préserver.

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L’envahissement technologique et ses bienfaits/méfaits.
C’est comme le jour où est apparu sur le marché ce truc appelé « arrangeur ».
En gros, la main gauche tape un accord et un pattern incluant drums, bass, guitares (en cas), claviers (là aussi), cuivres et autres cordes moelleuses démarre – on change d’accord, hop, le tout s’adapte et suit... etc, etc...
J’y ai entendu : la fin des groupes live...
J’y ai entrevu la démocratisation vers l’électro.
Je me suis rué dedans, j’ai eu des débats houleux avec des confrères, un dénigrement aussi...
Puis ces machines sont entrées dans la vie du zicos, comme par la suite les loopers, les live box et autres de ces engins hyper intuitifs et créatifs.
On avait juste oublié que l’humain n’est pas que paresseux et qu’il reste créatif et que ces machines sont de formidables incitatrices à créer.
Il suffit juste de se positionner face à elles en musicien et non en usager.
J’ai lu dans la bio que Phil Collins a enregistré l’ensemble de ses premiers albums (un paquet) avec des bandes...
Pourtant Cubase existait déjà depuis longtemps, et en plus il bossait avec la fameuse boite à rythmes Roland et Roland dès la sortie sur le marché de ses premiers arrangeurs (E15-E86) avait mis dans ses patterns les gimmicks des boites à la Collins...
C’est bien tard qu’il s’est vu contraint de suivre une formation pour savoir utiliser un ordinateur afin de contraintes professionnelles impératives.

Autre chose : Phil Collins, batteur émérite et franchement incontournable de l’instrument a été l’un des artistes qui a œuvré à démocratiser la boite à rythme en lui conférant une fonction non de remplacement du batteur mais d’instrument à caractère créatif, autrement dit en lui affectant des usages soit complémentaires de la batterie, soit inadaptés à celle-ci.
Cette capacité de l’homme à trouver ailleurs pour créer autrement – personnellement ça me fascine.
Et ça a redoré le blason de cet artiste que j’avais rangé depuis longtemps sur l’étagère du faiseur de tubes, le JJ Goldman gentleman quoi.

Pour en revenir à l’arrangeur, je l’utilise depuis tellement d’années autrement dit depuis le E15 que c’est devenu une forme de prolongation de mon quotidien musical – mais n’allons pas croire que je me contente du minima qui est déjà maxima sorti de l’usine... Aujourd’hui avec de la patience, de l’habitude et la lecture des notices on fait des miracles pour dompter de tels bestioles et finalement leur faire produire ce que nous même l’on veut en place de se laisser embarquer par leur séduction immédiate.
Phil Collins en se mettant face à sa CR68 Roland toute nouvellement imaginée et sortie n’a pas cherché à programmer une batterie – non, il a usé des possibilités sonores et de la rigueur métrique mécanique de l’outil pour inventer autre chose et en a fait un truc à lui.
Que tout le monde a repris...

L’usage des boites à rythme n’a pas mis le batteur au chômage, il lui a permis de bosser encore plus sa technique et finalement les batteurs de métal avec leurs doubles grosses caisses – ça donnerait quoi d’imiter ça avec une drum machine...
Cet usage n’a pas changé la donne car il a repositionné le batteur, imposé la rigueur du clic et fait évoluer l’approche de l’instrument.
Il a aussi développé de nouvelles tendances et de nouvelles esthétiques, une nouvelle dynamique et une intelligence associées à celle-ci.
Je repense au « Tutu » de Miles... sacré Marcus... le génial coup d’opposition humain/machine avec comme humains Miles et lui-même... pas des manchots.
Je me flashe Gadd avec une boite dans l’album « Backstreet » de Sanborn – il complète une boite avec un jeu de balais tel que lui seul sait le faire... du grand art, du grand Gadd.
S’il en est un qui n’a pas été au chômage c’est bien lui.

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Mais cela va encore une fois bien vite et le temps du recul se rétrécit.
Car cette évolution semble exponentielle.
Et l’est.
Certains foncent – d’autres prennent le temps.
Certains hésitent puis s’engagent – d’autres restent sur leur quant à soi.

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De Phil Collins je suis donc allé faire un tour vers Clapton, ça faisait longtemps...
« August » rendu chichement via le youtube en hp du PC a repris une toute autre dimension en conditions normales d’écoute (at home et en voiture) et je me suis rappelé au cours de l’album que j’avais adoré celui-ci à sa sortie – j’ai donc retrouvé la précieuse K7 sur laquelle il était fixé.
Puis je me suis refait « Behind the sun » du guitariste et un tas d’autres d’avant la rencontre de comptoir de Collins/Clapton – ceux d’après, je les connais (ceux d’avant je les connaissais mais je m’en rappelais plus) et j’ai remercié ma petit appli...
He oui, se refaire tout Clapton solo en une petite semaine de bagnole, c’est cool...
Dans « August » il y a Tina Turner qui vient pousser la rauquerie animale.
La Tina d’après la galère Ike (que le film dit), celle qui a mis du synthé eighties partout et est passée au statut de diva – je crois bien que je vais en profiter pour faire un tour de sa discographie dans la foulée, mais nom d’un élève grattant sa penta de mi, quel bonheur que cette implication, que cette voix, que ce charisme !

Puis j’ai mis du temps à enclencher le petit bouton tactile play sur le Robert Plant « the Principle of the moment », je l’avais adoré à sa sortie, mais je lui préférais le premier opus car Phil, dans ce contexte... je n’accrochais pas. Ce son lourd mais devenu célèbre en tubes posé derrière Robert, dont la voix en Black Dog résonne en moi à l’éternel, en son temps, je n’avais pas pigé.
Mais là j’ai révisé la copie.
Alors, rassuré, j’ai pu enfin aller pleurer sur « Grace and Danger » et « Glorious Fool » de John Martyn – ces albums sont tellement beaux, Collins a su à tant de degrés leur trouver l’écrin que c’en est miraculeux.
Son jeu de drums y est fin et puissant, un cocktail pas évident à imaginer en lisant mais en écoutant vous comprendrez. Il tombe des chœurs étincelants, magiques, délicats.
Quant à la prod... c’est d’une clarté, d’un détail et pourtant d’une identité rapport à la personnalité créatrice de Martyn, ici respecté et mis en relief comme jamais.
J’y ai même apprécié la fretless parfaitement adaptée au contexte.
J’ai bien été tenté de charger compulsivement les autres albums de John Martyn, je les connais, un peu... mais désolé, là, j’ai préféré rester sur ces deux éclats de lumière.

Comme avec ECM, j’ai donc suivi des chemins, (re)découvert tellement d’artistes.
Un choix vaste, immense, des possibilités qui s’arrêtent là où l’on veut bien s’arrêter. Là où l’on sait s’arrêter... et sortir d’un univers pour aller vers un autre.
Je suis resté tellement longtemps avec la vision de Rameau par Natacha Kudritzkaya...
Je n’ai pas pu m’empêcher de le remettre à nouveau... comme les sonates de Bach par Isabelle Faust – il faut savoir s’arrêter et prendre le temps quand on l’a, un peu.

De quel album parler après tout cela...
Quel partage envisager...
Mais bon, après tout, c’est parti de Charlu ces semaines autour de Phil Collins...
Alors je me dis.

En attendant lancez donc le dernier Esperanza Spalding... une belle grosse claque.

Un article bien bordélique... le printemps quoi.





jeudi 5 avril 2018

BLUE NOTE – Chapitre 1


BLUE NOTE – Chapitre 1

Une envie de « Blue Note », c’est comme une envie de se faire un bon restau, un bon vin, un bon vieux film...
C’est comme une envie d’Amérique et de son jazz.
C’est NY... oui NY...
J.A.Z.Z s’y inscrit en grosses lettres.
J’en ai bouffé de ces albums Blue Note – un catalogue tellement vertigineux que je m’y suis perdu quand entre 18 et disons 25 ans j’ai posé le pied dans le jazz.
Il fallait connaitre le sujet, avoir une culture, des références, des choix aussi.
Connaitre son Miles, surtout électrique, ça n’ouvre pas vraiment la porte des jazz clubs où l’on vient bœufer pour le fun mais aussi dans un petit espoir de trouver d’autres comparses éventuels et créer, au choix un quartet, un quintet, rarement plus...
Blue Note c’est l’apogée du genre – pas que me direz-vous, mais tout de même répondrais-je.
En face, sax (ténor de préférence), trompette.
En équilibre un bon piano, droit souvent, ou genre crapaud...
Au fond, la contrebasse, centrée et la batterie, sur le côté.
Parfois un trombone vient pousser vers le sextet.
Il y a aussi les trios mythiques où l’orgue, la guitare et les drums se suffisent, où le jazz retourne au blues, où il se souvient des plaintes ou des espoirs du gospel, où il se binarise en flirtant avec la mouvance funk.
La jeunesse émergeante y a trouvé son envol, les anciens en quête de fougue sont venus s’y frotter.
Le mot standard y a pris une autre connotation, là où l’on puisait dans le répertoire de Broadway, des films et des chansons populaires voilà que ces jeunes tant instrumentistes, interprètes que compositeurs et arrangeurs installent dans les incontournables Real Books leurs pavés, leurs thèmes, leurs idées, leurs création... pour une nouvelle éternité et que le jazz peut s’autoproclamer art à part entière.
Voilà ce qu’est ce label pour moi.
J’y ajoute un sens de la prise de son en mode instantané, qui met d’emblée l’auditeur face à l’orchestre, comme au club avec une mise en espace scénique et un relief qu’on pourrait comparer à une 3D avant l’heure, bien avant l’heure.
Je m’achève avec ces noms devenus illustres et labélisés autour de cette note qu’ils savent tant faire vibrer et lui donner des lettres d’une évidente noblesse : Herbie Hancock, Wayne Shorter, Milton Jackson, Jimmy Smith, Grant Green, Wes Montgomery, Billy Higgins, Freddie Hubbard, Dexter Gordon, Horace Silver, Anthony Williams, Ron Carter... la liste est bien trop longue pour que m’en sorte ici.
J’ai donc ressorti quelques bons vieux albums Blue Note, ce plaisir je ne peux expliquer pourquoi je m’en étais réellement privé depuis un temps trop long, mais peut être bien qu’on ne peut manger au restaurant gastronomique tous les jours ou s’ouvrir un Grand Echezeaux à chaque repas...
C’est surement ça...


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Wayne Shorter « Adam’s Apple » - 03-02-1966/24-02-1966
Wayne Shorter – Tenor Sax / Herbie Hancock – piano / Reginald Workman – bass / Joe Chambers – batterie.


D’aucuns lui préfèrent « Juju » avec la rythmique de Trane, tellement magnifique, moi, mon cœur est toujours allé vers cet « Adam’s Apple ».
J’ai toujours été épaté par le peu de temps en enregistrement – 2 sessions seulement pour un sujet tout de même complexe.
« Hello, voici le thème et la grille – bon ça fait comme ça, allez hop on enregistre »...
Bon ils ont peut-être un peu répété avant ou encore jammé le truc en club – je laisse les érudits historiens de l’élite du jazz sortir leurs fiches respectives ils vous expliqueront surement.
Cet album me fiche la chair de poule et pas que sur les presque ballades, non dès le début où Reginald installe la ligne obstinée de « Adam’s Apple » et que Herbie sait que le groovy-soul-funk sera bientôt son crédo, son axe, sa ligne, sa popularité et puis son compte en banque.
Joe Chambers est idéal dans ce contexte et ce tout au long de l’album il n’envahit pas l’espace et fait respirer chaque titre, il swingue grave, il n’alourdit par le binaire et son jeu de cymbales est très fluide.
Mes titres chouchous c’est « 502 Blues » composé par le pianiste Jimmy Rowles, un autre de ces grands maitres de la composition et « Footprints » ici ce mouvement à 3 temps, dans sa version qu’on peut estimer initiale est d’une pureté d’expression qui fait totalement vibrer et ce dès son intro puis avec l’exposé du thème tellement magique.
Interrogé par un magazine de jazz voici bien de nombreuses années on demandait à George Benson pourquoi il ne jouait plus véritablement de standards de jazz, préférant un son soit synthétique, soit funkoïde, soit soupe L.A (au choix). Sa réponse m’avait marqué. Il disait en gros qu’il n’y avait désormais plus de compositeurs tels Wayne Shorter en jazz alors il était allé voir ailleurs et que le dernier grand compositeur jazz était Wayne.
Quand on écoute cet album cette évidence transparait à chaque titre tant dans les thèmes que dans leur environnement harmonique mais aussi dans l’intelligence de compositions ancrées dans le modal ce, afin d’ouvrir l’improvisation vers d’autres contrées en, justement, comme le fit Miles avec « Kind of Blue » usant de ce système modal tel une boite à outils dans laquelle et avec laquelle tout s’organise.
Ce qui chez certains se révèlerait « scolaire » est ici d’une formidable maturité et les protagonistes entrent dans le jeu avec un engagement sans faille et sans la moindre hésitation, démonstration ou « faute de frappe ».

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HERBIE HANCOCK « Takin’off » - Mai 1962.
Freddie Hubbard – trompette / Dexter Gordon – ténor sax / Herbie Hancock – piano / Butch Warren – bass / Billy Higgins – drums.


L’album qu’on hésite à se refaire tant il a été passé, tant ce « Watermelon Man » semble inscrit ad vitam aeternam dans mon cerveau et pas toujours dans cette version initiale dont on oublie qu’il faut l’écouter avant de la massacrer.
Faites un tour dans une école de musique, dans un conservatoire, dans un apéro jazz, au programme : « Watermelon Man » avec, si vous en voulez une seconde couche « Cantaloupe Island ».
Même constat, même critique...
Allez on écoute un peu quoi... et avant de se lancer bille en tête on respecte le sujet...
D’abord le jeu de Billy Higgins, sa souplesse, sa façon subtile d’aérer sa caisse claire pour déséquilibrer le rythme afin de ne pas l’alourdir et lui donner de la fraicheur et... une autre « organisation »...
Puis l’exposition du thème, avec ses respirations qu’on oublie, qui le rendent léger là où communément on enfonce le clou.
Dessous Herbie s’appuie sur le second temps qui sert de rdv à la caisse Billy pour aller ensuite caresser les deux croches binaires du troisième temps – un pattern d’école ça...
Butch ne peut que jouer les félins urbains et sa promenade souple et solide tout à la fois ouvre l’aisance... laquelle ?
Celle d’une part de Freddie qui pose là avec un naturel groovy LE solo qui l’identifie en son, puissance, jeu, expression, technique bien sûr, puis de Dexter au son riche et généreux, lui aussi repérable entre milles, préférable parmi tant d’autres, adorable et adoré depuis qu’il fit l’acteur réel du jazz dans ses promenades françaises autour de minuit. Herbie prend aussi sa part soliste on sait ce que cette nouvelle direction donnera mais il en réserve encore le « Secret(s) »...
La suite sera donc délectation, un jazz « qui swingue grave »porté par les voicings de piano du maitre du jeu et des compositions, Dexter arabisera ses gammes, Freddie illuminera de sa verve l’ensemble de l’album (mon Dieu quel trompettiste, il reste, pour moi, au-delà de Miles, l’image réelle, l’idée concrète de la trompette quand elle s’appelle jazz) et je deviendrais à jamais un adepte du jeu de Billy Higgins, de sa finesse, de son swing, de ses relances, de son inventivité qui jamais ne sort du cadre... rare.
« Takin off » à réécouter sans cesse...
Je crois bien que si j’ai voulu un temps m’identifier jazz, cet album y a largement contribué.
Il faut des héros, Herbie, Billy, Freddie et Dexter furent les miens.
Miles et Trane étaient des Dieux, tellement intouchables.

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JOHN COLTRANE « Blue Train » - 15-11-1957.
Lee Morgan – Trumpet  / Curtis Fuller – Trombone / John Coltrane – Tenor Sax / Kenny Drew – piano  /  Paul Chambers – Bass / « Philly » Joe Jones - Drums

John Coltrane - Blue Train full jazz album - Video Dailymotion

On parle de légende, de Dieux et le voilà, ici...
Cet album m’a certainement traumatisé et il m’aura fait une prise de conscience « batterie jazz »...
Chez Philly Joe il y a ce petit truc qui consiste à jouer deux tempo en un seul qu’il faut bosser, bosser, bosser... mais que lui seul peut se targuer d’être grand dépositaire un peu comme Bernard « Pretty » Purdie avec son « schuffle halftime » qui a tant positionné Steely Dan en haut des charts. 
Un truc, une idée et c’est une identité, un flash reconnaissable immédiatement.
Et puis cette fluidité aux balais – unique...
Philly Joe, son jeu je le reconnais direct, sans hésitation. C’est cela, un grand certainement.
J’ai eu de la chance, je suis entré chez Trane par les deux extrêmes... ses avancées pour lesquelles le mot free n’a finalement plus grand-chose en étiquetage, tant sa pensée dépassait ce cadre pourtant estampillé libre et cet album plongeant au cœur des racines, usant du blues comme sillon logique, patrimonial, identitaire côté peuple, côté couleur, côté musique, côté culture.
L’album passe d’un trait, une plongée sans concession au cœur d’un jazz armé de bop, engagé, puissant, technique véloce et hargneux...

Chaque solo est un moment d’anthologie, chaque us de jeu qu’il soit d’accompagnement, de relance, de voicing, de walking, de pattern est marqué du sceau d’exemple, d’école, de chemin à suivre.
« Tu te dis ou veux jazz ? Ecoute et bosse Blue Train... point barre – c’est l’essence du truc ».

L’archet de Paul prend place de rêve en solo de contrebasse, le piano de Kenny se balade en traits limpides, le trombone de Curtis est d’une aisance virtuose à couper le souffle, la trompette de Lee caresse les sommets et Trane est devant, tout droit, impassible, immuable dans sa sonorité si particulière, dans son tracé ancré dans le blues tout en expérimentant autour de celui-ci.
Un leader...
Un chef de file d’une « nouvelle » garde qui sera avant-garde en futur quartet.
On frémit à chaque flash, c’est si rapide et dense.
On emmagasine cette immédiateté intemporelle d’un bloc, comme un monument architectural.
Les arrangements sont également des modèles – le principe question/réponse (si fréquent dans le gospel) s’agence avec un naturel d’écriture qui laisse rêveur.
Un album culte et fétiche...
Un pavé dans l’histoire du jazz.
Ultime et essentiel avant de passer chez Impulse.

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DEXTER GORDON «  Doin’ Alright » - 6-05-1961
Freddie Hubbard – trumpet / Dexter Gordon – Tenor Sax / Horace Parlan – piano  / George Tucker – bass / Al Harewood – drums


La classe et l’élégance faites jazz, c’est un peu ce que m’a inspiré cet album.
Et une sorte d’idée globale du mot swing qui est ici démontré au même titre que le terme groove pourra l’être plus tard avec un Maceo Parker, par exemple.
Ici le swing transpire à chaque inflexion, à chaque phrase, à chaque ponctuation, dans le mouvement, dans l’approche de la pulse, au fond du tempo, dans chaque recoin musical et plus loin même que la simple musique. Il est partout, dans l’être, dans le musicien, dans son âme et tout son corps...
En appréhender l’essence c’est ce que beaucoup tentent de faire, ici Dexter et ses amis n’ont pas besoin d’études du swing – ce truc, ils l’ont en eux et ils nous le font vivre au fil du déroulé du temps de cet album.
J’aurais pu mettre en avant le « Go ! » cet autre album de Dexter qui, comme son nom l’indique ne laisse pas entrevoir l’idée d’hésitation, propulsé par le grand Billy Higgins (dont Charlie Watts lui-même disait que son chabada en jeu de cymbales était unique et des plus grands) – mais comme avec Adam’s Apple pour Wayne, je lui préfère ce « Doin’ Alright » car d’une part la ballade « You’ve Changed » est de mes préférées, toutes catégories confondues, aux côtés de « Round Midnight » ou encore de « Chelsea Bridge » et d’autre part il y a là « Society Red », un blues jazz genre marchin’ band mâtiné hard bop de chez blues avec un long thème aux appuis bien sentis et un solo de Freddie Hubbard qui me chante à l’oreille depuis que je l’ai découvert m’indiquant que c’est probablement un must du genre.
L’arrangement est aux petits oignons, le groupe est de club, Freddie joue la guest – c’est du direct live in studio...
Dexter c’est le gros son, chargé d’émotion (écoutez l’entrée de son solo dans « Society Red », ce petit rauquement glissando super bluesy...), de joie, de tristesse, de vie, de tendresse... c’est la palette crue des sentiments, sans intellectualisme, sans faux col, sans esbroufe ou frime, Dexter c’est à cœur ouvert et c’est pour ça qu’on l’aime.
Il chante son saxophone et ce chant il l’insuffle autour de lui et forcément ça influence le jeu de ses comparses. Alors Freddie oublie qu’il en a sous le capot et se laisse conduire en balançant des phrases merveilleuses, dénuées de toute superficialité, alors Horace sait bien qu’il faut tenir le volant et tracer droit, lisible, clair, car de là, le chant sera encore plus vivace. Et puis George et Al, les potes de club, pas les vedettes de label, juste le groupe, ils savent envoyer le jus quand c’est nécessaire, ils savent retenir la fougue et ils swinguent comme des jumeaux... alors forcément... ça décolle !
Les albums de Dexter, comme son image trempée dans l’idée du jazz, renforcée en son temps par un « Autour de Minuit » parfait pour cerner l’âme du musicien de jazz, ils me sont chers.
Je parlais de grand cru – s’ouvrir un album de Dexter c’est un raffinement simple, une classe naturelle, c’est comme un sens aigu de la convivialité musicale.
Ce mec-là partage, il est généreux et il nous invite au jazz, tout simplement, mais avec la grande classe... et ça... c’est goûteux.