lundi 15 octobre 2018

LUCHINI et le piano-gare...


LUCHINI et le piano-gare...

CULTURE BOX – 13 octobre  - 17h36
Lien : Fabrice Luchini, ennemi déclaré des pianos dans les gares
Les réseaux sociaux, la médiatisation et voici que je me prends au jeu du visionnage de ce coup de gueule de Luchini, puis lecture des commentaires, réaction obligatoire et je me dis que...
Il me faut réagir plus conséquemment, moins spontanément, plus véritablement à cette incartade virulente et démonstrative  du personnage tant public qu’en soi « Luchini »

Autour de la musique et pas que...
Voilà bien un bail que je n’avais répondu à cette maxime mais voilà bien de quoi intervenir et donner là une opinion et de la réflexion.

Succinctement : Luchini s’étouffe de rage face à la mode du piano-gare.
Tout y passe, la médiocrité des pianistes amateuristes, le référencement culturel, le mépris, le positionnement, jeu d’acteur à l’appui, afin de donner à un propos couvert d’intolérance et de non recul réel une emphase emblématique et un renfort pour l’auditoire.

Comme je l’ai lu : « l’avis de Luchini, on s’en tape » - je cite.
Je réponds "certes", mais non seulement il fait un buzz réussi et surtout par ce coup de gueule le personnage finalement symbolise une certaine idée élitiste de la culture.
Un idée que je réfute et qu’il qualifiera de gaucho dans ses singeries lors de cette interview sous le regard compatissant et même heureux d’une journaliste qui finalement se trouve là complice par défaut d’une situation qui va faire grimper son audimat en plus de son jeu de jambes.

Luchini s’attaque donc à l’idée du piano dans les gares, effet de mode retardataire à la française puisque ce phénomène social existe déjà dans de nombreux pays...
Au nom d’une défense de la culture, de l’idée de respect de la musique avec une M grand comme sa grandiloquente prétention, voici qu’à coup d’arguments démagogiques et d’effets de manche celui qui fait profession d’acteur part en « croisade » contre la médiocrité.
Derrière cela que voyons-nous ? Car l’affaire dépasse largement ce sujet réducteur mais pourtant symptomatique.

Mr Luchini appartient à une vieille garde dont j’ai lu en commentaires les termes qualificatifs de réac’ à son égard.
Un bon résumé somme toute.

Mon point de vue ou du moins quelques réflexions que je vais tenter de mesurer sur ce coup de gueule démesuré.

Le piano dans les gares n’est ni pire ou moindre que la pollution sonore qui envahit notre quotidien et qui fait désormais partie de notre vie sociale.

Cette société qui a évolué en un temps record et avec laquelle il faut aussi faire, même si parfois cela semble aberrant, incongru ou scandaleux (terme approprié à sa réaction ici).
Mr Luchini appartient à une vieille arrière garde qui - en un temps où le « succès » passait par le minimalisme médiatique de quelques chaines, où l’on pouvait se construire une légende puisqu’ayant participé à quelques films dit d’auteur à la spécificité culturelle embourgeoisée française – a érigé autour d’elle en cercle relationnel et pour le coup élitiste un mur entre une certaine idée du « peuple » et leur condescendance entretenue par un copinage avant tout télévisuel, prôné par les ministres de la haute société télévisuelle (Drucker, Leymergie... les envahisseurs du petit écran à connotation culturelle).
Homme de théâtre ou de grand écran Luchini pointe du doigt ce qu’il prétend médiocre et par là même s’autorise un droit de critique à l’encontre de "l’amateur".
Il se trompe à la fois de cible mais de contexte, mais j’y reviendrais.
D'ailleurs il s'englue au cours de sa brillante diatribe vers cela - en mélangeant tout de façon rusée tant qu'incohérente, emporté par sa superbe.

Sur cette idée qui est tout de même son argument principal il faudrait donc aller plus loin et ce directement dans sa profession en vilipendant par exemple la classe de 6e qui monte sur les planches pour mettre en scène avec des acteurs en herbe, une pièce de Molière, sous l’œil bienveillant d’un professeur de français convaincu que les bienfaits de la langue passent par l’expression théâtrale et scénique.
Ce dispositif social (et non socialiste / en référence à l'une des phases de son discours hargneux) permettant également de faire interagir nombre de leviers auprès des enfants, leviers tant pédagogiques qu’humains dont la liste bénéfique est vaste et à tiroirs multiples.
Ces enfants et leur professeur sur l’échelle de valeurs argumentaires de Mr Luchini ne devraient pas dépasser l’estrade de la salle de classe puisque la représentation publique n’a le droit à son idée élitiste, tout au plus de se produire devant les familles, sous peine d’écorcher le grand créateur Molière.
Au passage interdisons tous les stages d’entreprise qui mettent le théâtre comme moyen de mise en confiance, de prise d’expression, de défoulement ou encore simplement de « plaisir » collectif et individuel.
Puis allons encore plus avant et interdisons tout simplement les troupes de théâtre associatives qui inondent le paysage culturel français et dont Mr Luchini a oublié que ces passionnés étaient aussi et forcément une partie de ses « admirateurs ».
Il a oublié que c’est par l’amateur que se construit le professionnalisme et que sans l’amateur éclairé ou simplement intéressé l’artiste n’est rien ou pas grand-chose...

J’en reviens à notre piano dans les gares.

La cible n’est pas la bonne et si tant est qu’il puisse y avoir une cible dans ces propos, j’insiste, élitistes, il n’y a pas lieu à s’insurger de la sorte.
Il y a plusieurs degrés à reconsidérer dans ce simple fait de mettre un piano à disposition dans une gare, dans un espace public, etc...

Il y a peu, je sors de la boutique de mon opérateur.
Nous sommes à Carrefour et le conseiller, qui me connait en tant que musicien me demande d’aller jouer sur le piano là, dans le hall, histoire d’avoir un peu de « vraie » musique sortant de l’instrument au demeurant particulièrement mis en valeur et accordé.
J’ai refusé.
Pourquoi ?
Ce n’est pas dans ma personnalité, sensibilité ou autre que de venir là, démontrer que le piano, « moi... c’est mon métier les gars »...
J’ai suffisamment d’occasions professionnelles pour en jouer du piano, nul besoin d’aller parader en me positionnant élitiste rapport à ces candidats à quoi ? au simple plaisir...
ou autre...
Le piano dans l’espace public n’est rien de plus que la console de jeux mise à disposition à l’entrée du magasin de jeux vidéo, destinée à passer du temps, essayer, s’amuser et bien entendu... vendre...
une question d'envie consumériste, donc.

Ce samedi, Cultura.
Le magasin a désormais un espace de vente d’instruments de musique.
Au milieu des livres, des DVD et Blue Ray de films où Luchini est en bac à soldes, d’un choix de CD de plus en plus restreint et d’une papeterie omniprésente le vacarme anarchique des essayeurs d’instruments de qualité médiocre - car le lieu n’a pas la "vocation" d'un magasin de musique – a désormais pris l’espace non uniquement réel mais sonore dans le magasin.
Une éternelle panthère rose au chromatisme hasardeux, un bout de lettre à Elise appris en tuto sur youtube, les arpèges irréguliers d’intouchables, les deux premiers accords de imagine sans la seconde ajoutée... et tant de ces poncifs s’invitent dans l’espace affiché culturel.
Et je ne parle pas des essais de batteries, de violons, de guitares... qui s’accumulent à cette pièce musicale digne du dodécaphonisme le plus interactif et aléatoire possible, tout en usant de mélodies grand public (un challenge pour un futur compositeur, une idée à choper ?)
Faut-il s’en indigner ?
Je suis loin de partager une telle idée et en tout cas de partir en coup de gueule sur celle-ci.

Mr Luchini part en croisade contre la démocratisation culturelle et vilipende la démagogie de l'idéal gauchiste venue du grand destructeur (là j’adhère, mais à un autre degré et ce débat est largement plus compliqué) Lang.

Je voudrais remettre chaque chose à sa juste place.
Le piano dans les gares n’est pas à vocation artistique...
Il est là, comme tout objet à disposition du public.
A celui-ci d’en faire usage.
Il n’est nul question de « niveau », il est juste question de tellement d’autres idées que celle de « concert » que la colère de Mr Luchini se réduit à un effet de manche, à un délire issu d’un type tellement détaché de la société et ce depuis des lustres qu’il en a oublié qu’il pourrait aussi redescendre sur cette terre, parmi les gens au lieu de les observer depuis son piédestal.

Le piano dans la gare...
« Tiens t’as vu, y’a un piano... allez je vais aller taper dessus pour voir comment c’est » - novice, curieux, amusement, comme l’enfant qui met les mains sur des touches... la fascination du son.
« Hé les filles, y’a un piano, dit Elise, t’en as fait à l’école de musique, tu peux pas nous jouer un truc vite fait pendant que Clara va chercher les sandwichs – je reste là, je garde les valises et puis on se fera un selfie... »
« tadaa, tada... Nous vous informons que le TGV n° 2341 à destination de Marseille St Charles est annoncé avec 2h de retard, merci de votre compréhension » - « Bon, pff... tiens, un piano... allez je vais jouer deux trois trucs si je me rappelle... ça va faire passer le temps »...

J’aurais lu qu’on ne doit faire partager sa médiocrité aux autres...
Waou... la belle affaire que voici !
Au-delà de cette idée pour le coup réac’, ce sentiment de médiocrité constatée est subjectif et fait ressortir la seule idée que l’on puisse se positionner en juge donc en non médiocre soi-même... une chose que l’humilité artistique, en principe, devrait être à même de bannir.
Il suffit de lire, écouter... les grand artistes leur humilité parle d’elle-même.
Celle de Luchini ?
Cet acteur qui s’auto satisfait à se jouer et rejouer lui-même, qui a fait de lui-même son propre miroir admiratif et qui se complaît comme ici dans son jeu désuet et passéiste, jusqu'à quel degré peut-il prétendre n’être médiocre ?
Tout est donc question d’appréciation et personnellement à part ses incartades télévisuelles qui me forcent irrémédiablement au zapping je suis bien incapable, car peu cinéphile, de vous citer le moindre film dans lequel il apparaît comme si son simple nom me suffisait à savoir que je vais me taper un de ces navets à l’humour pré-établi ou à l’idée d’intellectualisme de branlette où il n’est que le reflet de lui-même à savoir ce mec absolument hors société, pédant, embourgeoisé, puant d’une vanité démonstrative tellement décalée qu'on se demande comment de tels énergumènes préhistoriques puissent encore arriver à survivre dans le monde coriace d'aujourd'hui ...

Dans ce qui s’appelle ici une interview - où l’homme se la joue cool, petite terrasse et salon de jardin et tenue faussement décontract’, Porsche Cayenne certainement garé dans l’allée - il ira plus loin dans un argumentaire de base populiste à souhait et n’apportant à l’édifice argumentaire de l’imagerie de base là où un érudit réel eût usé de référents moins simplets.

Il cite des pianistes de référence... tentant de soutenir sa théorie par une consistance à connotation culturelle.
Gould, pour ce qu’il en sait forcément de ce que l’immense pianiste a apporté dans l’approche de l’interprétation et dans l’importance de l’outil technologique pour le propos de l’artiste.
Gould et Bach – le piano comme médiateur d’une musique qui dépasse la seule restriction instrumentale tant sa richesse est fondamentale.
Murray Parahia qui va argumenter son parallèle de la citation Mozart sur le mode politico culturel.
Parahia, l’un des grands révélateurs de l’œuvre pour claviers de Mozart, au même titre que Marriner pour le symphonique. Un mélomane du classique connait, forcément.
Puis il va s’échapper en singeant Ray Charles, voulant certainement par-là faire un rapprochement avec le jazz, cette autre esthétique dont en France, là aussi, une autre élite s’est emparée...
Ray Charles, comme exemple d’une vision élitiste de la culture à la française ? Avec qui plus est la singerie tant du mimétisme de l’artiste aveugle que de son What I Say, populaire et ce, toutes catégories socio-culturelles confondues ?
Il s’est gouré Luchini ou alors en terme de culture musicale il reste finalement un amateur mélomane très superficiel... son argumentaire reste basique et ses exemples idem.
Comme si moi je me contentais de mon Lagarde et Michard pour argumenter la littérature.

Puis le voilà qui s’attaque indirectement à Michel Berger par le biais de son tube « il jouait du piano debout », singeant là aussi tant la chanson que ses destructeurs pianistiques en gare de Lyon, Nord ou Est... peu importe.
Derrière cela un mépris d’un répertoire commun, connu, populaire afin de remettre en avant une haute idée de la musique par les artistes sus cités Gould, Parahia et Charles... eux détenteurs de la véritable idée de l’art, de la culture, et bien entendu de cette haute stature qu’est la musique quand elle est jouée « dignement ».

Allez, Mr Luchini...
Mozart composait des divertissements et autres œuvres destinées, justement, pour ce faire et son « public » n’écoutait pas forcément ses prestations...
Elles agissaient comme un métier que je connais bien, celui de pianiste de bar – ce que faisait Brahms, comme tant d’autres, d’ailleurs.
Quand on ouvrait les portes de l’opéra et que l’ouverture retentissait, du temps de Mozart, le public entrait et parlait... humain et commun que ce vacarme qui auréole la musique, bien souvent.
Bach, comme Schubert et tant d’autres écrivaient pour leurs élèves des exercices... normal en ces temps les ouvrages pédagogiques n’existaient pas et il fallait que l’enseignant use de son savoir-faire pour une méthodologie adaptée qu’il créait lui-même.
Aujourd’hui pour la modique somme de 150 € on va en salle Pleyel embourgeoisée par des Luchini en puissance écouter ces exercices qui, si subliment écrits et composés soient ils, restent des... exercices...
On y va par plaisir en mélomane, en curieux, en amateur ou en élitisme, comme cet arrogant personnage se positionne.
Mr Luchini,  le répertoire populaire de Michel Berger n’est pas « schématisable » comme vous le faites ou alors vous l’êtes également du haut de votre suffisance autocrate.
Il y a d’excellents Canteloup pour singer les personnages publics comme vous, et avec un talent qui n’est pas à votre portée, vous en faites ici la démonstration ridicule, comme l'une de ces précieuses.

Le respect se devrait d’être de mise et au-delà d’un coup de gueule sur un fait social actuel et donc d’actualité, vous venez de nous sortir la panoplie de tout ce qui est devenu exécrable dans la culture à la française dont vous vous êtes autorisé à être, parmi une poignée d’autres, dépositaire.
Cette forme d’autocratie et de suprématie est has been, passéiste et oui, pour le coup, réac’, si l’on s’en tient à l’appréciation de certains quant à votre hallucinante prise de position.
Pourtant, toute médiocre que soient vous références en matière de pianistes, il eût fallu aller plus loin dans votre appréciation de la chose et effectivement tirer la sonnette d’alarme sur des faits quantifiables et vérifiables contre lesquels les professionnels que nous sommes tentent de réagir, ou d’agir autrement que dans la frime démonstrative.

La première chose est le rapport au « répertoire ».
En restant au ras des pâquerettes référentiel tout comme en allant chercher l’analogie piano/piano debout/pianiste populaire... vous touchez du doigt un autre problème de société qui n’est pas nouveau, qui n’est pas actuel mais qui est récurent et qui s’accélère.
Je parle théâtre, je cite Molière, en premier lieu puis peut être irais-je vers Racine, Corneille, Camus...
Je suis un béotien en la matière avec un peu de culture mais forcément pas suffisamment pour vous contrer dans ce domaine.
Comme vous le faites avec la musique... à chacun son domaine, mais c’est révélateur.
J’avais constaté une accélération d’un constat de normalisation des répertoires et propositions musicales qui se resserrent de plus en plus depuis quelques années.
Aujourd’hui je peux aller jouer dans n’importe lequel des groupes de musique qu’elle soit jazz ou pop-rock, je sais que finalement en jazz je vais me retrouver avec les mêmes 50 standards, comme si cette musique en live se résumait à cela et en pop-rock, idem...
Seules les tonalités changent et bien sûr les zicos.
Ces musiciens sont dans l’erreur et contribuent, par sécurité, par ignorance souvent, par manque de culture parfois mais aussi par facilité ou encore fiabilité financière à l’homogénéisation du répertoire et au désintérêt croissant envers la prestation musicale ou artistique.
Oser, modifier, chercher et dévier... voilà qui n’est plus très commun ou alors c’est en branlette subventionnée dans des centres culturels chargés de Luchini en-cravatés ou avec foulard décontract’ de circonstance.
Il y a toujours dans le public un connaisseur, un amateur averti, un mélomane aiguisé...
Quel que soit le domaine musical de jeu, il saura être là et vous en remercier...
Et c’est bien là ce qu’il risque fort peu de se produire dans le piano-gare et qui est touché du doigt en comm’s de cette interview à savoir la « pauvreté » (avec le sous-entendu tant de choix que de niveau de répertoire) musicale.
Mais il n’y a pas que dans ce contexte que cette pauvreté est constatable.
C’est aux acteurs du domaine artistique de faire évoluer ce critère et cela commence tôt... à l’école de musique même... (pour mon domaine).
Entre le tube écouté aux écouteurs dans le bus (d’une oreille car on cause en même temps) lycéen et que le prof par souci de plaire aura choisi à faire bosser aux élèves celui-ci aura (ou pas), la latitude de faire jouer un truc inconnu (ou presque) rendant alors authentique et utile sa mission culturelle.
Le théâtre de boulevard est récurrent en parisianisme comme en mode associatif, pourtant j’en ai connu, même en milieu rural qui osaient la tragédie, Shakespeare, Camus, Ionesco (le béotien que je suis n'ira pas jusqu'à frimer en ce domaine de déballage de pseudo connaissances)

Un exemple...
Je place souvent la pièce de Pat Metheny (pour guitare mais dont il existe une sublime version par le Quartet West de Charlie Haden) : « Hermitage », en piano bar, au milieu de standards tant populaires que volontairement différents ou autres...
A chaque fois soit l’on me demande « de qui c’est », soit un amateur connaisseur me dit qu’il connait mais pas pour piano... et un respect, un échange, une relation s'installent.
Bref, en tout cas, cette pièce installe de l’écoute et du silence...  puis je reviens à des pièces sifflotables...

La pauvreté du répertoire n’est pas que du fait des gens qui s’y engouffrent et le jouent, mais c’est plus profond et il faut avoir conscience que les médias ainsi que les acteurs culturels ou chargés d’animation y participent.
Il est plus aisé d’organiser un « festival » de jazz Nouvelle Orléans avec des mecs en tenue blanche arpentant les rues et chantant Disney livre de la jungle qu’un festival de free jazz...
D’organiser des soirées classiques avec Beethoven et Mozart plutôt que Kancheli, Berg, ou Adams.
Si l’on veut que ce constat diminue, il faut donc agir à la source, c’est-à-dire dans l’éducation.
Un public et plus largement des initiatives mues par celui-ci comme ces piano-gares agit, fait et va là où on l’a guidé.
Vers quoi, Mr Luchini guidez-vous votre public, à part votre nombrilisme omnipotent ?
Votre culture embourgeoisée du portefeuille rempli ?

La seconde est que le mode comportemental de s’exposer en public est un phénomène de société devenu incontournable.
Facebook, Skype et autres réseaux ont banalisé la vie privée, la vie tout court et servent aussi de médiateur informatif, publicitaire, etc...
Dans ce foutoir il y a l’utile, le sympathique, l’agréable, le nauséabond, le dispensable et le nécessaire... toutes les entrées possibles, tous les choix possible avec l’idée de liberté d’expression bien mise en exergue.
Je chante devant les potes, en famille et si en plus je le fais sur deux positions d’accord de guitare ou la pince du piano, alors je dois aller à la télé réalité, prouver que j’ai du talent (comme disait Aznavour) et là un engrenage de comportements tant de la personne que d’un entourage va se mettre en place, va dépasser le simple acte musical, artistique ou autre...
Ces rouages n’ont alors plus rien à voir avec le rapport initial à la musique, le parasitage prend le dessus et un retour à la source, à savoir le talent ou non, de ladite personne n’a plus lieu d’être...
Tout cela n’a pas ou plus grand-chose à voir avec la musique, l’artistique, ou autre bien que certains se révèlent paradoxalement par là... c'est finalement là encore surprenant mais à prendre en considération.

Il suffit juste de prendre un recul.
Dans le cas présent tentons de comprendre ce qui amène à s’exposer ainsi, au milieu d’une gare... au piano.
Personnellement je ne crois qu’il faille un infime instant imaginer que les protagonistes aient la moindre velléité artistique, au pire ils s’imaginent que, au cas... au mieux et dans la plupart des cas, ils se divertissent s’amusent et c’est le but...
Y voir là une attaque à l’art est une affabulation douteuse.
Se sentir agressé par des modes comportementaux devenus (à tort ou à raison) communs, c’est bien effectivement ne pas connaitre la société dans laquelle on vit, comme ces politiques qui ne connaissent pas le prix d’une baguette de pain ou qui croient que le seul fait de prononcer le mot jeunesse fait d'eux des personnes en lesquelles ladite jeunesse va s'intéresser.

Souhaiter le silence pour écouter de la musique est effectivement plausible, idéal, mais en aucun cas communément adoptable et adaptable dans la société d’aujourd’hui, à moins que tout à chacun ait, comme Mr Luchini doit l’avoir, une vie calme et sereine, permettant ce qui est finalement probablement un luxe, même pour les passionnés comme moi.
Un luxe que je m’impose quand je le peux et qui impose des contraintes de vie sociale et familiales inhérentes à ce qui est finalement comportemental et quelque part égoïste.
Ce qui, finalement m’interpelle dans cette prise de position d’un acteur discutable, c’est son manque de discernement, de recul et surtout de prise en compte contextuelle.

Mr Luchini traverse la gare et est gêné, de façon égoïste par une bande d’ados, par un cadre en attente de train, par un jeune élève débutant... tentant de jouer (double sens) du piano.
Il s’attend à un concert... (il n’a qu’à prendre le métro, ça arrive parfois).
S’arrêterait-il pour autant du haut de sa suffisance pour réellement écouter, dans une gare ayant fait silence relatif, un artiste peu connu, de sous-catégorie (selon son estime de lui-même, se positionnant au-dessus du panier) – vu le personnage imbus de lui-même, permettez-moi de n’y croire.
Mr Luchini estime que la musique se doit de vivre en vase clôt, comme dans un musée poussiéreux (voir pire encore) ou qu’elle n’a sa place que dans son salon, diffusée forcément par son dernier achat d’enceintes high tech à la somme indécente à citer ici, ou encore dans une salle de concert où même un toussotement parait suspect, irrespectueux, incongru...
La musique n’est pas stérile Mr Luchini, elle appartient à tout le monde et l’idée même de médiocrité est tellement subjective selon tant de curseurs de critères qu’une telle incartade publique n’est finalement que le reflet nauséabond de vous-même et d’une forme de suffisance qui ne peut être concevable que dans le cas d’une personne parvenue par la succion du terme de culture à un tel degré d’intolérance envers autrui.

Le droit à la parole est inscrit et vous avez toutes recettes professionnelles pour en user, mais vous avez aussi un droit qui peut de temps à autre s’appliquer, celui de la fermer.
Après tout, les pianistes amateurs vous dérangent ?
Moi c’est vous qui me dérangez Mr Luchini – j’en ai ras le bol d’être envahi télévisuellement par des « personnalités » de votre acabit.
Ces donneurs de leçons parvenus, has been et inutiles.

En France l’âge de la retraite fait la valse politico-budgétaire des débats et inquiète l'ensemble de nos concitoyens.
Vous avez 66 ans.
Je ne crois pas que vous soyez en difficulté financière au point d’aller comme certains de nos compatriotes travailler jusqu’à 70 ans en mode senior afin de compléter leurs mois difficiles.
Vous n'avez pas besoin des Restos ou d'Emmaüs pour tenir les deux bouts.
C’est peut-être là le véritable coup de gueule qu’il faudrait pousser avec un peu de décence, de respect et d’humilité envers les gens.
Une personne avec autant de panache et de verve pourrait d'ailleurs le faire à votre égard, liberté d'expression oblige.
Vous envahissez encore, avec tapage, la vie publique de votre comportement superficiel, hautain et insultant...
La retraite, en France c’est pour le moment encore 62 ans...
Il serait temps de laisser la place aux jeunes, à cette nouvelle génération qui parfois s’amuse encore et tant mieux... que ce soit autour d’un piano, dans une gare ou autour d’un micro, dans un karaoké...
Après tout ils coûtent moins cher à la société que vos films dont l’utilité reste à démontrer, ou que vos passages en interviews forcément rémunérés et dont l'inutilité n'est plus, elle à démontrer.
Redescendez sur terre Mr Luchini, vous verrez, la vie en bas peut être bien elle aussi et qui sait, au détour d’une rue, là-bas, dans le vacarme avignonnais d’un festival où l’on déambule en culture, votre relève, celle qui enfin qui vous poussera à rentrer chez vous écouter dans un silence religieux de retraité aigri Murray Perahia, Glenn Gould ou Ray Charles est peut-être là, vous savez, un petit amateur qui comme vous certainement à ses débuts était regardé comme médiocre...
Allez, un petit effort de mémoire...
Allez on appuie sur le bouton du bas, oui, celui là : RDC... en bas, y'a des gens... respectez les.








 

 

dimanche 7 octobre 2018

AVANT L’AUTOMNE, JUSTE APRES L'ÉTÉ...


AVANT L’AUTOMNE, JUSTE APRES L'ÉTÉ...
(José James, Lisa Batiashvili, Charles Aznavour, Hélène Grimaud)

Le mistral souffle plein régime.
Les matinées piquent la peau d’un froid qui peine à s’installer.
Le soleil du soir décline en teintes aux variantes multiples et toujours féériques, celui du matin, si l’on est enclin à se lever tôt pour l’apprécier installe timidement ses rayons de chaleur.
La mer n’est jamais aussi belle qu’en cette saison, elle reprend ses droits, ses plages et laisse s’étaler de grandes vagues chargées de ce trop-plein qui l’a emplie, polluée, dénaturée cet été.
Elle rejette sur un littoral qui s’ensauvage ce dont elle ne veut en son sein et elle accueille ces régates qui la transforment en un tableau impressionniste et debussyste, ce rendez-vous où un prélude du compositeur prend chaque fois sa place dans mes rêveries.
Le piano...
Ces évocations en nocturnes, préludes, bagatelles, rêveries et autres barcarolles...

Nouveautés ou trouvailles, redécouvertes ou simples plaisir d’y retourner, ils vont et ont d’ores et déjà pris leur place dans cet espace où le temps malgré le travail, reprend ses droits, où il va se réinstaller dans l'espace vie et surtout ne vouloir être dérangé.

...

« FOR ALL WE KNOW » - Jose James / Jef Neve – 2010 Impulse.


Ça c’est vraiment le hasard qu’une telle découverte.
José James informe par les réseaux sociaux qu’il sort un album en hommage à Bill Withers, intéressé, je le charge sur mon petit streaming devenu désormais mon compagnon du quotidien, au passage je fais le tour de ses albums disponibles et ce duo autour de Billie Holiday prend le dessus.
L’hommage à Bill sera pour plus tard, celui-ci, en duo (car José James a également rendu hommage à la dame avec section rythmique) autour du répertoire de l’immense Billie a focalisé mon attention.

Ce tour d’horizon de neuf titres emblématiques de la grande interprète évite le cliché, évite la redite ou encore l’interprétation parallèle, il sort des schémas auxquels l’on pense s’attendre.
Billie reste là, mais elle a simplement évolué en approche, en appropriation, en décennies pendant lesquelles ce jazz qui a été l’esthétique qu’elle a transcendé par une approche féminine, sensuelle, vocale et tant d’autres qualificatifs... de façon unique.
Elle est ici partout, respectueusement mise en scène musicale et pourtant elle a rarement été l’occasion d’une telle libération, d’une telle proximité intimiste et d’une telle ouverture musicale.

José James chante Billie mais il n’use d’aucun mimétisme. Sa voix se dirige sur les traces de l’immense artiste avec une simplicité qu’elle aurait forcément adoré et va à l’essentiel... cet essentiel qui faisait de Billie la plus grande. La proximité vocale de José James est troublante, presque fragile, surtout palpable et c’est peut être bien là ce qui nous rapproche directement de Billie, elle qui accrochait directement par une inflexion, par une simple note et en une syllabe toute l’attention des sens.
Jef Neve agit sur ce répertoire en touches impressionnistes, la métrique a fait place à l’espace de la phrase chantée et il ouvre le champ d’action musicale en suivant, incitant, soutenant, libérant celle-ci.
Un large spectre de couleurs, d’influences culturelles émaille son jeu qui organise une formidable liberté autour de la voix immédiate, dénuée d’effets tant de studio que de genre de Jose James.

Liberté...
Billie aimait ce mot, cette idée et cette perspective.
Ici il m’apparait au détour de chaque note, de chaque accord, de chaque phrase.
Le duo s’est libéré d’une métrique sclérosante pour élargir le répertoire vers une autre dimension sans pour autant négliger ce swing interne surgissant par accentuations, par ce mouvement indiciblement corporel qui propulse le jeu musical jazz.

Ce duo chante et son chant attire irrésistiblement.
La facilité n’est pas au rendez-vous ici et pourtant l’évidence ne sort jamais des rangs... normal, le blues que Billie chantait à jamais est omniprésent ici, enraciné profondément dans ce répertoire redécouvert et transcendé sans qu’en aucun instant le respect de la chanteuse au magnolia ne soit écaillé ou abîmé. 

Billie est là...
Et ces deux-là sont certainement l’une de mes plus grandes découvertes de cette année  – de celles que j’attendais depuis longtemps dans ce jazz qui a tant besoin du retour de l’expression authentique, immédiate et quasi tactile. 

Ces deux-là sont des virtuoses de l’espace et de l’expression musicale, cette autre virtuosité musicale qui est le sommet à atteindre, la véritable soul.
La liberté improbable de Body and Soul, la profondeur du blues de Gee Baby, la rêverie impressionniste et evansienne de When I fall in love, l’arrêt sur image de Tenderly...
Le temps vient de s’arrêter à nouveau me semble-t-il, ici et Billie a repris sa place éternelle.

Merci à eux, la beauté existe encore.

...

LISA BATIASHVILI « Echoes of Time » - Symphonie Orchester des Bayerischen Rundfunks / Esa-Pekka Salonen (direction). Hélene Grimaud/Piano* - DG 2011.
Shostakovich – Concerto pour Violon N°1 (Nocturne-Scherzo-Passacaille-Burlesque)
Kancheli – V&V (Violin and Voice)
Shostakovich – Valse lyrique
Pärt – Spiegel im Spiegel (miroir dans le miroir)
Rachmaninov – Vocalise Op34/N°14 (Arrangement pour violon et piano*).


2011 – premier album chez DG, la célèbre maison, le graal du catalogue « classique »...

Lisa Batiashvili, jeune géorgienne exilée en Allemagne fuyant l’oppresseur soviétique présente ici un répertoire d’œuvres influencées par des actes politiques marquants, infâmes, dictatoriaux, violents, dramatiques, inhumains...
Je ne connaissais absolument pas cette artiste avant la découverte de cet album et j’ai été attrapé par l’immense beauté qui émane de chaque note qu’elle exprime ici.

On pourrait penser que – au regard des choix et de leur valeur symbolique (la pochette de l’album insiste et renforce le trait) – ce programme soit sombre.
Ce n’est cependant pas le sentiment qui m’est apparu, de la première puis au fil de nombreuses écoutes, pour qualifier ces pièces interprétées avec une infinie délicatesse, une justesse (tant dans le propos que dans l’exécution) d’une rare perfection et un sens spirituel immédiatement perceptible.
Suspendre le temps, caresser les cieux par des harmoniques exprimées avec une précision nuancée tenant du miraculeux, jouer du contraste comme d’un levier kaléidoscopique de sentiments, ne jamais perdre le sens du nostalgique et des réalités de ce monde et donner à chaque phrase à chaque sonorité, à chaque trait une valeur, une implication tenace laissant pourtant la sensation d’irréel flotter en l’espace – voilà ce qu’il me reste à l’écoute de ce chemin musical.

La virtuosité obligée n’est en aucun cas évidente car la musicalité et l’expression sont partout, effaçant la forme pour faire surgir avant tout le fond.
La vision intellectuelle d’œuvres contemporaines ou assimilées est balayée par une profondeur sensorielle et sensuelle, intimiste comme narrative. 

Lisa Batiashvili nous raconte et ces œuvres sont plus fortes que les mots pour ce faire.
La direction du grand chef Esa Pekka Salonen est ici le parfait alter partenaire de cette beauté sans parler d’une prise de son absolument limpide, claire et même lumineuse.

« V&V » pour violon, voix enregistrée et orchestre du compositeur Giya Kancheli a retenu mon souffle et mon attention de nombreuses fois.
« Avant de sauver le monde, il faut d’abord que quelqu’un sauve la beauté. La beauté ne peut rendre bon celui qui est mauvais, mais elle peut rendre meilleur celui qui est bon » - Kancheli.

La cadenza du concerto de Shostakovich est un pur moment de magie violonistique et le « burlesque » insuffle une tonicité bienfaitrice placée idéalement dans l’espace musical de cet album. Il y a Pärt aussi.
Et puis la coda de l’album, cette vocalise de Rachmaninov où le violon chante sur le piano aux reflets intemporels d’Hélène Grimaud... 

On reste en suspens, le temps a perdu toute valeur, tout repère et la seule réalité qui vient à l’esprit est d’attendre un peu pour reprendre l’album au début.

...

CHARLES AZNAVOUR « Aznavour Live – Palais des Congrès 97/98 »

Charles Aznavour Live Concert, Palais des Congrès de Paris, 1997 - YouTube

Lundi 01 Octobre 2018...
Le week-end a été chargé de musique.
Les effets tardifs d’une saison estivale à rallonge ensoleillée.
Ce soir sera marathonien, il faut installer un espace scénique cette après-midi, filer donner les cours et être sur ladite scène juste après.
Juste une question de timing... et d’organisation.
de disposition mentale aussi...
Penser à tout, ne rien oublier, être dans les clous, avec un timing au millimètre.
J’appelle Roxane, mon amie violoniste avec laquelle on joue ce soir histoire de savoir si dans les effets à préparer il y a quelque chose de spécifique à ne pas oublier pour elle et refaire un tour rapide du répertoire à interpréter.
« Bon, vu la nouvelle, t’aurais pas des partitions de Charles Aznavour ?... ce soir il va falloir lui rendre un dernier hommage... ».
Je tombe sur le c...
Quoi ? Il est décédé ?
Depuis le temps qu’on en blaguait incidemment de cet hommage au grand Charles qu’il faudrait de toute façon être à même de rendre un jour, avec certains collègues, voilà que cette fois, la réalité en ce lundi, était belle et bien apparue.
Trop tard pour fouiller dans les partitions et retrouver une perle du grand auteur-compositeur-interprète, parmi tant de notes surmontées d’accords enfouies dans mes classeurs.
Je prends le tout et j’en ai forcément, je le sais.
Le soir est là, dans mon costume de scène qui me rappelle certaines paroles, un complet bleu, tiens donc... je m’assoie au piano.
Roxane a déjà charmé les invités de quelques titres en soliste.
On attaque « Nuages », de Django-Grappelli.
Une petite dame s’avance timidement vers nous, gênée mais audacieuse.
« Excusez-moi, dites, au regard de l’actualité... ».
Je ne la laisse pas aller plus loin elle a déjà trop de peine à terminer sa demande et l’émotion la submerge.
« Oui Madame, c’est évident, on va vous jouer une chanson de Charles Aznavour, on l’avait prévu, c’est tout naturel et respectueux que de le faire ».
Elle s’installe non loin de nous.

Pas besoin de partition finalement pour égrener puis affirmer les notes de « la bohème », cet hymne à l’artiste, à l’idée puccinesque de sa vie, au temps qui passe également et à l’amour, toujours.
Cette chanson, qui, comme tant d’autres d’Aznavour respecte le schéma qui sera communément couplet refrain en lui soutenant la forme issue d’une tradition classique de l’opéra, à savoir récitatif (verse) suivi de l’aria (chorus).
Le débit des couplets de cette bohème, laissant peu respirer et accrochés à une mélodie plus parlée que chantée pour s’ouvrir sur un air large et majestueux... tout un art.
Toute une culture, toute une tradition, tout un style, tout Aznavour...
Donc exacerbation du propos, lyrisme, véracité et place d’une part au texte puis de l’autre à l’inoubliable mélodie.

Charles Aznavour...
L’automne...

Pourquoi choisir cet album live de cette fin de siècle dernier ?

Mon téléphone portable, cet énorme appareil orangé à l’antenne qui dépliée me fait paraitre agent secret retentit de son bip bip sonore et envahissant.
« Dis, une collègue de boulot s’est vue offrir deux place pour le concert d’Aznavour à Valence, elle n’aime pas et me les donne, t’es partant ? » - mon épouse.
Franchement, en 98, moi, Aznavour...
Mais j’accepte sans hésiter, l’homme est respectueux des musiciens, parle avec amour de ses orchestrateurs, a une sacrée carrière.
La curiosité l’emporte sur l’a priori issu d’adolescence.

Nous avons assisté là à l’un des plus beaux concerts de notre vie, le genre inoubliable à de tels égards que les lister serait une analyse fastidieuse et inutile, mais avant tout c’est un professionnalisme et une émotion avec et envers le public qui l’ont emporté.
Une rythmique de rêve, à l’écoute et dans les clous car l’on sait que l’artiste a la métrique des mots et qu’il se joue de celle de la musique sans pour autant l’oublier... un art savant de l’interprétation qui doit être difficile à gérer en accompagnateur et qui donne à l’auditeur cette accroche à la déclamation poétique.
Une gestion économique mais efficace de la tournée... des claviers pour les cuivres et des claviers pour les cordes, venant renforcer le grain des protagonistes avec une écriture orchestrale soignée et créant une illusion parfaite de sections complètes.
Des choristes féminines très kitchs mais très justes, rappelant que ces émissions de variété de certains Carpentier c’était du direct, avec des musiciens et ces choristes avec leurs interventions à l’écriture désuète m’ont immédiatement installé dans cet espace télévisuel.
Un show mené de a jusqu’à z sans improvisation, ce même jusqu’aux interventions parlées par l’artiste s’adressant au public. La grande école du spectacle quoi...
Et un show de quelques deux bonnes heures et plus, avec entracte, une salle critiquée par l’artiste de par son acoustique et s’excusant  envers son public de telles conditions, avec pourtant un son particulièrement soigné, un confort d’écoute et d’installation réfléchis...

Je garde donc ce concert comme un moment précieux.
Pourtant Aznavour c’était déjà et depuis longtemps pour moi de la musique de et pour vieux...
Déjà l’écoutant gamin je ne pouvais m’identifier à cet homme qui parlait un langage aux soins d’écriture et de style, dans lequel les mots comme amour et jeunesse semblaient le regard d’un ainé, non d’un proche...
Dans les années 70 il me faisait cette impression, de sa musique à sa voix en passant par ses textes aussi, je trainais avec moi ce regard sur lui.
Mais ce concert a tout changé, ce sentiment s’est mué en une forme d’affection, de respect pour l’ancien, l’antan, le vétéran, le professionnel comme le roublard expérimenté.

Aznavour a composé un nombre de chansons dépassant les 1000, ce chiffre hallucine comme un record à l’heure d’aujourd’hui où l’on encense un Stromae abêtissant, une gentille Louane, une Zaz guinguette. 
Les derniers grands d’une certaine éthique et d’une certaine forme de professionnalisme ne sont plus beaucoup, Aznavour était pour moi emblématique de cette éthique du « métier » avant la starification outrancière et en non sens. 
Il était pourtant une star au sens le plus vaste du terme et il faisait partie intégrante de notre patrimoine de, non la seule réduction à l’idée de chanson française, mais de la musique française elle-même avec cet apport nourrissant de tant d’influences émigrées, de son Arménie dont il avait fait son chemin de bataille que de jazz, de pop sixties, de boléros, de chanson italienne, tzigane, flamenco, traditionnelle... 

Cette nouvelle m’a attristé, j’ai regretté pour lui qu’il ne parvienne à sa fin ultime, son souhait de paraitre encore sur scène pour ses cent années – et j’ai effacé ce mot vieux de son image pour lui mettre d’autres saveurs, comme ancien, d'antan, avant, passé, nostalgique et lui ai inscrit le terme d’intemporel, c’était finalement certainement ça que j’avais occulté avant de le découvrir en concert... erreur d’appréciation de jeunesse rebelle et/ou insouciante.

Je l’ai croisé il y a quelques années à Saint Tropez, sur le parking du port...
J’étais à l’horodateur afin de mettre quelques euros pour payer un stationnement de quelques heures correspondant à la durée de ma prestation de piano bar dans le petit restaurant, là, juste à côté... derrière moi une présence attendant que je m’exécute.
Je me retourne... Charles Aznavour...
J’ai fait signe de le laisser passer pour que lui aussi paye son parcmètre et ne le faire attendre, il a décliné de la tête...
J’ai payé à la hâte, traversé la ruelle, je l’ai regardé de la terrasse du restau, juste là à quelques 3 mètres, incapable de lui dire ce que j’aurais aimé lui dire et que j’ai dit ici.
En passant à mon côté, il m’a regardé, a jeté un œil dans le restaurant et a vu le piano avec un sourire esquissé – vu mon complet je sais qu'il avait compris.
J’ai fait chanter de nombreuses années aux enfants dans toutes les classes possibles « Emmenez-moi », cette petite perle posée comme un îlot au milieu de ses chansons et pour conclure « la bohème » a été la première chanson que j’ai joué de lui en piano bar, c’est pour ça certainement qu’elle m’est revenue instantanément sans réfléchir ce lundi 01 octobre afin de lui rendre hommage.

Donc cet album c’est le concert parisien de cette tournée, alors le flot des souvenirs... on était jeunes...
Il y a là qui plus est une maîtrise d’enfants qui vient chanter en invité avec lui... alors...

Bon, l’automne sans lui sera encore plus avec lui, car cet album on l’a de nouveau ré-épuisé et à en perdre la tête.
Je ne sais plus vraiment lesquelles de ses chansons désormais je vais devoir inscrire sous mes doigts, tant il y en a de superbes, de poétiques, d’engagées, de mélodiques, au piano afin qu’il reste à jamais dans ma mémoire.
Un soir, un instant inoubliable et le mouvement de la vie change...
Merci à lui – un grand parmi les grands.

...

HELENE GRIMAUD « Memory » - DG 2018.

“Memory”, le nouvel album d’Hélène Grimaud explore la notion de la mémoire, à travers un choix de pièces pour piano seul de Chopin, Debussy, Satie et Silvestrov. Evoquant le pouvoir de la musique de réveiller des souvenirs et de sauver ce qui a été oublié, la pianiste a pensé son album comme une séquence de miniatures cristallines qui capturent le temps qui passe. Textures transparentes, ambiances nostalgiques ou mélancoliques, structures cycliques : chaque pièce est évocatrice à sa manière et inspire la contemplation.


Voilà, tout est dit, ou presque.
L’info twitter est utile et dès l’annonce de la sortie de ce nouvel opus de la discographie de la grande pianiste j’ai foncé pour le découvrir.
Je le sais, chacune de ses interprétations m’interpelle, m’incite à réfléchir, à comprendre, à chercher... sans parler des ondes positives qui en émanent et dont je suis devenu au fil des albums... friand.
J’aurais lu des critiques éternelles de froideur, de mécanisme, ou à l’inverse un encensement démesuré.

Hélène Grimaud est une immense artiste et interprète et à juste titre elle interpelle car ses projets de répertoire, ses choix et son approche sont mesurés, pensés et en correspondance avec son affect, ses réflexions, ses idées, son humeur, sa volonté de passer par la musique un message.

« Memory » est un album méditatif merveilleusement résumé en ces quelques phrases de présentation qui m’a relié à celui de Lisa Batiashvili dont je parle plus haut et dans lequel elle participe d’ailleurs.
Je les ressens comme complémentaires, curieuse sensation.
D’emblée j’ai été ici saisi par la prise de son éthérée du piano, presque ambient, comme si Harold Budd et Brian Eno s’étaient invités dans le studio.

J’aime quand les virtuoses se débarrassent par une sérénité, une maturité ou encore une volonté profondément artistique de leurs répertoires fantastiques et démonstratifs.
J’aime donc tout particulièrement cet album, découvert comme une nouveauté et laissant la place à deux compositeurs idéalement installés dans cet enchaînement de pièces de puzzle : Silvestrov (qui d’expérimentateur aura progressé – régressé, sans aucune connotation péjorative ne nous trompons pas mais plutôt chronologique - vers une écriture empreinte de manières romantiques) et plus original encore, Nitin Sawhney (cet artiste/producteur anglo-indien de hip hop, drums and bass et toute cette mouvance électronique londonienne).

Debussy, Satie, Chopin, Silvestrov et Sawhney se retrouvent sous les doigts d'Hélène Grimaud à la même table, là-bas, dans un espace où le temps, qu’il soit chronologique, historique ou de l’instant ne compte plus guère, ni pour eux, ni pour nous, auditeurs suspendus à ce piano diaphane, irréel, dont la transparence fait effectivement interagir le mental et... la mémoire.
Après tout, à chacun la sienne de mémoire et de la laisser se réveiller au gré de ce voyage qui d’apparence extérieure finira par devenir intérieur puis intime et personnel.
Le jeu de la pianiste interfère en ce sens et laisse justement le temps agir et prendre ses places multiples, se laissant découvrir à facette diverses et selon des durées préalablement indéterminées.
La phrase musicale et son dessin s’installent, il n’y a plus qu’à suivre ces méandres et alors le voyage en soi peut débuter et se faire.
Ici et c’est ce qui m’a de suite attiré, le sens d’interprétation n’a pas réellement sa place au sens commun de l’appréciation et c’est la grande force de cet album.
C’est à nous de l’interpréter.

Qui eut cru qu’un tel degré de pensée avec un matériau tel que les œuvres les plus connues des impressionnistes ou d’autres inédites mais qui s’installent directement en mémoire puisse être possible ou même imaginé ?
Il fut un temps où dès que la valse de Chopin en la mineur apparaissait dans un album je l’écoutais en boucle – ici elle s’installe dans un tout, aux deux tiers d’un chemin méditatif et laisse sa place sans pour autant que la mémoire ne sache l’oublier.
Nul besoin d’y revenir, elle sait rester...

Au cours de l’album l’auditeur s’approprie cette musique, la redécouvre ou la découvre et par elle son voyage mental et sensoriel peut se faire, Hélène Grimaud en est le vecteur et la réussite.
Encore une fois décidément le temps est au cœur du sujet.
Un signe des temps ?...

Tiens, il pleut...





mardi 24 juillet 2018

PLAYLIST – Allez, la suite.


PLAYLIST – Allez, la suite.

Bon, on s’est bien détendus avec la première, on y a cru et on s’est installé confortablement en sirotant le Mojito, histoire de...
Mais voilà, ils reviennent ce soir...
Comme chaque année ça va être l’occasion de leur demander notre titre favori, de causer aux pauses...
Ces musiciens, quels veinards !...
Toujours cools, décontrac’s, à l’aise... pas l’air stressés.
///
Première partie...
La pause s’impose – voilà bientôt une heure et des brouettes qu’on enquille standards sur standards, le moment d’aller boire un coup pointe son nez.
Reprenons la playlist là où elle s’était arrêtée, avec Groover... enfin, Grover...
Une hésitation afin de ne pas le remettre, tellement bon...
Les pochettes défilent sur le téléphone devenu l’essentiel objet de prolongation de soi.
Ah ça y est...

01/ DIDIER LOCKWOOD – « Night and Day » - album « For Stephane ».


Pff, ce côté Hot Club si bien revendiqué, ce swing « up » et truffé de respirations – une écoute, une complicité parfaites.
Mr Lockwood use de tous les registres, fait siffloter son violon, s’amuse et se complait dans ce jazz à la teinte manouche avec lequel il aurait pu faire carrière de reprise de flambeau tant ça lui colle au patrimoine.
Passer du Lockwood en pauses ça m’est venu comme naturel, ce grand artiste français a tellement marqué de son empreinte une idée du jazz français, de la fusion en faisant appel à des musiciens de tous bords, en réunissant de belles complicités qu’il m’est apparu comme essentiel de l’écouter de temps à autre l’été et de le partager.
Son hommage au grand Grappelli c’est du Lockwood jouant respectueusement Grappelli.
Peu auraient été capables de le faire ainsi – lui avait cette dimension.
Respect.


02/ JAMES INGRAM – « One Hundred Ways » - album « Forever More, love songs, hits and duets »


James Ingram, sa voix, ce feeling si black et soul, ce falsetto irréel, ce sens rythmique de l’articulation... et ce titre, à l’origine inscrit dans ma mémoire depuis le fétiche « The Dude » de Quincy, chanté là aussi par Ingram... Comme si sa voix était totalement indissociable de cette chanson, de cette bluette...
La version présentée ici n’est guère différente de celle de « The Dude » (jusqu’au solo en mode Prophet horns, textuel) à quelques infimes détails près, mais peu importe, ici ce qui compte c’est cette voix, ce feeling et cette aisance.
Ca respire, c’est juste fun et si américain, une varièt’ de haut vol qui groove sur une basse rebondissante, qui s’inscrit dans un petit gimmick de claviers si enfantin et candide.
Un pont élargit et laisse place à James, puis à un ténor dont on sait qu’il va revenir.
Les cordes font leur boulot de texture, presque imperceptibles, les cuivres viennent tonifier un tantinet pendant que le ténor prend ses échappées et qu’un clavinet cocotte en toute quiétude.
Avec presque rien et finalement tous ces rôles distribués avec une parcimonieuse attention voilà bien un petit bijou, pour une voix que j’ai toujours gardé dans mon esprit comme étant exceptionnelle.

03/ BOB MARLEY – « Waiting in Vain » - Album « Exodus ».


Passer de la bluette Quincy taillée chart FM à Bob, c’est osé, mais c’est au fond, ajouter cette juste dose de beat qui va permettre d’avancer, d’installer une « profondeur » tout en restant cool.
Ah, ce titre et son « Like I said ! » claironné.
Un parfait exemple de la magie du reggae...
Allez, on se penche attentivement sur basse et batterie les voilà installés sur les seconds et quatrième temps de la mesure, normal...
Puis voici qu’on va prendre la guitare en compte, elle se joue aussi  en contre temps, sauf que sa base de feeling est le contretemps de chaque temps (1,2,3,4).
Alors il nous reste un peu d’attention utile pour les claviers qui eux, décomposent autour de la guitare afin d’un contre temps supplémentaire et complémentaire lui étant à la double croche.
Nous voici là avec trois niveaux de métrique, de précision et de complexité – pas étonnant qu’ils comptent avec rigueur dès le départ, pas étonnant que ce truc, une fois installé embarque vers des cieux rythmiques de transe auxquels il est impossible de résister (mais résister pourquoi faire ?... d’ailleurs).
Marley c’est de plus en plus indissociable de ma vie.
C’est une mine et une direction tant spirituelle que musicale et ce, en toute tranquillité...
C’est quoi le truc, Bob ?...

04/ LARRY CARLTON « Sleepwalk » - Album « Sleepwalk »


Il faut faire retomber la sauce, on a failli se lever et danser. L’effet Bob.
J’aime Larry Carlton quand il s’empare du truc bateau (genre 12/8 avec une suite d’accords tombée sous les doigts) pour le sublimer par, en vrac, une doucereuse mélodie, un son dont il est le dépositaire, une virtuosité même pas apparente, un feeling de chanteur, une retenue musicale qui amplifie l’expression et une générosité doublée d’un évident bonheur de prendre sa guitare qui transparait à chaque note.
J’aime Larry Carlton tout court, en albums solo (quelle carrière !), en sideman (chez les plus grands) et ce depuis cet album, dont le titre « 10 PM » faisait l’ouverture d’une émission de clips tardive que je ne manquais pas, ado, de regarder.
La lumière du jour a fait place aux étoiles de la nuit...
On savoure et on se laisse aller – mais va falloir, y aller, justement...
Et reprendre tout ça en mains, là, sur le coup on s’est fait griller.

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05/ HANK MOBLEY « Soul Station » - album « Soul Station ».


Il ne faut jamais négliger un bon gros jazz qui tue, qui swingue, au feeling gros et généreux, aux teintes bluesy car sans démonstration virtuose.
Un bon gros jazz compréhensible et bien senti, voyez ce que je veux dire.
Un truc à l’ancienne avec ce son...
Donc chez Blue Note y’a qu’à puiser... Dexter ? Wayne ?
J’ai préféré filer chez Hank Mobley, gros swing retenu au fond du temps, phrasé bluesy authentique, son dense et qui ne lâche prise, sans prendre le chou.
La merveilleuse section rythmique (Blakey, Kelly, Chambers, excusez du peu...) est une véritable autoroute à soliste, elle tisse un swing au fond du temps absolument imparable.
Hank se fend d’un long et inspiré solo, Wynton est juste remarquable en background comme en un solo quasi modèle de blues (Écoutez-moi ces ponctuations de main gauche, ce tracé rythmique, ce jeu pouvant être tout à la fois dépouillé et chargé, mais jamais en clichés... tout en usant de tous les clichés du genre). Nu, Paul glisse son solo de contrebasse, précis, présent, inspiré pendant qu’Art stabilise par un beat ancré dans le tempo l’assise essentielle.
Au retour du thème, cette force tranquille et bien plantée dans le sol réaffirme son pouvoir et on est là, bien... le jazz a traversé d’un trait l’espace et la bière a supplanté le rosé, le côté club, pour sûr.

06/ RONNIE JORDAN « Summer Smile » - album « The Antidote ».


On peut dire que je l’ai écouté cet album, son relifting de « So What » forcément en tête, un « After hours » qui fut l’un des titres qu’on a beaucoup joué avec Jean Marc – bref l’entrée en idée d’acid jazz de Ronnie a marqué la petite sphère du jazz plan plan et les années passées il faut admettre que ce son reste d’actualité, ainsi que cette approche qui ne fut pas si révolutionnaire que cela, mais juste la continuité d’une mode jazz eighties dans laquelle avec une rare intelligence le guitariste s’est glissé.
La nappe lounge au son wave, le beat acid qui solidifie la ligne de basse avec le drumming  qui fait part belle aux ghost notes et ce son « à la Benson », ce jeu mélodique en accords sur cette mélopée estivale, plus qu’une recette, c’est un mode de jeu.
Un dépouillement calculé, qui laisse respirer chaque pattern, qui place l’écoute en mode paisible, sans surcharge – ça reste juste un must du genre.
Les têtes oscillent, le groove s’est installé, irrésistiblement.

07/ SPYRO GYRA « Catching the Sun » - album « Catching the Sun ».


Jazzy et latinisant, avec la touche funky, des thèmes aux mélodies immédiatement chantantes, la couleur tropicale en marimbas et ce lyrisme qui suinte partout chez chacun c’est le Spyro Gyra des débuts, léché, détaillé, « Breckerisé » (Randy vient pousser le solo) sans excès, juste avec la touche de fun nécessaire.
Jay Beckenstein (avec Tom Schuman) est Spyro Gyra, son âme, sa précieuse sonorité, son charisme mélodique, sa verve soliste qui jamais ne sort d’un cadre, un cadre paradoxalement très ouvert.
Cet album et ce titre pourraient presque synthétiser cet « esprit Spyro Gyra », ce jazz qui deviendra smooth, ce penchant vers les horizons latinos mâtinés d’urbain.
La plage n’est jamais bien loin et la mer s’oblige dans ce cadre à prendre une place en horizon.
Une valeur sure (je crois bien que j’avais dit un truc comme ça il y a bien longtemps).

08/ DAVID SANBORN « Sugar » - album « Time again »


Le grand David Sanborn...
Crispé d’émotion permanente, acidifié par une présence sonore qui rend l’instant cher et précieux.
Un beat en points d’appuis qui respire, qui charge d’un feeling gros comme le cœur généreux de l’altiste le titre et le sucre du dessert n’est pas surcharge mais savant dosage.
Sanborn est l’un des plus grands chefs au monde, sa cuisine musicale sait allier toutes les saveurs avec parcimonie et sens précis de bon gout.
Il peut être roots, comme ici, ou plus funky, ce grand chanteur de l’alto est pour moi le plus grand saxophoniste, l’un des plus grands musiciens encore de ce monde.
Sa place s’apparente à un mythe...

09/ TONY BENNETT « The Good Life » - album « I Wanna be around ».


Allez, une petite dernière...
Je pense générosité, je pense sourire, je pense plaisir, je pense bonheur, je pense Tony Bennett.
J’aime l’homme, j’aime sa voix, j’aime son jazz et sa façon de crooner ces intemporels standards, j’aime ses duets au cours desquels il va inviter les plus improbables des artistes.
J’aime sa gentillesse et son professionnalisme.
Le décor est chargé comme une chambre d’hôtel de Las Vegas, ça scintille de partout, c’est plein de strass et même si Lady Gaga n’est pas encore venue lui redonner une cure de jouvence, Tony chante là cette belle vie, cette chanson composée par Sacha Distel, cet autre crooner intemporel, français, qui avait toujours le jazz dans sa guitare et dans sa voix.

BON...
On va reprendre et on sifflote cet air délicieux, si expressif, si vocal...
Ça valait bien le coup de trainer une poignée de mn en plus avant de s’y remettre...


jeudi 19 juillet 2018

PLAYLIST – (PLAISIR ou CASSE TÊTE ?)

PLAYLIST – (PLAISIR ou CASSE TÊTE ?)

L’été est bien là.
Ici chaque trajet en voiture a été revêtu d’une dose de patience, d’une augmentation d’environ une demi-heure de temps, d’une grande vigilance avec un œil permanent dans le rétro, scooters et autres deux roues oblige.
La chaleur est au rendez-vous, ponctuée cette année de quelques pluies bienvenues, la nature a besoin d’elles.
Le foot c’est fini – à chacun de s’en faire son éternel constat.
Je ne m’étends pas – je constate juste que ça a fait bosser, beaucoup bosser alors rien que pour ça...
Bon, allez, la playlist... (de l’été ?)...
à quoi bon, à quoi ça va bien servir et pourquoi faire.

Il y a une bonne quinzaine d’années suite à un accident de voiture je me suis vu contraint de racheter une occas’ bon marché mais solide.
Il s’agissait d’une X’ara avec... un lecteur K7... je m’étais fait des compils de titres sur cet antique support, utile.
Puis le jour de l’arrivée en lecteurs du mp3, j’ai fait de même dans la voiture suivante, mais là on pouvait en mettre un paquet de titres...
Aujourd’hui (encore une fois le débat du support pratique), hop, via mon appli Napster, on stocke et on crée, recrée, efface, remet des titres à gogo.
Reste à savoir pourquoi, ou pourquoi faire.

Ça a (re)commencé avec cette seule et première idée :
Une prestation musicale c’est environ trois sets, voire deux selon les lieux.
Donc la pause qui s’impose...
Cette pause il faut la combler par, un peu de zic.

J’ai donc commencé par ça, proposer, selon le style joué, quelques titres qui permettent aux clients de continuer à se détendre pendant que les zicos pausent, boivent un coup (bière, rosé et même parfois de l’eau) et tapent la causette avec patron, habitués, amateurs, amis venus écouter, et entre eux bien sûr.
Ils ne parlent plus de musique, ils la font, c’est suffisant, par contre, il y a fort à parier que les titres de la playlist s’immiscent dans le sujet.
D’où, là encore, l’intérêt d’un choix méticuleux.
Un judicieux saupoudrage de bossa (obligatoire) de jazz soft, de calif, calibrer le son, éviter l’agressif, mélanger connu et ce qui accrochera par le beat, le genre, l’idée... rester easy, parmi de nombreux critères voilà un peu ce qui m’a dirigé.

17 titres, Napster a de suite tagué « Relax », « pop » et « jazz ».... comme quoi.

Ah oui...
Préalables requis avant d’attaquer :

- Choix d’une boisson à caractère estival (mojito, bière pression belge de préférence ou type Corona, rosé couleur claire, cocktail fruité...)
- Choix d’un environnement de préférence extérieur et ensoleillé.
- Choix d’un siège imposant la détente (transat, bain de soleil, ou carrément serviette sur plage)
- Pour les addicts du protocole apéro ne pas oublier les tomates cerises, une petite tapenade sur croutons, les éternelles cacahuètes (non salées été oblige), pistaches ou encore fruits séchés et bien sûr la fougasse.
- Si ça cogne pensez au parasol, on ne sait jamais car, une fois installés, se relever va être très... très difficile.

01/ KENNY G – « Brazilian Nights » - album « Brazilian Nights »

On ne va pas chipoter, l’entrée, cordes soyeuses enchainées par le piano souple et délicat évoquant le thème... Kenny entre en piste, alors le décor s’ensoleille...
Le sax, la bossa, Getz, je laissé défiler le package de clichés et c’est bon.
Comme son mentor Kenny ne lâche jamais la mélodie, il soloïse tranquille, peu de bavardage, juste ce qu’il faut – commercialité loungisante oblige, cool attitude logique.
Un solo piano laisse se reposer un temps les cordes qui vont revenir en horizon.
On avait presque oublié le thème, mais est-il si important ?...
L’important ici c’est cette souplesse, cette délicate attention bossa ré-évoquant en quelques 6.32 mn  tout ce que cette vague nouvelle a embarqué d’images radieuses et positives.
Et ... de bonheur.


02/ BILL LABOUNTY – « Look who’s lonely now » - album « Bill LaBounty ».

Cool sans écouter la voix de Bill ?
Ça m’est impossible – les habitués du blog le savent.
J’ai pourtant hésité avec la version de Randy Crawford, mais Bill, sa voix...
Moelleux, souple et aéré, les cuivres de Jerry Hey, cette rythmique qui respire, cette voix qui accroche, qui pleurniche d’amour country, ces quelques chœurs parcimonieux (look), la gratte de Toto/Lukather (ce solo), le gimmick flûté et futé, le drumming précieux de Porcaro en halftime pré Rosanna rebondissant et cette fin qui transpose...
Ces mecs sont des orfèvres, les rois du détail, mais ça, je l’ai déjà dit.


03/ RICKIE LEE JONES – « Easy Money » - album « Rickie Lee Jones ».

Il me fallait un titre dépouillé après cette tonicité retenue.
Le genre « allez on se calme », on s’assoit, ou du moins là, on s’en ressert un.
Elle entre en scène, présentée calmement par une contrebasse laidback, quelques arpèges de guitare hésitant entre une pop « unplugged » et un sentiment jazz viennent rejoindre cette voix qui raconte, nous parle, nous susurre une mélodie inchantable et pourtant d’une telle évidence pour Rickie.
Vibraphone et piano en clichés jazzy viennent compléter l’atmosphère du club devenu jazz en l’espace de quelques touches de style bluesy.
On a à peine remarqué le subtil Gadd aux balais... comme quoi, Rickie, quand elle est là et chante...
Le second verre n’est pas encore terminé – on a encore le temps et Rickie a déjà alimenté la conversation.
Normal, elle est inévitable.


04/ GEORGE BENSON « Affirmation » - Album « Breezin ‘ »

Il faut toujours une touche d’instrumental pour laisser retomber l’attention et relaxer à nouveau.
« Affirmation » est l’un des titres de Benson dont je ne sais me lasser.
Le mélange cordes d’une infinie pertinence qui contre chante, avec cette rythmique jazzy/funk en clavinets, tapis de fender et wah wahs sur cette ligne de basse latinisante et un drumming mêlé aux congas : une parfaite alchimie.
Benson c’est ce son qui chante, c’est instantané, on entre dans le jeu, direct.
Puis il y a ce petit riff unisson qui vient en milieu de parcours augmenter le groove soigné du titre avant le lumineux solo de Rhodes.
Un instant de clarté.
Tiens, elle décline justement, cette clarté et le soleil va se coucher...
Il est temps de retourner à nos instruments...


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05/ ROBBEN FORD - « Riley B King » – album « Truth »

Si on l’a jouée pop teintée de blues, la seconde pause embrayée par ce titre soft et pourtant soutenu, ça va le faire.
Robben Ford c’est depuis un bail ce nouvel artisan du blues, ce guitar-hero adulé par nombre de passionnés de la pentatonique, un son précis, un phrasé subtil et personnel (en attestent les solos où l’on frémit de plaisir à chaque bend), une voix atypique pour le genre qui ajoute une touche d’originalité indéniable.
Il est entouré de la crème, il connait son sujet plus que nul autre (vibrant hommage à BB King ici), il est égal à sa direction musicale et pourtant chacun de ses nombreux albums tant en reprises qu’en compos originales atteste d’une carrière dans le sillon d'un blues sans concessions ... et sans compromis au plaisir.


06/  MICHAEL MCDONALD - « I Keep forgettin’ » - album « If That what it takes ».
Imaginer une playlist sans Michael, je n’en suis pas capable.
Ils sont tous là, les meilleurs (de ceux qui firent rêver Jonasz) pour l’accompagner en studio pour en 82 pour son premier album solo, ça s’ouvre par cette reprise du titre de Procol Harum et tout est dit.


07/ DONALD FAGEN – « The Goodbye Look » - album « The Nightfly ».

Après Michael quoi de plus évident...
Donald a sorti la panoplie caribéenne, il s’offre une escapade hors des cités américaines.
Il surfe west coast, beach devient son mot fétiche, c’est félin, comme toujours c’est d’une telle perfection là encore et tellement bien composé (le petit pont central, qui avant le gimmick écrit redimensionne et encadre la guitare en solos).
Pas de hasard et un plaisir jamais perdu de vue.
L’adéquation basse/batterie/percussions, à elle seule, vaut le détour...
La coda permettrait de penser à chalouper en regardant les dernières filles qui traînassent en rigolant sur la plage afin de rejoindre la scène, mais non... on a encore le temps et ils sont bien... une nouvelle tournée vient d’être servie, alors calme... encore un peu.


08/ GROOVER WHASHINGTON, JR – « Make Me A Memory (Sad Samba) » - album « Winelight »

Un classique...
Gadd-Miller, LA rythmique de rêve.
J’affectionne particulièrement ce titre, beaucoup joué avec mes amis Roland et Joël il y a longtemps.
Sa magie reste intacte cette opposition entre mélodie aérienne et seconde partie rythmée, un sujet idéal pour l’improvisation avec un tracé sans heurts aisé à suivre pour s’exprimer.
C'est que fait ici Groover avec en passant, ce son de soprano merveilleusement maîtrisé qui est d’une rare finesse, reposant sur ce Rhodes vaporeux au son chorusé...
Je me surprends à pencher vers les duettistes de la rythmique – ils me traumatisent...


Vite retourner vers l’espace scénique avant qu’on commence à en parler car ça sera long...
Le temps d’une pause passe vite...
La tête dans les (ces) musiques permet de se relativiser soi-même, de se ressourcer et de prendre l’autre part de plaisir là où elle se trouve.
Un lendemain, histoire de changer, on prendra le temps d’une autre.
Car il ne faut pas rester sur la même, soi-même on s’en lasse (ou pas) et puis il y a tellement de titres à écouter qu’on en aurait le vertige.
Bon, la première est passée.
Le rosé était impeccable et bien frais, la plage (clin d’’œil à Chris) avec sa vue unique a tenu ses promesses de far niente.

Prochaine(s) listes autres articles.
Huit titres ça passe décidément trop vite...





dimanche 10 juin 2018

EMPREINTES VOCALES - 1


Empreintes Vocales.
(Réflexions anarchiques... et affectives)

La voix, ce débat, cet instrument directement lié aux sens, au corps...
Elle accroche direct, elle peut révulser aussi, pas une question de technique, juste une question de sensations, d’émotion, de ressenti.
On a parfois et même souvent ces discussions interminables entre amis musiciens (ou non) rapport à cette voix, ces chanteurs, chanteuses que l’on côtoie, que parfois l’on accompagne, que l’on croise...
La vie quoi.
La musique est importante, mais dès que la voix entre en piste elle prend le pas sur le reste, elle attire, elle s’impose, elle est qu’on le veuille ou non, incontournable, alors son axe mélodique fera fredonner, siffloter, écouter avec sensibilité, on sera happé par une énergie inexplicable...
Elle est là, alors, plus rien (ou presque) n’existe.
Cette conscience je tente de la faire prendre à n’importe quel(le) élève chanteur (euse), car dès que tu prends le micro « miss », tu dois toujours penser que dès la première émission d’un son de ta voix, l’auditoire et même les musiciens n’en ont que pour toi...
Une sacrée responsabilité.
Le vocal touche directement à l’âme, il fait surgir l’être dans toute sa réalité.
C’est « sensible », c’est « à nu ».
Ce peut être beau, émouvant, insoutenable...
Enervant aussi ou insipide et ce, selon notre propre capacité de ressenti, sans explication, sans plus d’analyse que cela.

Il y a bien sûr l’appartenance à un « style », un genre, une étiquette...
Opéra, récital, jazz, pop, rock, chanson, world...
Récemment Noa, en duo, minimal, intimiste avec un guitariste (Gil Dor) et un éventail percussif, concert dracénois, chargé de têtes blanches, papotages et ragots de mise dans l’attente de remplissage de salle...
Elle entre, se raconte et en l’espace d’une note, la première, me voilà transporté, comme si plus rien autour de moi ne pouvait exister et le silence se fait, là, d’un coup.
Pas de volonté charismatique affichée, juste la simplicité et le chant chargé d’une vibration expressive inexplicable, palpable dès la première émission vocale.
On touche le sens du beau, ou du moins certainement cette idée qu’on en a.

...

J’écoute Sinatra, son album de bossa, le crooner y est entouré d’un écrin fait pour sa voix et la guitare si impérative de ce contexte.
Ça coule, ça frémit à chaque phrase, c’est sensuel, d’une coolitude absolue, délicat, élégant et d’une apparence simple, si simple... que c’en est désarmant.
Alors comme Franckie chante, tout semble chanter autour de lui, la moindre flûte semble le caresser, les cordes sont de soyeux tapis et même la batterie pourtant métrique prend des airs de mélodie à chanter. Lui, semble flotter au-dessus de ce paysage musical idyllique, il chante, tout chante et il en est le vecteur.

Tom Jobim e Frank Sinatra - 1967 - Full Album - YouTube

Je me souviens Nathalie Dessay à Ramatuelle l’an dernier. Un de ces concerts inoubliables.
Elle se pose avec élégance dans un somptueux fauteuil et sur des espaces de cordes contemporains elle raconte – sa  voix même parlée est envoutement. Une distinction mue par une technique pour laquelle le mot perfection semble bien piètre permet le détail de chaque mot, de chaque souffle, de chaque phrase... et là elle n’aura fait que « parler »...
Puis elle revient en comédies de Broadway et dès la première note du « on » de « on a clear day » elle aimante d’une pureté et d’une sensualité mêlées une assistance béate.
L’album ne rend pas le quart de ce ressenti, mais une fois qu’on a été happé par cette voix, c’est définitif.
Merci au « live ».

Natalie Dessay, "I'm a fool" - Teaser - YouTube

Je me fais le rapport technique avec Ella Fitzgerald, en jazz en ce qui la concerne, c’est similaire.
Pas de limites – juste la perfection tant dans la justesse, le feeling travaillé au cordeau que la précision rythmique avec un phrasé swing à pleurer.
Et un sens des racines blues qui est toujours là, omniprésent.

Ella Fitzgerald -- How Long, How Long Blues (1963) - YouTube
Ella Fitzgerald - Swings Lightly / Swings Brightly (Not Now Music) [Full Album] - YouTube

Alors quand la douce colombe croise pour quelques albums trempés dans le chaudron du jazz - celui-là qu’on sait vrai, authentique, sans autres fioritures que les inflexions du blues Mr Louis Armstrong à la voix qui est aux antipodes, rauquement furieux, transposition immédiate du chant de sa trompette, voix et instrument s’exprimant sur la même échelle de valeur, sans distinction aucune - le contraste émotionnel va au-delà du concevable, comme si la belle et la bête prenaient figure sonore en face de nous.
Une sorte de magie faite musique, en petite formation comme dans l’immense adaptation du Porgy and Bess par Russell Garcia de Gershwin, il est impossible de ne savoir au pire « apprécier », au mieux, « adorer » et remettre sans cesse ce « Summertime » impossible à oublier.
Y être insensible ?... je ne connais personne qui ait pu aller en sens contraire.


...

LA belle voix...
Hmm, la belle affaire que voilà.
On parle d’une telle, d’une autre – l’une chante bien mais sa voix... brrr... l’autre a la voix à son image, alors si l’on aime son image, on aimera sa voix...
On parle d’une autre, encore qui s’oblige pour chanter à en rajouter sans interruption, sans respiration, noyant la voix dans un fatras d’inutiles effets qui au sortir parasitent l’impact immédiat, la véritable expression, le sens.
La chasse au mimétisme, la chasse à l’inutile, la chasse au superficiel, voilà bien notre bataille pédagogique face à ces émissions de TV à la réalité qui installe la démonstration, l’image, la bataille en place de la musique, le braillement comme référent technique, pourtant, parfois même là, la voix, quand elle prend sa place authentique : alors ...
Je me souviens cette jeune adolescente, guitare en mains, tellement timide et peu sure d’elle, première prestation publique à l’une des multiples auditions du Conservatoire.
Le power chord s’installe et positionne sa rassurante route harmonique et voici le premier son...
La salle se fige, une rare intensité émotionnelle vient de prendre tout à chacun.
Inoubliable.
Charismatique.
Pas la peine d’en faire une tonne, avec un rien et la pureté de l’intention de-par la voix cela est simplement suffisant.

Je sais avoir toujours placé Billie Holiday au-dessus de tout – chez elle, pas question d’imaginer un seul instant entendre la moindre forme « technique », cela n’a pas lieu même s’y penser.
Billie chante et c’est au-delà du jazz, au-delà même d’une idée esthétique que cela se passe, il y a dans sa voix une telle humanité, une telle âme que, forcément, on est d’emblée attiré, fasciné.
Pour ma part de ressenti je place Billie au-dessus de tout ce que je peux  connaitre (du moins... vous verrez plus loin).
Bien entendu cela reste totalement lié au subjectif car c’est une question de chimie, certainement. Ou d’alchimie.
Comment expliquer réellement cela ?
On écoute une voix et la peau se fait chair de poule, le poil de dresse, le parlé s’arrête et peut être va se teinter d’une  émotion palpable... Touché, coulé.
Billie me fait ça – je l’écoute donc quand j’en ai besoin, comme si cette expression vocale était une nécessité afin d’apporter un soutien ou un « transport » en face du quotidien, et ce forcément dans les moments pas simples de la vie.
Cette voix chante tout ce que j’ai besoin qu’elle me chante...

Billie Holiday - The man I love - YouTube

Une autre voix qui me laisse toujours pantois, c’est celle de Michael McDonald.
C’est incroyable cette teinte de nostalgie profonde qui émane de chaque note qu’il chante avec une âme là aussi emplie de soul, d’un feeling totalement particulier, aux inflexions profondément ancrées dans le gospel, à la rauquerie naturelle, à la tessiture qui caresse les aigus les plus improbables tout en faisant imaginer qu’il reste dans un registre grave.
Une sorte de féminité... une sensibilité qui l’est en tout cas.
Dès que je l’entends, en soliste comme caché au fond d’un chœur, je vibre instantanément.
Et il m’est difficile de ne pas user du replay...
Je l’ai découvert avec son premier album et sa reprise du « I Keep forgettin’ » de Procol Harum il n’a pas fallu plus que cette phrase pour qu’une forme d’addiction envers cette voix s’installe, irrémédiablement et durablement.


De Michael McDonald à Marvin le pas est simple à franchir et parmi les nombreux chanteurs afro américains que je vénère ou écoute je peux dire que Marvin Gaye a toujours tenu place de choix.
J’écoute « Trouble man » et c’est une boucle qui s’installe, comme si ce falsetto si limpide ne pouvait sortir de ma tête.
L’autre fois j’ai fait l’erreur de le mettre en playlist de musique d’ambiance à la pause entre sets musicaux et je suis resté figé, quasiment incapable de revenir à mon piano...


« What’s going on » est et reste l’une de mes préférences vocales de Marvin, la chanson comme l’album conceptuel et agencé autour de l’axe de ce titre (un jour qui sait, je me lancerais dans la mise en détails de certains albums de Marvin) – sa voix m'aimante radicalement
« Dream of a lifetime » tout comme « Midnight Love », c’est pareil...
Un barda eighties, des boites à qui mieux mieux et là, au-dessus, ce miracle vocal fluide, léger, chargé d’une expression incommensurable, d’une vie... de la vie.


Aux antipodes il m’est impossible de résister à Tom Waits.
Son implication vocale est unique, chargée de vicissitudes, bouleversante dès son premier rauquement, dès son moindre feulement.
Bien sûr il y a « Jersey Girl » ou encore « Blue Valentine », rien qu’à eux seuls ces deux titres que j’auréole d’un « Somewhere » droit sorti de West Side et qu’il a détourné ou simplement chanté à sa façon.

Jersey Girl - Tom Waits - YouTube
Tom Waits Somewhere (From 'West Side Sto Blue Valentine 1978 - YouTube

A sa façon...
Tom Waits n’en a d’autre de façon de chanter que celle de se mettre totalement à nu, d’exprimer le plus profond de l’être, le plus lointain de l’homme.
Son personnage, sa voix... ses albums barrés (« Swordfish trombones ») ou encyclopédiques... ou juste caressant le blues profond, le jazz de fond de club, le rock de bar à whisky.
Eternel Tom Waits...


...

« S’il y’ avait pas eu Armstrong, jamais on n’aurait osé chanter comme ça ! » m’avait lancé une fois une amie.
Personnellement je ne crois pas en cela.
Je crois plutôt que l’on chante comme l’on veut ou doit s’exprimer, que le rock, le blues et le jazz ont permis de s’affranchir d’un mode vocal lié à une technique impliquant acoustique et projection du son vocal et qu’ainsi on s’est progressivement détaché d’un passif, d’archétypes pour comprendre que chanter c’est certainement et avant tout être soi-même, donc s’exprimer comme tel et forcément s’assumer comme tel.
Avec tout son fardeau de vie qui se trimballe dans le grain de cette voix qui en dit d’un coup certainement très long, comme un miroir grossissant et ne laissant passer aucun détail.

Prenez la copine de Tom, justement, Rickie Lee Jones...
Elle balance son « Coolsville » ou bien son « Lucky Guy » et on pleure...


J’en connais un autre qui me fait cet effet, c’est Bill LaBounty, il est la symbiose réelle du succès « Bodyguard » (oui, le film qui a fait pleurer nos petites amies ados et qu’on a tous vu, nous avec une bière en mains, elles avec une boite de Kleenex). Il pleurniche classe – en général il en rêve, elle est partie ou il la fantasme, peu importe – et pour ça il va mélanger un jazz groovy/funky/pop-calif de bon ton FM avec ce talent country qui fait miauler dans les chaumières...
Vous vous souvenez de « I will always love you », cette ballade country mise à la sauce FM eighties Quincy Jones par la regrettée Whitney (dont, au passage la voix ne m’a jamais fait le moindre effet... un phénomène curieux que je ne m’explique pas ou peu). Ces accents ampoulés chargés de pleurnichements tout droit sortis du fin fond d’un Harlem en quête de sortie de ghetto – chez Bill on est carrément dans le réel de tout ça.
C’est pas un film, c’est juste comme ça que ça le fait et alors quand j’entends « Didn’t want to say goodbye », « Slow Fade » ou encore « It used to be me » - titres dont j’ai réalisé que je ne sais m’en passer – bêtement, je fonds.


La voix, cette façon de creuser le texte, de chercher le lancinant expressif, de nasiller si nécessaire afin de donner ce grain, cette texture qui te fait dire inconsciemment « yeah »...
Bill LaBounty j’ai réalisé à quel point j’écoute encore et toujours ce gars – il me parle, sa voix (et sa musique ) me parle(nt).
J’en aurai presque oublié Rickie, qui même quand elle chante en français dans un accent tel qu’on adorait ça quand on draguait les anglaises en voyage scolaire, en un semi gémissement chanté sur le sillon te bouleverse.
Oui, te bouleverse...

Rickie Lee Jones - Rorschach - YouTube

Ce mot est fort ? La voix de Rickie Lee Jones me bouleverse sitôt que je l’entends et ce, même dans ses titres les plus fun. Elle a ce truc nasillard mais sans plus qui infléchit le texte et le son de sa voix et ainsi elle enfonce le clou de l’hyper expression en l’espace d’une phrase, d’une sifflante, d’un « ttt »...
Elle ne fait pas exprès, et c’est bien ça le truc, c’est juste comme ça, naturel, profondément féminin, chargé de galères, d’une envie de vie et de bonheur à venir... et de musique et forcément, ça touche.


...

Bon là où j’en suis, j’ai encore des oubliés... tellement d’oubliés, mais je les prendrais en compte, vous en faites pas.
Il faudra bien un deuxième état de réflexions...
Là je remarque que je me suis laissé embarquer par ces chanteuses et chanteurs « à musique »...
Bref, plutôt simple quand on me connait, on se dit, ouais, d’accord, mais quand même ceux-là, derrière y’a du lourd côté zicos, il nous la joue calif, jazz, rock classieux, donc forcément ça ne peut QUE chanter...
Même chez Billie y’a un sacré background (et pas que Lester...) – mais ceci dit, quand elle chante, vous y faites VRAIMENT attention ?...

Bon j’y vais franco, une voix qui m’a toujours gonflé à l'écoute first, c’est celle de Phil Collins.
Pourtant j’ai toujours adoré très paradoxalement Phil Collins et la récente lecture de sa bio via les conseils avisés de Charlu n’a fait qu’accentuer ce fait.
Avec lui, il me faut me mettre en condition et d’un coup une sorte de porte s’ouvre...
c'est l'écoute second...
Elle s’est ouverte avec le titre « In the Air » dont on me dira ok ras le bol, passe à autre chose...
Oui mais réécoutez le...


Et puis « if living me is easy » là on touche ou effleure le gros feeling à fleur de peau...


Il y eu encore « That’s just the way it is » avec David Crosby en chœur et soudainement je n’ai plus décroché de sa voix, comme si j’avais saisi la profondeur du truc, le sens caché... au-delà de « Sussudio »...

Phil Collins - That's Just The Way It Is - YouTube

Et certaines chansons de Genesis me sont apparues... chef d’œuvre (« blood on the rooftops », "say it's alright Joe").


Alors on parle Genesis et automatiquement me vient la voix la plus unique ou spécifique que j’ai entendu, genre indéfinissable car rauque mais pas rock, car cassée mais plutôt abimée, car expressive comme celle d’un acteur, ou d’un conteur, ou d’un visionnaire – Peter Gabriel.
WHY DONT U TOUCH ME ! « The Musical Box », rien que ça et je me le résume, une voix tellement chargée d’un sens réellement théâtral, sans autre volonté que de servir la vie d’un texte, d’une affabulation, d’un monde ancré dans un esprit parallèle.

Genesis - The Musical Box - YouTube

Puis Peter Gabriel c’est la voix de « Red Rain » avec un traitement qu’il ne quittera plus et lui donnera une définitive identité.

Peter Gabriel - Red Rain - YouTube

Il faudrait un chapitre rien que pour parler de la sensation que procure la voix de Peter Gabriel et croiser tellement de sensations.

Allez je me pousse la porte de l’hexagone et me viennent directement trois voix...
(Je laisse Johnny dans la mélasse judiciaire).
Piaf (normal et pas étonnant), Bashung et Gainsbourg.
Directement je me rajoute Christophe, Polnareff et Brel.
Montand – jamais pu arriver à capter ce qu’adolescent, usé par les microsillons que mon père passait en boucle parce qu’adorateur du communisme affiché de l’acteur je considérais comme de l’esbroufe, du superficiel, de la « poudre aux yeux ». J’en suis encore là et ce ne sont pas quelques feuilles mortes qui me feront changer, pour l’instant.
Edith Piaf c’était quasi religieux à la maison.
Dès gamin, quand sa voix perçait du haut-parleur j’étais apeuré et fasciné. Ces rrrr gutturaux, cette gouaille, ce don total de soi dans le corps d’une si petite femme avec une si grande voix et tant de sens donné par cet organe minuscule, moi qui faisait du chant, je ne captais pas le comment, mais ce que je sais c’est que je captais une énergie émotionnelle unique. Et c’est encore vrai aujourd’hui.
J’écoute Piaf, plus rien n’existe.


Bashung je l’ai découvert ou du moins su l’apprécier fort tard.
C’était « Fantaisie militaire » - sa musique et sa voix tellement indissociable de ses textes d’une poésie à décrypter.
Cette façon de faire parler les mots, de les recaler dans le beat, de jouer sur le sens tant musical que contextuel. Comme une cicatrice, ça te reste à vie.


Puis il y a toujours eu Serge...
On a le compositeur, l’arrangeur, le défricheur, le récupérateur... d’accord.
Le provocateur, ça on sait...
Mais le chanteur – tiens passez comme moi en boucle « Je suis venu te dire » c’est chargé de sensibilité ça, ça frémit de respirations haletantes pour accentuer le sens, c’est vraiment interprété...


Et un jour j’ai bloqué sur le live au casino de Paris avec ce retour scénique en « Javanaise » et je ne cache pas les larmes à chaque réécoute de ce moment unique d’hyper sensibilité tout comme cette « Dépression au-dessus du Jardin » qui reste l’un de mes titres fétiches du chanteur pour le coup...

Serge Gainsbourg - Casino De Paris 1985 - la javanaise - YouTube

Gainsbourg était tant et tant de choses – il était parmi celles-ci, un merveilleux chanteur et son inimitable parlé chanté (l’école de Vienne rejoignant le rap) reste un truc facile à analyser, mais un truc complètement mystérieux à réaliser, car tellement associé à l’artiste.
Parler une mélodie toujours sous-jacente et ne jamais en perdre son fil musical... pour parfois le faire imperceptiblement ou franchement surgir. Quel art de l'expression !

Christophe ? Oui, sa voix écorchée en « Mot Bleus » fait mouche à chaque fois. Cette fragilité, cette fausse approximation, ces aigus contenus et cette empreinte de pudeur. Une sorte de mythe.

Les mots bleus (Christophe) - YouTube

Polnareff m’a toujours interpellé – il joue avec sa voix comme avec son piano. Ses seules limites sont lui-même. Cette redondante facilité qu’il met en avant pourrait faire oublier que derrière des Tamtams inchantables tant ils sont techniquement stratosphériques, il pleure des larmes de verre, regrette le temps de grand maman ou peut assassiner par jalousie. Alors de sucré bonbon acidulé il redevient émotion, car le sucre, ça fond.

L'homme qui pleurait des larmes de verre - YouTube
Michel Polnareff - Le bal des laze (1968) - YouTube

Brel, difficile, un peu comme Waits, c’est un monument d’implication, il est ce qu’il chante et devient alors un très grand chanteur. On se fiche alors de sa voix, ce qu’on retient c’est qu’elle est au service d’une immense expression.
« Ces gens-là » et « Ne me quitte pas » me suffisent... 


Comme « Avec le temps » de Ferré me suffira pour lui seul.
Il suffit d’un moment gravé avec une voix imbriquée dans le sens de l’expression musicale pour que celui-ci franchisse le pas de l’éternel.

léo ferré - avec le temps - YouTube

Maria Callas a franchi ce pas.
J’ai pu dire que je n’étais pas un farouche admirateur car son choix de transcender l’œuvre vers elle n’est pas spécialement celui qui me plait (comme Gabin dans ses films) – mais rares sont les divas capables d’une telle complète identité et ce dans un répertoire d’interprète, classique de surcroit donc chargé de contraintes, d’écrits, de consignes...
La reconnaitre immédiatement, c’est certain.
Lui conférer un statut de voix unique aussi, car elle a su mener sa voix et sa carrière avec cette identité directe.
Callas ne laisse insensible.
Je l’écoute pour elle, pas pour l’œuvre.


Bartolli quant à elle réussit à tout associer.
Respect du texte, du contexte, de l’œuvre, du compositeur qu’elle va chercher en faisant un travail d’historienne de la musique...
Elle a tous les registres, une technique qui suscite l’admiration, une puissance et un charisme incroyables et puis, elle soupire et peut sotto voce faire monter l’émotion la plus simple et la plus profonde.
J’en suis fan.
Elle représente l’idée d’une évolution moderne de l’approche artistique du « classique »...
Son engagement féminin (comme celui de Khatia Buniatishvili) et artistique sera un exemple pour les générations à venir.


...

Retour en voix arrières.
Directement ému lorsque Marianne Faithfull a posé ses affres avec une conviction vocale sans détours sur son album « Broken English », le titre et sa façon d’exprimer ces deux mots, comme si elle peinait à l’exprimer sans spasmes, sans tout ce que la pensée peut évoquer à la simple énonciation d’un mot...
Cette voix-là, celle de Marianne Faithfull, une fois qu’on l’a imprimée dans son conscient on sait qu’elle ne vous quittera plus.
C’est peut-être cela l’un des mystères de cette alchimie entre la perception organique et la mémoire sensorielle qui lui est liée.
Un peu comme une saveur, un bon vin par exemple, de ceux d’exception, il suffit d’une gorgée et d’un retour sur palais pour l’imprimer immédiatement et irrémédiablement et rien que l’évocation de son nom fait alors agir les sens restés en mémoire.


Ça m’a fait ça automatiquement quand le grand Joe s’est transcendé à Woodstock en gospélisant « With a little help » des Beatles (le passant d’une bluette enrubannée à 4 temps à un profond hymne spiritual mesuré à 3/4). Il y avait là ce cri... long, puissant, bestial, entre jouissance et souffrance, cherchant un aigu démesuré.

JOE COCKER "With A Little Help From My Friends" 1969 Woodstock - YouTube
Joe Cocker - With A Little Help From My Friends - YouTube

Alors Joe Cocker est entré en voix comme en musiques de « reprises » réarrangée ou réaménagées, reliftées ou sublimées dans ma part de légende incontournable...
Joe Cocker, intimement lié à cette voix, cette présence physique palpable, comme un objet aux contours brutes, un objet rare, exceptionnel et hors normes.
Mon album du grand Joe ? « Sheffield Steel », et ces deux reprises « many rivers to cross », chargé d’une foi que seule sa voix pouvait re-transcender après l’empreinte de Jimmy Cliff et la reprise du « Talking back to the night », cette merveilleuse chanson de Steve Winwwod.


Steve Winwood, justement...
Que je considère comme l’un des plus grands songwriters de tous les temps.
Cet art mélodique, cet art du contour, cet art de la forme, cet art du sujet...
Le musicien multi-instrumentiste n’a jamais oublié qu’il est chanteur.
Sa musique chante comme lui et son chant est partout. Il y a chez lui une subtilité toute britannique en retenue, en suspens, une semi nonchalance, une décontraction d’apparence.
Chez Traffic (la version de « John Barleycorn »), avec Blind Faith (« sublime « Can’t find my way home) ou encore dès son premier éponyme album solo sa voix m’est familière, comme celle d’un ami, elle me parle, elle semble intemporelle, hors des habituels repères et pourtant si palpable.
Joe rend toujours hommage à Steve.

Steve Winwood "Let Me Make Something In Your Life "(1977) - YouTube

Un cri, une libération.
Je ne dois ni peux causer à bâtons très rompus de voix sans m’arrêter sur l’improbable Robert Plant.
LA voix de Led Zeppelin.
LA voix du hard, du heavy, bref de tout ce qui a commencé à s’alourdir au début des seventies.
LA voix légendaire du rock, la plus grande disent certains, la plus représentatives pensent d’autres, la plus incroyable, authentique, unique... On peut passer le dico des synonymes.
Qui de ma génération a pu passer à côté de Led Zeppelin, porté par Robert et-ou-avec Jimmy, puis de John et enfin de John Paul ?...
Qui n’a pas été parcouru de frissons ou de plaisirs compulsifs quand il découvrit la longue plainte de « Since I’ve Been lovin’ You », ce retour vocal sidéral, cette voix qui hurle un blues, qui reprend son pouvoir charismatique balayant tout sur son passage, perchée en haut d’une montagne sacrée, positionnée en mythe.


Qui ne sait faire les han, han, hein hein qui font vibrer les foules même quand on est seule foule dans son salon, ceux qui précèdent le break d’anthologie de John dans « Black Dog » ?


Qui n’a pas essayé en vain de donner le max tant d’énergie, que de puissance et bien entendu d’aigus inaccessibles  en fin de parcours de ce « Stairway » là aussi d’anthologie, tentant d’approcher l’impossible en braillant avec Robert et se casant la voix pour le reste des heures de la journée redescendant automatiquement au registre de Tom (Waits) ?


Robert Plant reste un « phénomène » vocal à part entière, une hyper identité tant personnelle que représentation vocale de deux paires faisant quatre.
Si l’on aime le rock, on aime Robert Plant, comme s’il était impossible de dissocier tant de figures parallèles, de sensations combinées, d’images représentatives, de symboliques devenues légendaires en quelques décennies.
L’un des chanteurs avec lesquels j’ai bossé voici des années, le genre de gars impossible à oublier, ce dans un contexte pourtant rythm’n’blues m’a dit un jour alors que je le questionnais sur l’incroyable énergie qu’il insufflait en live « J’ai toujours en tête Robert Plant – il est le plus grand et l’inaccessible, mais si tu te le fixe comme repère et comme objectif tu ne te décevras jamais ».

Led Zeppelin - Rock and Roll HQ - YouTube

Chez le Pourpre on a eu principalement deux voix (la seconde ayant été accolée à une troisième... on voit ça en passant).
Ian Gillan, qui a eu pour démontrer sa véracité et sa férocité vocale son « Child in Time ».


Une voix suraiguë, pointue, agressive (pas autant que les divers gueulards de chez AC/DC tout de même), nerveuse et acide, parfois capable d’un brin d’émotion, plutôt encline à électriser les foules et se tirer la bourre avec Richie, trop heureux en ce temps d’avoir un alter-ego lumière, lui qui œuvrait en côté obscur.
Ce Purple là, c’est celui de mon adolescence et « Into The Fire » est son hymne.


« Smoke on the Water » son fer de lance et « Live in Japan » son testament.


Puis il partit et dès l’entrée de son successeur je suis tombé dingue de cette voix rocailleuse, trempée dans le blues-rock, chargée de feeling machiste, gueulant avec retenue, pleurant avec virilité, aguicheuse, dragueuse, sorte de représentation du mâle rock pour ados en quête d’authenticité d’avant punk.
David Coverdale est apparu et je ne l’ai plus quitté.
La nouvelle voix du Pourpre dès l’entrée de « Burn » fit couler beaucoup d’encre.
Le groupe avait pourtant gagné là en soul, en blues, en racines aussi. « Mistreated », mon titre fétiche de Purple reste – en studio comme en live – la pièce maîtresse taillée pour David Coverdale.


Coverdale, parti ensuite pour Whitesnake, est à mon sens l’autre pendant de cette voix gravée au sceau du rock. 


Même Jimmy Page est venu le chercher pour un Coverdale/Page qui aurait dû faire immense carrière et qui n’est resté que rencontre à peine remarquée.


Et puis, David version Purple, il se tirait la bourre pas toujours amicale avec Glenn Hughes qui, malgré une occupation des deux mains fixée à la basse pour accrocher le tempo implacable de Ian Paice, lui en faisait voir tant scéniquement que vocalement. L’espace de lead à partager ressemblait bien plus à un ring pour médaillés qu’à un bar entre potes.
Glenn en sortait souvent vainqueur immédiat de cet espace de battles, naturellement aidé par une voix aux aigus trempés dans la black soul influencée par le maitre Stevie (Wonder), il ne se gênait pas pour tirer quelques cartouches puissantes accrochant directement l’auditeur.
David puisait (et s’épuisait) alors dans le fin fond de son blues, laissant virevolter son brillant adversaire, puis il revenait, plus rocailleux, plus profond, plus geignard et reportait la mise émotionnelle.
Glenn Hughes reste à pour moi l’autre héro issu des profondeurs pourpres.
Dépositaire de ce hard blues devenu hard funk, sa voix torride l’a largement porté, malgré des écarts destructeurs, vers des sphères inédites, vers des espaces expressifs mixtes, multiples, synthétisant les genres et les modes d’expression.
Quand on a un tel « organe » et, qui plus est qu’on est un musicien plus que talentueux, alors le champ de possibilités s’ouvre largement. La musique de Glenn Hughes, sa voix à l’incroyable puissance – même quand il pique maintenant en toute amitié le « Mistreated » de David, en live – est d’une clarté et d’une précision, d’une justesse à frémir.
Et chargée d’un feeling gros comme son cœur.


Les battles...
Ça m’a toujours laissé perplexe que cette expression quand elle use de la musique comme espace.
Mais à y réfléchir, je me refais la scène du Bird de Eastwood avec le jeune Charlie Parker.
Je repense à ces soirées bœufs en scènes soi-disant ouvertes dans des jazz clubs tenus par de piliers face auxquels il n’y a pas d’autre alternative – crois-t-on – que d’en « foutre plein la vue »...
Je me suis retrouvé parfois dans ces espaces où il faut jouer des coudes pour prendre sa place.
Peu technicien, je m’en suis toujours sorti avec le jeu de l’expression, c’est peut-être pour cela que celle-ci – bien qu’on me prête facilement l’idée de passionné de zic pour zicos, donc technique – que je sais que j’oublie parfois, embarqué dans des us inutiles, est la clé qui ouvre toutes les portes.
Les pires battles sont ces déflagrations de braillements auxquelles on assiste dans « The Voice » (en mode Kids, c’est encore pire mentalement, car la cour de récré reste perceptible, mais c'est pourtant là souvent le meilleur de l'expressif) – mais le public a toujours eu besoin d’arènes, de jeux, de perdants et de vainqueurs... de gladiateurs...


Il mise...
Il se passionne...
Il encourage...
Parfois, oui parfois... il s’émeut.
Ça marche encore, alors.

The Voice Kids 2014 | Carla, Gloria et Mina - L'homme à la moto (Edith Piaf) | Battle - YouTube
mais l'enfance sait toujours émouvoir... car là encore le naturel prime.

On reviendra sur tout cela.
Au prochain épisode.