vendredi 21 février 2020

LYLE MAYS – « SOLO – Improvisations for expanded piano »


LYLE MAYS – « SOLO – Improvisations for expanded piano » / 2000, Warner. Prod Steve Rodby.

Les passionnés d’ECM sont tristes, les fans de Pat Metheny en deuil sans parler de nombre de pianistes.
Lyle Mays est décédé d’une « maladie récurrente », ce 10 février 2020.
Je voudrais ici rendre un dernier hommage à ce pianiste/claviériste qui fut le parfait et complet alter ego de Pat Metheny et dont le jeu musical était le parfait complément de ce guitariste marquant.

La première fois que j’ai écouté Lyle Mays c’est au travers de l’album « Offramp » de Pat Metheny.
Cet album m’a, à l’époque, marqué profondément à de nombreux égards.
Je me souviens même être resté dans ma voiture, k7 engagée dans l’autoradio, afin de me laisser submerger par la vague d’émotions que déchargeait le titre « Are you Going with me ? », son solo dont j’ai largement débattu ici, l’envoutement de ces nappes de claviers et le sens orchestral de progression développé tant par Metheny que par Lyle Mays et… le choix des textures synthétiques, de ce solo d’harmonica/mélodica à ces immenses nappes et pads aux richesses tant de couleur sonore que d’harmonies empreintes de jazz, de classique et de pop-folk.
Ce soir-là, je suis resté sous la pluie battante qui attaquait la voiture, une vieille Opel Kadett, j’étais fasciné…
Je le suis resté, très longtemps, envers ce Pat Metheny Group ce même lorsqu’ils quittèrent ECM pour signer chez Geffen et se diriger vers des cieux plus internationaux, si ce n’est commerciaux.

J’ai toujours associé Pat Metheny à Lyle Mays, Lyle Mays à Pat Metheny, comme deux frangins liés par la musique, associés par une sorte de pacte d’éternité.

Il y eut, après « Offramp », « First Circle » avec sa fanfare déjantée en ouverture, et ces titres tous aussi magiques et merveilleux les uns que les autres « Mas Alla » et « The First Circle » au développement identique mais avec ces voix sorties du Brésil ensorcelantes.
Je me doutais bien qu’un jour les deux frangins oseraient d’avantage et je fus naturellement comblé à la sortie de leur album, cette fois réellement en duo (avec quelques interventions de Nana Vasconcelos) « As falls wichita, so wichita falls », un album que je crois avoir usé en vinyle tant cette nouvelle notion, sous couvert d’étiquetage jazz, mais embarquant vers d’autres données de musique instrumentale, me captivait.

Pat Metheny désormais renommé est alors parti vers des aventures diverses, revenant régulièrement à son « Group », socle au personnel changeant mais au claviériste resté fidèle et surtout indispensable à la pâte identitaire de ce concept musical.
Ils participèrent à la BO de ce film, « Falcon and the Snowman » dont Lyle composa le titre phare, chanté par David Bowie, une sacrée reconnaissance et surtout la mise en évidence que Lyle Mays était un claviériste, un pianiste et un compositeur pas exclusivement étiqueté jazz, mais bel et bien universel.
D’ailleurs « Shadows and Lights », l’album live de Joni Mitchell est un puissant témoignage de la capacité de cette génération sortie de Berkeley à embrasser toute les musiques, sans limites, sans frontières, sans gêne. Là, les deux compères se frottent à Michael Brecker, dans une verve olympique et positionnent entre Jaco Pastorius véloce, volubile, incroyable et le saxophoniste une passerelle de sérénité, d’immensité, de paysages sonores en parfaite adéquation avec les titres folk-jazz et les textes poétiques de la dame. Passerelle entre « Mingus » et « Hejira », sans oublier « Don Juan ».

A ce stade je réalise que le jeu, la (les) sonorité (s) de Lyle Mays ainsi que son image d’éternel étudiant, habité par la musique, fasciné par le piano tant que par la technologie (la génération des premiers synthétiseurs numériques, du M.I.D.I, les Oberheim et autres Fairlight, tout cela associé à la guitare synthé de P.Metheny) me sont restés familiers, courants, comme habituels.

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« Pascal, fais-nous ces nappes à la… tu sais ce gars qui fait les claviers avec Metheny, ah oui...  Lyle Mays sur ce morceau, tu sais, ces trucs qui donnent de l’espace, c’est ça qu’il faudrait pour le fond de ce titre » - un ami guitariste m’avait sorti ça, un jour, alors qu’on était en studio et que je cherchais une toile sonore pour le titre qu’on enregistrait. J’avais commencé à creuser en ce sens avec mon fidèle X3 Korg et effectivement je tentais très humblement et très modestement de me rapprocher de cette idée installée depuis des lustres dans mon mental musical.

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Rares sont les pianistes pouvant à la fois se frotter à des monuments comme Keith Jarrett et en même temps avoir un sens réel de l’usage du synthétiseur non en soliste comme Corea, par exemple, ou en orchestrateur jazz, comme Zawinul, mais en texture, en orchestrateur ambient, sachant mettre sa technique digitale au placard pour, en toute humilité et surtout musicalité installer des nappes et pads où le son compte plus que la prolongation technique pianistique virtuose.
Lyle Mays est à cet égard non seulement rare mais aussi quelque part véritablement unique.

J’ai aussi justement cette image de gars simple, humble, passionné tant qu’efficace, effacé car intègre et peu enclin à la starification, resté éternel étudiant, certainement fasciné par l’avancée technologique et les possibilités que celle-ci apporte à la création musicale.

C’est pour cela que je veux mettre en avant son album « solo – improvisations for expanded piano », enregistré sur un piano à queue (certainement un Steinway), un piano midi et des synthétiseurs.
Un album intriguant prouvant les capacités multiples de cet artiste.
Il a de prime abord enregistré ses improvisations au piano, puis celles-ci dans l’ordinateur, il a ajouté des orchestrations midi, des extensions synthétiques permettant d’augmenter le potentiel de ses élans spontanés et à la charge émotionnelle immédiate.
D’emblée le concept interpelle, cette idée jarrettienne d’improvisation totale, sans thème initial, juste se « mettre » au piano et aller là où son âme vous mène. Ici, si l’on s’en tient au jeu pianistique original, la virtuosité n’est pas gratuite, elle est utile, jaillit lorsque l’on sent que le propos doit obligatoirement en passer par une forme d’énergie où le débit des notes s’impose. 

L’esprit créatif et instantané de Lyle Mays se révèle là encore tel l’image qu’il donne, tel que son parcours tant extrêmement personnel qu’ouvert sur toutes les musiques qui lui permet de nombreuses références intégrées afin d’être langage et bagage identitaire.

Son producteur et autre acolyte du Pat Metheny Group, Steve Rodby a su parfaitement saisir ce projet et a su le mettre en valeur, en relief sans charger vers une vision où le son de synthèse prendrait le pas sur l’essence des improvisations et à l’inverse sans effacer ces apports et renforts synthétiques.
Le point d’équilibre est donc atteint, la musique est alors là posée comme je l’ai précisé, dans une totale universalité permettant d’oublier l’étiquette stylistique pour rester justement et simplement musique.
Une performance, en soi.
Une véritable idée de passerelles, d’ouverture et de réelle transversalité (ce mot trop à la mode de nos jours dans les échanges pédagogiques) émane de cet acte artistique.

Seul et en solo, Lyle Mays, préférant certainement la compagnie musicale de son frère de musique et de route Pat Metheny, a présenté là un album unique, rare et finalement trop confidentiel.
Cet album est un véritable témoignage musical de liberté, de langages, de vision actuelle tant que futuriste de l’outil technologique au profit de la création, de simplicité (et pourtant la musique ici est loin de l’être), d’humilité et d’émotions.

...

Décidément, ECM en prend un coup ce mois-ci…

Jon Christensen, ce batteur dont j’ai parlé récemment, lui aussi si personnel, si atypique.
Lyle Mays, ce créateur d’images sonores, ce mélancolique aux doigts sensibles et au toucher délicat, cet éternel jeune homme au regard détaché de la réalité, la musique étant sa réalité, ce musicien à la carrière tant impressionnante qu’enthousiasmante et ce frère de route et de musique indissociable de l’une des plus grandes stars de la guitare, qui certainement, sans lui…
RIP, Mr Mays, tes longues plages musicales restent définitivement en moi et je t’en remercie.


mardi 18 février 2020

Coups de Cœur, la suite…


Coups de Cœur, la suite…

HAYDN (1732/1809) – « Les Saisons » (1799/1801) – Harnoncourt (live 1987 - teldec).


On le remarque en lisant les dates, « les saisons » de Haydn est une œuvre composée par le grand compositeur à la fin de sa vie. Il s’agit d’un oratorio créé à partir d’un poème de l’écossais James Thomson, une direction musicale et éthique qui s’éloignait de l’oratorio classique tel Haendel et pour laquelle Haydn, malgré quelques réticences initiales se laissa finalement séduire.
Il composa cet oratorio déifiant la nature avec ces saisons comme prétexte à philosopher mais aussi infléchir sur des notions tant scientifiques que même « économiques » sous la commande du baron Gottfried Van Swieten. Haydn était désormais débarrassé de ses obligations envers le Prince Esterhazy (il lui avait d’ailleurs exprimé en musique sa révolte avec sa célèbre symphonie « La Surprise » qui représente à mon sens un acte artistico-politique fort, pas sûr que nos politiques actuels soient suffisamment subtils cela dit pour appréhender le message d’une telle œuvre s’ils devaient être confrontés au revendications des artistes – pas sûr également que le milieu artistique soit capable d’une telle subtilité revendicative).
Il pouvait désormais répondre à des commandes privées mais ici le Baron, qui était de surcroit l’adaptateur du long poème, ne cessait d’imposer au compositeur ses idées, ses changements ce qui, on l’imagine avait le don d’exaspérer le compositeur particulièrement renommé.
Il a composé cet oratorio fatigué, exaspéré et usé par les années.

Haydn fut un compositeur prolixe et inventif tant que « scientifiquement » métrique et organisé.
Il fut l’ami et surtout le grand soutien d’un jeune Mozart dont il avait immédiatement cerné le génie.
Sa musique est en quelque sorte d’une grande pédagogie à l’attention de l’auditeur qui, au fil des siècles précédents, s’était en quelque sorte « perdu » dans les méandres des nombreuses fioritures du baroque.
Avec une rigueur méthodique et un sens du « chemin musical » tonal tant harmonique que mélodique, Haydn a remis de l’ordre dans l’écriture musicale afin d’installer l’auditeur dans une sorte de confort essentiel, de lisibilité logique, de conduite droite mais parfois sinueuse sans pour autant s’écarter de trop des règles initiales, sans pour autant les oublier, mais plutôt leur redonner une réelle valeur, un sens appréhendable pour tout à chacun.
Sans Haydn, il n’y a pas de Beethoven dont on célèbre l’anniversaire de la naissance en cette année 2020 – 250 ans tout de même… il n’y a pas de Mozart non plus… et de tant d’autres.
Il reste cependant mis en second plan et je fais ce dommageable constat depuis que je l’ai découvert par sa symphonie militaire, mon premier devoir d’analyse musicale sous la houlette d’André Tissot, ce professeur passionné auquel je ne peux que réitérer mon admiration ici, puisque c’est grâce à lui que la musique m’est devenue quelque part lumière. Pour lui, analyser Haydn était pédagogiquement essentiel.

« Les Saisons » est une œuvre qui m’est toujours apparue comme compliquée, abrupte et austère, chose étrange justement de la part d’un compositeur si enclin à faciliter le chemin sensoriel de l’auditeur.
Mais voilà… je pense qu’il s’agissait avant tout d’une problématique d’interprétation.
C’est donc sans réelle conviction, mais sous couvert d’une curiosité auréolée d’une volonté de sortir d’un a priori peu normal à mon sens, que j’ai redonné ma chance à ce monument musical.
Il y a peu, une amie m’a offert quelques albums me sachant mélomane.
Il y avait cette version par Harnoncourt. 
Cela a été l’occasion de réessayer.

Instantanément j’ai été heurté de plein fouet par cette dimension énergique et directe de la vision de l’ouvrage, une réalité véritablement classique tranchant avec les versions plutôt pompeuses et romantiques qui m’avaient jusqu’alors laissé de côté.
Un orchestre tranchant, dynamique et surtout sans maniérisme, sans « interprétation » superflue – le Philharmonique de Vienne.
Des solistes efficaces et là encore qui n’en rajoutent pas là où effectivement la trame mélodique inciterait à s’épancher inutilement – Angela Maria Blasi, Josef Protschka, Robert Holl.
Et surtout des chœurs d’une incroyable justesse  -  Arnold Schönberg Chor dirigé par Erwin G.Ortner - d’une articulation tonifiante et chargés de nuances et d’émotion interne absolument renversants.
Harnoncourt a toujours fait partie de mes chefs fétiches, il a une intégrale des symphonies de Beethoven que je ne sais pas quitter tant elle me touche par sa sincérité, il dirige les valses de Strauss comme nul autre et chacune de ses interprétations ne laisse indifférent  car elles ont une pertinence et une réalité qui tranche avec nombre de vues trop personnelles ou trop édulcorées d’autres chefs.
Cette œuvre sous sa baguette préfigure effectivement le grand romantisme sans pour autant être installée dans ce nouvel axe, j’imagine donc la difficulté d’une interprétation « intermédiaire » telle qu’ici. Une interprétation, en soi, autonome et forcément différente d’appartenance.
Être en avance sur le romantisme tout en gardant la limpidité du classicisme – je sais maintenant ce à quoi cela correspond avec cette vision d’un oratorio qui du coup s’est révélé dans sa clarté, sa simplicité en dehors de moyens orchestraux et vocaux plutôt gigantesques pour l’époque.
A vous de voir…

Il existe également une version studio largement plébiscitée par la critique, de N. Harnoncourt – je pense qu’elle doit bien évidemment égaler celle-ci, enregistrée live au Konzerthaus de Vienne en Janvier 87, ce qui lui donne encore plus de conviction.
Je vais bien sûr m’y atteler.

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CHARLES IVES (1874/1954) – « Symphony N°3 – The Camp Meeting » - San Francisco Symphony – Michael Tilson Thomas.


Voilà comment cela arrive…
Tu prépares un cours de culture musicale autour de la musique symphonique américaine, ou plus largement des compositeurs américains de musique dite savante. Tu commences à creuser le rapport historico-culturel particulier d’outre Atlantique, tu n’évites pas Bernstein en dehors de West Side, car il faut aussi le rencontrer autrement, tu passeras par les minimalistes et tenteras de ne pas oublier Varèse… et puis un arrêt s’impose sur le mystérieux Charles Ives.
Je creuse et le mystère en fait, s’épaissit et la fascination s’installe.

Je suis parti de cette symphonie N°3. Je l’ai par James Sinclair et le Nothern Orchestra, chez naxos. Une interprétation méticuleuse avec des choix rapport aux indications du compositeur.
Un album au demeurant parfait pour entrer dans l’univers si étrange de Mr Ives.

Charles Ives… d’une part je constate qu’il est à cheval entre deux siècles, que cette symphonie a été composée entre 1904 et 1908 et ce modernisme tant de pensée que d’écriture, mais encore de conception me laisse totalement admiratif.
Il faut parfois resituer le contexte historique et simplement chronologique d’une œuvre… et réaliser que…

Que là où, en Europe, l’on se penche en impressionnisme modal ou que l’on cherche à en finir avec l’immensité romantique, à bout de souffle, pour se jeter dans l’atonalisme, un petit gars, né dans le Connecticut, à Danbury (faudra que j’aille voir sur google maps…) et décédé à 79 ans à New York, riche d’une carrière non de compositeur mais de patron d’une compagnie d’assurances (Ives and Co) trouve dans son coin, en usant du système tonal pour l’argumenter polytonal, une éventuelle solution afin de sortir la création musicale de son ornière ancestrale. 

Cet homme était un visionnaire et son œuvre en est une preuve tangible.
Cet homme - grâce à son père (chef de la fanfare de Danbury) qui s’amusait à mélanger pour le jeu de l’oreille et l’éducation musicale théorique, les directions harmoniques de façon certainement ludique et révélant ainsi une pédagogie inédite si ce n’est source d’ouverture créative – a réussit de façon « naturelle » à choquer les mondes musicaux tonaux pour les mélanger, les associer et les faire cohabiter. 

Bartok fit de même, finalement et force est de constater que ces réflexions afin de sortir du système tonal étaient d’une criante actualité en ces années de transition de siècle et d’esthétique.
Un peu également comme Bartok et ce rapprochement m’interpelle vraiment quant à ces consciences créatrices, Ives puise son savoir et son inspiration dans le quotidien, dans le « populaire », dans le patrimoine. La différence est que ce patrimoine américain est en « construction » alors que sur notre vieux continent, il est quasi séculaire.
Cette différentiation peu négligeable amène ici l’auditeur vers des espaces encore peu familiers, finalement pour nous européens. 

Ainsi l’œuvre de Charles Ives apparaît comme étrange, inhabituelle, inédite, parfois dérangeante, ainsi de son temps son accueil ne fut pas bon et il est somme toute logique que ce compositeur atypique ait pu finalement, afin de vivre, pratiquer la composition en « amateur », avant de prendre une retraite créative longue et quasi définitive sur la fin de sa vie, une santé précaire (attaques cardiaques) n’aidant certainement pas à s’engager dans une voie incertaine.
Ainsi non seulement il put, je l’imagine, par la non contrainte financière de « métier » de compositeur se permettre d’oser là où bon lui semblait, remettant sur le tapis sans obligation réelle de commande par exemple, mais juste avec l’idée conceptuelle, l’idée génératrice, le travail méticuleux et naturellement expérimental de ses œuvres.

L’album que j’ai pensé présenter ici plutôt que la version de James Sinclair est dû au choix d’un réalisme d’interprétation remarquable en la personne de M.Tilson Thomas qui est un grand défenseur du patrimoine de la musique américaine. Il est à signifier que les symphonies de Ives ont également été enregistrées par l’autre inévitable grand chef de la musique américaine, Leonard Bernstein.
Sinclair m’a pourtant éclairé sur quelques point intéressants concernant le matériaux initial de l’œuvre en indiquant que C.Ives écrivait des parties fantômes avec des indications de choix pour le chef quant à l’exécution de l’œuvre.
Tout cela a contribué au mystère auréolant le compositeur et m’a d’autant plus fasciné. Avant-gardisme, modernisme et pourtant finalement, un système tonal connu de tous et détourné de façon tant naturelle par des us de formation auditive de l’enfance pour en faire un langage dont j’avoue après m’être plongé dans les partitions n’avoir que superficiellement pu me représenter l’essentiel ou la surface.
Ici le patrimoine c’est « The Camp meeting » et M.Tilson Thomas en pédagogue averti donne quelques clés afin d’appréhender cette œuvre en ajoutant des œuvres chorales chantées lors de ces assemblées religieuses typiques du 19e siècle. 
Cela permet évidemment un éclairage véritablement « utile » afin d’appréhender cette symphonie en trois mouvements.

« Old Folks Gathering » est empreint de plénitude et de majesté, « Children’s Day » est alerte, léger et insouciant, comme il se doit et « Communion » est logiquement recueilli en forme chorale avec de magnifiques interventions des vents tels des fanfares internes, procédant par vagues mélodiques vers un point culminant dense et intensément émotionnel.
Cette courte symphonie, chargée de l’argumentaire d’un quotidien populaire et religieux s’avère au sortir, d’un abord presque aisé. 

Il n’en sera pas de même pour la suivante – fascinante là encore et incroyablement contemporaine - présente sur cet enregistrement qui dut longtemps attendre pour être créée car ses difficultés rythmiques tant que poly-harmoniques demandèrent un travail acharné à Léopold Stokovski ce seulement en 1965, aidé par deux confrères, afin d’en percer l’essentiel et la créer dignement.
Là encore l’apport de ces chants chorals permet un espace initiatique plus qu’utile afin d’entrer dans ce sujet d’une formidable et captivante complexité relative. Elle fut composée en six années entre 1910 et 1916… et cette vision musicale précurseuse mêlant le « familier » du compositeur pour des avancées parallèles à Stravinsky m’a laissé interrogatif tant qu’admiratif.

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RICHARD STRAUSS (1864-1949) – « Cello Sonatas » - Raphaela Gromes, Julian Riem – Sony Classical 2020.


Richard Strauss, on connait principalement ses œuvres à grands effectifs telles ses symphonies à programme (« Symphonie Alpestre », « Don Juan », « Ainsi Parlait Zarathoustra »…), on l’admire comme compositeur d’opéras (« La femme sans ombre », « Salomé », « Le Chevalier à la Rose »).
Un romantique moderniste admiré de ses pairs de son vivant, un génie de la mise en architecture du son, de l’espace, d’une certaine grandiloquence qui était de mise à cette époque (Mahler, Bruckner…) et un véritable créateur d’imagerie sonore (sa symphonie alpestre en parfait exemple)…
La science, la maîtrise totale du savoir musical et de l’écriture orchestrale afin de mettre en impact sonore et souvent sonique les prétextes, argumentaires, idéaux ou autres conceptions concrètes, philosophiques à réaliser musicalement.

J’avais déjà penché sur mon ancien blog une oreille intéressée sur l’œuvre de jeunesse de Richard Strauss et présenté des œuvres pour piano, ici nous entrons dans la musique de chambre du compositeur avec deux versions de la même sonate pour violoncelle et piano.
Communément, la seconde version (pour pianoforte et violoncelle - 1883) est celle la plus jouée, cependant, ici les deux jeunes et remarquables interprètes ont été chercher la version initiale et c’est ici également le premier enregistrement de cette version qui ouvre l’album (version originale pour clavier et violoncelle - 1881). 

Le jeune Strauss, incité par son père Franz Strauss - chef d’orchestre ayant pour volonté éducative d’instruire son jeune fils à la musique et pour ce faire, engageant les services de Friedrich Wilhem Meyer - s’initie donc à l’écriture de la musique de chambre. Ce modèle éducatif musical était alors typiquement adopté par les classes moyennes dites « cultivées ». Fort de cette instruction le jeune Richard s’inscrit à un concours de composition afin de présenter cette sonate à la forme imposée.
C’est le violoncelliste Hans Wihan, ami de la famille Strauss qui présenta l’œuvre au concours, mais celle-ci ne reçut pas le prix, alors Strauss décida de réviser entièrement l’œuvre et finit par réécrire intégralement les seconds et troisièmes mouvements.
La version révisée, de 1883, resta celle communément exécutée et celle « originale » passa alors dans les oubliettes.
Il aura fallu attendre cet enregistrement pour l’exhumer de son oubli, délaissée après avoir cependant été publiée et forcément le résultat, même si l’on ne peut s’empêcher les comparatifs quand la révision s’empare d’identiques passage, intrigue tant que suscite la curiosité…

Pour ma part et sans entrer d’avantage dans des soucis d’analyse « historique et musicale » je note encore une fois, jeune, la grande maturité du compositeur et son sens mélodique envoutant, son romantisme prenant voir exacerbé, ainsi qu’un lyrisme ample et généreux qui sera par la suite particulièrement notable dans ses opéras et lieds.
Ces œuvres de jeunesse m’ont confirmé que le chant sera resté le fil conducteur de l’inspiration de ce merveilleux compositeur. Il ne l’aura jamais noyé dans un entrelac instrumental et orchestral mais toujours laissé en avant comme expression première. C’est surement cela qui nous fait « accrocher » Strauss, même dans les poussées et tentatives modernistes auxquelles il aspirait, pour un langage à la frontière entre romantisme et plus tardivement le choc du dodécaphonisme.

Ici, le langage et l’âme romantique sont et restent omniprésents jusqu’à ces citations (3e mouvement) du Parsifal de Wagner ou d’un trio de Mendelssohn et la mélodie est le merveilleux chemin qui se suit instantanément tout au long de l’album.
Cette forme de dépouillement musical permet d’autant plus de s’en rendre compte et de s’en réjouir.
Le présent enregistrement présente également quelques lieders « choisis » arrangés pour cette formation violoncelle et piano (des œuvres de jeunesse là encore) ainsi qu’un arrangement de valses issues du Chevalier à la Rose.
De quoi largement se laisser emporter par ces élans lyriques et intenses.

Ce que j’ai remarqué également c’est que Strauss même dans les développements obligatoires de la forme imposée ne lâche jamais cet axe mélodique qui est la colonne vertébrale de ces pièces.
Raphaela Gromes et Julian Riem sont par ailleurs des interprètes qui démontrent par un soin tout particulier cette évidence, ce sans sombrer dans la personnalisation outrancière.
Nous avons affaire ici à un réalisme qui fait parler la musique sans lui donner d’avantage que ce qui est écrit. Le ton est nuancé, précis, délicat et ample, cet album chante de toute part et le violoncelle est son chanteur, nul n’est besoin des paroles pour ce faire…
Il suffit simplement de se laisser envoûter par ce lyrisme si chargé d’expression.
Alors, peu importeront les différences de versions… ce jusqu’à même l’idée d’œuvres différentes…
Cette musique transporte et c’est l’essentiel.
Et je suis resté suspendu à la cadence conclusive de cette suite de valses… suspendu dans l’espace-temps, de ce temps passé... qui rappelle ici sa force créatrice et délicieuse.

dimanche 9 février 2020

COUPS DE CŒUR… (Jazz)

COUPS DE CŒUR… (Jazz)

KAT EDMONSON – « Dreamers Do » - Spinnerette Records 2020.

Tout frais, tout en fraîcheur sorti, nouvel album de la chanteuse Kat Edmonson, américaine rompue à la vie des clubs d’Austin, repérée fut un temps par le grand Willie Nelson et à la musique complètement multiple, originale et pourtant si simple et aisée à écouter.

Ici, parmi des compos là encore originales éparpillées au gré des plages elle s’ingénie à revisiter les grands standards de l’univers Disney.
Cela pourrait paraître tellement… et ce rien que de le dire et de le constater… mais là, dès que sa voix caressante au timbre infantile tant que d’une féminité doucement sensuelle entre dans le jeu alors, cela va tout bouleverser.
Et nous bouleverser.

Les arrangements d’une part, tellement originaux, vont chercher un instrumentarium tant courant qu’insolite.
La forme nonchalante qui auréole ce jazz aux aspects délibérément pop caresse de traits swingués et improvisés l’idée effective d’un rêve. 
Cordes soyeuses, délicats célestas, interludes pensifs, bossas chaloupées et jazz de club sur orgue vintage, guitares acoustiques pointues et faussement nerveuses en flirt manouche, chœurs sortis des films hollywoodiens les plus kitchs, drumming aventureux ou en beat swing soutenu et piano aéré, guitare magique de Mr Bill Frisell venu apporter là sa touche si miraculeuse (« the age of not believing »), pizzicatos rebondissants (« what a wonderful world »)… ce cocktail, savant mélange de saveurs, au service d’une articulation remarquable, d’une justesse tant de propos que de vérité dans l’interprétation, voilà bien un album qu’il faut découvrir.

« Vous en reprendrez bien un peu ?... » m’a demandé le canapé du salon.
« Avec grand plaisir » - ai-je répondu sur le champ, charmé par tant de surprises, de délicatesse et de douceur féminine.


THE MUSIC OF WAYNE SHORTER – Jazz at Lincoln Center with Wynton Marsalis – 2020.

J’attrape à la volée cet album, cette nouveauté et je sais d’avance que je vais l’aimer.
La déception est impossible et elle n’a pas été.

Il y a là tout ce qu’en fait j’aime quand je parle de jazz.

Il y a la musique de Wayne Shorter, que je considère comme le plus grand compositeur jazz de la fin du XXe, sans parler de son jeu au saxophone qu’on aura eu tort de mésestimer au moment où il entra chez Miles. Coltrane n’avait que trop marqué de son aura, sa place dans le précédent quintet.

Il y a Wynton Marsalis que j’admire et même si parfois j’admets décrocher de ses vertigineuses mises à jour de l’avant-garde, cet artiste reste une forme d’exemple, d’intégrité et ce depuis que je l’ai découvert, un beau soir à Vienne, en Herbie Hancock Quintet avec Tony, Ron, Wayne et Herbie… C’était un gamin, mais il nous a de suite montré qu’il compterait parmi les plus grands. Wynton c’est le son parfait, le soliste hors normes et le dépositaire intègre du patrimoine du jazz purement afro américain.

Il y a là un Big Band (le jazz lincoln center orchestra créé et dirigé par W.Marsalis depuis 1987) qui balance la sauce, genre bien rentre dedans, bien swing, bien je pousse vers le jubilatoire, bien je marque la pâte sonore cuivrée pour ce florilège de thèmes ratissant large dans la carrière du grand homme (« yes or no », issu de « juju » ou encore l’inattendu « endangered species » - sans parler de ces « three marias » - sortis de leurs contexte post météorologique synthétisé et magnifiés ici sans perdre une once de leur direction initiale, il y a également des compositions issues de ses débuts avec Art Blakey et les Jazz Messengers).

Des thèmes envoyés plein pot aux riffs de ponctuation poussant les solistes au c… tout ça avec le bonheur du partage live, voilà bien qui ne peut qu’apporter un bonheur jouissif en ces temps de morosité ambiante.
Des thèmes ici arrangés dans un luxueux écrin sonique, qui n’en peut plus de briller de tous éclats.

Un arrêt sur image en la douce ballade « teru ».
Et ces deux remarques, la première de son ami Herbie Hancock, la seconde définissant la « mission » tant ambitieuse que respectable du Jazz Lincoln Center Orchestra :

« Les compositions de Wayne peuvent prendre une forme complètement différente entre les mains de différents types de groupes. Il est rare de trouver une composition, et encore moins un certain nombre de compositions d'un seul compositeur, avec une telle flexibilité. Ses compositions sonnent humaines ; elles vous touchent d'une manière qui transcende les règles universitaires de la musique. La musique n'est pas censée se résumer aux accords de si bémol-VII et de do mineur. C'est censé être une expression de la vie et "la vie". C'est ce qui se trouve dans les compositions de Wayne. » - Herbie Hancock

« La mission de Jazz at Lincoln Center est de divertir, d'enrichir et d'élargir une communauté mondiale pour le jazz par la performance, l'éducation et le plaidoyer. Nous pensons que le jazz est une métaphore de la démocratie. Parce que le jazz est improvisé, il célèbre la liberté personnelle et encourage l'expression individuelle. Parce que le jazz oscille, il consacre cette liberté à trouver et à maintenir un terrain d'entente avec les autres. Parce que le jazz est enraciné dans le blues, il nous incite à affronter l'adversité avec un optimisme persistant. »

Indispensable, tout simplement.


JOACHIM KÜHN, MATEUSZ SMOCZYNSKI - « Speaking sound » - ACT 2020.

J’ai toujours une appréhension quand je vois le nom de Joachim Kuhn, je n’ai que trop le souvenir de ce trio avec Daniel Humair et Jean François Jenny Clark et sa prestation, entre autres en jazz français à NY.
Le type de musique et de jazz en particulier que j’adorais écouter à plein rendement, sorte de moment musical débridé tant qu’invasif culturellement et intellectuellement, bien engagé, bien rentre dedans, tellement volontariste en free attitude et contemporain en écriture et improvisations.
Une appréhension car j’ai décroché depuis longtemps de l’addiction que peut installer cette musique, ce bien entendu et de plus, quand on a eu la chance, d’y goûter en tant que musicien.
Y revenir ou y retourner est pour moi reprendre un chemin qui m’a marqué et dont j’ai souhaité humainement me détacher pour aller vers d’autres contrées moins élitistes, moins autosuffisantes, moins supérieures…
Je précise et souligne le "humainement" car musicalement l'entrée en ces espaces musicaux est et reste captivant.
Je continue alors, de loin ou en lisière, à suivre ces musiciens extraordinaires qui ont marqué de leur empreinte tant artistique, comportementale que philosophique une grande part de mes idées à la fois musicales et pédagogiques, à la fois créatives ou instrumentales – car parfois la passion guette et c’est au détour d’un album comme celui-ci, justement qu’on se demande si elle ne reviendrait pas un beau jour pour repartir vers ces comportements musicaux engagés, excessifs tant qu’expérimentaux mais tellement convaincus.

Ici, le duo piano-violon, violon-piano même s’il est ancré dans une forme logique de liberté tant que d’écriture contemporaine est en totale maîtrise de son sujet créatif et sait retenir les écarts tentants et réflexes vers la virtuosité débridée, vers la liberté personnelle hors contrôle pour se cristalliser autour d’un propos certes véritablement ouvert, mais complètement transmissible, abordable et collant avec l’idée de « beau », « d’esthétisme », de « pièce musicale ».

La rugosité, la nervosité, l’agressivité ont été remisées au placard pour l’axe poétique, souvent mélodique et une gestion de l’espace qui permet une véritable interprétation de pièces agissant finalement comme une musique contemporaine jazz européenne, sensible, posée sur des bases désormais acquises et référentes afin de les déployer sereinement.

On dit que l’écoute de certains albums voire de certaines musiques « se mérite »… cet album se mérite largement et mérite qu’on sache s’y attarder car ici tout est véritablement et authentiquement « musique ».
Passionnant…


mardi 4 février 2020

En passant…


En passant…

Allez, histoire de ne pas perdre le fil quelques écoutes (3) faites ces dernières semaines.
Des découvertes (du moins et forcément pour ma part), de la redite (j’aime tellement retrouver mes vieux vinyles) et puis tiens de la redécouverte…

MIKE RUTHERFORD – Smallcreep’s Day – 1980.

Qui, franchement, aujourd’hui aurait ne serait-ce que l’idée d’écouter un album de… qui donc déjà ? qui c’est déjà ?... Mike Rutherford.
MR, vous savez c’est cette ombre flegmatique, souriante mais toujours un peu tristounette qui n’arrive pas à se planquer lorsqu’avec ou sans Peter Gabriel, l’on voit des photos forcément vieilles de Genesis. Une sorte de bab’ longiligne, so british et intemporel, genre inattaquable de tradition, d’éducation, de flegmatisme.

MR, c’est certainement le John Paul Jones de Genesis, mais en a-t-on vraiment eu conscience ? ...
L’a-t-on véritablement remarqué ?
Je repense à un certain Vol III, rural à souhait, chargé de grattes aux cordes démultipliées, de mandolines et autres acousti-phobies s’embarquant vers le folk sans en être, recherchant la vérité celte… ce passé profond.
Je revois JP.Jones entouré d’un attirail matériel digne d’un stand du salon de la musique et je repense à MR, quasi sur la même échelle et ce déjà depuis les entrelacs d’un « Cinema Show ».
Bassiste ? mais prenant volontiers guitares pour des solos en période post Peter pas forcément aussi virtuoses que ceux de ses prédécesseurs, mais tellement chargés de mélodique (la fin d’Abacab). Pédalier d’orgue en embase il creuse des abîmes, chargé comme une mule d’un instrument protéiforme il passe d’une fonction à l’autre, sorte de touche à tout qui aurait pu forcer l’admiration et passer sur un devant de scène, mais l’humble artiste n’a que le respect d’estime.

A l’entrée de ces années 80, le voici donc qui s’octroie une pause – Genesis est certainement pesant.
Phil fait une poussée médiatique stratosphérique, Tony comme toujours, tient la barre du navire et Mike, en second cette fois laisse celui-ci au port et prend… des vacances.
Il bouquine, s’amourache d’une nouvelle de Peter Currell Brown et décide d’en faire cet album conceptuel (chose toute logique et évidente pour ces artistes) mais lui donne une fin plus optimiste.
Il rappelle son vieux pote des prémices de Genesis, Anthony Phillips et le cantonne aux claviers et s’entoure d’un staff percussions et drums de luxe avec Morris Pert (sorti tout droit de la sphère Brand X – cf Phil Collins – un artiste à la discographie impressionnante) et le jeune Simon Phillips pas encore Totoïdé, fougueux et technique à souhait, le batteur du moment que tous s’arrachent (Jeff Beck, David Coverdale…).

Alors ici on réalise que jazz -rock et rock prog ne sont pas finalement si éloignés que cela, alors on réalise que la charge poétique soutenue par de tels musiciens peut frôler l’absolue perfection…
Alors ici, simplement j’ai réalisé, si tant était-il possible de le faire, que MR est certainement la cheville la plus ouvrière de ce Genesis qui a traversé mon adolescence tant qu’une part de ma vie adulte, ce malgré les tubes exaspérants mais qui, au fil du temps ont pris une place respectable dans l’univers tellement disparate du groupe. L’avant, l’après, l’après-après et le désintérêt du faussement récent…

Ici les compositions, leur texture tant sonore qu’arrangements, leur exécution et leur pertinence ne peuvent laisser indifférent et l’on capte réellement l’apport solide de cet homme si humble et discret au son comme à la donnée créative de Genesis.
Cet album est pourtant intime et personnel, il se démarque du groupe, comme si une pièce d’un puzzle révélait sa part individuelle et indirecte, isolée mais rattachée à un ensemble.

Une bien belle plongée musicale matinale que cet album de MR.
Tiens, je me le laisse sur la platine, comme ça, je suis certain de me le remettre…

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Bon, vous avez compris, je ressors mes vieux vinyles… il était temps…
Ils étaient en vrac, peu abordables et complètement désorganisés.
On a enfin réinstallé tout ça avec mon épouse et créé un espace d’écoute digne de ça…
Alors ils ressortent, au fil des envies et de l’index qui fait ses choix sur les étagères.

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THE TUBES – « What do you want from live ? » 1977.

Cela faisait longtemps que je n’avais réécouté les Tubes, ce groupe provocateur façon outre Atlantique, que j’avais connecté via la version allemande de Nina Hagen de « White Punks on Dope ».
D’emblée j’avais tenté de trouver les infos possibles (en 77 on n’imaginait pas encore internet…) sur ce groupe. Les comparaisons de l’époque affichaient un parallèle avec Zappa, effectivement côté textes, pas photo…
Cependant côté musique, force est de constater, encore aujourd’hui que même si le niveau musical reste à l’américaine c’est-à-dire de haute volée, le côté créatif reste loin derrière le moustachu.
Mais en revanche côté grandiloquence rock’n’roll circus là, on est servis… et largement.
Un show genre rodé au millimètre avec ouverture, Mr Loyal et tout le tralala, des tenues dignes d’un film de De Palma en passant par Orange Mécanique, une progression musicale au cordeau, bref, des sacrés ingrédients , de plus cet album s’écoute avec un grand dynamisme, porté par un son formidable de clarté ce jusqu’aux synthés en mode Roxy sortis de l’outre-tombe et des bas-fonds enoïsés.
L’axe musical reste américain et flirte allègrement avec l’univers Broadway/Cabaret en prenant ses recettes.

Un concert des Tubes en 77 : une sorte de Lido érotique version punkoïdée ?...
J’aime à l’imaginer que ce choc des cultures, que ce mélange improbable, que cette incongruité insultante de part et d’autre… C’est ainsi que cela m’est apparu et même si ado j’ai écouté cet album avec soit passion soit lassitude (la série thriller… et les longs monologues ou encore la mise en scène érotique), il m’est réapparu aujourd’hui comme ayant une juste place dans une vision américaine du rock, telle Rundgren, telle également Zappa et en tout cas vachement pugnace.

Et puis, quand je réécoute Nina et sa version qu’on ressentait comme volontariste, agressive et vraiment punk, avec le recul je constate que ce mode perfectionniste tant dans le jeu des zicos que dans l’approche du son restait tout de même de mise…

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Il est des semaines où, comme ça, tout semble partir en tous sens, où l’on perdrait presque la tête tant le contradictoire s’invite dans le quotidien.
Décès éprouvant de l’une de mes anciennes élèves après une longue lutte contre ce cancer qui n’en finit pas de nous montrer qu’il faut profiter de nos vies, avant tout et surtout… ce qu’elle faisait avec une foi et une dignité hors du commun.
Reprise de relations tant amicales que forcément spirituelles avec un ami pasteur évangéliste qui a eu l’amitié de la soutenir suite à ma demande dans ses moments les pires.
Débats au boulot dont on finit par se demander s’ils auront un jour un véritable fond.
Merveilleuse prestations d’élèves qui prouvent que lorsque l’on donne, on reçoit.
Projets qui se dessinent là-bas au loin et motivent.

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AURORA – « All my demons greeting me as friends » - 2016.

C’est là que j’ai compris que les anges sont descendus sur terre et que dans mon incompréhension, ma colère tant que mon incompétence à faire plus que mes capacités en de telles circonstances la musique reste et est pour moi l’essentiel qui permet d’avancer, de croire, de tenir.
Je cherchais pour l’une de mes prochaines conférences des titres en rapport avec la nature.
Une playlist de mon Qobuz préféré est de suite apparue et m’a embarqué vers du connu et de la découverte.
La curiosité n’est pas « un vilain défaut », en ce cas précis elle est même une véritable cure de jouvence.

« Nature Boy »… le titre a commencé à se diffuser dans le salon et provoquer une sorte d’arrêt sur l’image de mon temps, de mon actif, de mon quotidien…
Je cherchais un titre à faire jouer au violoncelle pour booster une jeune élève sur l’instrument, au-delà de ce seul axe d’intérêt et de par le fait que cet instrument inonde cette version de façon miraculeuse, j’ai cherché plus loin, me suis d’abord attardé sur cette énigme de « Nature Boy », affiché à trois temps dans le commun des real books et pourtant largement joué à quatre laissant le ternaire installer, justement cette irréalité rythmique en positionnant de par cette dualité métrique une expression musicale quasi naturelle.
Puis j’ai écouté l’album. Cette voix envoûtante, placée dans un univers si actuel et pourtant si intemporel a réussi à me happer, me fasciner, m’attirer.

L’album est un joyaux de délicatesse, de limpidité, d’expressivité simple et quasi enfantine.
« Dancing with the Wolves » a été un titre qui a reflété mes questions et mon besoin d’arrêt dans le temps…
Bien entendu on ne manquera pas les référencements quant à cette jeune artiste et c’est une maladie normale que de le faire – mais franchement… juste se laisser faire et oublier pour tendre vers l’infini, la paix, l’absolu, peut être…



samedi 28 décembre 2019

Rapidos...


Rapidos…

Ces derniers temps :

-       -   BOZZ SCAGGS : « Dig ».
Sacrée découverte que cet album de 2016.
J’aime cet artiste au son propre, américain, calif’.
Toujours entouré de pointures, idéal pour longer le littoral, pour les longs trajets, pour une ambiance groovy et décontractée.

-       -   MANU KATCHE « Neightbourhood ».
Impossible de me « défaire » de cet album depuis sa mise en lecteur voiture…
Garbarek n’est presque pas Garbarek et se met au service de Katche qui lui offre une place de choix.
Katche organise l’espace rythmique en construisant en permanence autour de sujets parfaitement élaborés, agencés, composés et il embarque ses partenaires dans un univers où la batterie reste impressionnante de perfection, de justesse, de qualité et d’inventivité.
Quelques riffs cuivrés par ci, Tomas Stanko (décédé en 2018) flirte avec les hautes sphères tel un nouveau Soloff et pose ici des solos purement addictifs.
Le son est juste fabuleux, d’un soin détaillé inouï et la batterie est au cœur de l’ensemble sans en être l’omniprésence, mais bien au contraire, sa présence fédère tout ça avec un groove qui prend directement aux tripes.
Piano poétique made in E.C.M par Marcin Wasilewski, délicat, evansien, impressionniste tant que funky et lignes de basse de Salwomir Kurkiewicz collant au drumming achèvent l’ouvrage.
Alors on y reste et les titres défilent et redéfilent sans qu’un seul instant l’envie de zapper, de sortir, d’échapper à cet envoutement n’apparaisse.
Hypnotique, sensible, magique…
Complètera forcément mes articles sur les batteurs…

-       -   MIKE OLDFIELD « Crises ».
Une véritable épreuve que d’aller au bout de cet album…
Je l’ai en vinyle, l’ai emprunté en médiathèque afin de me souvenir…
D’abord le son, tellement vieillit avec cette guitare vibrato antique et ces synthés eighties horripilants… et puis ces programmations de boites à rythmes en faux batteurs…
J’avais déjà eu du mal avec « Tubular bells » pour m’y être finalement « habitué », mais là, même le tube « Moonlight Shadow » sauvant presque ces immenses titres ne se développant que de façon incompréhensible et inutile ne m’a laissé qu’un vague blafard souvenir.
J’ai été respectueux et l’ai écouté deux fois afin d’avoir la certitude de mon ressenti…
Pas la moindre substance me permettant de me raccrocher à quelque chose afin de dire que…

-        -  THE MILES DAVIS QUINTET « The legendary prestige quintet sessions ».
Je saute du désintérêt à la fascination…
Ce quintet avec Red Garland, piano, Philly Joe Jones, batterie, Paul Chambers, contrebasse et John Coltrane pas encore vraiment devenu star est scellé par le hard bop le plus engagé qui soit et cela reste cool, malgré tout et malgré un engagement tellement profond, tellement swing, tellement blues des protagonistes.
Le coffret s’enquille comme on se déguste un sachet de papillotes – c’est un pur régal…
La sonorité de Miles, la verve de Trane, les astuces de Philly Joe, le swing immuable de Paul et la palette pianistique de Red…
N.Y est entré dans le salon et je n’ai pas vraiment pu bouger de ce pouvoir musical de Miles.

-        -  THE ROLLING STONES « Bridges to Buenos Aires ».
Résumé live de la tournée en Amérique du sud, 2h de plaisir sans faille.
Ils sont complices, restent LE groupe de rock de rêve…
Y’a des invités, y’a une ferveur dans le public inégalable, y’a un son de stade, y’a l’évidence du plaisir des lascars à se faire une tournée de plus.
La rythmique c’est du rêve, l’enchevêtrement des grattes c’est de l’orfèvrerie, le charisme de Mick c’est indescriptible et les sidemen (claviers, chœurs, sax, bref…) c’est les pros de chez pros…
Les tubes sont là, on n’a plus qu’à chanter avec eux, de tout’ le public est là, partout… ça suinte la mégafoule - et… que c’est bon !

-       - EMILY JANE WHITE « Immanent Fire ».
Le hasard m’a amené vers ce nouvel opus de la chanteuse aux réminiscences country dark et déprimées.
L’album est d’une intense beauté, un moment soigné et presque brut, mais cette rudesse est maintenant lissée, polie et contenue pour une expression à fleur de peau, un chant intimiste et un voyage dans un univers d’une formidable personnalité.
Je me suis laissé faire et c’est un album écouté de nombreuses fois.
Il y en a beaucoup d’autres…
mais avec ces quelques-là, on a de quoi passer tranquillement la fin de l’année et engager la suivante…

Bonnes fêtes de fin d'année à tous qui suivent ici mes écrits rares ou du moins peu réguliers.
Merci à vous de ces passages, de ces commentaires parfois, aussi.
Un plaisir que de partager de temps à autre, la passion de la musique avec vous.