lundi 22 avril 2019

ET FLUTE !... HOMMAGE


Et flûte !...
Hommage.

Amie, collègue, musicienne et formidable pédagogue, notre amie Paola nous a quitté.
Sa ténacité, sa foi et sa détermination n’ont pas réussi à vaincre ce cancer qui ronge, qui détruit et qui annihile tout sur son fatidique passage.
Des années de combat, un courage et un optimisme sans failles et pourtant.
Nous étions nombreux lors de ses obsèques, la jeunesse implique un entourage nombreux.
Son caractère amical, franc et généreux lui valait le respect et l’amitié.
Ce respect et cette amitié nous nous sommes retrouvés là, impuissants mais solidaires à le lui rendre.

Je suis arrivé ici en 2003 et elle fait partie des premières personnes qui m’ont chaleureusement accueilli, de façon directe, honnête et déjà amicale.

- Je me souviens encore de ce moment où après une réunion de rentrée nous nous sommes retrouvés au bar local et avons échangé sur le métier, nos vies, notre passion pour la musique.
C’était simple et nos relations le sont toujours restées, une amitié facile, un soutien aussi l’un envers l’autre. Peu d’exubérance, juste ce respect mutuel.
- Je me souviens encore de ce concert chez un particulier plutôt aisé.
L’homme organisait une « soirée blanche » très à la mode tropézienne, un truc lancé par Eddy Barclay…
J’avais simplement oublié de lui donner le dress-code et elle arrivée en robe rouge carmin flamboyante.
Belle et féminine, de plus très coquette, cela ne passa pas inaperçu.
Ce soir là elle a rencontré mon autre ami décédé lui aussi de cette ignominie, quelques temps après : Jean Claude Verstraeke, trompettiste émérite ayant joué entre autres avec Claude Bolling.
C’est d’ailleurs pour cela que j’avais mis un point d’honneur à le faire venir ce soir-là, car l’organisateur de la fête allait régulièrement écoute le big band de Bolling à Paris et il ne manqua pas de le reconnaître.
Ils sympathisèrent tous de concert et Paola réussit à obtenir par Jean Claude une précieuse partition de Bolling qu’elle souhaitait plus que tout faire travailler à ses élèves.
- Je me souviens de cette soirée privée où elle m’avait fait engager avec ma fille pour un anniversaire d’une de ses copines. On avait joué un répertoire loin de ses habitudes classiques mais pourtant de boléros en bossas, de swings en rocks elle nous avait scotché en improvisant, sans parler des titres qu’elle déchiffrait live avec une qualité d’expression et de jeu imbattables.
- Je me souviens de ce concerto de Vivaldi que nous avions monté pour ses élèves où les solistes étaient flutistes et le tutti un groupe de musiques actuelles. Elle imaginait un challenge…
Pour le coup c’était réussi comme idée, d’autant que, cerise sur le gâteau elle avait bossé avec le département danse pour une chorégraphie de l’ensemble.
- Pour conclure parmi tant de souvenirs, c’est quand avec Jean Marc nous avons fait notre premier bœuf musical qu’elle a débarqué.
On installait « You are so beautiful » de Billy Preston version Joe Cocker… Elle nous a juste dit à quel point elle adorait notre embryon de travail et de là nous avons envisagé très sérieusement de nous associer avec Jean Marc… elle fut juste l’étincelle de nos début musi-amicaux. Et quelle étincelle !

Vous l’avez compris, Paola était une flûtiste exceptionnelle, d’une virtuosité élégante et d’une rigueur d’école qui aujourd’hui se perd.
Pédagogiquement elle se battait pour que cette excellence perdure, ce combat elle en avait fait une priorité professionnelle et le niveau de ses élèves ne le démentait pas.
Une femme jeune qui savait utiliser l’éthique de la « vieille école » pour le meilleur.
Aujourd’hui je suis forcément triste mais il me reste sa présence dans chaque musique que j’aime, dans ma relation quotidienne avec les élèves, car nous partagions ces valeurs et ne manquions pas d’en parler avec conviction et passion.
Aujourd’hui je pense à sa famille, ses enfants, son époux et ses proches.
J’ai admiré l’immense courage de son père qui a pu prendre le saxophone pour l’accompagner en musique pour son départ.
 
La flûte était la prolongation de sa personne et de sa personnalité.
A travers ce tube qu’elle avait d’or elle était passeuse de passion, de musique et de vie.

Je vais lui rendre cet hommage en musiques flûtées, ce sera mon accompagnement pour lui exprimer ce que j’ai eu tant de mal à lui dire et n’ai osé le faire qu’occasionnellement pendant sa longue, trop longue maladie.

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Mozart – « Concerto pour flûte et harpe en Do majeur » - L’oiseau lyre – 1988.
Lisa Beznosiuk – Flute / Frances Kelly – Harpe.
Academy of Ancient Music sur instruments d’époque – Direction Christopher Hogwood.


Le génie mozartien dans ce concerto…
L’incroyable manière d’utiliser le simple arpège de l’accord de do majeur pour le faire thème…
L’association des timbres flûte-harpe pour une forme de galanterie expressive et délicate, enrubannée, sucrée, parfumée et féminine.
Il y a bien entendu nombre de références pour ce concerto, Rampal (qui revenait souvent dans ses propos), Laskine, incontournable nom dès qu’on parle de harpe…
C’est pour ma part avec cet album (puis de suite le stabat Mater de Vivaldi) que j’ai découvert Christopher Hogwood et cela a été immédiatement mon virage en forme d’addiction vers ce baroque et classique présenté avec respect historique et sonore par ce mouvement d’interprètes engagés, défricheurs, historiens, curieux et apportant une vision musicale dégagée de tout maniérisme post romantique.
Un bien curieux mouvement où la préciosité du jeu sur instruments anciens côtoyait (et côtoie toujours) la plus haute technologie d’enregistrement permettant une clarté de son novatrice et peu égalée.
Un magnifique paradoxe qui me fascine encore et toujours dès que je mets ce concerto et ses premières mesures joyeuses, souriantes, limpides, jubilatoires…
On dit que Mozart n’aimait pas la flûte et les flûtistes, voici encore un paradoxe dont j’ai du mal à me remettre avec une telle œuvre, si directe, si immédiate... si simplement mozartienne en possédant tous les ingrédients de ce qui fait Mozart avec ce style et cette aisance qui le placeront toujours au-dessus de tous.
C’est ainsi et le nier serait absurdité.
Trente petites années d’existence et se positionner comme le plus grand compositeur de l’histoire…

Ici, comme pour tout ce qu’a dirigé Hogwood la musique s’exprime par elle-même et la partition parle, d’elle-même, sans la moindre surenchère, simplement et efficacement et l’on peut alors aller au plus réel de l’expression. C’est cela qui me séduit ici et ce sentiment reste avec le temps dès que j’écoute cet album.
J’aurais pu choisir Marriner, le grand mozartien… mais Hogwood est ma véritable découverte de ce concerto et dès que je pense flûte, hop, il apparait en ligne directe dans les rayonnages de ma collection…

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Ravel – « Daphnis et Chloé ».
Choisissez entre :
Pierre Boulez et le Cleveland Orchestra.
Claudio Abbado et le LSO.
Myung- Whun Chung et l’orchestre philarmonique de Radio France.
Sans oublier les versions de Pierre Monteux.


Il ne s’agira pas ici d’un comparatif de versions, chez chacun des interprètes sus cités des choix ont été faits pour une approche coloriste (Boulez), de mise en valeur instrumentale et textuelle (Abbado), de présence de pupitres (Chung) et bien sûr de référence historique (Monteux).
Ravel est un génie tant de la composition que de l’orchestration, il possédait cet art de la mise en valeur de l’élément musical qu’il soit thématique, harmonique ou rythmique par le déploiement orchestral.

Dans cette symphonie chorégraphique et pastorale, aux arguments mythiques commandée par Diaghilev sur un roman grec, la flûte (le dieu Pan en toile de fond) est omniprésente sous plusieurs déclinaisons (piccolo, flûte, flûte en sol).
Elle installe une douceur bucolique et une légèreté qui donnent à l’œuvre une clarté, une douceur et une limpidité naturelles tout en réservant de véritables solos de virtuosité à l’exécution de haute volée.
Glissandos vertigineux, traits véloces, chromatismes en chute libre – tout y passe… côté virtuosité.
Douces mélopées, lumineux chants, évocation antique – tout y passe… côté expression.

Je m’écoute Ravel et je réalise à quel point la flûte est prédominante chez lui, dans ses orchestrations… c’est elle qui ouvre son « Boléro », c’est elle qui illumine de sa présence le recueillement de la « Pavane »… elle est au détour de chaque contour orchestral elle sort du pupitre des bois pour rejoindre les cordes, pour s’associer avec harpe, cors…
Sa légèreté et sa puissance évocatrice antique qui plaisait tant à Ravel sont une imagerie omniprésente dans son œuvre et je me souviens avoir eu cette difficulté de jeu quant il a fallu s’inspirer des versions orchestrales de ses œuvres pour jouer ses miroirs pianistiques. 
Car la plupart des œuvres de Ravel sont également de grandes pièces pianistiques et il faut avec le marteau et la cordes réaliser cet essentiel orchestral et chercher à « réaliser » cet imaginaire de timbres.
« Daphnis et Chloé » est une œuvre qui ne me quitte pas depuis l’adolescence et là encore, rien que l’évocation de l’instrument flûte me la fait ressurgir tant cette pièce lui donne la part belle et maitresse.

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Debussy – « Prélude à l’après midi d’un Faune ».
Cleveland Orchestra – Pierre Boulez.


L’antiquité là encore, l’évocation d’un passé idyllique, intemporel, sorte de rêve miraculeux, dès les premières notes de cette flûte nous voici transportés dans cette intemporalité.
Boulez pensait que cette œuvre était l’ouverture vers la contemporanéité, qu’elle avait ouvert les portes vers cette nouvelle dimension musicale, ce nouvel espace sonore et temporel.
Sa version reste ma référence, même si là encore il en existe tant…
J’aime cette approche coloriste et forcément extrêmement impressionniste que Boulez apporte l’orchestre étant réellement un transmetteur de couleurs et de sensations pigmentées…
De ce motif chromatique flûté émergent, là encore, harpe et cors.
De crescendos en vagues, ces arpèges de harpe, lyre délicate sortie d’une antiquité pastorale posent un paysage et une légende musicale. Alors un univers se créée, des images prennent place, une légende se dessine – place à l’imaginaire.
Pas d’effets grandiloquents, pas de romantisme sentimental exacerbé, pas de tensions harmoniques, juste une douceur, une sorte de nuage musical suave, chaleureux poétique et bienfaisant.
La plénitude…

Debussy – « Syrinx L 129 » / James Galway.


Comment ne pas parler de James Galway ?
Comment éviter cette pièce debussyste soliste qu’est « Syrinx », sorte de rêverie là encore antique et faisant appel directement cette impression de passé intemporel.
Ce moment musical est hypnotique, la mélopée aux méandres doucereux éveille les sens de façon exquise teintant l’horizon imaginaire d’un pastel que rien ne déchire, que rien n’érafle, que rien ne peut véritablement perturber.
Nous avons souvent parlé de James Galway et de sa vision de « Syrinx ».
Un arrêt sur cette impression s’impose.

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Jeremy Steig and Eddie Gomez « Outlaws » - Enja 2006/
Enregistrement live at Die Glocke, Bremen, 15-12 1976.



La flûte dans le domaine du jazz est et reste « anecdotique » …
Elle ira fréquenter l’ethnique, mais assez rarement le langage improvisé du jazz va jusqu’à la valoriser, la dévergonder, la transmuter.
On reste dans le cadre de l’exception et Jeremy Steig en est une de la plus haute de ces exceptions.
Cet album en duo avec l’impressionnant Eddie Gomez, partenaire de tellement de stars du jazz qu’en citer ici serait la teneur même d’une chronique (Corea, Gadd avec lequel il est le duettiste idéal en matière de section rythmique jazz post hard bop sans oublier bien entendu son passage essentiel dans le trio de Bill Evans…)
« Outlaw » est un enregistrement live, sorte de moment de grâce qu’un public a pu appréhender un soir en prenant son ticket, à Breme, patrie de musiciens de contes et légendes.
Un dialogue amical entre deux extrêmes tant de tessiture que de taille se formule là, sous nos sens auditifs éveillés. Une liberté au cadre qu’eux-mêmes savent se fixer réunit les deux protagonistes traçant un chemin fluide où la verticalité harmonique s’évoque au profit de l’axe horizontal, de fait, qui installe un contrepoint dont même les feuilles mortes ressortent ravivées.
Le langage n’a pas de limites, le contexte permet l’expression totale et ici aucun déballage d’effets ne vient perturber ce « tout pour la musique » ressenti dès les premières mesures, si tant est que le terme de mesure puisse être ce qui se remarque dès les premières notes tant l’ouverture d’esprit redéploye le cadre de celles-ci en-grillées en apparence.
« Arioso » permet un merveilleux solo d’archet… et prouve que virtuosité n’est pas incompatible avec grande musicalité.
Puis « Nightmare » me fait revenir à Syrinx…
Des hors la loi que ces deux-là, sortant d’emblée des sentiers battus pour discrètement et sans battage partir explorer le versant contrapuntique de l’improvisation, voilà qui aurait forcément plu à notre chère amie.
Ils terminent par « Nardis » ce standard de la sphère evansienne, incontournable de beauté.
Eddie a traficoté sa contrebasse d’un petit chorus, le public toussote, le thème à peine installé s’envole et moi avec... d’un souffle et d’une volée de walkings.

James Newton « The African Flower » - Blue Note 1985.

James Newton - The African Flower 1985 (FULL ALBUM) - YouTube

L’autre versant de la flûte jazz est pour moi l’artiste James Newton.
J’avais chroniqué cet album dans mon précédent blog et je ne reviendrais pas plus que cela dessus, mais la couleur des racines ellingtoniennes en swing comme en Cotton Club est là, issue de cette génération de jeunes lions dont le flûtiste est émergeant en cette mi décennie d’eighties jazz où l’oreille est envahie de synthétisme cubasé et de new wave aseptisée.
De ces jeunes lions un certain Wynton et son frangin se taillent la part, eux aussi.
Cet album est un petit joyaux posé sur le mot jazz et il faut absolument le (re)découvrir…

Jethro Tull « Stand Up » - Chrysalis 1969.


Parler de la flûte et oublier la célèbre « Bourrée » de J.S Bach mise à l’épreuve du grand public (avec son solo de basse en accords) par Jethro Tull avec en lutin facétieux notre Ian Anderson à la jambe gaélique levée serait une inconvenance.
On parle de flûte en rock et automatiquement ils sortent du chapeau ces Jethro Tull, ces émissaires autres du prog, puisant dans un univers de légendes et de mythes et dont Steven Wilson s’est entiché à remasteriser les albums pour leur donner une actualité plus respectueuse.
Second album du groupe, sorti la même année, juste trois mois avant le 21st de King Crimson, ça fait réfléchir tout de même…
En tout cas, le paquet d’élèves flûtistes toutes générations confondues qui ont travaillé ce titre a fait exploser le box-office de l’instrument.

Je conclus ici cet hommage douloureux mais que j’estimais nécessaire.
A chacun de choisir la mémoire que l’on veut ou peut attribuer à ces êtres chers qui disparaissent de notre espace mais qui restent indéfiniment dans notre espace mental et dans nos mémoires.
Paola réussit donc à se procurer via Jean Claude et Mr Bolling lui-même la fameuse partition de la suite pour flute et jazz piano trio.
Elle les a certainement rejoints là-bas où ils l’attendent pour lui jouer cette pièce amoureuse dont je suis certain qu’elle était.
Bon voyage, mon amie…




 



lundi 1 avril 2019

C’EST LE PRINTEMPS – flânons en musiques…


C’EST LE PRINTEMPS – flânons en musiques…

Le soleil incite au tee shirt, les vitres de la bagnole s’ouvrent et on éternue d’allergies diverses en pollens virevoltants, la musique s’allège et les jours rallongent donc on flâne, on prend le temps on souhaite se poser…
Les mixages de notre album électro Midi Set Electro sont achevés, tout part désormais au mastering, reste le visuel, il fait beau ça va être facile de penser photos…
Le jeu a pas mal occupé l’organisation quotidienne sans parler de sa suite avec toutes ces découvertes superbes, intéressantes ou intrigantes.
J’ai remis les oreilles dans le stock de CD, ressorti des envies de se souvenir, acheté quelques envies pour les beaux jours…
Dans la musette voici quelques moments que je partage.

La musique classique est de nouveau au rendez-vous, comme si la « Primavera » entêtante de Vivaldi apparaissait au détour de chaque coin de renaissance de la nature.

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Khatia Buniatishvili « Schubert ».


Vous allez penser que je fais une fixation, et c’est certainement vrai.
La pianiste géorgienne, à la technique instrumentale sans aucune limite s’attaque à Schubert.
Personnellement Schubert je suis familier de ses quatuors qui sont une référence d’école, d’écriture et d’esthétique romantique ainsi que de ses lieders, absolument parfaits d’intimisme, de respect du contexte poétique et de précision minimale.
Son inachevée est toujours un moment de magie, mais sa musique pour piano, je m’y suis cassé les doigts et la pensée en études au conservatoire et j’ai eu par la suite du mal à y revenir et même à l’apprécier ou du moins vouloir, oser l’appréhender.

Aussi à la sortie très médiatisée de cet album, j’avais quelques appréhensions, hésitations quant à ma capacité, malgré toute mon admiration envers Khatia Buniatishvili, à apprécier les pièces pianistiques de Schubert à leur juste valeur.
J’ai été instantanément attiré par l’interprétation fluide, évidente et subtile tout en restant très romantiquement féminine de ma pianiste préférée.
Là où j’ai mis du temps et de nombreuses auditions afin de tirer une substance me permettant d’aller au plaisir de l’écoute sans passer par la case analyse avec son duo aux côtés de Renaud Capuçon consacré à Frank, Grieg et Dvorak (un album en duo où elle partage avec le violoniste tout aussi médiatisé des œuvres qu’il faut gagner en écoutes) – je me suis retrouvé directement ici plongé dans cette magie qui émane du Schubert que je sais aimer, comprendre et apprécier.
Son interprétation lumineuse a balayé d’une série de traits et d’arpèges d’où émanent de délicates mélodies chargées d’expression mon a priori sur l’œuvre pianistique de Schubert.
Elle en fait resurgir l’essence et efface la difficulté technique, qu’elle ne cache pas en interviews, pour l’essentiel expressif.

Lors de l’une de ces interviews, justement, elle exprime en argumentant le choix de sa pochette son projet esthétique général face à ces pièces et l’orientation qu’elle a voulu donner à son interprétation.
Elle parle de ce fleuve qui coule et qui semble paisible et serein en surface mais qui draine en son fond tant de problèmes, tant d’écueils, tant de heurts… pourtant, rien de tout cela n’apparait véritablement, il faut juste l’évoquer et le soutenir.
Elle exprime aussi le rapport ténu avec cette jeune fille et la mort, ce quatuor qui m’a renversé adolescent et dont aujourd’hui je reste encore admiratif et sensible à sa charge émotionnelle.
Cette adolescence fragile et ce qu'elle peut engendrer d'affres et incertitudes reste une actualité malheureusement encore vivace qui dépasse le cadre de cette musique...
Puis elle parle de la difficulté technique de ces pièces de Schubert qu’il faut aborder avec volonté, détermination et une forme de courage et de recul afin de passer outre ces écueils, justement, cachés dans le foisonnement de la partition.
A l’écoute il apparaît donc clairement que cette approche conceptuelle qui dépasse la seule analyse musicale mais puise dans le contexte schubertien permet une lecture de ces pièces qui éclaire tant le compositeur que l’esprit romantique dont il était profondément habité.
Cet album s’écouterait sans relâche tant il installe une plénitude et une sérénité de premier abord, puis si l’on s’installe et que l’on se surprend à détailler l’écoute on sera saisi de la pureté des émotions qui semblent s’échapper de ce flot pianistique. Celles-ci, dirigées sous les doigts de la pianiste provoquent alors, loin de toute écoute d’analyse, un transfert à fleur de peau qui surpasse la seule musique.
C’est un fait rare, c’est un album exceptionnel interprété par une artiste qui l’est tout autant dont l’engagement personnel tant musical que médiatique m’interpelle au quotidien et ne peut laisser insensible.
Grace à sa vision des œuvres pianistiques de Schubert elle a réussi à me réconcilier avec elles à les installer dans ma pensée aux côtés de ce quatuor et de ces lieders dont je me suis procuré encore récemment la version de Jonas Kaufmann, qui elle aussi transcende les us d’interprétation de référence.
Un lied adapté au piano conclut d’ailleurs son album… il est célébrissime mais dès qu’elle positionne les premières notes de son thème là encore, la magie transforme le familier en découverte.
Ne passez pas à côté de ce moment de plaisir qui de sonate en impromptus installe justement… l’inattendu.

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SABINE DEVIEILHE – « Mirages » - Erato 2017.
Sabine Devieilhe - Soprano
Alexandre Tharaud – Piano / Les Siècles – direction François-Xavier Roth.
Jodie Devos – Soprano / Marianne Crebassa – Mezzo-Soprano.

Sabine Devieilhe - Mirages (Full Album) - YouTube

Autant le dire de suite j’ai découvert cette artiste lyrique, là, avec cet album et ça a été un choc avec la beauté, avec la pureté mais aussi avec la féminité dans ce qu’elle a de plus diaphane, mystérieux, raffiné et élégant.

« La voix de soprano colorature a été associée dès le XIXe siècle à des figures féminines aussi envoûtantes qu’exotiques. Cet album prend comme fil conducteur la fascination des compositeurs français pour cette voix hors-normes qui leur permet d’attirer l’auditeur loin, très loin du monde réel »

Voici comment l’album est présenté côté verso de sa pochette…
Je ne l’ai pas lu lors de la première écoute et comme toujours je me suis juste laissé emporter par l’idée de découverte et c’est effectivement parmi d’autres sensations celle qui m’est apparue, pas de façon aussi détaille, mais en filigrane…
Le florilège de compositeurs présents ici est un voyage, une aventure ... car au-delà de Debussy dont la courte scène des cheveux est sublimée, Berlioz célébré cette année ou encore Stravinsky, on va par un répertoire complètement original et ici absolument conceptuel dans sa présentation, découvrir ou s’inciter à le faire : Delibes, Massenet, Thomas, Koechlin ou encore Messager…
Ces noms, je les ai lu dans mes livres d’histoire de la musique, je les ai écoutés sans réellement approfondir (Massenet, Delibes, Koechlin…) je les ai découvert... ici Messager et Delage – émerveillement…

Mirage est effectivement plus qu’approprié pour un tel album qui installe le rêve, le fantasme et la dimension parallèle.
Les acteurs de ce moment d’évasion sont parfaits de qualité, d’implication et de subtilité musicale.
Les Siècles et son chef sont un ensemble que je me fais le devoir de suivre de près et j’ai revu ma copie envers Alexandre Tharaud qui, s’il n’a que rarement réussi à me convaincre en soliste est un duettiste remarquable à la finesse et à la subtilité en parfaite correspondance avec le projet de cet album.

Le classique s’embarque désormais dans le conceptuel, dans une approche différente de celle de la seule interprétation d’œuvres, de répertoire, de programme.
Sabine Devieilhe propose sous ce concept une direction autour de ces compositeurs et de leur « mise au service » envers ces voix si aériennes, si légères, si diaphanes qu’on semble toucher la grâce et une certaine idée céleste dès qu’elles caressent ces aigus inaccessibles.
L’évidence érotique est également impossible à éviter et c’est le vecteur vocal qui l’installe par cette présence inaccessible, forme fantasmée de la féminité absolue, comme ces déesses antiques pouvaient l’évoquer. Le sentiment « d’exotisme » à l’époque où ces pièces furent composées prenait en compte tant musicalement (usage des modes et de leurs nom antiques – éolien, phrygien, lydien…) que poétiquement cette irréalité antique ou cet orientalisme et les héroïnes diaphanes, « naturelles » et pures étaient directement liées à cet attrait pour ce temps ou ces pays inaccessibles et lointains dont pourtant les légendes et la philosophie ainsi que l’art de vivre fascinaient (et fascinent encore).
Cet exotisme dépassera les frontières et va visiter l’Inde, là encore plus le lointain s’évoque, plus la magie opère.

J’aime ici la désuétude poétique, le regard naïf sur la nature et ces déesses qui y sont associées, cette imagerie idyllique portée par ces orchestrations qui n’osent contrer la voix mais qui la suivent, l’accompagnent, la ponctuent afin de lui donner si cela est possible plus de relief ou de clarté.

Sabine Devieilhe est une soprano qui semble n’avoir là encore de limites techniques, sa justesse et sa qualité de jeu de nuances en sont la preuve. Là où l’exigence d’un tel répertoire apparait comme obligatoirement liée à cette technique elle la fait immédiatement oublier par un raffinement et une palette subtile de registre(s), par une interprétation qui sait installer texte et musique dans cet espace poétique permanent.
Son articulation est également à souligner et là où les méandres mélodiques chargés de vocalises pourraient effacer le sens premier de ces textes évocateurs elle sait mettre l’axe poétique en évidence et en valeur – ainsi le mirage peut effectivement opérer car le sens de ces airs et mélodies ne se perd pas dans la seule musique mais ce tout est ainsi fusionné et fusionnel.
Messager et Madame Chrysanthème ouvrent le jour sous un soleil béni, radieux, miraculeux, en effet puis ce seront les rappel orchestraux de ma muse préférée de l’opéra, Mélisande qui se coiffe du sommet d’une tour et d’un trait nous serons surpris et charmés par ce tuilage qui engage la vocalise irréelle de « là où va la jeune Hindoue », alors Delibes va entrer dans ce paysage et Delage avec son chant flûté, accessoire sonore féminin renforçant l’inaccessible hauteur vocale nous fera comprendre que nous somme là effectivement en plein mirage, en plein rêve éveillé, tous sens en alerte afin de ne pas manquer la moindre intention, le moindre message, la moindre découverte…

Les rayons du soleil de printemps viennent de prendre toute leur saveur et goûter avec eux cet album jeune, naturel et limpide leur confère un bien être savoureux et délectable incitant à la faiblesse du farniente.
Essayez, vous verrez… notre musique classique française est d’une infinie richesse, il faut de tels albums pour le rappeler et le démontrer.
Avec quel brio !...

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JONAS KAUFMANN « Nessun Dorma – The Puccini Album » - Warner Classic 2015.
Orchestra e Coro dell’ academia nazionale di Santa Cecilia direction Antonio Pappano.
Kristine Opolais – Soprano / Massimo Simeoli – Baryton / Antonio Pirozzi – Basse.
Décidément ça chante dans cette chronique.


Jonas Kaufmann nous offre Puccini – car c’est bien d’un cadeau dont il s’agit ici.
Puccini, l’ultime sens de l’opéra, le chant à son point extrême de rupture émotionnelle, la mélodie comme seule direction et quelle mélodie !

Le ténor est héro, la soprano son alter égo femme (je n’use pas sciemment de « féminin » pour parler de ses héroïnes, même de Mimi…).
Le quotidien, le légendaire, le mythique transposés du théâtre sont ses arguments, ils sont forcément dramatiques et ils chargent la musique d’une intensité où l’amour et la mort sont intiment liés, où le drame les associent en les fusionnant de façon indissociable leur donnant plus de densité musicale…
Car chez Puccini la musique est intégralement au service du drame, de ses héroïnes et héros, de leur histoire et de leurs passions.
L’orchestre chez Puccini suit magistralement cette mélodie avec peu d’enrichissements harmoniques, juste celle-ci qui se voit soutenue par des unissons et des contre chants savamment agencés afin de lui donner et de donner au chant plus d’immensité, plus d’ampleur, plus de crédibilité émotionnelle.
Le chœur s’inscrit dans cette texture, toujours majestueux. Ample et généreux il n’a pas d’omniprésence, mais juste une présence efficace et ajustée au propos.

A fil de cet album l’on va aimer d’avantage le compositeur et finalement le découvrir encore plus car les tubes issus des opéras de légende du célèbre italien au succès immense côtoient d’autres airs, moins souvent entendus, moins souvent joués – ainsi La Rondine, La Fanciulla del west ou encore Elgar, Il tabarro prennent une place captivante auprès des incontournables Turandot, Bohème ou Manon Lescaut et Mme Butterfly.
Un best of, en quelque sorte que j’écoute à pleine puissance car Puccini ça ne s’écoute pas « en passant » ou en fond – il faut lui donner sa vérité et sa vérité c’est sa puissance, une sorte de majesté à la dimension sonore imposante car obligatoire si l’on veut que la palette de nuances d’émotions et de jeu théâtral produise son effet le plus total.

Jonas Kaufmann et ses compagnes et compagnons de jeu scénique apparait comme le ténor idéal pour l’univers grandiose du compositeur, sa puissance vocale n’a d’égal que la palette de nuances qu’il a la capacité d’exprimer.
Le répertoire de Puccini est tendu, soutenu, très physique et demande un chant tant technique qu’expressif que ce terme de bel canto couvre parfaitement.
Oui ce chant et cette manière sont beaux, mais la tendance à brailler plutôt que chanter est également le piège que l’on rencontre chez nombre de ses interprètes, envahis par la forme, le personnage et oubliant le fond musical et argumentaire.
L’apparence chez Puccini est un écueil contre lequel il semble facile de se laisser sombrer – le ténor star use de ce répertoire pour briller, car chaque air est, en quelque sorte, fait pour cela.
Mais derrière cet apparat flatteur et difficile à éviter il y a une qualité de fond qui, qu’elle soit mélodique, orchestrale ou dramatique se doit d’être exprimée sans fard, l’engagement musical de ces airs se suffirait presque à lui-même, me semble-t-il.
Jonas Kaufmann ouvre le chant, le retient en sotto-voce subtils, empoigne le drame, intensifie, renforce et emploie tous les poncifs du genre certes, mais il le fait avec une rare qualité de justesse, de pertinence. Sa « capacité » vocale est ici totalement maîtrisée pour que chaque air présenté ait son sens, sa dimension et sa « vérité ».

L’orchestre est magistralement dirigé pour mettre ces airs dans un écrin de valeurs et les parties instrumentales solistes ou tutti (quelles beautés que ces cordes aux crescendo amples et généreux, que ces clarinettes qui évoquent l’amour, que ces cuivres massifs qui ponctuent d’un poids immense récits et airs…), dont l’écriture est en parfaite harmonie avec le chant sont ici en cohésion avec le ténor. Là où parfois l’orchestre dans ce répertoire se contente d’une fonctionnalité d’accompagnement il est ici un partenaire à part égale du chant et la dimension de cette musique n’en est que plus présente et passionnelle.
Car la musique de Puccini est passion, passion amoureuse et elle en est sa plus remarquable expression tout au long de ce voyage qui chante son univers d’acteurs de cette vie que la passion de l’amour va transformer parfois jusqu’à la folie et la mort.

L’album se conclut, comme il se doit par « Nessun Dorma », cet immense air de l’opéra Turandot et ce final en apothéose tellement fort en sensations dégage une telle puissance émotionnelle que tout s’arrête, comme si l’on avait touché l’ultime.
C'est le point de non-retour, une sorte de coda de cette passion que l’on admire en spectateur et auditeur, mais qui détruit et annihile l’être qui finalement ne peut que l’exprimer avec une puissance extrême, seule alternative expressive à la folie dont il a été atteint.

C’est certainement cela que Puccini, c’est bien cela que chaque plage de cet album met en avant et l’on en sort épuisé, tant triste qu’empli d’un bonheur quasi jubilatoire.
Un bain de jouvence et une expérience... oui en quelque sorte.




samedi 9 mars 2019

"LAURA" - Charlie Parker with Strings


LA CHANSON ASSOCIÉE A UN VOYAGE INOUBLIABLE

Laura – Charlie Parker / Album Charlie Parker with Strings
Charlie Parker : Alto Sax / Joseph Singer : Cor / Eddie Brown : Hautbois / Sam Caplan, Howard Kay, Harry Melnikoff, Sam Rand, Zelly Smirnoff : Violons / Isadore Zir : Alto / Maurice Brown :  Violoncelle / Verley Mills :  Harpe / Bernie Leighton: Piano / Ray Brown : Contrebasse / Buddy Rich : Batterie / Joe Lipma : Arrangement et direction / Inconnus : Xylophone et Tuba.


NYC…

Certainement à ce jour le voyage qui m’a le plus marqué.
Il fut fait en famille, avec tous mes enfants (4) et le plaisir d’être réunis pour un tel moment n’a fait qu’augmenter l’impact émotionnel de ce voyage.
Un appart fut loué, juste à proximité de Time Square.
Chaque matin chacun par groupe partait vivre son aventure new-yorkaise, à chacun sa façon de vivre la ville s’était-on fixé comme consigne.
Les téléphones portables permettaient régulièrement de savoir où chacun en était et de se retrouver si lieux proches, si envies de faire la suite ensemble…

La bande son de New York a été, pour ma part, une plongée directe dans le jazz et les nombreux rapports que cette ville a avec celui-ci qui est son identité culturelle, sa force, son omniprésence ce, encore aujourd’hui.
Harlem proposait la messe gospel façon touristique et à quelques corners de là une église Zion célébrait d’une façon bien plus authentique un jubilé. Trois heures de vie locale, de prêche, de transe et surtout le tout imbriqué dans le gospel.
Un chœur « classique » d'une rare perfection œuvrant en négro spiritual, avec soliste incroyable, grandes orgues et en bas un groupe plus actuel avec le gospel sous sa forme la plus "moderne" mêlant orgue hammond, rythmiques funk et solistes décapant ainsi que prêcheur habité…
Passionnant.
Central Park est la fourmilière du jazz, ici un soliste sous un pont qui rappelle Sonny, là un groupe de free jazz qui attise la foule, à l’angle plus loin le blues en dobro… tant de musique, tant de vie musicale… une population concernée, attentive et sachant s’arrêter pour la musique et lui rendre hommage.
Le métro est une scène à lui seul, pas une station sans son groupe, pas un carrefour de correspondances sans une action musicale, soul, jazz, rap, groove, electro…
L’hôtel Edison avec la magique Karen Brown qui enchante l’entrée de Broadway avec son orgue Hammond et sa sono antique, faisant répéter et se chauffer en live, autour d’un whisky le gratin des chanteurs des comédies musicales qui seront données là, sous peu, ce soir.
L’Apollo, le Cotton Club déplacé x fois mais toujours là, le Carnegie Hall avec en face la boutique Steinway, Chelsea Bridge, le A train, Harlem (nocturne ou en journée), le Madison Square Garden, Little Italy et le mythe Sinatra, China Town et la bande son enchantée du titre de Joe Jackson…

NY m’a réalisé le jazz que j’écoutais et fantasmais, de ma chambre, de mon appart, de ma vie.
Le jazz a pris là sa véritable dimension, sa véritable concrétisation et j’ai compris bien des choses que ce rapport ténu entre la ville et cette musique mettent en évidence.

A chaque moment de mes tribulations, un flash, un titre, une idole, une histoire, une anecdote…


Une BO d’infinies références a accompagné ce voyage.
Parmi celles-ci et au-delà de celles apparue en tel ou tel lieu un titre n’a cessé de me hanter, rappelant Bird/Eastwood, rappelant l’engagement tenace du be bop et de son étoile éphémère capable de l’excès et de tous les excès, brûlant sa vie pour la musique.
Et capable de la plus magique des nostalgies expressives.
Alors « Laura » est restée là, en coin de mémoire et a cheminé tout au long des rues infiniment longues et grandes, surplombées de ces gratte ciels mythiques… puis dans chaque ruelle, dans chaque recoin l’image de Bird m’est restée, comme si, malgré un Duke d’une présence impossible à éviter, une Billie forcément obsessionnelle et tant d’autres Ahmad, Miles et Trane, Bird avait finalement collé le plus à cette imagerie citadine démesurée par sa musique, par son expression, par sa présence, simplement fantomatique.

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« Laura »…

Nous sommes des jeunes gens jouant du jazz, pas ou si peu d’expérience…
On osera pourtant non seulement par passion créer en milieu rural un jazz club, mais ce jour là (le jour où l’idée est venue de se lancer dans une telle aventure), le maire nous a invité pour jouer lors d’une émission de radio populaire, particulièrement suivie en auditeurs dans tout le département isérois.
Il souhaite sortir des habituelles interviews et donner à son image un penchant culturel lisible.
Ce sont les années Lang et son parti, je vous le laisse deviner.
Il soutiendra le jazz club pendant tous ses mandats et celui-ci parti de rien sera positionné sur une bonne échelle régionale en se développant avec bonheur.
Un type arrive, genre VRP en costard, nous venons de terminer le premier set sur la place de la bourgade. Les moyens techniques de repiquage du groupe sont sommaires…
L’ingé son a placé un simple micro SM57 face à nous.
Mon ami trompettiste se tourne vers moi : « ce gars est un spécialiste de Charlie Parker, s’il bœufe avec nous va falloir assurer ».
Heureusement le pianiste avait son real book sur lui.
« Wah, les jeunes, j’étais en voiture et je vous ai entendu à la radio, j’ai filé chercher mon sax… on se fait Laura ? ».
On l’a fait ainsi que « Now’s the time » et jamais cette mélodie n’a pu sortir de ma tête depuis ce jour et quand Bird, le film est sorti j’en ai eu les larmes aux yeux de l’entendre encore sous son tapis de cordes soyeuses.


Plus tard l’un des plus beaux cadeaux qu’on me fit en matière de Cd fut le coffret intégral de Parker Verve.
Plus tard la radio nous offrit une séance d’enregistrement et le jazz qu’on aimait prit une réalité autre. Un cap fut franchi et on s’est engagé dans cette voie…
Certains en ont même vécu professionnellement.


Puis vint ce coup de fil de mon épouse :
« Dis, on peut partir à New York, j’ai une possibilité mais il faut répondre dans les deux heures ».
La réponse fut immédiatement positive, le téléphone en deux heures réussit à réunir une famille au complet et quelques potes de ces jeunes tout excités par l’idée.
L’arrivée à l’aéroport fut un flash ponctué de « Nougayork », mais dès la montée en taxi et le travelling des buildings défilant le long des vitres sur fond d’autoroute vint instantanément « Laura », pour ne pas s’enfuir de ma tête pendant 10 jours et même ensuite…

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"Laura" par Bird c'est ici le croisement, la rencontre et la quasi fusion entre l'écriture et l'improvisation.
Charlie Parker était un improvisateur de génie, un travailleur de la musique équivalent au forcené, obstiné par la perfection et le respect par la musique, de son peuple, des afro américains.
Avec Diz et une poignée d'irréductibles ils ont bougé les lignes, ils ont rebellé le jazz en l'accélérant, en lui créant un langage véloce, inimitable et unique, le bop.
Pourtant Bird restait obnubilé par l'écriture musicale, lui, autodidacte estimait que l'écriture musicale était la noblesse, l'installation pérenne de la pensée musicale.
Il vénérait Stravinsky et n'osa le rencontrer.

L'album Charlie Parker with Strings est une pause douceur émotionnelle dans sa discographie.
Il était inquiet des séances car il savait devoir se frotter à des musiciens lecteurs, lui qui était un sommet d'improvisation.
Ce paradoxe existe encore entre les musiciens de culture et de langage classique et écrit et les improvisateurs. Une admiration et souvent un immense respect s'établit entre eux, les uns enviant la liberté, les autres enviant la rigueur et la précision du texte laissant pourtant place à la personnalité d'interprétation.
Aujourd'hui ces frontières tendent à se franchir, nombreux sont les musiciens qui naviguent d'un univers improvisé à un langage écrit rigoureusement - le mot musique, parfois au pluriel commence enfin à prendre d'autres droits et la musique dite savante ou sérieuse ainsi que la musique dite populaire n'ont plus d'identité réelle.
Nous n'avons plus de Stravinski entends-je parfois dans ces débats, je rétorque que des Pärt, des Adams sont pourtant des compositeurs savants, mais que leurs musique a dépassé cette sphère d'initiés pour aller vers un plus grand nombre d'auditeurs. A l'inverse Bowie, Eno et tant d'autres ont insufflé une dimension intellectuelle et savante à la musique dite populaire en se positionnant comme chercheurs ...
Internet et l'évolution sociale ont permis par la suite et progressivement cette démocratisation et d'avoir un recul qui, à l'époque de Bird semblait difficile à prendre.

Bird a donc réalisé ces séances avec cordes, cette sorte de "Graal" pour un artiste de jazz était de réaliser des albums de ce "genre".
Les arrangements sont délicats et correspondent parfaitement au jeu de l'altiste.
On note que la section cordes n'est pas magistrale mais plutôt de chambre avec un effectif réduit permettant une intimité qui ici dans ce titre charge d'émotion et de vérité le jeu sublime de Bird qui n’évitera pas ses incartades bop. Mais l'on sent ici qu'elles sont calculées, maîtrisées et qu'il a choisi soigneusement le placement de ses us et coutumes de langage bop pour les inclure dans ce contexte, restant principalement enfermé dans le thème.
Les contre-chants sont placés avec subtilité s'échafaudant par solistes et l'ouverture avant l'entrée de l'altiste est juste un petit joyaux d'attente, de préliminaire avant la magie de son phrasé.
Le thème est ponctué, jouxté, le jeu de questions réponses est installé de façon à ce que l'espace soit dédié au saxophone, opérant en quelque sorte comme un concerto pour soliste au sein duquel le dialogue est de mise.
Les pizz et harpes rythment le sujet puis Buddy Rich va exciter le tout swinguant nonchalamment pour embarquer Bird vers une latinerie rhumabaïsante de courte durée revenant vite au swing.
Le trémolo des cordes relance alors l'affaire et le hautbois se permet de marcher sur les plate-bandes de Charlie Parker, l'incitant à tirer profit fugace de cette prise de position.
Ces quelques minutes je les ai gravées à jamais dans ma tête et si par un heureux hasard je sors Laura du real book pour le jouer ou même le lire c'est avec cet axe déroulant de musicalité parkérienne que je me dois de l'imaginer avec un respect qui s'impose.

"Laura", ce brin de nostalgie m'envahit dès les premières mesures...
"Laura", j'y associe cette envie quasi obsessionnelle de revoir New York...
"Laura", c'est finalement le romantisme et le lyrisme sous la carapace rebelle, l'engagement politico-musical, la vie passée à la même vitesse que les traits fulgurants de ce langage qu'est le bop, un langage dont le jazz ne sait ou ne peut encore s'émanciper tant il est vivace et vivant.
"Laura" c'est "l'aura" de Bird en quelques minutes et la magie de sa musique.

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Avec ce titre s'achève ici notre et ma participation au jeu des blogueurs, une quinzaine de jours chargée de musiques et de rencontres avec la découverte de nouvelles sphères, tant musicales que de passionnés s'exprimant sur le net.
J'ai d'autant plus apprécié cette édition du jeu qu'elle s'est faite dans le plus grand des respects et sans polémiques stériles ou provocatrices, ce qui change d'éditions précédentes - une conscience de chacun d'entre nous que ce respect qui a donné à la poignée de participants passionnés l'occasion d'échanges constructifs, passionnants et passionnés, attentifs et bien sûr heureusement humoristiques.
Chacun ayant ses obligations professionnelles j'ai aussi remarqué que la course à la publication n'était plus de mise mais que l'espace des deux jours a permis à chacun de publier selon son humeur, son envie et de façon détendue. Là aussi c'est un changement révélateur.
Personnellement j'ai commenté chez les participants de façon peu prolixe, j'étais intéressé par cette nouvelle édition mais un emploi du temps très chargé m'a limité dans les échanges, ce qui ne m'a pas pour autant empêché de noter et mettre en listes dans mon streaming les nombreuses découvertes faites chez chacunes et chacuns afin d'enrichir le lot de mes écoutes quotidiennes.
Les choix couvraient toutes les esthétiques et c'est vraiment intéressant que de le constater.
Merci à El Norton initiateur de cette belle affaire.
Et merci à vous tous pour cette quinzaine musicale chargée en écoutes, dialogues et je le redit... respect mutuel.
Je crois que je vais m'octroyer une pause d'écriture mais pas de soucis, à très vite.















jeudi 7 mars 2019

« SUEURS FROIDES – Prélude, le cauchemar, scène d’amour » - Vertigo / Bernard Herrmann


 LA CHANSON QUI MET DES FRISSONS DANS LE DOS
« SUEURS FROIDES – Prélude, le cauchemar, scène d’amour » - Vertigo / Bernard Herrmann – Album Portrait d’Alfred Hitchcock – Decca 1994 (Compilation) -
Orchestre Philharmonique de Londres – Direction Bernard Herrmann.


La double question du frisson…
Le frisson de plaisir, le frisson du malaise…

Vertigo-Sueurs Froides est certainement l’un des films d’Hitchcock que j’ai le plus regardé, préféré et partagé.
Cette arnaque qui va provoquer l’amour le plus dense, le plus dangereux, le plus ambigu, le plus fou.
La passion, l’obsession passionnelle.
Cette fausse Espagne américaine, ou mexicaine, cette montée en angoisse, cette sensation de vertige qui va détruire sur son passage et laisser un mystère planer, un homme meurtri et accablé de remords…
C'est la quintessence de l’art du suspense chez Hitchcock, de l’intrigue avec peu ou rien que la suggestion, rien que le travail mental du spectateur qui échafaude des théories, des solutions, des pistes et qui sera, de toutes façons habilement détourné, surpris et forcément atteint en son fort intérieur.

Tout cela n’est pas qu’image et la musique de Herrmann a contribué lors de leur longue collaboration à créer cette atmosphère si particulière qui fait que l’image d’un film d’Hitchcock n’est pas dissociée de cette texture orchestrale et compositionnelle qui d’emblée installe chez nous ce malaise tout comme aussi, ce plaisir.
Une atmosphère se crée et devient familière… Hitch sans Herrmann… cela sera difficile.

Au départ je voulais me contenter ici de la seule scène d’amour mais en réécoutant cette suite orchestrale vertigineuse je ne peux que l’associer en son entier , telle que présentée dans cette compilation, à cette idée de frisson.
La musique de Bernard Herrmann peut être appréhendée à plusieurs degrés de perception.
Chose assez rare dans le principe de la B.O et ce malgré une forte co-identité entre le réalisateur et le compositeur, elle peut tout à la fois s’émanciper du film en lui-même et avoir sa propre vie, sa propre fonction comme rappeler à celle ou celui qui a plongé dans l’image qu’elle reste le vecteur fonctionnel de l’intrigue hitchcockienne.


Le frisson s’empare de l’auditeur qui se remémore ou pas cette spirale du vertige dans cette première partie qui prélude la suite, qui ouvre en générique, le film.
Ces boucles d’arpèges traités en multicouches et s’opposant pour créer justement cette sensation vertigineuse, de manque de repère, de chavirement, d’inquiétude, d’angoisse même, d’indécision et surtout de non contrôle de soi sont un coup de génie tant orchestral que structurel.
Les arpèges de harpes s’opposent dans leur débit harmonique entre ascendant et descendant.
Ils sont également traités en rythmiques combinatoires de façon à ce que divers découpages de la pulsation (noire, croche, double croche) s’entrechoquent ou se croisent sans jamais pouvoir se réunir et s’unifier tout en se battant contre d'imposantes figures de cuivres (trombones en particulier). 
L’idée, alors, du malaise du vertige prend toute sa dimension, comme si ce malaise maladif prenait là, sa réalité et son acuité sonore.

Vient ensuite un cauchemar qui lui aussi fait frissonner d’angoisse.
La stridence s’invite et par à-coups de chocs, d’impacts orchestraux, de traits véloces indiquant que l’on courre afin de fuir l’empreinte mentale, cette panique cérébrale qui semble installée à l’infini temporel prend une place dans tout notre être.
Le frisson parcours l’échine du corps et les effets d’écriture, dont le terme de savant ou de parfait savoir est plus que légitime, arrivent à installer ce que chacun a forcément connu dès l’enfance, cette phase mentale qui vient détruire la paix du sommeil, rendant celui-ci impossible, chargé de sueurs froides incontrôlables, de replis nerveux sur un soi qui n’ose plus la quiétude, car… si ça revenait… et ça revient… forcément.
Alors l’entrée dans le sommeil devient rude, frissonnante dans la nuit et un stress menaçant, pénible, obsédant ne peut que s’installer en soi.
Ce cauchemar, seconde partie de la suite est là encore d’un réalisme d’illustration sonore absolument piquant de pertinence – on y plonge car il est là, au beau milieu de cette suite, mais ce n’est pas spécialement avec une envie délectable, si ce n’est celle paradoxale que l’on peut avoir quant on aime à se faire peur en regardant un film dit d’épouvante ou en lisant, par exemple Lovecraft.
Mais ici l’épouvante n’est pas palpable, ni chargée d’évidence, elle est insidieuse et on se la crée soi-même, comme l’on créera soi-même son « propre » cauchemar même si celui de James Stewart, mélangeant vertige, amour obsessionnel et culpabilité revient hanter comme un trait familier dès les premières mesures de cette seconde partie.

La suite se conclut avec la merveilleuse et frissonnante scène d’amour où le génie de Herrmann va s’autoriser l’art wagnérien mêlant quelques incartades hispanisantes (une Espagne déjà évoquée en castagnettes éblouissantes tant qu’inquiétantes - mais auxquelles l'on n'avait pas vraiment prêté attention, angoisse oblige), contexte du film oblige.
Ces crescendo expressifs, ces nuances exacerbées, ces cordes soyeuses, cette sublime mélodie…
Ce passage, arrivant ici après le déluge orchestral cauchemardesque, l’on y plonge avec un délice quasi serein. C’est un espace où le sentiment pur prend sa place, où l’infinie noblesse amoureuse se positionne… mais il faudra attendre la réalité de cette coda majeur amenée par truchements orchestraux avant de se dessaisir presque réellement de ce frisson d’angoisse apparu clairement dès le prélude.
Celui-ci n’a pas vraiment quitté l’ouvrage, il n’a pas vraiment été estompé, car Kim Novak en Madeleine – Carlotta a installé cet amour sous couvert d’ambiguïté tout au long de l’ouvrage et la musique de Bernard Herrmann s’est emparée de ce vecteur essentiel à la trame du synopsis.
Il l’a alors disséminé en accords tendus (diminués), en stridences même quand l’axe mélodique est roi, comme ici en cette scène d’amour où les violons leaders vont chercher dans les aigus les plus enneigés. Il l’a choqué en effets de nuances, accents, chromatismes et crescendos decrescendos compulsifs afin de donner à ce délicieux sens du frisson qui parcours l’auditeur une valeur ambiguë, plurielle, hésitante.

Bernard Herrmann avait peu de considération pour son œuvre musicale cinématographique, il rêvait et aspirait à une autre noblesse artistique, une autre reconnaissance.
Il n’avait pas conscience d’avoir non seulement écrit quelques-unes des plus belles pages musicales du 7e art, mais de la musique du XXe siècle, ce tout court.
Cette suite ancrée dans un cadre symbolique reflète parfaitement son art et sa science de l’écriture musicale et orchestrale. 
Ses compositions pour « Psychose », par exemple, aux stridences inédites et novatrices ré-éclairant l'école de Vienne dépassent ce simple cadre créatif pour argumentaire – elles imposent un style d’écriture contemporain de ce XXe siècle où la musique de B.O prend une réelle valeur inventive, s’émancipant de l’illustration sonore pour agir en mouvement indépendant mais cependant parallèle à l’image.
« Vertigo » est pour moi une forme de synthèse de son art musical total, de son sens novateur comme des réappropriations culturelles qui rendaient sa musique finalement, « familière » tant que complexe et savante.
 


mardi 5 mars 2019

GENESIS – « Dancing in The Moonlight Knight ».


 LA CHANSON DECLIC QUI NOUS A PERMIS DE DECOUVRIR UN NOUVEL UNIVERS MUSICAL

GENESIS – « Dancing in The Moonlight Knight ».

Grenoble, 1974-75.
Les Eaux Claires-Champo…
Le Conservatoire, pas encore imaginé CNR…
Les cours de solfège avec Mme Durand, décidément, bien présente dans ces chroniques de chansons.
Les nouveaux amis, enfin !
Michel, Jean Pierre.
Un groupe va se former, à la sortie des cours de solfège, on se réunit au Chantilly, fief ado-lycéen enfumé autour du flipper. C’est le mercredi après-midi.
On s’attable, on commande un Monaco, boisson que le proprio du lieu autorise aux ados échevelés et on se crée, par l’idée de musique, un avenir utopiste.
Il nous faut un gratteux, justement, il y en a un qui traîne là, comme nous. Il n’est pas au Conservatoire, mais il a fabriqué sa guitare électrique en apprentissage, ses pédales, ça fascine.
Je viens d’entrer en percussions – qu’à cela ne tienne, je serais le batteur.
Un chanteur, un claviériste (qui deviendra célèbre au sein de formations françaises, d’équipes accompagnant des grands de chez nous) avec les deux compères. Voilà, Arsenic rock est né…
Il sera éphémère et on en rit encore… tant de naïveté(s).

Il faut un projet, des ambitions et que je me sorte de mes carcans pourpres et zeppeliniens.
J’ai exprimé mon addiction à Dark Side, Michel me refile deux albums, à la sortie d’un cours de soirée (à cette époque le solfège c’était deux ou trois cours par semaine en cours de niveau dit moyen) où on n’avait fait que chuchoter de ce groupe, de cette perspective : « Fragile » de Yes et « Selling England by The Pound » de Genesis.
Rentré chez moi, j’ai foncé directement dans mon sanctuaire rock de chambre, jeté mes affaires de cours et remis aux calendes ultérieures les devoirs à faire.
J’ai hésité et ai mis sur l’électrophone le Genesis et là, en une fraction de secondes, transporté par la voix de Peter, j’ai compris que je venais de passer dans une autre dimension, dans une musique que j’attendais finalement depuis que le rock m’avait détourné et que cet amour pour ce rock dont j’ignorais la simple idée de sens progressif venait de naître.

« Dancing in The Moonlight Knight » défila donc d’un seul trait, inédit, novateur et me laissa là, assis et en mutation totale, tous les sens en éveil, ébahi et en une poignée de minutes, transformé.
Le pouvoir vocal…
Avec le recul, je sais que c’est cela qui m’a immédiatement embarqué.
La voix de Peter Gabriel, si particulière, d’un rauque apprivoisé, théâtralisé et aux antipodes de ces rauquements bluesy dont j’étais familier venait d’entrer dans ma sphère auditive et instantanément elle avait créé une onde de choc – le genre de tsunami interne qu’un ado en quête de quelque chose ne peut oublier. Il racontait quelque chose, pour sûr et le mettait en évidence…
Je ne faisais anglais que depuis très peu mais mon instinct me disait que ce n’était pas une de ces chansons ordinaires en couplets refrains, qu’il y avait là une imagerie, un univers en forme de conte, des personnages et une histoire.
Alors se laisser aller au voyage, quand on est avide de voyage intérieur et substantiel, voilà bien qui m’incita d’autant plus à ouvrir la porte que ces cinq-là permettaient de franchir.
Phil, instantanément, au jeu cassé, fracturé, concis et particulièrement puissant avait d’emblée toute mon attention. Ses relances étaient nouvelles, sa sonorité était inédite, sa technique était carrée, de haute volée mais paraissait « abordable » par des heures de mimétisme qu'il fallait que je m’impose.
Tony instantanément positionné en intellectuel m’impressionnait et je tentais souvent de reproduire ses arpèges pianistiques, de comprendre les incroyables espaces sonores qu’il savait produire pour ouvrir le voyage et créer les atmosphères adéquates à chaque chanson, à chaque titre. Il m’apparaissait comme ce chef d’orchestre aux sonorités de claviers inédites et pourtant si proches de ces réalités familières (chœurs, cordes, sans pour autant jouer le copié collé des modes d’usage).
Steve était un guitariste dont je ne comprenais guère le langage, cet homme de l’ombre délicat et presque classique ou médiéval, capable de sonorités contradictoires avec l’idée de ces guitaristes vedettes pour lesquels j’avais un dévolu indéfectible (Gilmour, Page, Blackmore…) mais là, ce solo d’un mélodisme sensible absolu m’a de suite marqué pour ouvrir les portes de son univers parallèle.
Restait Mike, le côté obscur, pas franchement le virtuose, pas franchement le bassiste identifiable côté assise rythmique, pas spécialement valorisé et pourtant, en creusant j’ai vite compris que l’édifice, sans lui… ce ne serait qu’identités divisées, sectarisées ou sectionnées. Il m’est apparu comme le lien, le point central, la stabilité tant musicale que morale et de stature. Par la suite j’ai pu comprendre à quel point un tel rôle au sein d’un groupe peut être contraignant et usant.
Il y a fort à parier que la seconde main de Genesis, celle du quartet puis du trio de rescapés est fondamentalement mue par sa stabilité et sa volonté. Le mélodiste, le guitariste devenu bassiste, le musicien discret et là, toujours quand il faut et qui si l’on veut y prêter une attention particulière, reste scotchant de technique et de perfectionnisme...

« Dancing in the Moonlight Knight » s’ouvre comme un récitatif d’opéra, comme une histoire que l’on raconte et pour laquelle il faut, dès les premières inflexions de la voix, captiver son auditoire.
Quelques accords intemporels sur l’échelle de l’histoire de l’harmonie, ancrés dans le passé profond et pourtant insérés dans l’actualité musicale de cette époque et une ritournelle guitaristique viennent seconder la voix qui mue son personnage et voilà, le voyage hors des frontières franchissant les limites de nombres de musiques cumulées en mon petit mémento sensoriel venait de s’engager.
50 secondes de musique et la comptine nouvelle, dans laquelle le groupe s’est installé en douceur, a produit l’effet désiré.
Plus de quarante ans après, l’effet me reste intact, c’est dire.
De profonds arpèges pianistiques entrent en jeu, la petite ritournelle de Steve est, en peu de temps, devenue obsédante, insistante et pourtant si légère et aérée.
Phil installe sous celle-ci un beat dont on sait par avance qu’il va nous mener vers un crescendo émotionnel formidable. Le son est d’un soin saisissant pour l’époque, la production laisse chaque détail prendre une place pertinente et pointue dans l’espace auditif et les chœurs mellotronnés vont me saisir comme une découverte, comme une révélation.
Curieusement j’ai toujours fait de ce passage, de ce moment une allusion à la musique russe, musique à l’influence caractéristique dans le rock progressif de ces seventies qu’elle ait été revisitée (ELP et les Tableaux), réappropriée (Yes) ou encore popisée (Bowie).
Un roulement de caisse claire bien orchestral de Phil et voilà, Peter peut balancer le grand jeu émotionnel, ce crescendo vient d’aboutir, tous se réunissent vers Peter, vers le texte, vers l’intensité de son jeu chanté, de son théâtre musical, de sa verve et de son charisme total. Nous venons tout juste de franchir les 2 mn et je me souviens avoir eu l’impression qu’une immensité venait de s’ouvrir devant moi, ne me restait plus qu’à explorer, découvrir et avancer.
Phil roule en tous sens, Steve soutient Peter, un pont unisson va mettre les solistes Steve et Tony en complicité. De pédales de volume en soutien de basses organiques profondes Steve va s’échapper pour un court solo et Tony va jeter à la face de Peter ses chœurs imparables, symphonistes et orchestraux.
Steve s’est emparé d’une nouvelle ritournelle qui complète Peter.
Phil oscille entre tenue rythmique et appuis orchestraux et Tony sort son synthé canardeux pour contrecarrer Steve. Je me penche sur le travail de Mike, remarquable, efficace et d’une écriture rare.
Un nouveau climat s’impose, normal, Peter a sorti furtivement sa flûte pour une poignée de secondes et Tony s’est plu à le singer, les mandolines égrènent ces arpèges qui encore aujourd’hui me foutent la chair de poule et Tony installe son tapis de nuances synthétiques.
Là encore, un nouvel univers me jette sa créativité, sa pertinence et sa richesse musicale.
J’aurais pu passer à côté, je suis entré en addiction, de plein fouet.
La précision technique est rare, le sens du jeu et des nuances est inédit – je crois que l’on va reprendre, que l’on va retrouver la ritournelle, l’autre ritournelle, qu’un crescendo va surement venir brusquer toute cette quiétude.
Il n’en sera rien le titre est terminé.

Je ne sais plus si c’est une chanson, un titre, un morceau… rien de réellement identitaire  pour mes référents adolescents ne peut s’installer, finalement mes seuls référents seront le rapport avec le classique que j’étudie, avec ces cours d’analyse qui me passionnent, avec ces écoutes que notre professeure de solfège ne cesse de nous proposer afin d’ouvrir nos esprits.
On lui prêtera ces disques de Genesis et Yes, elle les écoutera et avouera y avoir trouvé beaucoup d’intérêt. Alors on l’aura adoptée, définitivement et ses cours me marqueront, à vie.
Et ces passerelles entre les musiques et les cultures, les esthétiques et les cloisons à défaire ne cesseront de me hanter, réellement et d’en faire bien plus tard, mon éthique pédagogique.
Je suis resté sur mon lit à fixer un plafond, seul support capable par sa neutralité de soutenir visuellement un tel univers inédit.
De la petite chambre il m’a fallu de temps avant de m’extirper pour répondre à l’appel du repas venu d’en bas et retourner à la réalité.
De cette petite chambre j’ai alors passé des heures à ne plus savoir si comprendre, jouer ou aimer cette musique étaient des vertus distinctes ou unifiables, mais ce que je sais c’est qu’encore aujourd’hui je n’ai toujours pas su ni pu m’en détacher.