dimanche 6 janvier 2019

WAY OUT – « Chill and Spices » - Edel Italia 2004.


WAY OUT – « Chill and Spices » - Edel Italia 2004.
All tracks writen, arranged and composed by Massimo Villa
Alto Samples tracks 1/6 – Bobby Watson from album « the little light of mine »
Trumpet sounds on tracks 2/3/10/11 – Gary Barnacle – The Brit Horns
Trumpet licks on track 8 – Wayne Jakson – The Memphis Horns.
Spoken words from various TV News around the world during Gulf War 2 – march 2003
Visual Concept Paula Oudman.


Mon ami d’électro (Midi Set Electro), Lorenzo, avec lequel on s’est lancé à fond de notices et de concept sonores revient d’un séjour chez un couple d’amis, il me passe ce CD réalisé par leurs soins.
« Ecoute cet album, ça va t’intéresser »...
Je crois que ça a dépassé le stade du simple décorticage d’intérêt même si, forcément, j’en ai tiré quelques substances de mise en son, de sampling, de production, de mixage et d’espace...
« Chill and Spices » est le genre d’album qui s’installe rapidement chez soi et avec lequel - ce malgré un argumentaire d’actualité directe (2003 guerre du golfe et enregistrement des journaux TV-news sur le sujet) choc et réactif auréolé de titres évocateurs – on adopte vite une attitude familière jusqu’à quotidienne.
Il coule, il groove si tant est que l’on puisse assimiler réellement ce terme à cet environnement, mais pourtant (et les ajouts de samples des cuivres l’attestent, sans parler des lignes de basse et des programmations de rythmbox...) cette culture du feeling rythmique est bien présente en ces plages là où l’on a souvent dans ces domaines électro coutume d’embarquer vers le triturage sonore, vers l’expérimentation à de nombreux prix, vers, parfois, l’oubli de la réalité musicale... et de son sens.
Echapper à ce piège du son pour le son est une discipline à s’imposer que j’ai moi-même du mal, face à la technologie, à appliquer...

« This War » ouvre l’album de ses glocks envahissants sur lesquels rebondissent les voix des présentateurs tv entremêlées et mises en contrepoint sur un beat immédiatement envoutant qui va vite se surcharger jusqu’à un groove implacable.
Là une ligne de basse vient surenchérir le tout de petites injonctions, là cette fois on est pris, là on sait qu’on ne va pas quitter l’album et c’est ainsi.
Les quelques incartades cordées ne changeront rien à l’affaire, les samples de voix agissent comme des éléments percussifs et finalement prennent une dimension déviante et dérivante de la fonction initiale qu’on aurait bien imaginé leur garder.
Bobby Watson n’a cessé de prendre une place additionnelle et on le garde en mémoire. Il reviendra.

« Something up in the sky », tendu, nervous, stressé aux panoramiques surdimensionnés s’enchaine alors. Barnacle s’invite là en quelques phrases de récup’.
Le son est monstrueux, le mix a un impact addictif, Miles et son Doo-bop vient de faire une apparition en cliché dans ma mémoire passéiste, alors forcément, même si l’association est un tantinet basique je sais que je ne vais pas décoller de là...
La prog des drums-box est juste hallucinante et ce petit gimmick en arppegios a un gout savoureux...
Barnacle insiste en un riff pur rythm’n’blues, on ne sait plus trop sur quelle planète musicale on est et c’est ça qui est bon.

« A more dangerous place » rebondit reggaeisant de toutes part tandis que la speakerine n’en peut plus de débiter son laïus  informatif et compulsif.
Mais l’entrée des drummings change la donne et modifie l’axe d’autant que ces voix faussement angéliques tranchent avec un titre qui installe l’ambiguïté.
Rejoints par des cordes faussement réalistes puis par une multitude sonorités à souci ethnique nous n’en aurons pas terminé avec cette omniprésence insistante, le « faux » solo de Barnacle qui se pointe ici en lumière presque éblouissante sur fond de tablas se préférant derboukas n’aura pas suffi à modifier l’oppression générale.

« Calling bells » me fait immédiatement me souvenir que les sons de la religion vont malheureusement en parfaite association d’image avec ceux de la guerre...
Un batteur fou aux ghost notes funky et au beat déjanté est entré dans cette danse et je viens de me rappeler cet album si précurseur « My life in the bush of Ghosts » aux dérives conceptuelles similaires qui sortit en 1981, récup’ de sons et voix d’un monde en mouvance inquiétante et transitoire qui n’a toujours pas terminé de l’être – un album imaginé par Byrne et Eno.
Décidément les références affluent et pas des moindres...
Impossible d’en rester là et ces cloches qui n’en finissent pas de vibrer, tinter, sonner, bousculer le temps et rappeler à la triste mémoire ces clichés guerriers sur fond d’inhumanité de croisades.

« Move forward » est un tantinet dance, carrément obsessionnel et à la mise en stéréophonie spatiale plus que accrochante, délibérément excessive.
Quelques gimmicks en rajoutent posément, le drumming est le cœur, la vie de ce système et tout vient s’installer autour de cette fonctionnalité hypnotique, robotique le chant orientalisant s’imbriquant dans ce foisonnement, le discours y participant.

« Five to ten Days » et cette fois, sur ces orgues forcément vintage, comme revenus d’autres espaces guerriers d’un Viet Nam pas si lointain aident un certain invité virtuel à se positionner, Mr Bobby Watson.
J’écoute cet obsessionnel percussif, cette transe et cette fois c’est Hassell qui s’est réinstallé dans ma mémoire..
La boucle est peut être bien bouclée.
On n’aura que peu avancé sur ce titre et pourtant il me reste cet orgue et ces percus, inévitables, comme un sceau sur un écrit.

« Empty Aircrafts » - là j’adore...
Rien que les sons des boites, pour moi c’est assez inexprimable mais de suite c’est l’accroche.
Et puis ces emboitements entre nappes, talking, basse à l’écho rebondissant, ce pont rythmique où le drumming s’affole, ces flutes trad doucereuses en quintes préprogrammées... l’étau se resserre, le beat s’intensifie, le ton monte, l’agitation temporisée est en place.
Inlassablement, ce titre...

« Le rest de la région » est sous contrôle, mais pas la voix qui passe d’octaves en octaves.
J’ai parlé de groove...
On y est.
Les drums, les percus (encore ces tablas), cette ligne de basse et cette nappe synthétique tendue.
L’espace, la respiration, ce pseudo Miles vintage en harmon...

« It Stars raining » - allez on monte dans le camion et aux abris. Ca mitraille de partout, orage ou embuscade ? La course est presque folle, l’humidité sonore est entrée dans les haut-parleurs, oui on peut réaliser ça... faut pas trainer en tout cas.
Ça tire de partout.
L’oppression, la pression et ce ne sont pas les vagues nappes terminales tronquées par un environnement hostile qui vont dégager cette sensation.
Non, au contraire, elles y participent pleinement.

« 1001 nacht » - Un conte de ces mil et une nuits est apparu là dans ce désert où la guerre sous couvert de chroniqueurs allemands à l’intonation encore chargée de souvenirs séculaires vient installer le familier sur un espace plane, presque apaisé, calme et effectivement certainement à l’idée d’une forme nocturne et qui sait, étoilée.
Gary Barnacle sera progressivement remplacé par un petit gimmick genre alerte alarme électronique.
L’heure tourne, le sommeil n’est pas si plein que cela et l’alerte est palpable.
J’ai cru apercevoir et palper du souvenir Sheherazade, mais elle est partie, effrayée.
Cette réalité palpable n’était pas un conte et il n’y a pas de fées dans ces nouvelles guerres.

« March 04 » - la date ?
Là encore l’espace stéréo n’en finit plus de déstabiliser mais il sera recadré par l’entrée et la quasi immobilité des drums.
Une transe s’installe, elle ne peut nous quitter.
D’infimes éléments s’emboitent en elle et la rendent encore plus attractive et imparable.
Un travail créatif sur l’espace, le temps et la mise en lumière de ces sonorités immédiates est évidence. Il sera difficile de ne pas revenir au point de départ.
Mais il reste un dernier titre.

« Monday Waters » est là pour conclure, sur ce rhodes que forcément j’affectionne et qui a failli me manquer, ces phrases penta de circonstance, ces voix de synthèse qui lissent un espace infiniment désertique.
Je sais que cet album n’ira pas se nicher au fin fond d’une étagère, parmi d’autres ressortis rarement.
Sa place est en quelques écoutes devenue prépondérante, c’est ainsi et ça ne s’explique guère.

L’environnement électro a eu ici une place créative majeure, la gadgétisation n’a jamais pris place et le soin apporté à chaque détail sonore qu’il soit de caractère bruitiste, référentiel ou musical positionne le projet comme un véritable acte créatif et artistique.
Il me resterait certainement et immanquablement à visionner le DVD qui positionne l’image sur ce concept sonore auquel j’ai adhéré sans la moindre hésitation ou encore réflexion de positionnement d’écoute.
Ici tout apparaît comme clair et limpide et cela renforce finalement l’argument resté non négligeable et particulièrement mis en évidence sonore et musicale.
Le sujet de la dérive de l’humanité guerrière et engluée dans l’incapacité de tolérance religieuse et raciale reste source d’inspiration artistique.
Un argumentaire qui en tout cas permet ici avec une esthétique bien actuelle un album aux contours soniques éblouissants.

C’est sur cet éblouissement et malgré tout sur ce sujet devenu quotidien, déplorable et incompressible que je vous souhaite à tous, lecteurs fidèles et occasionnels une bonne et heureuse année 2019.
A diverses échelles de nos vies respectives il faut vraiment qu’elle s’améliore et qu’un réel optimisme prenne le dessus sur ces politiques du mépris et de l’aveuglement, de l’inculture et du rationalisme, de l’écartement des classes sociales et du mépris de l’environnement des êtres, du positionnement pessimiste comme axe culpabilisant et démoralisant.
La musique semble alors un piètre sujet face à toutes ces problématiques touchant universellement la majorité des humains là où la minorité installée en position de pouvoir renforce ses positions.
Pourtant elle est le langage universel et essentiel de l’homme et on sait ce qu’elle peut apporter à chacun où à tous de par cette universalité – elle fait malgré tout parfois polémiques agressives et vindicatives stupides et inutiles, provocatrices et absurdes par des causeurs imbus, obtus et peu à l’écoute, peu respectueux d’autrui et d’art.
Et surtout obnubilés par le reflet de leur seule image.
Ces comportements sur ce qui n’est « que musique » sont finalement ce que nous observons et vivons dans un quotidien nerveux et dans lequel les luttes de pouvoirs sous couvert de classes se positionnent clairement.

La musique et l’art en général ne devrait pas susciter de tels écarts, de tels comportements même sous couvert de volonté « prétexte » d’un choc envers la « normalité ».
Je ne suis pas obligé d’aller détruire la vitrine d’un commerçant qui galère au quotidien pour revendiquer envers un état autocrate – il y a d’autres comportements et un dialogue si musclé soit il doit être possible. Le choc par l’agression n’est pas crédible.
Cet album repose artistiquement sur l’argumentaire de cette incapacité à dialoguer qui aboutit à la guerre et sur les douleurs, angoisses, actes qu’ensuite tout cela peut engendrer.
Il est, de plus, à de nombreux degrés sonores... profondément réaliste.
Il fait pourtant cela avec une certaine douceur et en tout cas un acte artistique qui installe la réflexion.

Certains blogueurs, mais pas que (mon quotidien professionnel l'atteste) aiment à provoquer, agresser même autour de ce langage qu’est la musique et de sa pluralité, sous prétexte de bon ou mauvais gout... je ne peux adhérer à ces dérives même si l’argumentaire de la blagounette pourrie sous aspect d’humour est avancé comme « excuses » ou justifications, comme un président faisant, après avoir méprisé voir insulté ses concitoyens, un semblant médiatique de mea-culpa.
Tu parles...
Le bon et le mauvais gout ne sont que subjectifs et même quand il s’agit de réussite commerciale il faut savoir prendre un recul et écouter, comprendre, distinguer...
Khatia Buniatishvili est une star du piano classique, elle est critiquée, vilipendée car son image, ses prises de parole...  et pourtant il faut l’écouter... sans œillères chargées de ces aprioris médiatiques faisandés... et alors la musique apparait... et quelle musique.

Une année dans la tolérance, dans le dialogue et l’écoute...
Si là-haut cela pouvait être entendu.
Si pour la simple et pourtant bienfaisante musique, cela pouvait être aussi imaginé.

Sur ce, que cette année vous soit belle et que, parlant juste de musique, la découverte comme le confort du passé ou encore la curiosité, tout cela dans le plaisir... restent bien en vous.
A très vite pour la suite ici.
Et encore un grand merci aux les fidèles lecteurs et commentateurs (Dev’, Chris, Charlu, Alain, Pap's, Alex...) devenus au fil du temps des amis virtuels et même bien réels ainsi qu’à tous ceux qui viennent échouer leur curiosité ici, sans parler de mes amis musiciens (Jean Marc, Roland, Joël, Ju, JClaude, Greg...) qui prennent le temps de passer pour ensuite inciter à perpétuer.






samedi 24 novembre 2018

(Quelques... ) Pérégrinations automnales...


(Quelques... ) Pérégrinations automnales...

TONY BENNETT, DIANA KRALL with the BILL CHAPMAN TRIO – « Love is here to stay » / Verve -Septembre 2018.
Tony Bennett, Diana Krall - vocals  / Bill Chapman – Piano / Peter Washington – bass / Kenny Washington – Drums.


92 ans... 

Youpi... !!!
Mon crooner préféré sort un énième album, encore en duo avec une diva, une de ces stars mises en avant par un jazz qu’on aura critiqué comme commercial, de salon ou d’ascenseur, je cite : la remarquable Diana Krall.

Après là encore, une échappée jazzistique de taille avec une certaine Lady Gaga et un album ainsi que quelques concerts au show aussi parfait que la musique, le délicieux et fringuant Tony, séducteur intemporel de ces dames, à la voix de velours côtelé me (nous) revient dans cette formule duo qu’il affectionne dans une facture moins broadway-ienne, plus intimiste, de club aux côtés de la belle Diana à la voix de satin qui aura laissé de côté son piano cette fois, chose rare qu'il convient de souligner.

Ils sont amoureux d’Ira et George Gershwin (enfin, de leur musique).
Et malgré le fait que depuis des décennies entières (pour Tony) et des décennies elles aussi entières désormais mais moins cumulables (pour Diana) ils chantent et connaissent par cœur, comme tout américain se doit de savoir le faire, ce répertoire presque séculaire : c’est avec tout leur cœur qu’ils sortent du songbook ces incontournables standards gershwiniens, tubes de la culture américaine.

Il aime les duos Tony, il aime partager sa voix et causer en musique sur ces thèmes immortels, sur ces douces mélopées.
Il aime pousser la voix de quelques accentuations swinguantes, la faire rebondir et resplendir de quelques éclats, s’attarder sur quelques vibratos sensibles, découper la mélodie en texte ou lui donner, comme son ami Frankie, une dimension suprême, un horizon qui éloigne le temps mélodique.
Du grand art...

Elle (Diana), a ce côté nonchalant, ce swing en souplesse de chewing-gum, ce phrasé forcément instrumental, ce sens érotico-classy-féminin de la mise en scène musicale, ce feeling à fleur de peau...
A eux deux (et depuis de nombreuses années) ils ne peuvent que nous faire passer un bon, voir excellent moment, de swing, de jazz, d’imagerie newyorkaise, de classe indémodable et quelque peu désuète, de musique tout simplement.

On est forcément déjà à guichets fermés.
On est forcément déjà dans les charts.
On est forcément déjà en première ligne médiatique.
Le dessus d’un panier jazz plein de mouvance – un peu comme finalement ces stars du classique (ou ces pubs aux musiques indissociables) qui rendent populaires ces thèmes mozartiens, debussystes, ravéliens, beethovéniens, ou autres, là où d’autres tentent d’installer autre chose, du répertoire inconnu, du contemporain...

Alors, au-delà de ces multiples considérations, cet album ?
Bien que trop court, donc là encore dans un timing qui rappelle celui de feu vinyle, à deux faces, il est simple et simplement délicieux.
Il suinte le swing dans chaque mesure, il installe cette irrésistible envie de claquer les doigts sur cet after beat si joliment évoqué, pas accentué, pas martelé ou insisté, non... évoqué, naturel, souple et aéré.

Certes, ce n’est qu’un album de stars du jazz de plus.
Certes, on pourrait le ranger dispensable ou sur l’étagère des redites du grand Tony.
Mais une fois qu’il s’installe dans notre vie alors, on ne peut que le remettre, que s’en délecter à nouveau, fredonner, siffloter, scater et participer à ces retrouvailles entre deux montagnes de swing.
Et puis, les duettistes ne se sont pas contentés du minimum, ils ont trouvé matière à l’originalité et ce dès un « s’wonderful » - it’s marvelous qui pourrait bien résumer ce petit florilège gershwinien.
Chaque standard est ici soigneusement arrangé, revisité et mis en valeur.

Le trio Chapman/Washington est la parfaite représentation de la notion d’accompagnement, toujours sobre, au service sans pour autant être plan-plan ou ancré dans le cliché, ce qui est l’écueil logique dans un tel contexte.
Tony et Diana peuvent alors surfer sur cette vague souple, sans anicroche qui s’enroule au gré d’un jeu de balais remarquable.

Délectable.
Mais je l'ai déjà dit...

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JOSE JAMES – « LEAN ON ME » - Blue Note 09-2018.
Pino Palladino – Bass / Kris Bowers – Keyboards / Brad Allen Williams – Guitars / Nate Smith – Drums.
Guest : Lalah Hataway –  vocals, Dave Mc Murray – Flute, Takuya Kiroda – Trumpet, Marcus Srickland – Tenor Sax, Lenny Castro – Congas.

Just The Two of Us - YouTube

Impossible de ne pas revenir sur la découverte de ce chanteur à la carrière multiforme (une discographie qui ratisse large et qualitatif...).
Son dernier album, un hommage à Bill Withers.
Bill Withers, LA voix de ces tubes glissés dans les albums des Crusaders (« Soul Shadows »), de Grover Washington (« Just a two of us »), des tubes comme s’il en pleuvait que l’on se régale à écouter, jouer...

« Use me », « Lean on me », « Ain’t no Sunshine », cette classe immortelle, ce sourire charmeur, cette voix immédiate, trempée dans le blues, aux accentuations nasales qui font groover, installant un feeling qui aimante, happe...

Bill Withers, le paquet de covers, de reprises, tiens Al Jarreau, à ses débuts, presque un clone.

Se lancer dans une aventure du genre n’est donc pas chose aisée, faire resurgir la musique d’une telle pointure en un album qui ici peut véritablement s’émanciper, justement, du principe du cover mais qui peut tout simplement reprendre son droit à la reprise, voilà bien qui demeure - j’imagine - pour un artiste, au-delà de son envie de rendre un hommage respectueux à ce qu’on estime ici comme influence majeure de carrière, un véritable challenge.
Alors pas de digressions, juste... le texte et son respect quasi initial avec une interprétation mais pas d’adaptation ce jusqu’à un son vintage qui ici avec les moyens techniques prend une saveur particulière.
Le blues finalement enveloppe l’album de son sillon, sa forme est omniprésente et reprend ses droits là où on l’aurait peut-être un peu oublié.

Withers était un grand chanteur de ce blues dont il tirait éternelle substance – José James réactive cela, ce langage, cette culture leurs sont communes.
Il insiste également sur la donnée soul et même churchy de l’affaire, ce feeling impliqué qui donne un corps à l’ensemble, de façon naturelle, sans édulcorant, avec simplicité et honnêteté.
Il suffira de « Hope she’ll be happier » pour saisir cette sensation.
Hope She'll Be Happier - YouTube
Le casting des musiciens respecte complètement cette direction et ils connaissent parfaitement leur sujet en se mettant au service de celui-ci, de façon remarquable, sans effets, sans frime, sans clichés de style mais avec réalisme.

J’ai toujours aimé Bill Withers et je joue nombre de ses « tubes », je l’aime maintenant à travers José James et c’est en tout cas ce qui compte ici.

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BRIAN ENO « MUSIC FOR INSTALLATIONS » - Mai 2018 – UMC.

Brian Eno - Kazakhstan (Audio) - YouTube

 « Si vous considérez la musique comme une forme mouvante et changeante, et la peinture comme une forme immobile, ce que j'essaie de faire, c'est de la musique immobile et des peintures qui bougent. J'essaie de trouver dans ces deux formes, l'espace entre le concept traditionnel de la musique et le concept traditionnel de la peinture ».


Brian Eno sort un nouveau music for...

Ces quelques mots présentent son concept et d’emblée, j’ai envie de comprendre, d’écouter le résultat d’une telle idée, pensée - j’adhère.

Eno et sa musique sont indissociables de ma vie, j’y reviens en permanence, comme une addiction et sa musique (avec des œuvres classique et quelques rares albums de jazz et quelques titres rock-pop) comme celle de son ami Harold Budd peut ici se répéter sans lassitude, j’y trouverais toujours un intérêt, une passion certaine.
J’ai épuisé et épuise encore ses nombreux albums et j’y puise quiétude, calme, sérénité, espace, intemporalité...

Je n’analyse pas ou peu sa musique, je la prends et elle m’imprègne, immédiatement et ce, sans aucune mise en condition spécifique.
Elle produit justement ce à quoi elle se veut être destinée : elle s’insère dans l’ambiance de la vie.
« Discreet Music » est l’une de ses pièces maitresses et initiatrices de ce concept ambient, composée dans des conditions particulières ou du moins conçue...
Une longue plage immobile où les sons en boucles se superposent, s’agencent, créant ainsi une interactivité inédite, un développement aléatoire s’installant dans une durée qui pourrait être infinie et qui procure un bien être hors du commun, quasi thérapeutique...
Cet album et surtout cette pièce, il quitte rarement mon espace de vie, il la ponctue, installant dans la maison un calme évident, un espace-temps peu quantifiable et une délicatesse sonore magique.
Dans ce havre paisible un optimisme réel s’installe, rien de dark – juste la lumière et le plaisir du son comme élément de la vie.
Eno c’est aussi pour ma vie son « Before and after science », un album de chevet avec « Julie with » ou encore « Spider and I »... mythique.
Je pense avoir épuisé les petites trouvailles de ses « music for films »...

Music for...
Je ne vais pas vous faire le listing de mes addictions Eno.
Ce nouvel album est entré directement dans ma vie dès que je l’ai découvert.
C’est un cadeau, une gâterie, un véritable objet artistique, une somme considérable de tout ce que j’aime chez le défricheur, le penseur en idées sonores, le producteur, l’aventurier, le raisonnable et raisonné artiste...
Le format numérique ne limite plus le temps à la donnée de « face », certaines pièces franchissent allègrement la demi-heure, mais je me suis surpris à les mettre en boucle et alors elles ont pris leur fonction souhaitée – s’installer dans la vie, comme un élément du quotidien auquel l’on s’habitue, sans pour autant le négliger.
Il a réussi à réaliser par le son et le non développement apparent de ses plages musicales à réellement créer la musique immobile et je gage que les toiles d’expos pour lesquelles cela fut conçu sont encore imprégnées de cette densité sonore.
Je n’ai toujours pas décroché de cette plongée dans un espace son absolument captivant, que l’on s’y installe avec une attention précise ou que l’on laisse un détachement que l’on imagine être se faire.
Car une fois positionnée comme une œuvre picturale sur votre mur, cette musique prend irrémédiablement sa place en vous.

C’est donc captivant que tout cela et citer un titre, un exemple ne sert finalement pas à grand-chose même si j’ai eu un coup de cœur pour « i dormienti » (quasi 40mn) et ses voix de synthèse qui m’ont accroché l’esprit, comme un rappel de ces films de SF aux univers futuristes réalistes (tel « bladerunner ») mêlant humains et robots humanoïdes à l’intelligence artificielle les faisant se comporter comme alter egos essentiels du quotidien.

C’est peut-être la pièce sur laquelle je me suis arrêté maintes fois et je sais qu’avec « Discreet music » elle rentre désormais dans mes usages de la vie.

I Dormienti - YouTube

« Atmospheric lightness »... étire le temps...

Atmospheric Lightness - YouTube

Mais citer et prendre chacun des vingt titres en explications m’apparait comme hasardeux.

« Music for Installations » existe en objet rare (et onéreux) mais aussi en streaming forcément de qualité – il a logiquement tout prévu.
Il suffit de l’installer dans votre vie et d’un coup, une atmosphère de quiétude futuriste (ou sommes-nous déjà dans ce qu’on croit être un futur ?) envahit, sans s’imposer, votre espace... ce à pleine puissance (il inonde carrément le lieu) ou en toute discrétion (il repose l’atmosphère).

Un album incroyable, une véritable expérience à vivre.












lundi 15 octobre 2018

LUCHINI et le piano-gare...


LUCHINI et le piano-gare...

CULTURE BOX – 13 octobre  - 17h36
Lien : Fabrice Luchini, ennemi déclaré des pianos dans les gares
Les réseaux sociaux, la médiatisation et voici que je me prends au jeu du visionnage de ce coup de gueule de Luchini, puis lecture des commentaires, réaction obligatoire et je me dis que...
Il me faut réagir plus conséquemment, moins spontanément, plus véritablement à cette incartade virulente et démonstrative  du personnage tant public qu’en soi « Luchini »

Autour de la musique et pas que...
Voilà bien un bail que je n’avais répondu à cette maxime mais voilà bien de quoi intervenir et donner là une opinion et de la réflexion.

Succinctement : Luchini s’étouffe de rage face à la mode du piano-gare.
Tout y passe, la médiocrité des pianistes amateuristes, le référencement culturel, le mépris, le positionnement, jeu d’acteur à l’appui, afin de donner à un propos couvert d’intolérance et de non recul réel une emphase emblématique et un renfort pour l’auditoire.

Comme je l’ai lu : « l’avis de Luchini, on s’en tape » - je cite.
Je réponds "certes", mais non seulement il fait un buzz réussi et surtout par ce coup de gueule le personnage finalement symbolise une certaine idée élitiste de la culture.
Un idée que je réfute et qu’il qualifiera de gaucho dans ses singeries lors de cette interview sous le regard compatissant et même heureux d’une journaliste qui finalement se trouve là complice par défaut d’une situation qui va faire grimper son audimat en plus de son jeu de jambes.

Luchini s’attaque donc à l’idée du piano dans les gares, effet de mode retardataire à la française puisque ce phénomène social existe déjà dans de nombreux pays...
Au nom d’une défense de la culture, de l’idée de respect de la musique avec une M grand comme sa grandiloquente prétention, voici qu’à coup d’arguments démagogiques et d’effets de manche celui qui fait profession d’acteur part en « croisade » contre la médiocrité.
Derrière cela que voyons-nous ? Car l’affaire dépasse largement ce sujet réducteur mais pourtant symptomatique.

Mr Luchini appartient à une vieille garde dont j’ai lu en commentaires les termes qualificatifs de réac’ à son égard.
Un bon résumé somme toute.

Mon point de vue ou du moins quelques réflexions que je vais tenter de mesurer sur ce coup de gueule démesuré.

Le piano dans les gares n’est ni pire ou moindre que la pollution sonore qui envahit notre quotidien et qui fait désormais partie de notre vie sociale.

Cette société qui a évolué en un temps record et avec laquelle il faut aussi faire, même si parfois cela semble aberrant, incongru ou scandaleux (terme approprié à sa réaction ici).
Mr Luchini appartient à une vieille arrière garde qui - en un temps où le « succès » passait par le minimalisme médiatique de quelques chaines, où l’on pouvait se construire une légende puisqu’ayant participé à quelques films dit d’auteur à la spécificité culturelle embourgeoisée française – a érigé autour d’elle en cercle relationnel et pour le coup élitiste un mur entre une certaine idée du « peuple » et leur condescendance entretenue par un copinage avant tout télévisuel, prôné par les ministres de la haute société télévisuelle (Drucker, Leymergie... les envahisseurs du petit écran à connotation culturelle).
Homme de théâtre ou de grand écran Luchini pointe du doigt ce qu’il prétend médiocre et par là même s’autorise un droit de critique à l’encontre de "l’amateur".
Il se trompe à la fois de cible mais de contexte, mais j’y reviendrais.
D'ailleurs il s'englue au cours de sa brillante diatribe vers cela - en mélangeant tout de façon rusée tant qu'incohérente, emporté par sa superbe.

Sur cette idée qui est tout de même son argument principal il faudrait donc aller plus loin et ce directement dans sa profession en vilipendant par exemple la classe de 6e qui monte sur les planches pour mettre en scène avec des acteurs en herbe, une pièce de Molière, sous l’œil bienveillant d’un professeur de français convaincu que les bienfaits de la langue passent par l’expression théâtrale et scénique.
Ce dispositif social (et non socialiste / en référence à l'une des phases de son discours hargneux) permettant également de faire interagir nombre de leviers auprès des enfants, leviers tant pédagogiques qu’humains dont la liste bénéfique est vaste et à tiroirs multiples.
Ces enfants et leur professeur sur l’échelle de valeurs argumentaires de Mr Luchini ne devraient pas dépasser l’estrade de la salle de classe puisque la représentation publique n’a le droit à son idée élitiste, tout au plus de se produire devant les familles, sous peine d’écorcher le grand créateur Molière.
Au passage interdisons tous les stages d’entreprise qui mettent le théâtre comme moyen de mise en confiance, de prise d’expression, de défoulement ou encore simplement de « plaisir » collectif et individuel.
Puis allons encore plus avant et interdisons tout simplement les troupes de théâtre associatives qui inondent le paysage culturel français et dont Mr Luchini a oublié que ces passionnés étaient aussi et forcément une partie de ses « admirateurs ».
Il a oublié que c’est par l’amateur que se construit le professionnalisme et que sans l’amateur éclairé ou simplement intéressé l’artiste n’est rien ou pas grand-chose...

J’en reviens à notre piano dans les gares.

La cible n’est pas la bonne et si tant est qu’il puisse y avoir une cible dans ces propos, j’insiste, élitistes, il n’y a pas lieu à s’insurger de la sorte.
Il y a plusieurs degrés à reconsidérer dans ce simple fait de mettre un piano à disposition dans une gare, dans un espace public, etc...

Il y a peu, je sors de la boutique de mon opérateur.
Nous sommes à Carrefour et le conseiller, qui me connait en tant que musicien me demande d’aller jouer sur le piano là, dans le hall, histoire d’avoir un peu de « vraie » musique sortant de l’instrument au demeurant particulièrement mis en valeur et accordé.
J’ai refusé.
Pourquoi ?
Ce n’est pas dans ma personnalité, sensibilité ou autre que de venir là, démontrer que le piano, « moi... c’est mon métier les gars »...
J’ai suffisamment d’occasions professionnelles pour en jouer du piano, nul besoin d’aller parader en me positionnant élitiste rapport à ces candidats à quoi ? au simple plaisir...
ou autre...
Le piano dans l’espace public n’est rien de plus que la console de jeux mise à disposition à l’entrée du magasin de jeux vidéo, destinée à passer du temps, essayer, s’amuser et bien entendu... vendre...
une question d'envie consumériste, donc.

Ce samedi, Cultura.
Le magasin a désormais un espace de vente d’instruments de musique.
Au milieu des livres, des DVD et Blue Ray de films où Luchini est en bac à soldes, d’un choix de CD de plus en plus restreint et d’une papeterie omniprésente le vacarme anarchique des essayeurs d’instruments de qualité médiocre - car le lieu n’a pas la "vocation" d'un magasin de musique – a désormais pris l’espace non uniquement réel mais sonore dans le magasin.
Une éternelle panthère rose au chromatisme hasardeux, un bout de lettre à Elise appris en tuto sur youtube, les arpèges irréguliers d’intouchables, les deux premiers accords de imagine sans la seconde ajoutée... et tant de ces poncifs s’invitent dans l’espace affiché culturel.
Et je ne parle pas des essais de batteries, de violons, de guitares... qui s’accumulent à cette pièce musicale digne du dodécaphonisme le plus interactif et aléatoire possible, tout en usant de mélodies grand public (un challenge pour un futur compositeur, une idée à choper ?)
Faut-il s’en indigner ?
Je suis loin de partager une telle idée et en tout cas de partir en coup de gueule sur celle-ci.

Mr Luchini part en croisade contre la démocratisation culturelle et vilipende la démagogie de l'idéal gauchiste venue du grand destructeur (là j’adhère, mais à un autre degré et ce débat est largement plus compliqué) Lang.

Je voudrais remettre chaque chose à sa juste place.
Le piano dans les gares n’est pas à vocation artistique...
Il est là, comme tout objet à disposition du public.
A celui-ci d’en faire usage.
Il n’est nul question de « niveau », il est juste question de tellement d’autres idées que celle de « concert » que la colère de Mr Luchini se réduit à un effet de manche, à un délire issu d’un type tellement détaché de la société et ce depuis des lustres qu’il en a oublié qu’il pourrait aussi redescendre sur cette terre, parmi les gens au lieu de les observer depuis son piédestal.

Le piano dans la gare...
« Tiens t’as vu, y’a un piano... allez je vais aller taper dessus pour voir comment c’est » - novice, curieux, amusement, comme l’enfant qui met les mains sur des touches... la fascination du son.
« Hé les filles, y’a un piano, dit Elise, t’en as fait à l’école de musique, tu peux pas nous jouer un truc vite fait pendant que Clara va chercher les sandwichs – je reste là, je garde les valises et puis on se fera un selfie... »
« tadaa, tada... Nous vous informons que le TGV n° 2341 à destination de Marseille St Charles est annoncé avec 2h de retard, merci de votre compréhension » - « Bon, pff... tiens, un piano... allez je vais jouer deux trois trucs si je me rappelle... ça va faire passer le temps »...

J’aurais lu qu’on ne doit faire partager sa médiocrité aux autres...
Waou... la belle affaire que voici !
Au-delà de cette idée pour le coup réac’, ce sentiment de médiocrité constatée est subjectif et fait ressortir la seule idée que l’on puisse se positionner en juge donc en non médiocre soi-même... une chose que l’humilité artistique, en principe, devrait être à même de bannir.
Il suffit de lire, écouter... les grand artistes leur humilité parle d’elle-même.
Celle de Luchini ?
Cet acteur qui s’auto satisfait à se jouer et rejouer lui-même, qui a fait de lui-même son propre miroir admiratif et qui se complaît comme ici dans son jeu désuet et passéiste, jusqu'à quel degré peut-il prétendre n’être médiocre ?
Tout est donc question d’appréciation et personnellement à part ses incartades télévisuelles qui me forcent irrémédiablement au zapping je suis bien incapable, car peu cinéphile, de vous citer le moindre film dans lequel il apparaît comme si son simple nom me suffisait à savoir que je vais me taper un de ces navets à l’humour pré-établi ou à l’idée d’intellectualisme de branlette où il n’est que le reflet de lui-même à savoir ce mec absolument hors société, pédant, embourgeoisé, puant d’une vanité démonstrative tellement décalée qu'on se demande comment de tels énergumènes préhistoriques puissent encore arriver à survivre dans le monde coriace d'aujourd'hui ...

Dans ce qui s’appelle ici une interview - où l’homme se la joue cool, petite terrasse et salon de jardin et tenue faussement décontract’, Porsche Cayenne certainement garé dans l’allée - il ira plus loin dans un argumentaire de base populiste à souhait et n’apportant à l’édifice argumentaire de l’imagerie de base là où un érudit réel eût usé de référents moins simplets.

Il cite des pianistes de référence... tentant de soutenir sa théorie par une consistance à connotation culturelle.
Gould, pour ce qu’il en sait forcément de ce que l’immense pianiste a apporté dans l’approche de l’interprétation et dans l’importance de l’outil technologique pour le propos de l’artiste.
Gould et Bach – le piano comme médiateur d’une musique qui dépasse la seule restriction instrumentale tant sa richesse est fondamentale.
Murray Parahia qui va argumenter son parallèle de la citation Mozart sur le mode politico culturel.
Parahia, l’un des grands révélateurs de l’œuvre pour claviers de Mozart, au même titre que Marriner pour le symphonique. Un mélomane du classique connait, forcément.
Puis il va s’échapper en singeant Ray Charles, voulant certainement par-là faire un rapprochement avec le jazz, cette autre esthétique dont en France, là aussi, une autre élite s’est emparée...
Ray Charles, comme exemple d’une vision élitiste de la culture à la française ? Avec qui plus est la singerie tant du mimétisme de l’artiste aveugle que de son What I Say, populaire et ce, toutes catégories socio-culturelles confondues ?
Il s’est gouré Luchini ou alors en terme de culture musicale il reste finalement un amateur mélomane très superficiel... son argumentaire reste basique et ses exemples idem.
Comme si moi je me contentais de mon Lagarde et Michard pour argumenter la littérature.

Puis le voilà qui s’attaque indirectement à Michel Berger par le biais de son tube « il jouait du piano debout », singeant là aussi tant la chanson que ses destructeurs pianistiques en gare de Lyon, Nord ou Est... peu importe.
Derrière cela un mépris d’un répertoire commun, connu, populaire afin de remettre en avant une haute idée de la musique par les artistes sus cités Gould, Parahia et Charles... eux détenteurs de la véritable idée de l’art, de la culture, et bien entendu de cette haute stature qu’est la musique quand elle est jouée « dignement ».

Allez, Mr Luchini...
Mozart composait des divertissements et autres œuvres destinées, justement, pour ce faire et son « public » n’écoutait pas forcément ses prestations...
Elles agissaient comme un métier que je connais bien, celui de pianiste de bar – ce que faisait Brahms, comme tant d’autres, d’ailleurs.
Quand on ouvrait les portes de l’opéra et que l’ouverture retentissait, du temps de Mozart, le public entrait et parlait... humain et commun que ce vacarme qui auréole la musique, bien souvent.
Bach, comme Schubert et tant d’autres écrivaient pour leurs élèves des exercices... normal en ces temps les ouvrages pédagogiques n’existaient pas et il fallait que l’enseignant use de son savoir-faire pour une méthodologie adaptée qu’il créait lui-même.
Aujourd’hui pour la modique somme de 150 € on va en salle Pleyel embourgeoisée par des Luchini en puissance écouter ces exercices qui, si subliment écrits et composés soient ils, restent des... exercices...
On y va par plaisir en mélomane, en curieux, en amateur ou en élitisme, comme cet arrogant personnage se positionne.
Mr Luchini,  le répertoire populaire de Michel Berger n’est pas « schématisable » comme vous le faites ou alors vous l’êtes également du haut de votre suffisance autocrate.
Il y a d’excellents Canteloup pour singer les personnages publics comme vous, et avec un talent qui n’est pas à votre portée, vous en faites ici la démonstration ridicule, comme l'une de ces précieuses.

Le respect se devrait d’être de mise et au-delà d’un coup de gueule sur un fait social actuel et donc d’actualité, vous venez de nous sortir la panoplie de tout ce qui est devenu exécrable dans la culture à la française dont vous vous êtes autorisé à être, parmi une poignée d’autres, dépositaire.
Cette forme d’autocratie et de suprématie est has been, passéiste et oui, pour le coup, réac’, si l’on s’en tient à l’appréciation de certains quant à votre hallucinante prise de position.
Pourtant, toute médiocre que soient vous références en matière de pianistes, il eût fallu aller plus loin dans votre appréciation de la chose et effectivement tirer la sonnette d’alarme sur des faits quantifiables et vérifiables contre lesquels les professionnels que nous sommes tentent de réagir, ou d’agir autrement que dans la frime démonstrative.

La première chose est le rapport au « répertoire ».
En restant au ras des pâquerettes référentiel tout comme en allant chercher l’analogie piano/piano debout/pianiste populaire... vous touchez du doigt un autre problème de société qui n’est pas nouveau, qui n’est pas actuel mais qui est récurent et qui s’accélère.
Je parle théâtre, je cite Molière, en premier lieu puis peut être irais-je vers Racine, Corneille, Camus...
Je suis un béotien en la matière avec un peu de culture mais forcément pas suffisamment pour vous contrer dans ce domaine.
Comme vous le faites avec la musique... à chacun son domaine, mais c’est révélateur.
J’avais constaté une accélération d’un constat de normalisation des répertoires et propositions musicales qui se resserrent de plus en plus depuis quelques années.
Aujourd’hui je peux aller jouer dans n’importe lequel des groupes de musique qu’elle soit jazz ou pop-rock, je sais que finalement en jazz je vais me retrouver avec les mêmes 50 standards, comme si cette musique en live se résumait à cela et en pop-rock, idem...
Seules les tonalités changent et bien sûr les zicos.
Ces musiciens sont dans l’erreur et contribuent, par sécurité, par ignorance souvent, par manque de culture parfois mais aussi par facilité ou encore fiabilité financière à l’homogénéisation du répertoire et au désintérêt croissant envers la prestation musicale ou artistique.
Oser, modifier, chercher et dévier... voilà qui n’est plus très commun ou alors c’est en branlette subventionnée dans des centres culturels chargés de Luchini en-cravatés ou avec foulard décontract’ de circonstance.
Il y a toujours dans le public un connaisseur, un amateur averti, un mélomane aiguisé...
Quel que soit le domaine musical de jeu, il saura être là et vous en remercier...
Et c’est bien là ce qu’il risque fort peu de se produire dans le piano-gare et qui est touché du doigt en comm’s de cette interview à savoir la « pauvreté » (avec le sous-entendu tant de choix que de niveau de répertoire) musicale.
Mais il n’y a pas que dans ce contexte que cette pauvreté est constatable.
C’est aux acteurs du domaine artistique de faire évoluer ce critère et cela commence tôt... à l’école de musique même... (pour mon domaine).
Entre le tube écouté aux écouteurs dans le bus (d’une oreille car on cause en même temps) lycéen et que le prof par souci de plaire aura choisi à faire bosser aux élèves celui-ci aura (ou pas), la latitude de faire jouer un truc inconnu (ou presque) rendant alors authentique et utile sa mission culturelle.
Le théâtre de boulevard est récurrent en parisianisme comme en mode associatif, pourtant j’en ai connu, même en milieu rural qui osaient la tragédie, Shakespeare, Camus, Ionesco (le béotien que je suis n'ira pas jusqu'à frimer en ce domaine de déballage de pseudo connaissances)

Un exemple...
Je place souvent la pièce de Pat Metheny (pour guitare mais dont il existe une sublime version par le Quartet West de Charlie Haden) : « Hermitage », en piano bar, au milieu de standards tant populaires que volontairement différents ou autres...
A chaque fois soit l’on me demande « de qui c’est », soit un amateur connaisseur me dit qu’il connait mais pas pour piano... et un respect, un échange, une relation s'installent.
Bref, en tout cas, cette pièce installe de l’écoute et du silence...  puis je reviens à des pièces sifflotables...

La pauvreté du répertoire n’est pas que du fait des gens qui s’y engouffrent et le jouent, mais c’est plus profond et il faut avoir conscience que les médias ainsi que les acteurs culturels ou chargés d’animation y participent.
Il est plus aisé d’organiser un « festival » de jazz Nouvelle Orléans avec des mecs en tenue blanche arpentant les rues et chantant Disney livre de la jungle qu’un festival de free jazz...
D’organiser des soirées classiques avec Beethoven et Mozart plutôt que Kancheli, Berg, ou Adams.
Si l’on veut que ce constat diminue, il faut donc agir à la source, c’est-à-dire dans l’éducation.
Un public et plus largement des initiatives mues par celui-ci comme ces piano-gares agit, fait et va là où on l’a guidé.
Vers quoi, Mr Luchini guidez-vous votre public, à part votre nombrilisme omnipotent ?
Votre culture embourgeoisée du portefeuille rempli ?

La seconde est que le mode comportemental de s’exposer en public est un phénomène de société devenu incontournable.
Facebook, Skype et autres réseaux ont banalisé la vie privée, la vie tout court et servent aussi de médiateur informatif, publicitaire, etc...
Dans ce foutoir il y a l’utile, le sympathique, l’agréable, le nauséabond, le dispensable et le nécessaire... toutes les entrées possibles, tous les choix possible avec l’idée de liberté d’expression bien mise en exergue.
Je chante devant les potes, en famille et si en plus je le fais sur deux positions d’accord de guitare ou la pince du piano, alors je dois aller à la télé réalité, prouver que j’ai du talent (comme disait Aznavour) et là un engrenage de comportements tant de la personne que d’un entourage va se mettre en place, va dépasser le simple acte musical, artistique ou autre...
Ces rouages n’ont alors plus rien à voir avec le rapport initial à la musique, le parasitage prend le dessus et un retour à la source, à savoir le talent ou non, de ladite personne n’a plus lieu d’être...
Tout cela n’a pas ou plus grand-chose à voir avec la musique, l’artistique, ou autre bien que certains se révèlent paradoxalement par là... c'est finalement là encore surprenant mais à prendre en considération.

Il suffit juste de prendre un recul.
Dans le cas présent tentons de comprendre ce qui amène à s’exposer ainsi, au milieu d’une gare... au piano.
Personnellement je ne crois qu’il faille un infime instant imaginer que les protagonistes aient la moindre velléité artistique, au pire ils s’imaginent que, au cas... au mieux et dans la plupart des cas, ils se divertissent s’amusent et c’est le but...
Y voir là une attaque à l’art est une affabulation douteuse.
Se sentir agressé par des modes comportementaux devenus (à tort ou à raison) communs, c’est bien effectivement ne pas connaitre la société dans laquelle on vit, comme ces politiques qui ne connaissent pas le prix d’une baguette de pain ou qui croient que le seul fait de prononcer le mot jeunesse fait d'eux des personnes en lesquelles ladite jeunesse va s'intéresser.

Souhaiter le silence pour écouter de la musique est effectivement plausible, idéal, mais en aucun cas communément adoptable et adaptable dans la société d’aujourd’hui, à moins que tout à chacun ait, comme Mr Luchini doit l’avoir, une vie calme et sereine, permettant ce qui est finalement probablement un luxe, même pour les passionnés comme moi.
Un luxe que je m’impose quand je le peux et qui impose des contraintes de vie sociale et familiales inhérentes à ce qui est finalement comportemental et quelque part égoïste.
Ce qui, finalement m’interpelle dans cette prise de position d’un acteur discutable, c’est son manque de discernement, de recul et surtout de prise en compte contextuelle.

Mr Luchini traverse la gare et est gêné, de façon égoïste par une bande d’ados, par un cadre en attente de train, par un jeune élève débutant... tentant de jouer (double sens) du piano.
Il s’attend à un concert... (il n’a qu’à prendre le métro, ça arrive parfois).
S’arrêterait-il pour autant du haut de sa suffisance pour réellement écouter, dans une gare ayant fait silence relatif, un artiste peu connu, de sous-catégorie (selon son estime de lui-même, se positionnant au-dessus du panier) – vu le personnage imbus de lui-même, permettez-moi de n’y croire.
Mr Luchini estime que la musique se doit de vivre en vase clôt, comme dans un musée poussiéreux (voir pire encore) ou qu’elle n’a sa place que dans son salon, diffusée forcément par son dernier achat d’enceintes high tech à la somme indécente à citer ici, ou encore dans une salle de concert où même un toussotement parait suspect, irrespectueux, incongru...
La musique n’est pas stérile Mr Luchini, elle appartient à tout le monde et l’idée même de médiocrité est tellement subjective selon tant de curseurs de critères qu’une telle incartade publique n’est finalement que le reflet nauséabond de vous-même et d’une forme de suffisance qui ne peut être concevable que dans le cas d’une personne parvenue par la succion du terme de culture à un tel degré d’intolérance envers autrui.

Le droit à la parole est inscrit et vous avez toutes recettes professionnelles pour en user, mais vous avez aussi un droit qui peut de temps à autre s’appliquer, celui de la fermer.
Après tout, les pianistes amateurs vous dérangent ?
Moi c’est vous qui me dérangez Mr Luchini – j’en ai ras le bol d’être envahi télévisuellement par des « personnalités » de votre acabit.
Ces donneurs de leçons parvenus, has been et inutiles.

En France l’âge de la retraite fait la valse politico-budgétaire des débats et inquiète l'ensemble de nos concitoyens.
Vous avez 66 ans.
Je ne crois pas que vous soyez en difficulté financière au point d’aller comme certains de nos compatriotes travailler jusqu’à 70 ans en mode senior afin de compléter leurs mois difficiles.
Vous n'avez pas besoin des Restos ou d'Emmaüs pour tenir les deux bouts.
C’est peut-être là le véritable coup de gueule qu’il faudrait pousser avec un peu de décence, de respect et d’humilité envers les gens.
Une personne avec autant de panache et de verve pourrait d'ailleurs le faire à votre égard, liberté d'expression oblige.
Vous envahissez encore, avec tapage, la vie publique de votre comportement superficiel, hautain et insultant...
La retraite, en France c’est pour le moment encore 62 ans...
Il serait temps de laisser la place aux jeunes, à cette nouvelle génération qui parfois s’amuse encore et tant mieux... que ce soit autour d’un piano, dans une gare ou autour d’un micro, dans un karaoké...
Après tout ils coûtent moins cher à la société que vos films dont l’utilité reste à démontrer, ou que vos passages en interviews forcément rémunérés et dont l'inutilité n'est plus, elle à démontrer.
Redescendez sur terre Mr Luchini, vous verrez, la vie en bas peut être bien elle aussi et qui sait, au détour d’une rue, là-bas, dans le vacarme avignonnais d’un festival où l’on déambule en culture, votre relève, celle qui enfin qui vous poussera à rentrer chez vous écouter dans un silence religieux de retraité aigri Murray Perahia, Glenn Gould ou Ray Charles est peut-être là, vous savez, un petit amateur qui comme vous certainement à ses débuts était regardé comme médiocre...
Allez, un petit effort de mémoire...
Allez on appuie sur le bouton du bas, oui, celui là : RDC... en bas, y'a des gens... respectez les.








 

 

dimanche 7 octobre 2018

AVANT L’AUTOMNE, JUSTE APRES L'ÉTÉ...


AVANT L’AUTOMNE, JUSTE APRES L'ÉTÉ...
(José James, Lisa Batiashvili, Charles Aznavour, Hélène Grimaud)

Le mistral souffle plein régime.
Les matinées piquent la peau d’un froid qui peine à s’installer.
Le soleil du soir décline en teintes aux variantes multiples et toujours féériques, celui du matin, si l’on est enclin à se lever tôt pour l’apprécier installe timidement ses rayons de chaleur.
La mer n’est jamais aussi belle qu’en cette saison, elle reprend ses droits, ses plages et laisse s’étaler de grandes vagues chargées de ce trop-plein qui l’a emplie, polluée, dénaturée cet été.
Elle rejette sur un littoral qui s’ensauvage ce dont elle ne veut en son sein et elle accueille ces régates qui la transforment en un tableau impressionniste et debussyste, ce rendez-vous où un prélude du compositeur prend chaque fois sa place dans mes rêveries.
Le piano...
Ces évocations en nocturnes, préludes, bagatelles, rêveries et autres barcarolles...

Nouveautés ou trouvailles, redécouvertes ou simples plaisir d’y retourner, ils vont et ont d’ores et déjà pris leur place dans cet espace où le temps malgré le travail, reprend ses droits, où il va se réinstaller dans l'espace vie et surtout ne vouloir être dérangé.

...

« FOR ALL WE KNOW » - Jose James / Jef Neve – 2010 Impulse.


Ça c’est vraiment le hasard qu’une telle découverte.
José James informe par les réseaux sociaux qu’il sort un album en hommage à Bill Withers, intéressé, je le charge sur mon petit streaming devenu désormais mon compagnon du quotidien, au passage je fais le tour de ses albums disponibles et ce duo autour de Billie Holiday prend le dessus.
L’hommage à Bill sera pour plus tard, celui-ci, en duo (car José James a également rendu hommage à la dame avec section rythmique) autour du répertoire de l’immense Billie a focalisé mon attention.

Ce tour d’horizon de neuf titres emblématiques de la grande interprète évite le cliché, évite la redite ou encore l’interprétation parallèle, il sort des schémas auxquels l’on pense s’attendre.
Billie reste là, mais elle a simplement évolué en approche, en appropriation, en décennies pendant lesquelles ce jazz qui a été l’esthétique qu’elle a transcendé par une approche féminine, sensuelle, vocale et tant d’autres qualificatifs... de façon unique.
Elle est ici partout, respectueusement mise en scène musicale et pourtant elle a rarement été l’occasion d’une telle libération, d’une telle proximité intimiste et d’une telle ouverture musicale.

José James chante Billie mais il n’use d’aucun mimétisme. Sa voix se dirige sur les traces de l’immense artiste avec une simplicité qu’elle aurait forcément adoré et va à l’essentiel... cet essentiel qui faisait de Billie la plus grande. La proximité vocale de José James est troublante, presque fragile, surtout palpable et c’est peut être bien là ce qui nous rapproche directement de Billie, elle qui accrochait directement par une inflexion, par une simple note et en une syllabe toute l’attention des sens.
Jef Neve agit sur ce répertoire en touches impressionnistes, la métrique a fait place à l’espace de la phrase chantée et il ouvre le champ d’action musicale en suivant, incitant, soutenant, libérant celle-ci.
Un large spectre de couleurs, d’influences culturelles émaille son jeu qui organise une formidable liberté autour de la voix immédiate, dénuée d’effets tant de studio que de genre de Jose James.

Liberté...
Billie aimait ce mot, cette idée et cette perspective.
Ici il m’apparait au détour de chaque note, de chaque accord, de chaque phrase.
Le duo s’est libéré d’une métrique sclérosante pour élargir le répertoire vers une autre dimension sans pour autant négliger ce swing interne surgissant par accentuations, par ce mouvement indiciblement corporel qui propulse le jeu musical jazz.

Ce duo chante et son chant attire irrésistiblement.
La facilité n’est pas au rendez-vous ici et pourtant l’évidence ne sort jamais des rangs... normal, le blues que Billie chantait à jamais est omniprésent ici, enraciné profondément dans ce répertoire redécouvert et transcendé sans qu’en aucun instant le respect de la chanteuse au magnolia ne soit écaillé ou abîmé. 

Billie est là...
Et ces deux-là sont certainement l’une de mes plus grandes découvertes de cette année  – de celles que j’attendais depuis longtemps dans ce jazz qui a tant besoin du retour de l’expression authentique, immédiate et quasi tactile. 

Ces deux-là sont des virtuoses de l’espace et de l’expression musicale, cette autre virtuosité musicale qui est le sommet à atteindre, la véritable soul.
La liberté improbable de Body and Soul, la profondeur du blues de Gee Baby, la rêverie impressionniste et evansienne de When I fall in love, l’arrêt sur image de Tenderly...
Le temps vient de s’arrêter à nouveau me semble-t-il, ici et Billie a repris sa place éternelle.

Merci à eux, la beauté existe encore.

...

LISA BATIASHVILI « Echoes of Time » - Symphonie Orchester des Bayerischen Rundfunks / Esa-Pekka Salonen (direction). Hélene Grimaud/Piano* - DG 2011.
Shostakovich – Concerto pour Violon N°1 (Nocturne-Scherzo-Passacaille-Burlesque)
Kancheli – V&V (Violin and Voice)
Shostakovich – Valse lyrique
Pärt – Spiegel im Spiegel (miroir dans le miroir)
Rachmaninov – Vocalise Op34/N°14 (Arrangement pour violon et piano*).


2011 – premier album chez DG, la célèbre maison, le graal du catalogue « classique »...

Lisa Batiashvili, jeune géorgienne exilée en Allemagne fuyant l’oppresseur soviétique présente ici un répertoire d’œuvres influencées par des actes politiques marquants, infâmes, dictatoriaux, violents, dramatiques, inhumains...
Je ne connaissais absolument pas cette artiste avant la découverte de cet album et j’ai été attrapé par l’immense beauté qui émane de chaque note qu’elle exprime ici.

On pourrait penser que – au regard des choix et de leur valeur symbolique (la pochette de l’album insiste et renforce le trait) – ce programme soit sombre.
Ce n’est cependant pas le sentiment qui m’est apparu, de la première puis au fil de nombreuses écoutes, pour qualifier ces pièces interprétées avec une infinie délicatesse, une justesse (tant dans le propos que dans l’exécution) d’une rare perfection et un sens spirituel immédiatement perceptible.
Suspendre le temps, caresser les cieux par des harmoniques exprimées avec une précision nuancée tenant du miraculeux, jouer du contraste comme d’un levier kaléidoscopique de sentiments, ne jamais perdre le sens du nostalgique et des réalités de ce monde et donner à chaque phrase à chaque sonorité, à chaque trait une valeur, une implication tenace laissant pourtant la sensation d’irréel flotter en l’espace – voilà ce qu’il me reste à l’écoute de ce chemin musical.

La virtuosité obligée n’est en aucun cas évidente car la musicalité et l’expression sont partout, effaçant la forme pour faire surgir avant tout le fond.
La vision intellectuelle d’œuvres contemporaines ou assimilées est balayée par une profondeur sensorielle et sensuelle, intimiste comme narrative. 

Lisa Batiashvili nous raconte et ces œuvres sont plus fortes que les mots pour ce faire.
La direction du grand chef Esa Pekka Salonen est ici le parfait alter partenaire de cette beauté sans parler d’une prise de son absolument limpide, claire et même lumineuse.

« V&V » pour violon, voix enregistrée et orchestre du compositeur Giya Kancheli a retenu mon souffle et mon attention de nombreuses fois.
« Avant de sauver le monde, il faut d’abord que quelqu’un sauve la beauté. La beauté ne peut rendre bon celui qui est mauvais, mais elle peut rendre meilleur celui qui est bon » - Kancheli.

La cadenza du concerto de Shostakovich est un pur moment de magie violonistique et le « burlesque » insuffle une tonicité bienfaitrice placée idéalement dans l’espace musical de cet album. Il y a Pärt aussi.
Et puis la coda de l’album, cette vocalise de Rachmaninov où le violon chante sur le piano aux reflets intemporels d’Hélène Grimaud... 

On reste en suspens, le temps a perdu toute valeur, tout repère et la seule réalité qui vient à l’esprit est d’attendre un peu pour reprendre l’album au début.

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CHARLES AZNAVOUR « Aznavour Live – Palais des Congrès 97/98 »

Charles Aznavour Live Concert, Palais des Congrès de Paris, 1997 - YouTube

Lundi 01 Octobre 2018...
Le week-end a été chargé de musique.
Les effets tardifs d’une saison estivale à rallonge ensoleillée.
Ce soir sera marathonien, il faut installer un espace scénique cette après-midi, filer donner les cours et être sur ladite scène juste après.
Juste une question de timing... et d’organisation.
de disposition mentale aussi...
Penser à tout, ne rien oublier, être dans les clous, avec un timing au millimètre.
J’appelle Roxane, mon amie violoniste avec laquelle on joue ce soir histoire de savoir si dans les effets à préparer il y a quelque chose de spécifique à ne pas oublier pour elle et refaire un tour rapide du répertoire à interpréter.
« Bon, vu la nouvelle, t’aurais pas des partitions de Charles Aznavour ?... ce soir il va falloir lui rendre un dernier hommage... ».
Je tombe sur le c...
Quoi ? Il est décédé ?
Depuis le temps qu’on en blaguait incidemment de cet hommage au grand Charles qu’il faudrait de toute façon être à même de rendre un jour, avec certains collègues, voilà que cette fois, la réalité en ce lundi, était belle et bien apparue.
Trop tard pour fouiller dans les partitions et retrouver une perle du grand auteur-compositeur-interprète, parmi tant de notes surmontées d’accords enfouies dans mes classeurs.
Je prends le tout et j’en ai forcément, je le sais.
Le soir est là, dans mon costume de scène qui me rappelle certaines paroles, un complet bleu, tiens donc... je m’assoie au piano.
Roxane a déjà charmé les invités de quelques titres en soliste.
On attaque « Nuages », de Django-Grappelli.
Une petite dame s’avance timidement vers nous, gênée mais audacieuse.
« Excusez-moi, dites, au regard de l’actualité... ».
Je ne la laisse pas aller plus loin elle a déjà trop de peine à terminer sa demande et l’émotion la submerge.
« Oui Madame, c’est évident, on va vous jouer une chanson de Charles Aznavour, on l’avait prévu, c’est tout naturel et respectueux que de le faire ».
Elle s’installe non loin de nous.

Pas besoin de partition finalement pour égrener puis affirmer les notes de « la bohème », cet hymne à l’artiste, à l’idée puccinesque de sa vie, au temps qui passe également et à l’amour, toujours.
Cette chanson, qui, comme tant d’autres d’Aznavour respecte le schéma qui sera communément couplet refrain en lui soutenant la forme issue d’une tradition classique de l’opéra, à savoir récitatif (verse) suivi de l’aria (chorus).
Le débit des couplets de cette bohème, laissant peu respirer et accrochés à une mélodie plus parlée que chantée pour s’ouvrir sur un air large et majestueux... tout un art.
Toute une culture, toute une tradition, tout un style, tout Aznavour...
Donc exacerbation du propos, lyrisme, véracité et place d’une part au texte puis de l’autre à l’inoubliable mélodie.

Charles Aznavour...
L’automne...

Pourquoi choisir cet album live de cette fin de siècle dernier ?

Mon téléphone portable, cet énorme appareil orangé à l’antenne qui dépliée me fait paraitre agent secret retentit de son bip bip sonore et envahissant.
« Dis, une collègue de boulot s’est vue offrir deux place pour le concert d’Aznavour à Valence, elle n’aime pas et me les donne, t’es partant ? » - mon épouse.
Franchement, en 98, moi, Aznavour...
Mais j’accepte sans hésiter, l’homme est respectueux des musiciens, parle avec amour de ses orchestrateurs, a une sacrée carrière.
La curiosité l’emporte sur l’a priori issu d’adolescence.

Nous avons assisté là à l’un des plus beaux concerts de notre vie, le genre inoubliable à de tels égards que les lister serait une analyse fastidieuse et inutile, mais avant tout c’est un professionnalisme et une émotion avec et envers le public qui l’ont emporté.
Une rythmique de rêve, à l’écoute et dans les clous car l’on sait que l’artiste a la métrique des mots et qu’il se joue de celle de la musique sans pour autant l’oublier... un art savant de l’interprétation qui doit être difficile à gérer en accompagnateur et qui donne à l’auditeur cette accroche à la déclamation poétique.
Une gestion économique mais efficace de la tournée... des claviers pour les cuivres et des claviers pour les cordes, venant renforcer le grain des protagonistes avec une écriture orchestrale soignée et créant une illusion parfaite de sections complètes.
Des choristes féminines très kitchs mais très justes, rappelant que ces émissions de variété de certains Carpentier c’était du direct, avec des musiciens et ces choristes avec leurs interventions à l’écriture désuète m’ont immédiatement installé dans cet espace télévisuel.
Un show mené de a jusqu’à z sans improvisation, ce même jusqu’aux interventions parlées par l’artiste s’adressant au public. La grande école du spectacle quoi...
Et un show de quelques deux bonnes heures et plus, avec entracte, une salle critiquée par l’artiste de par son acoustique et s’excusant  envers son public de telles conditions, avec pourtant un son particulièrement soigné, un confort d’écoute et d’installation réfléchis...

Je garde donc ce concert comme un moment précieux.
Pourtant Aznavour c’était déjà et depuis longtemps pour moi de la musique de et pour vieux...
Déjà l’écoutant gamin je ne pouvais m’identifier à cet homme qui parlait un langage aux soins d’écriture et de style, dans lequel les mots comme amour et jeunesse semblaient le regard d’un ainé, non d’un proche...
Dans les années 70 il me faisait cette impression, de sa musique à sa voix en passant par ses textes aussi, je trainais avec moi ce regard sur lui.
Mais ce concert a tout changé, ce sentiment s’est mué en une forme d’affection, de respect pour l’ancien, l’antan, le vétéran, le professionnel comme le roublard expérimenté.

Aznavour a composé un nombre de chansons dépassant les 1000, ce chiffre hallucine comme un record à l’heure d’aujourd’hui où l’on encense un Stromae abêtissant, une gentille Louane, une Zaz guinguette. 
Les derniers grands d’une certaine éthique et d’une certaine forme de professionnalisme ne sont plus beaucoup, Aznavour était pour moi emblématique de cette éthique du « métier » avant la starification outrancière et en non sens. 
Il était pourtant une star au sens le plus vaste du terme et il faisait partie intégrante de notre patrimoine de, non la seule réduction à l’idée de chanson française, mais de la musique française elle-même avec cet apport nourrissant de tant d’influences émigrées, de son Arménie dont il avait fait son chemin de bataille que de jazz, de pop sixties, de boléros, de chanson italienne, tzigane, flamenco, traditionnelle... 

Cette nouvelle m’a attristé, j’ai regretté pour lui qu’il ne parvienne à sa fin ultime, son souhait de paraitre encore sur scène pour ses cent années – et j’ai effacé ce mot vieux de son image pour lui mettre d’autres saveurs, comme ancien, d'antan, avant, passé, nostalgique et lui ai inscrit le terme d’intemporel, c’était finalement certainement ça que j’avais occulté avant de le découvrir en concert... erreur d’appréciation de jeunesse rebelle et/ou insouciante.

Je l’ai croisé il y a quelques années à Saint Tropez, sur le parking du port...
J’étais à l’horodateur afin de mettre quelques euros pour payer un stationnement de quelques heures correspondant à la durée de ma prestation de piano bar dans le petit restaurant, là, juste à côté... derrière moi une présence attendant que je m’exécute.
Je me retourne... Charles Aznavour...
J’ai fait signe de le laisser passer pour que lui aussi paye son parcmètre et ne le faire attendre, il a décliné de la tête...
J’ai payé à la hâte, traversé la ruelle, je l’ai regardé de la terrasse du restau, juste là à quelques 3 mètres, incapable de lui dire ce que j’aurais aimé lui dire et que j’ai dit ici.
En passant à mon côté, il m’a regardé, a jeté un œil dans le restaurant et a vu le piano avec un sourire esquissé – vu mon complet je sais qu'il avait compris.
J’ai fait chanter de nombreuses années aux enfants dans toutes les classes possibles « Emmenez-moi », cette petite perle posée comme un îlot au milieu de ses chansons et pour conclure « la bohème » a été la première chanson que j’ai joué de lui en piano bar, c’est pour ça certainement qu’elle m’est revenue instantanément sans réfléchir ce lundi 01 octobre afin de lui rendre hommage.

Donc cet album c’est le concert parisien de cette tournée, alors le flot des souvenirs... on était jeunes...
Il y a là qui plus est une maîtrise d’enfants qui vient chanter en invité avec lui... alors...

Bon, l’automne sans lui sera encore plus avec lui, car cet album on l’a de nouveau ré-épuisé et à en perdre la tête.
Je ne sais plus vraiment lesquelles de ses chansons désormais je vais devoir inscrire sous mes doigts, tant il y en a de superbes, de poétiques, d’engagées, de mélodiques, au piano afin qu’il reste à jamais dans ma mémoire.
Un soir, un instant inoubliable et le mouvement de la vie change...
Merci à lui – un grand parmi les grands.

...

HELENE GRIMAUD « Memory » - DG 2018.

“Memory”, le nouvel album d’Hélène Grimaud explore la notion de la mémoire, à travers un choix de pièces pour piano seul de Chopin, Debussy, Satie et Silvestrov. Evoquant le pouvoir de la musique de réveiller des souvenirs et de sauver ce qui a été oublié, la pianiste a pensé son album comme une séquence de miniatures cristallines qui capturent le temps qui passe. Textures transparentes, ambiances nostalgiques ou mélancoliques, structures cycliques : chaque pièce est évocatrice à sa manière et inspire la contemplation.


Voilà, tout est dit, ou presque.
L’info twitter est utile et dès l’annonce de la sortie de ce nouvel opus de la discographie de la grande pianiste j’ai foncé pour le découvrir.
Je le sais, chacune de ses interprétations m’interpelle, m’incite à réfléchir, à comprendre, à chercher... sans parler des ondes positives qui en émanent et dont je suis devenu au fil des albums... friand.
J’aurais lu des critiques éternelles de froideur, de mécanisme, ou à l’inverse un encensement démesuré.

Hélène Grimaud est une immense artiste et interprète et à juste titre elle interpelle car ses projets de répertoire, ses choix et son approche sont mesurés, pensés et en correspondance avec son affect, ses réflexions, ses idées, son humeur, sa volonté de passer par la musique un message.

« Memory » est un album méditatif merveilleusement résumé en ces quelques phrases de présentation qui m’a relié à celui de Lisa Batiashvili dont je parle plus haut et dans lequel elle participe d’ailleurs.
Je les ressens comme complémentaires, curieuse sensation.
D’emblée j’ai été ici saisi par la prise de son éthérée du piano, presque ambient, comme si Harold Budd et Brian Eno s’étaient invités dans le studio.

J’aime quand les virtuoses se débarrassent par une sérénité, une maturité ou encore une volonté profondément artistique de leurs répertoires fantastiques et démonstratifs.
J’aime donc tout particulièrement cet album, découvert comme une nouveauté et laissant la place à deux compositeurs idéalement installés dans cet enchaînement de pièces de puzzle : Silvestrov (qui d’expérimentateur aura progressé – régressé, sans aucune connotation péjorative ne nous trompons pas mais plutôt chronologique - vers une écriture empreinte de manières romantiques) et plus original encore, Nitin Sawhney (cet artiste/producteur anglo-indien de hip hop, drums and bass et toute cette mouvance électronique londonienne).

Debussy, Satie, Chopin, Silvestrov et Sawhney se retrouvent sous les doigts d'Hélène Grimaud à la même table, là-bas, dans un espace où le temps, qu’il soit chronologique, historique ou de l’instant ne compte plus guère, ni pour eux, ni pour nous, auditeurs suspendus à ce piano diaphane, irréel, dont la transparence fait effectivement interagir le mental et... la mémoire.
Après tout, à chacun la sienne de mémoire et de la laisser se réveiller au gré de ce voyage qui d’apparence extérieure finira par devenir intérieur puis intime et personnel.
Le jeu de la pianiste interfère en ce sens et laisse justement le temps agir et prendre ses places multiples, se laissant découvrir à facette diverses et selon des durées préalablement indéterminées.
La phrase musicale et son dessin s’installent, il n’y a plus qu’à suivre ces méandres et alors le voyage en soi peut débuter et se faire.
Ici et c’est ce qui m’a de suite attiré, le sens d’interprétation n’a pas réellement sa place au sens commun de l’appréciation et c’est la grande force de cet album.
C’est à nous de l’interpréter.

Qui eut cru qu’un tel degré de pensée avec un matériau tel que les œuvres les plus connues des impressionnistes ou d’autres inédites mais qui s’installent directement en mémoire puisse être possible ou même imaginé ?
Il fut un temps où dès que la valse de Chopin en la mineur apparaissait dans un album je l’écoutais en boucle – ici elle s’installe dans un tout, aux deux tiers d’un chemin méditatif et laisse sa place sans pour autant que la mémoire ne sache l’oublier.
Nul besoin d’y revenir, elle sait rester...

Au cours de l’album l’auditeur s’approprie cette musique, la redécouvre ou la découvre et par elle son voyage mental et sensoriel peut se faire, Hélène Grimaud en est le vecteur et la réussite.
Encore une fois décidément le temps est au cœur du sujet.
Un signe des temps ?...

Tiens, il pleut...





mardi 24 juillet 2018

PLAYLIST – Allez, la suite.


PLAYLIST – Allez, la suite.

Bon, on s’est bien détendus avec la première, on y a cru et on s’est installé confortablement en sirotant le Mojito, histoire de...
Mais voilà, ils reviennent ce soir...
Comme chaque année ça va être l’occasion de leur demander notre titre favori, de causer aux pauses...
Ces musiciens, quels veinards !...
Toujours cools, décontrac’s, à l’aise... pas l’air stressés.
///
Première partie...
La pause s’impose – voilà bientôt une heure et des brouettes qu’on enquille standards sur standards, le moment d’aller boire un coup pointe son nez.
Reprenons la playlist là où elle s’était arrêtée, avec Groover... enfin, Grover...
Une hésitation afin de ne pas le remettre, tellement bon...
Les pochettes défilent sur le téléphone devenu l’essentiel objet de prolongation de soi.
Ah ça y est...

01/ DIDIER LOCKWOOD – « Night and Day » - album « For Stephane ».


Pff, ce côté Hot Club si bien revendiqué, ce swing « up » et truffé de respirations – une écoute, une complicité parfaites.
Mr Lockwood use de tous les registres, fait siffloter son violon, s’amuse et se complait dans ce jazz à la teinte manouche avec lequel il aurait pu faire carrière de reprise de flambeau tant ça lui colle au patrimoine.
Passer du Lockwood en pauses ça m’est venu comme naturel, ce grand artiste français a tellement marqué de son empreinte une idée du jazz français, de la fusion en faisant appel à des musiciens de tous bords, en réunissant de belles complicités qu’il m’est apparu comme essentiel de l’écouter de temps à autre l’été et de le partager.
Son hommage au grand Grappelli c’est du Lockwood jouant respectueusement Grappelli.
Peu auraient été capables de le faire ainsi – lui avait cette dimension.
Respect.


02/ JAMES INGRAM – « One Hundred Ways » - album « Forever More, love songs, hits and duets »


James Ingram, sa voix, ce feeling si black et soul, ce falsetto irréel, ce sens rythmique de l’articulation... et ce titre, à l’origine inscrit dans ma mémoire depuis le fétiche « The Dude » de Quincy, chanté là aussi par Ingram... Comme si sa voix était totalement indissociable de cette chanson, de cette bluette...
La version présentée ici n’est guère différente de celle de « The Dude » (jusqu’au solo en mode Prophet horns, textuel) à quelques infimes détails près, mais peu importe, ici ce qui compte c’est cette voix, ce feeling et cette aisance.
Ca respire, c’est juste fun et si américain, une varièt’ de haut vol qui groove sur une basse rebondissante, qui s’inscrit dans un petit gimmick de claviers si enfantin et candide.
Un pont élargit et laisse place à James, puis à un ténor dont on sait qu’il va revenir.
Les cordes font leur boulot de texture, presque imperceptibles, les cuivres viennent tonifier un tantinet pendant que le ténor prend ses échappées et qu’un clavinet cocotte en toute quiétude.
Avec presque rien et finalement tous ces rôles distribués avec une parcimonieuse attention voilà bien un petit bijou, pour une voix que j’ai toujours gardé dans mon esprit comme étant exceptionnelle.

03/ BOB MARLEY – « Waiting in Vain » - Album « Exodus ».


Passer de la bluette Quincy taillée chart FM à Bob, c’est osé, mais c’est au fond, ajouter cette juste dose de beat qui va permettre d’avancer, d’installer une « profondeur » tout en restant cool.
Ah, ce titre et son « Like I said ! » claironné.
Un parfait exemple de la magie du reggae...
Allez, on se penche attentivement sur basse et batterie les voilà installés sur les seconds et quatrième temps de la mesure, normal...
Puis voici qu’on va prendre la guitare en compte, elle se joue aussi  en contre temps, sauf que sa base de feeling est le contretemps de chaque temps (1,2,3,4).
Alors il nous reste un peu d’attention utile pour les claviers qui eux, décomposent autour de la guitare afin d’un contre temps supplémentaire et complémentaire lui étant à la double croche.
Nous voici là avec trois niveaux de métrique, de précision et de complexité – pas étonnant qu’ils comptent avec rigueur dès le départ, pas étonnant que ce truc, une fois installé embarque vers des cieux rythmiques de transe auxquels il est impossible de résister (mais résister pourquoi faire ?... d’ailleurs).
Marley c’est de plus en plus indissociable de ma vie.
C’est une mine et une direction tant spirituelle que musicale et ce, en toute tranquillité...
C’est quoi le truc, Bob ?...

04/ LARRY CARLTON « Sleepwalk » - Album « Sleepwalk »


Il faut faire retomber la sauce, on a failli se lever et danser. L’effet Bob.
J’aime Larry Carlton quand il s’empare du truc bateau (genre 12/8 avec une suite d’accords tombée sous les doigts) pour le sublimer par, en vrac, une doucereuse mélodie, un son dont il est le dépositaire, une virtuosité même pas apparente, un feeling de chanteur, une retenue musicale qui amplifie l’expression et une générosité doublée d’un évident bonheur de prendre sa guitare qui transparait à chaque note.
J’aime Larry Carlton tout court, en albums solo (quelle carrière !), en sideman (chez les plus grands) et ce depuis cet album, dont le titre « 10 PM » faisait l’ouverture d’une émission de clips tardive que je ne manquais pas, ado, de regarder.
La lumière du jour a fait place aux étoiles de la nuit...
On savoure et on se laisse aller – mais va falloir, y aller, justement...
Et reprendre tout ça en mains, là, sur le coup on s’est fait griller.

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05/ HANK MOBLEY « Soul Station » - album « Soul Station ».


Il ne faut jamais négliger un bon gros jazz qui tue, qui swingue, au feeling gros et généreux, aux teintes bluesy car sans démonstration virtuose.
Un bon gros jazz compréhensible et bien senti, voyez ce que je veux dire.
Un truc à l’ancienne avec ce son...
Donc chez Blue Note y’a qu’à puiser... Dexter ? Wayne ?
J’ai préféré filer chez Hank Mobley, gros swing retenu au fond du temps, phrasé bluesy authentique, son dense et qui ne lâche prise, sans prendre le chou.
La merveilleuse section rythmique (Blakey, Kelly, Chambers, excusez du peu...) est une véritable autoroute à soliste, elle tisse un swing au fond du temps absolument imparable.
Hank se fend d’un long et inspiré solo, Wynton est juste remarquable en background comme en un solo quasi modèle de blues (Écoutez-moi ces ponctuations de main gauche, ce tracé rythmique, ce jeu pouvant être tout à la fois dépouillé et chargé, mais jamais en clichés... tout en usant de tous les clichés du genre). Nu, Paul glisse son solo de contrebasse, précis, présent, inspiré pendant qu’Art stabilise par un beat ancré dans le tempo l’assise essentielle.
Au retour du thème, cette force tranquille et bien plantée dans le sol réaffirme son pouvoir et on est là, bien... le jazz a traversé d’un trait l’espace et la bière a supplanté le rosé, le côté club, pour sûr.

06/ RONNIE JORDAN « Summer Smile » - album « The Antidote ».


On peut dire que je l’ai écouté cet album, son relifting de « So What » forcément en tête, un « After hours » qui fut l’un des titres qu’on a beaucoup joué avec Jean Marc – bref l’entrée en idée d’acid jazz de Ronnie a marqué la petite sphère du jazz plan plan et les années passées il faut admettre que ce son reste d’actualité, ainsi que cette approche qui ne fut pas si révolutionnaire que cela, mais juste la continuité d’une mode jazz eighties dans laquelle avec une rare intelligence le guitariste s’est glissé.
La nappe lounge au son wave, le beat acid qui solidifie la ligne de basse avec le drumming  qui fait part belle aux ghost notes et ce son « à la Benson », ce jeu mélodique en accords sur cette mélopée estivale, plus qu’une recette, c’est un mode de jeu.
Un dépouillement calculé, qui laisse respirer chaque pattern, qui place l’écoute en mode paisible, sans surcharge – ça reste juste un must du genre.
Les têtes oscillent, le groove s’est installé, irrésistiblement.

07/ SPYRO GYRA « Catching the Sun » - album « Catching the Sun ».


Jazzy et latinisant, avec la touche funky, des thèmes aux mélodies immédiatement chantantes, la couleur tropicale en marimbas et ce lyrisme qui suinte partout chez chacun c’est le Spyro Gyra des débuts, léché, détaillé, « Breckerisé » (Randy vient pousser le solo) sans excès, juste avec la touche de fun nécessaire.
Jay Beckenstein (avec Tom Schuman) est Spyro Gyra, son âme, sa précieuse sonorité, son charisme mélodique, sa verve soliste qui jamais ne sort d’un cadre, un cadre paradoxalement très ouvert.
Cet album et ce titre pourraient presque synthétiser cet « esprit Spyro Gyra », ce jazz qui deviendra smooth, ce penchant vers les horizons latinos mâtinés d’urbain.
La plage n’est jamais bien loin et la mer s’oblige dans ce cadre à prendre une place en horizon.
Une valeur sure (je crois bien que j’avais dit un truc comme ça il y a bien longtemps).

08/ DAVID SANBORN « Sugar » - album « Time again »


Le grand David Sanborn...
Crispé d’émotion permanente, acidifié par une présence sonore qui rend l’instant cher et précieux.
Un beat en points d’appuis qui respire, qui charge d’un feeling gros comme le cœur généreux de l’altiste le titre et le sucre du dessert n’est pas surcharge mais savant dosage.
Sanborn est l’un des plus grands chefs au monde, sa cuisine musicale sait allier toutes les saveurs avec parcimonie et sens précis de bon gout.
Il peut être roots, comme ici, ou plus funky, ce grand chanteur de l’alto est pour moi le plus grand saxophoniste, l’un des plus grands musiciens encore de ce monde.
Sa place s’apparente à un mythe...

09/ TONY BENNETT « The Good Life » - album « I Wanna be around ».


Allez, une petite dernière...
Je pense générosité, je pense sourire, je pense plaisir, je pense bonheur, je pense Tony Bennett.
J’aime l’homme, j’aime sa voix, j’aime son jazz et sa façon de crooner ces intemporels standards, j’aime ses duets au cours desquels il va inviter les plus improbables des artistes.
J’aime sa gentillesse et son professionnalisme.
Le décor est chargé comme une chambre d’hôtel de Las Vegas, ça scintille de partout, c’est plein de strass et même si Lady Gaga n’est pas encore venue lui redonner une cure de jouvence, Tony chante là cette belle vie, cette chanson composée par Sacha Distel, cet autre crooner intemporel, français, qui avait toujours le jazz dans sa guitare et dans sa voix.

BON...
On va reprendre et on sifflote cet air délicieux, si expressif, si vocal...
Ça valait bien le coup de trainer une poignée de mn en plus avant de s’y remettre...