mercredi 1 juin 2016

OUÏR, ENTENDRE, ECOUTER... UNE (des) HISTOIRE(s) D’OREILLE...

OUÏR, ENTENDRE, ECOUTER...
UNE HISTOIRE D’OREILLE...

L’oreille – les deux oreilles...

Ces espèces de protubérances qui ornent nos têtes, petites, en feuille de chou, énormes et apparentes de chaque côté des crânes chauves, cachées sous d’épaisses chevelures.
On la tend, parfois l’oreille... afin de saisir un chuintement, un chuchotement, un son lointain.
On en a plein les oreilles et croyez-moi au sens propre, comme au figuré (tiens donc cela serait-il possible ?) ça m’arrive souvent...
On nous les rebat... je le fais certainement avec mes élèves...
On se les bouche parfois, croyant qu’avec des boules inventées par un certain Quies on puisse aspirer... au silence.
Que nenni, celui-ci n’existe pas et nos oreilles sont bien là, reliées à ce décrypteur analytique qu’est notre cerveau, pour nous le prouver chaque seconde de nos vies.
Je ne sais pas vraiment par où commencer car l’oreille, c’est une thèse en soit...
Un débat aussi et il ne fait pas seulement rage dans l’hémicycle des musiciens, à priori connaisseurs puisqu’utilisateurs « spécialistes » de cet outil que nous a donné Dieu ou la nature, selon son bord de convictions.
On tente de la préserver, c’est un débat sanitaire et de salubrité publique qui de temps à autre, sort dans le chapeau des actualités.
Ces oreilles sont mises à mal, le « bruit » ambiant et environnemental est de plus en plus dense, fort, agressif et nos tympans sont soumis à une obligation de protection frisant la côte d’alerte.
Au travail, dans la rue, dans la vie, l’oreille et son filtre vibratoire tympan sont soumis de plus en plus à rude épreuve.
L’homme s’adapte, il mutera, son oreille avec... peut-être.
Sa musique a bien muté, elle...
Coiffé d’un casque coloré, affublé d’une prothèse généralement placée dans l’oreille droite, l’autre croyant rester en éveil, l’homme abuse de son oreille(tte) et tente de mêler plaisir de la musique avec bruit ambiant. Cette surenchère, cette accumulation, cet isolement le transforment...
Nous n’entendons, n’écoutons plus de la même façon...
Laquelle me dis-je ?
Impossible à dire puisque nos modes d’audition sociaux ont muté.

L’ado semble avoir greffé son casque sur son crâne – celui-ci faisant partie intégrante de son corps environ sur l’espace d’un tiers minimal de son temps, la musique s’y mélange avec l’environnement des jeux vidéo, les conversations en réseau avec des amis tant virtuels qu’invisibles, mais pourtant bien là, perceptibles par l’ouïe.
La chambre parait calme... dans le casque c’est tout autre chose.

Au milieu du vacarme du bus scolaire, du métro, son greffon oreillette lui diffuse une playlist de titres divers et variés, dénués de toute basse, de toute proportion. Ce parasite sonore qui laisse apparaitre la linéarité musicale en place de son espace se mêle à la conversation avec ses potes, les bips des SMS, l’autre conversation menée avec le pote assis au fond du car qui participe mais depuis l’écran de son tel... l’autocar a un moteur diesel vrombissant, les conversations sont démultipliées et chacun tend l’oreille qui lui reste pour écouter celle, celui, ceux... d’en face, d’à côté.
L’oreille... le cerveau relaie ce fatras, trie, choisi, analyse, compare, élude...
Il est « fatigué » ? Non, il mute, il s’habitue et il s’adapte puisqu’il vit ainsi avec l’homme qui l’a enfermé dans sa boite crânienne.

Ouïr, entendre, écouter...
La langue française aime les distinguos, les voilà donc qui pointent leur bout de l’oreille.
« J’ai ouï dire... ».
« Vous entendez ? »...
« Je vous demande de bien écouter, s’il vous plait »...
Je vais zapper là le quotidien de l’oreille et prendre plaisir à tenter de parler de celle du musicien qui, à priori écoute, bien qu’il sache entendre ou ouïr...
Normal, ceci-dit, pas besoin de toujours écouter, le son fait partie de notre environnement, alors, ouïr et entendre sont des faits naturels, ils étaient même sécuritaires, des repères.

Le musicien...
Son oreille, relais de ce sens qu’il a développé, nommé « l’ouïe », est son outil premier.
Il n’a de cesse de la faire évoluer puis de la préserver, mais aussi de l’enrichir...
Il l’aura affinée, développée, travaillée, entraînée, fatiguée aussi.
Il a... l’oreille.
Du moins est sensé l’avoir.

« Mais au fait, ça veut dire quoi, m’sieur, avoir l’oreille ? ».
« Hmm...
Compliqué ça... »

« Machin truc guitariste du groupe les bidules choses, tu sais ce mec qui a révolutionné le rock métalo-électroïde, et bien lui, sans connaitre la musique, tu vois, il a tout composé à l’oreille, il jouait à l’oreille... »
« Comme moi alors ? »
« Ouais, si on veut, sauf que toi mon ‘tit gars, vu que tu apprends la musique au Conservatoire, d’ici quelques années tu ENTENDRAS probablement... les notes – entre autre »...
« Mais je croyais qu’on écoutait la musique ! »...
« Bien sûr, qu’on l’écoute, mais les notes elles, on les entend... même sans le vouloir »
« C’est donc ça, ce truc que vous appelez l’oreille absolue ? »
« En quelque sorte, oui... mais... »
« Mais quoi ? »
« Mais tu peux parfaitement être un excellent musicien sans pour autant avoir l’oreille absolue... et être une vraie quiche en entendant toutes les notes... »

Là les yeux s’écarquillent, les oreilles se tendent afin de relier tympan et cerveau vers une bribe d’explication, vers une piste, vers une... solution ?...

« Prends Pierre B, tu sais ce chef d’orchestre célèbre, lui avait l’oreille absolument absolue... »
« ???... »
« Bon, ça veut dire qu’il entendait tout, absolument tout, qu’il lise la musique et l’entende en partition intérieure ou qu’il la dirige et ce jusqu’au moindre détail de son instrumentation ».
« Alors ça expliquerait pourquoi Beethoven il composait alors qu’il était sourd ? »
« Exactement – mais là on peut parler d’oreille qui a travaillé, s’est entrainée, comme toi, quand tu fais des ... dictées, quand tu chantes avec le nom des notes... tu entraines ton oreille »
«  Comme pour le sport ? Il faut un entrainement ? »
« Bien sûr, mais ce n’est pas vraiment ton oreille que tu entraines, mais ton cerveau... que tu entraines à entendre et surtout ... écouter. Beethoven n’avait pas vraiment besoin d’entendre les sons pour écrire et composer la musique, il les avait qui se formulaient dans sa tête, son oreille était éduquée en ce sens. Tu peux formuler des phrases dans ta tête, tu n’as pas besoin de les dire à voix haute pour les écrire »
« D’accord... c’est donc ça l’oreille absolue, on entend toutes les notes et on dit leur nom, je crois »
« Oui... mais... «
« Encore un mais ?... »
« Forcément rien n’est aussi simple. Ton oreille, à force d’entrainement et d’habitude peut entendre les notes, mais ce n’est pas pour autant qu’elle sait écouter pour les organiser. Pour faire de la musique il faut organiser les sons, on est bien d’accord, alors entendre les sons c’est bien mais écouter pour les organiser et leur donner leur contexte musical, c’est là la différence »
« On m’a dit que les musiciens qui jouent d’un instrument transpositeur, entendent mais.. Décalé... »
« Eh oui, car leur oreille se réfère à leur pratique instrumentale, ils ont mis le nom des notes en les jouant et du coup elles ont pris la place dans leur esprit, ils ont une oreille relativement absolue, alors que toi, qui joue du violon, en ut, si tu t’entraines à jouer ton instrument en formulant systématiquement le nom des notes ton oreille deviendra probablement absolue »
« Probablement ? »
« Oui, car tu pourrais très bien entendre et être capable de reproduire sur l’instrument ce que tu entends sans pour autant formuler des noms, ton transfert serait alors celui de positions, pas de nomination, parfois le travail instrumental prend le pas sur le seul travail mental et l’instrument devient la prolongation de la pensée tu joues alors... à l’oreille »
« Mais si je veux vraiment entendre les notes ? »
« Il vaut mieux alors procéder par l’usage de ton instrument le plus commun, celui que tu as en toi et qui te permet d’exprimer le son organisé... ta voix. En chantant le nom des notes et ce dès maintenant que tu es dans l’enfance, toutes les chances d’avoir l’oreille absolue sont de ton côté »
« Absolument absolue ? »
« Non, juste absolue, car ces sons que tu nommeras, ils vont t’arriver de façon anarchique et tu verras même que le bruit d’un camion passant dans la rue, le crissement de la craie sur le tableau et d’autres bruits de ta vie prendront forme de notes d’échelle, comme do ré mi fa sol... Ton oreille de musicien absolument absolue sera là quand ces sons que tu écouteras tu sauras les reconstituer et organiser dans l’espace temporel, mais aussi global... alors la partition s’inscrira dans ton esprit, les sons se verront affublés de rythmes, de hauteurs précises sur une échelle de portée, ils s’associeront, se complèteront, formeront une matière et c’est ça, la musique... »...
« Mais c’est magique, ça, m’sieur ! »
« Hmm, oui, d’un point de vue de musicien, non, au quotidien... Imagine qu’il m’a fallu que je m’oblige à être capable de faire abstraction de ce qui est considéré comme un don, alors que je viens de te prouver qu’il s’agit en fait d’une éducation, tout simplement parce qu’entendre le nom des notes en permanence et dans les recoins les plus infimes de mon quotidien me pesait... »
« Ah !?... »
« Allez, j’ouvre mon oreille... tu as entendu la sirène de police qui vient de passer ? Elle faisait si sol si, et puis au fur et à mesure de son éloignement elle a baissé d’un ton...  Au passage, la porte d’à côté a grincé et elle a fait un glissando compris entre fa et do dièse, puis t’as remarqué le son des talons de la personne qui passait dans le couloir, hormis le fait qu’elle avait une petite irrégularité en marchant qui lui donnait un rythme de croche pointée double liée, le plancher assailli par les talons faisait un fa dièse aigu sauf quand elle est passée au milieu du couloir, là le plancher n’est plus le même, puis... d’ailleurs elle écoutait dans son casque le dernier Sheeran, en ré... tu veux que je te files la grille ? je l’ai repérée c’est toujours pareil... etc, etc... Tu crois que c’est une vie, au quotidien que de cerner tout ça en même temps qu’on vit, qu’on cause, qu’on réfléchit, qu’on passe la soirée entre amis... et là, si la musique est... d’ambiance, alors toute la partition s’inscrit dans le cerveau en même temps que la conversation, la saveur de la bière, l’odorat du barbecue et le reste... donc je me suis imposé de me débarrasser de tout cela... »
« Et ?... »
« Et je vis... et la musique avec des noms n’envahit plus ma tête... quoique... mais c’est comme si je mettais un masque pour ne pas la reconnaitre. Je l’ôte quand j’en ai envie... c’est assez pratique, mais à ce jeu-là, j’ai un peu perdu de mon oreille d’antan, ceci dit... »
« C’est dommage, non ? »
« Je ne saurais te dire, à chacun ses choix »

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Il arrive, installe l’énorme piano à queue sur la scène.
Il se concentre, a demandé que la salle soit vide et qu’un silence ambiant lui permette à l’aide de ses outils qui pourraient être soit chirurgicaux, soit de garagiste, d’accorder le piano.
Il sait que c’est un concert de musique romantique, alors, il va favoriser certaines fréquences...
Il sait que c’est un concert de pianistes à 4 mains, alors il renforcera les harmoniques issues des basses.
Il sait que c’est du jazz et que le piano sera sonorisé, alors, il favorise l’attaque du registre médium...
Mais comment fait-il ?
Quelle oreille peut être suffisamment affinée pour avoir cette capacité amoureuse et si détaillée du son ?
A vrai dire j’en ai une petite idée, mais surtout je ne veux pas me pencher plus avant sur la question...
Pourquoi ?
Il faut garder sa part de magie et de mystère aux choses fascinantes et au-delà de l’oreille dite absolue, il y a là, un sens de la justesse absolue qui intrigue, captive, se charge d’une aura particulière et quasi mystique.
Cette « oreille là » n’a rien de commun, elle a poussé le sens du sensitif à l’extrême, comme le cuisinier avec son goût acéré, comme l’œnologue qui sait en un coup de passage d’un précieux vin sur un palais éduqué à la délicatesse vous trouver des arômes enfouis dans l’ADN des saveurs.
Est-elle absolue ?
Je n’en suis pas forcément sur...
Mais en tout cas, au coma près, elle sait faire une différence dont bien peu ont conscience.
Elle est d’une exceptionnelle justesse et pour elle écouter une musique « mal accordée » est une souffrance.

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Albert De la... est un parfait mélomane, il sait tout à la fois, dès les premières notes d’une symphonie, en citer le compositeur (et sa culture aidant, l’année de sa composition, son contexte, etc, etc...), mais, chose surprenante il est également capable, par recoupements rapides et trahissant une oreille exercée, de citer le chef et l’orchestre qui interprètent ladite œuvre.
Il me surprend Albert...
Moi je suis capable de lui examiner l’œuvre dans ses recoins musicaux, de tracer le chemin des modulations, de lui chanter le thème avec le nom des notes, de le transcrire même, mentalement ou sur papier, « à la table » comme ils disent...
Je suis peut être capable de situer de par la « façon » de diriger, approximativement l’interprète, mais de là à dire directement le chef, ça m’épate.
Ceci dit, je ne me suis pas réellement entraîné à le faire...
Je n’ai pas pensé, jeune, à donner à mon cerveau les informations nécessaires pour ce faire...
Oh bien sûr, je peux reconnaitre aisément Hendrix, Clapton, Miles, Billie, Trane ou encore Bird, Sanborn, Satriani ou Zappa...
Certes l’écriture et les modes de composition feront pencher vers... Bach ou approchant (à moins que je ne connaisse l’œuvre réellement), Mozart bien évidemment mais je me suis fait avoir l’autre fois  avec Vanhal, énervant tout de même que d’avoir la quasi-certitude de et d’aller vérifier ensuite pour se rendre compte que...
Oreille exercée, réflexes auditifs induisant éducation, culture, passion ou curiosité...
Le fait du critique, quoi...
Oui, celui qui écrit dans les revues spécialisées, les blogs désormais... il connait par cœur les biographies, les parcours, l’histoire...
Il est féru dans son domaine.
Il écoute autrement, un peu la musique, beaucoup par affect ou analogie... puis il décrit en mélangeant périphérie et musique.
Il écoute le dernier Alabama Shakes, il va entrer dans les détails de la prod, du son, du mix, va remarquer le traitement des guitares, l’évolution vocale de la chanteuse, l’orientation prise par le groupe rapport à son album précédent, rien ne lui échappe... sauf parfois... ce que le musicien, lui entendra... tel accord de tension qui permet la transition, telle note qui lui fait dire que là la chanteuse eut été plus à l’aise un demi ton au-dessous, telle suite d’accord qui, finalement au-delà du traitement est plutôt « convenue » (je parle en général, ne voyons là aucun rapport direct avec le groupe sus-cité).

Il a aussi une oreille « affective »...
Il préfèrera à toute interprétation de son opéra de Bellini préféré celle de La Callas, pourquoi ?...
Parce que elle l’a touché là, en plein cœur, l’a peut être décidé à devenir mélomane, à aimer plus que tout l’opéra et alors dès qu’une nouvelle version de cette Norma parait c’est en point comparatif qu’il l’écoute.
Il lui faudra peut-être une nouvelle Callas, mais c’est loin d’être gagné...

Il a l’oreille « habituée »...
Il ne s’est pas remis du solo de "So What" que Miles a dispensé en Kind of Blue et le jour où celui-ci a branché une wah wah il lui aura définitivement tourné... l’oreille...
Trahi.
D'ailleurs il n'aime pas vraiment non plus les versions de "So What" autres que celles l'album, car il connait le solo de légende par cœur et peut le siffloter en préparant son aïoli, le dimanche matin, alors que défile le CD... son oreille lui préférait le vinyle, d'ailleurs, plus chaud. Mais jamais il n'écoutera Miles en mp3, un sacrilège !... ses oreilles en seraient vraiment affectées.

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Maurice Albert, dit Bébert est guitariste dans un groupe de rock...
Il maitrise à la perfection son « Cocaïne », son « Sweet home Alabama » et bien sûr son « Smoke on the Water »...
Chez lui, la guitare règne en maitresse, même Germaine, son épouse ne peut lutter, elle s’est résignée, obligée à le faire face à cette passion gangréneuse de l’ami Bébert. 

Germaine a bien tenté de lui faire aimer celle pour qui elle pleure à larmes chaudes dès qu’un vibrato sort de sa voix, une certaine Céline... rien à faire, elle s’est rendue compte qu’en fait Bébert, lui, n’écoute pas la musique... il n’écoute QUE la guitare... et surtout si elle est rock, saturée et forcément électrifiée...
Alors tu parles chez Céline, ce ne sont pas les maigrichons solos à la guitare saturée de studio varièt’ qui vont l’intéresser...
« On est tout de même à dix mil lieues d’Highway to Hell, hein Germaine !... » lui a-t-il sorti alors qu’elle se délectait d’un concert à Las Vegas – elle l’a même menacé « qu’y ziraient jamais à Las Vegas vu que de toute façon, à part ta guitare t’en as rien à f... de rien ! ». 

Bébert, il est comme son pote Dudule du groupe les « DC d’assez », celui qui frappe sur la batterie, lui, il n’entend, ne vit et ne cause QUE batterie...
Ensemble ils écoutent un titre, l’un écoute la gratte, l’autre la batterie...
Leur oreille est tellement sélective, que même quand ils jouent ensemble, s’il n’y avait pas Emile, le clavier intello, genre courtier d’assurance, avec chacun sur sa planète instrumentale pas sûr que les « DC d’assez » seraient encore en activité...
D’ailleurs en répé, il n’en peut plus Emile, il a parfois l’impression d’assister à un dialogue de sourds, d’autant que Fernand, à la basse, lui a opté pour les bouchons d’oreille... normal, il bosse dans le milieu hospitalier et le côté sanitaire, ça le concerne...
Alors, compter sur Fernand... qui déjà se bat pour tenter de s’associer à la batterie de Dudule, tu parles...

Et puis, ils ont recruté Alphonsine, qui chante, enfin qui braille, car il faut bien qu’elle arrive à placer son « I Love Rock’n’Roll » au-dessus de ce pétard.
Son oreille à elle se bat pour tenter de chanter juste et qui sait, de s’entendre, mais il faut bien avouer qu’elle fait tout au pif.
Finalement elle s’en sort bien Alphonsine, son oreille s’est adaptée à ce vacarme.
Bon, en plus elle est canon et grâce à elle ils ont plus de cachetons, alors ils s’en foutent tous un peu de ses efforts vocaux (ils lui préfèrent ses efforts vestimentaires) et même qu’ils se marrent avec son obsession du « retour un peu plus fort, stp, Emile »...
Germaine, l’épouse de Bébert a bien essayé de lui faire comprendre qu’ils devraient un peu l’écouter, Alphonsine, mais penses-tu, la solidarité féminine, tu parles, dans ce milieu de rockers machos...

« Faut tout de même que j’ai le son de ma gratte pour bien m’entendre ! » aura rétorqué Bébert en se tournant vers Dudule, souriant, qui cognait sur sa dernière Mapex toute rutilante. Elle s’est alors tournée vers Fernand mais n’aura eu pour réponse qu’un : « Hein ? » étonnamment tonitruant, bouchon d’oreilles oblige.
Emile lui aura juste haussé les épaules et poussé le potard du retour aux extrêmes limites, frisant le redouté larsen.
Pas bon pour les oreilles, ça, un peu plus ils avaient tous un acouphène...

Ils en parlent pourtant, un tout petit peu, après chaque concert, en pliant le matos, au pub des Jobards.
Là Alphonsine est fourbue, convoitée par la bande de soiffards de Leffe, elle préfère les laisser « entre mecs » et avise direct la table des copines, les épouses venues encourager le groupe.
Elle est aphone, comme à chaque fois et Bébert la charrie en lui disant qu’ils n’ont pas engagé une gonzesse pour se retrouver avec Tom Waits.
Fernand lui a rangé son ampli volumineux, filé un coup de main à Dudule dont la batterie ne cesse de grossir au fil des ans, (comme Dudule, d’ailleurs).
En retirant ses bouchons d’oreille, à chaque coup il fait la grimace en disant « ‘tain que c’est fort la musique ici ! » , ce qui fait rire Bébert pensant rapidement "s'il s'avait..;" et préférant déconner plutôt qu’écouter la remarque d’Emile sur son accord de fa qu’il joue en barré alors qu’en fait, s’il se bougeait un peu le c... il pourrait tout de même le jouer tel qu’écrit, en 7e Majeure...  « Ce serait  - plus joli, Bébert... c’est la seule ballade du programme, tu devrais... » - mais Bébert fait la sourde oreille, déjà qu’Emile leur a imposé ce titre de Sting bardé d’accords à la con, pas envie d’en rajouter, en plus c’est le seul titre qu’il joue avec le son clair, faut pas abuser, tout de même...
Mais comme tout finit autour d’une bonne Leffe, avec un petit biffeton en poche qui partira dans la cagnotte pour acheter un plus gros ampli, une plus grosse batterie et surtout une plus grosse sono, « car celle-là, je trouve qu’elle envoie pas assez, faudrait du un kilo, hein Emile ! » - lance généreusement Dudule au pianiste.

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« Mais alors, m’sieur, c’est quoi, le mieux ?... »
« ??? - !!!  whaou, tu m'as fais sursauter, parle moins fort stp, Mino  - bon ! : dormir sur ses deux oreilles... c’est en tout cas ce que je vais faire, là, maintenant... J'ai un nouvel oreiller, tu sais, un truc à mémoire de forme, vachement bien... tu devrais essayer »