vendredi 4 mai 2018

ÇA GROOVE MAN !

ÇA GROOVE MAN !

Ce terme, « groove », on ne peut plus s’empêcher de l’utiliser à tout va.
Il est devenu quasi incontournable, un peu comme le fut « swing » en son temps.
Je l’ai vu arriver progressivement et entrer ainsi dans le langage des zicos puis du public jusqu’à quasiment servir d’étiquette englobant funk, disco, acid jazz, jazz-funk, soul... bref comme si toute la musique black américaine (puis pas que) se devait d’être estampillée de ce sceau.

On trouve quelques définitions :

- le groove est une sensation et une dynamique spécifique appliquées à un motif rythmique régulier, comme le swing en jazz. « In the groove » (dans le sillon pour dire dans la note, dans le rythme – désigne un jeu inspiré, un jeu superbe mais aussi un rythme régulier) cf Wikipedia.
- qualité rythmique propre aux musiques qui incitent à danser, à bouger. Google.
- le groove est une question de rythme, une façon de produire des effets en jouant sur la dynamique et la mise en place de certaines notes tout en incluant d’infimes variations dans la continuité du jeu.  Pour que la sensation du groove existe il lui faut un cadre et c’est sur des motifs rythmiques réguliers qu’il parvient à s’installer durablement. Pianoweb avec une explication particulièrement détaillée et réaliste d’Elian Jougla.

Bon on l’a compris, il s’agit de rythme et d’un lien avec le funk des années 60/70 sur une histoire de mise en place sur les temps – un truc lié au feeling tant du protagoniste zicos que de l’auditeur qui se retrouve attiré physiquement de façon infaillible par ce « jeu musical et rythmique ».
J. Brown bien entendu me vient directement.
Herbie Hancock avec ses Headhunters ou en aventures funky se place juste à côté.
Il est évident que Stevie a sa place, tout comme Marvin et bref, un catalogue complet du parfait addict de cette black music qui nous fait immédiatement bouger nos petits corps de blancs rigides.
Le maitre incontesté ? qui a (re)mis ce terme dans le langage courant : Maceo Parker, bien évidemment.
Allez, j’ouvre l’habitacle surchargé de chaleur et je vais vérifier ça et voir si l’idée de groove est applicable à ceux-là, autrement dit, si, dans les quinze premières secondes de beat (on ou after) l’envie de souplesse du corps sur ces pulses obsessionnelles me fait bouger, c’est que c’est bon.

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RUFUS AND CHAKA KHAN - « Live Stompin’ at the Savoy » - 1983.
Chaka Khan – Vocals / Tony Maiden – vocals, guitar / Kevin Murphy and David Wolinski  - keyboards / John Robinson – Drums / Bobby Watson – Bass / Lenny Castro and Stephanie Spruill – percussions / Stephanie Spruill, Lee Maiden, Julia Tillman – background vocals / Horn Section : Jerry Hey – Trumpet  & arrangements, Ernie Watts – tenor saxophone, Larry Williams – alto saxophone and flûte, Gary Herbig – tenor saxophone and flûte.
Recorded live at The Savoy Theater – NYC, 12/14-02-1982

C’est de là qu’est partie cette idée d’article mais aussi cette envie estivale de FUNK...
J’ai commencé par ré-écouter quelques bons vieux Herbie, de ceux que le jazzeux range sur l’étagère de la honte, quand Herbie s’est entiché du vocoder, quand il a flirté avec le disco et fait dans le presque classy kitch. Là pour le coup pas photo, d’un coup de pitch synthé horns, de clavinet wahwah ou de fender tremolo sur rythmiques de plomb détendues, ça groove, innovation synthétique à l’appui, en plus...

Mais revenons à mes chers Rufus et notre diva bourrée d’énergie sur-vitaminée, toujours perchée dans les aigus les plus vertigineux hurlant le blues comme nulle autre : Chaka Khan.
Ce live est pour moi l’un des albums funk les plus grands, juste ça... allez, genre île déserte, celui qu’il faut prendre dans la cantine bourrée de disques.
Et... il groove sérieux.

L’architecte du truc, Mr John Robinson n’y est pas pour rien.
Imperturbable il permet, justement, aux autres de s’emboiter à sa pulse bien ancrée, bien sobre, chargée de relances vraiment rares d’efficacité. A lui seul et avec son complice Bobby Watson, voilà bien une de ces rythmiques de rêve pour cette sensation de groove.
Alors les grattes de Maiden, les attaques des cuivres percutantes à souhait, les exquis solos de Ernie Watts (un de mes tenor sax préférés immédiatement reconnaissable par un jeu proche de l’alto), les claviers tour à tour lisses ou groovy peuvent s’agencer dans et autour de ce socle – c’est cette adéquation qui, justement groove.
Les chœurs sont d’un immense perfectionnisme et d’une écriture qui permet à Chaka de s’envoler, de décoller, de vocaliser autour de ce sujet vocal en trame qu'elle rejoint parfois pour mieux repartir. Elle est libre, elle est dans une forme olympique, elle envoie du lourd avec une justesse, une tonicité et une énergie jubilatoires.
Elle se charge de ce groove et elle le surexpose, l’amplifie tel un immense réflecteur de ce flot électrisant addictif.
Elle est la grande prêtresse de la soirée, agissant comme le prêcheur de l’église gospel de Harlem, juste à côté – elle en ces deux soirées de février 82, prêche la danse, la sueur, le FUNK et la joie, la jouvence...

Cet album est une cure de bonheur, de plaisir, de positif.
Maiden fait joujou la petite mouth box et la titille de la gratte rythmique ou penche vers la saturation rock, alter ego évident de cette vocaliste hors du commun, nourrie forcément dès l’enfance au biberon soul et à la foi d’Aretha.

La face 4 est un petit reliquat non négligeable de prises studio, tant qu’ils y étaient...
Et on y trouve le tube « Ain’t nobody » dans sa véritable version, bourrée de synthés eighties, une version authentique bien loin de celle rabâchée en 2013 par une certaine Jasmine Thompson encadrée de xylos-marimbas... sorte de version lyophilisée d’un brûlot funk.
Une version qui groove, elle aussi.
Ce concert...
Pff ! Impossible de vous en extraire un seul titre...
What you gonna do...
I’m a woman...
You got the love...
C’est la fête quoi...


AVERAGE WHITE BAND – « Person to Person – Live ». 01-1977
Roger Ball – alto saxophone, keyboards, synthesizer / Malcolm « Molly » Duncan – tenor saxophone / Alan Gorrie – lead and background vocals, bass, guitar / Hamish Stuart - lead and background vocals, bass, guitar / Onnie McIntyre - background vocals, guitar / Steve Ferrone – drums and percussions.
Recorded Live a Tower Theater & The Spectrum / Philadelphia, The Syria Mosque / Pittsburgh, The Coliseum / Cleveland.

Encore un live, décidemment et on est en mesure de croire, à juste titre que c’est là que ça se passe, ou du moins que c’est plus perceptible.
Cet album d’Average White Band c’est par lui que j’ai découvert le groupe, il y a bien longtemps.
C’était les suites d’une émission de télé tardive qu’on ne loupait sous aucun prétexte – instantanément, devant le petit écran, j’avais adhéré puis filé le lendemain à la médiathèque pour trouver un vinyle à me mettre sous les oreilles.
Ce fut ce « Person to Person » et ça reste celui-là.

Dès le break d’intro là encore, ça fonctionne.
Taa ta tada ! Et c’est parti pour un résumé de tournée torride, porté par un Steve Ferrone (ah  l’importance de ces batteurs dans cette idée de groove !...) et un band qui fait bouger les foules.
Les voix de falsetto qui se rauquent parfois en salissant la fausse coolitude, quel bonheur !
Les guitares qui s’entrecroisent avec le schéma bien connu des funkistes (l’une rythmique en accords, l’autre en cocotte), ça aussi c’est l’agencement parfait pour le groove...
Et ces deux saxs, tant en riffs, qu’en solistes gueulards selon les fonctions multi-instrumentistes contextuelles, mais quel puissant chauffage de salle !...
Rien à jeter ! Que du bon, on passe l’ensemble en bougeant irrésistiblement ce même dans les moments de pure jam où les solistes se donnent à leur public.
Marvin est forcément en hommage, quelques ballades afin d’adoucir émaillent le chemin, un délicieux Fender Rhodes égrène quelques arpèges, histoire d’infimes pauses dans ce résumé d’un tour américain qui a dû en faire osciller des salles...
Déjà dans le salon ça le fait, dans la voiture c’est une machine à raccourcir le temps, alors en réel, mais quels chanceux ils furent ceux qui braillent de plaisir, là, dans l’arène du funk.

HERBIE HANCOCK – « Magic Windows » - 1981.
Herbie Hancock – keyboards / Melvin « WahWah » Watson, Ray Parker Jr, George Johnson, Al McKay  – guitars / Freddie Washington, Louis Johnson, Eddie Watkins, Herbie Hancock  – Bass / John Robinson, Al Mouzon, James Gadson – Drums / Sylvester, Vicki Randle, Gavin Christopher – vocals / Adrian Belew – guest guitar / Juan Escovedo, Paulhino Da Costa – percussions / Michael Brecker – tenor saxophone.

« Magic Windows » est l’un de ces joyeux fourre-tout propres à la production de Herbie à cette époque eighties.
On va en studio, on invite, on a une équipe de groovers qui opère depuis « Secrets » avec le Herbie Hancock Group (face du « VSOP Live »), on branche la totale des claviers accumulés depuis une bonne décennie et go !
Parmi la pléthore de productions du sorcier des claviers funky, cet album a pris de suite chez moi une place particulière. Je crois bien qu’en fan de King Crimson nouvelle mouture, la participation lumineuse et flashy d’Adrian Belew y a été pour quelque chose – comme toujours, en fin de parcours d’un album plombé au groove, Herbie a ce don d’embarquer vers le futur, en proposant des pistes imaginaires, des idées qui peut être feront germe, en ouvrant le spectre...
Il a été à bonne école davisienne et même s’il a été plus long à adopter le barda électrique puis électronique rapport à ses amis qui lui succédèrent chez Miles (Joe, Chick et un Keith des tout premiers débuts) – du jour où il l’a fait, ce fut pour devenir d’emblée une référence.
Et une intelligence.

Ici, là encore et décidément... dès le premier cri synthétique pitché c’est parti !...
Alors il n’y a plus qu’à se laisser transporter par cette succession de titres chargés de synthèse eighties, de sons massifs et soutenus par une rythmique de plomb qui ne laisse aucune place à la fioriture, elle est juste une préfiguration de ce que seront les rythm box d’un futur déjà en marche.
C’est droit, direct et ça groove là encore autour de cet axiome définitif, immuable, architectural.
Du coup et « dans ce sillon » Herbie et ses potes invités lâchent des solos à couper le souffle.
La star du croisement de fer amical est Michael Brecker qui sort toute sa panoplie et lance des moments tellement jouissifs qu’ils semblent improbables.
Côté vocal, j’adore ce feeling ado-kitch comme issu des comédies musicales genre High School, Sister Act – ça fragilise autour de cet immeuble de béton armé de groove, ça « intimise » au milieu de ces personnalités à la place omniprésente, ça rafraichi et humanise dans une jungle urbaine chargée de synthèse, de pré-robotisation, de fiction scientifique et laborantine.
L’album est repassé en boucle...
Magic...


ESPERANZA SPALDING – « Emily’s D + Evolution » - 2016.
Tony Visconti – production.
Esperanza Spalding – Vocals, basse, piano, basse synth / Matthew Steven – guitar / Karriem Riggins, Justin Tyson – Drums / Corey King – background vocals, trombone, keyboards / Emily Elbert, Nadia Washington, Celeste Butler, Fred Martin, Katriz Trinidad, Kimberly L.Cook Ratliff - background vocals.

Vous avez bien cru que je resterais ancré dans les années passéistes...
Raté.
Esperanza Spalding, j’en avais largement parlé en précédent blog, cette jeune artiste à la voix, au jeu de basse et surtout à l’art de la composition tant mélodique (véritablement inédit) qu’harmonique précieux pose ici un album dont le qualificatif « fusion » semble on ne se peut plus approprié.
Une fusion habilement mise en valeur par Tony Visconti, l’habile et génial producteur au CV en forme de bottin VIP.
Encore une fois j’ai immédiatement été surpris et séduit par les trouvailles mélodiques de la dame, des sentiers hors normes, des phrases aux découpages souples et aérés, des chemins d’ambitus sinueux et virtuoses, de fait. Le terme commun d’originalité s’applique tout naturellement ici et le dire fait du bien au milieu de ces sorties formatées, rigidifiées, simplifiées vers une extrême dont je ne pige pas spécialement vers quoi elle veut tendre si ce n’est un appauvrissement affiché.
Le dire également - au milieu de ces sorties empreintes d’un intellectualisme de forme et de formule dont le naturel a été chassé parce que naturel, dont l’idée de complexité ne vaut que par sa complexité – c’est souligner que la création peut revêtir encore des habits simples, évidents, abordables sans pour autant chercher à racoler, à ré imiter, à n’avoir plus d’éthique que de faire ce que l’on sait que le public de tout bord attend, juste pour cette seule et unique raison, avec l’idée en sous-titre d’un remplissage de porte-monnaie conséquent.
C’est d’autant plus remarquable que ces domaines esthétiques estampillés de cette idée de groove sont pile dans le voisinage hypra commercial, dans le besoin du rapport physique danse, dans le visuel aussi.
Ah, le visuel cet ennemi progressif de l’auditif...

Sur un beat solide de grosse caisse minimale cassé par quelques accents toniques de caisse « Good Lava » ouvre le bal rythmo-vocal et c’est parti pour un florilège de frasques enchantées, de lignes de basse sinueuses et de guitares magiques en carrefour piochant tout azimut.
Chaque son explore, chaque note mélodique virevolte d’ingéniosité, de limpidité et de semblant de facilité. Les voix irisent l’espace sonore et emplissent l’espace découpé en riffs, breaks, appuis, jeux de rôles rythmiques souples et flexibles.
Partout le corps est sollicité de façon habile et l’oreille est sans cesse réellement, délicieusement, interpellée par cette douce féminité.
Juste génial et indispensable.
Eclectique et bien sur groovy.

« Funk The Fear »... hmm... une boite à idées quasi zappaienne.

MESHELL DNEGEOCELLO  – « Ventriloquism » - Mars 2018.
Chris Bruce, Doyle Bramhall II, Jeff Parker – guitars / Jebin Bruni – keyboards and production / Abe Rounds – vocals, drums /  Levon Henry – sax.

Il faut conclure cette chronique par Meshell, reine incontestée du groove, elle aussi bassiste, multi-instrumentiste qui suscite un respect sans bornes dans le milieu musicien et a ses suiveurs depuis qu’ils ont réussi à retenir tant son nom que l’orthographier correctement.
Encore et comme bien souvent c’est mon ami Jean Marc qui m’a mis sur la piste de ce nouvel album de la diva du groove.
Avec en filigrane l’idée qu’on se reprenne la chanson de Prince qu’on affectionne « Sometimes it snows in April »...
Quand j’ai découvert la version proposée ici par Meshell, que dire... elle m’a donné cet immense sentiment de respiration, d’universalité, d’espace et de beauté -  comme pour un tableau devant lequel on reste figé, absorbé, je suis resté là, inerte et le temps s’est arrêté.
https://www.youtube.com/watch?v=pM0JN5IAD50
Un standard... car oui, c’en est un.

D’ailleurs ici des standards en mode reprise (j’évacue le mot cover tant ici on est dans un esprit de relecture respect, de souci d’arrangement, de choix, de travail et même de « re-création »...) cet album en est truffé.
Et c’est un bonheur que de découvrir le « Private Dancer » de Tina (composé par Knopfler) transcendé à 3 temps, tellement loin de sa version d’origine que cette relecture intimiste (et parsemée de bribes d’électro) donne au sujet une profondeur qui avait certainement échappé initialement. Rien qu’ici sur ce titre autour duquel on ne peut là encore que s’arrêter on est frappé par la mise en relief sonore du sujet – juste ce qu’il faut de modernité pour actualiser, juste ce qu’il faut pour recréer un titre tellement passé dans les mémoires qu’il fallait bien cela et cette mise à zéro pour lui redonner un éclat différent. 
Bon, je me suis arrêté sur le moins groove, mais ça valait le coup d’éclairage.
Je rembobine...

« Waterfalls » - ou comment avec un rien, ou un presque rien on installe le groove.
On pénètre là dans l’essence du truc. La (les) voix à elle seule incite et sollicite et ce beat de drums solide et dépouillé marque les jalons de ce sentiment. Tout est simple et tellement compliqué à réaliser pour que ce groove bardé de cette electro décidément parcellaire et de ces grattes à vocation acousti-folk prenne sa fonctionnalité réelle que c’en est révélateur. Tu l’as... ou pas.
https://www.youtube.com/watch?v=R2MHkGmzt-Y
Puis « Don’t Disturb This Groove », l’évidence avec cette ligne de basse si moelleuse, si aérienne, si indispensable quand elle réapparait après ces mises en climats.
On décolle...
Le groove n’est pas de plomb, il sait être d’air.
Et, en passant, ce son de bass/drums en adéquation... mais quelle classe absolue !
https://www.deezer.com/fr/album/53343042

Parmi ce menu gastronomique et classieux de reprises il faut aller au bout pour se délecter du « Smooth Operator » de la divine Sade. Pour une fois le texte d’ouverture est cité, à la Quincy...
Le gimmick sax est fendérisé et le beat drums, puis cette réinvention du riff, cette re-création pour un retour sur un seul repère harmonique et le break mémoriel... mais que d'idées !
https://www.youtube.com/watch?v=mM4JgsB-vtI

Dans cet album les réinjections de ces titres installés en mémoires collectives (Prince, Janet Jackson, George Clinton, Tina Turner, Sade...) et traités avec le groove et les pointes d’electro peuvent sans la moindre hésitation se repositionner comme nouvelles créations tant leur approche, leur désintégration/réintégration est novatrice, déviante, subversive, captivante et surtout inédite, ce même sur le critère usuel du sens reprise ou cover.
Les racines ne restent pas lointaines et même n’ont jamais été si proches ou perceptibles car ancrées avec un immense respect dans un patrimoine.

Nous voici face à un chef d’œuvre en cette année 2018, le genre d’album que j’attendais depuis tellement longtemps.

ENFIN !...



 
 



mercredi 18 avril 2018

Divagations printanières.


Divagations printanières.

C’est de plus en plus compliqué ou questionnant que de partager réellement les choses qu’on aime.
La vie va vite, le temps passe à toute allure et les rares moments de pause semblent rire de cela en s’imposant irrémédiablement de se remplir.
De quotidien impératif ou presque.
D’inutile, souvent, mais auquel on se doit tout de même de répondre.
Heureusement de plaisant, pas assez je crois.
Alors le mouvement autrefois naturel qui consistait à aller vers une ou untel avec une galette sous le bras en mode smiley découvre moi donc ça... quasi naïf le truc...
Quand je lis les chroniques des blogs amis et voisins je me dis que ce courage, ce sens du partage et de l’échange, ça existe encore et là bravo, dans cet état social affairé et morne je reste admiratif face à ces passionnés qui y croient.
Je reste pourtant assez fidèle à l’idée d’aimer juste cette idée, ce concept qui passe par le plaisir là où la presse utile informative (j’en reste à la zic) reste dans ce seul cadre, avec le surplus commercialisant – passionnés qu’ils sont ? Hmm...

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Les formats semblent être restés englués et les modes consuméristes eux ont changé, ont radicalement bougé. Leurs évolutions affectent le quotidien et on reste ancrés dans un passéisme en forme de bouée de sauvetage, pensant encore qui sait que s’accrocher à une parcelle de passé dans cette dérive compulsive c’est pourquoi pas, la solution en repères.
Le support musical, c’est vraiment le truc qui en une poignée d’années en a pris plein son grade.
De la galette vinylique au streaming de plus en plus perfectionné (coté choix et son), ça a de quoi faire réfléchir.
L’offre dépasse la demande et d’ailleurs... quelle est-elle, cette demande ?
Et d’ailleurs... quelle est-elle, là aussi, cette offre ?...
Je suis là entouré de mes centaines de vinyles, de CDs, je pose le regard sur ces K7s, ces tours de CDs mp3, puis juste là ces HDs pleins de zic...
J’ouvre ma petite appli Napster et chaque semaine je fais le plein pour le quotidien, un peu comme avant avec ces CD réinscriptibles, puis encore avant le passage au rayon K7 juste après avoir dévalisé la médiathèque et enregistré, sans prendre le temps d’écouter (ou peu) – réservant ça pour les jours à venir.
Tout à portée de clic...
Un nom : des piles d’albums, des pistes, des similitudes, des découvertes et redécouvertes.
Un calepin avec des idées piochées chez mes amis blogueurs, des envies de découverte ou du tiens donc qu’est devenu untel, ou encore et si je me faisais ça ou ça cette semaine et c’est parti...
En un petit 45mn on fait le plein ça défile pendant la semaine, infini, décomplexé, économique, pas toujours l’immense qualité au rdv, mais bon le mp3, on ne va pas refaire le débat...
Alors vite fait au détour du couloir : « Tiens, en ce moment j’écoute machin truc, ‘tain, c’est bon ! » sachant qu’en face c’est du pareil au même avec chacun ses impératifs, ses plaisirs et ses envies, ses gouts et que quand ça croise ça devient finalement, de plus en plus rare...
Blog repère, en fait... me dis-je... pourquoi pas ? En tout cas, au milieu de cette multitude on se rend compte que soit on se renferme sur ses éternels repères, en faisant à peine bouger les frontières, soit on a besoin finalement, de guides...
Mes guides ne sont plus depuis des lustres les institués Inrocks, Rock’n’Folk ou Jazz machin...
Ils sont des passionnés, comme moi, je pense.

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Charlu parle de Clapton via Phil Collins (« August »), évoque la bio du batteur... je vais à Cultura en idée de l’acheter (la bio) et au passage d’en prendre un petit stock (de CDs)... j’en ressors avec la bio, mais pas un seul CD, à quoi bon ?... Bientôt je passerais à Quobuz, le son wave à portée de clic, ça va encore en mettre un coup – dire qu’on va avoir la qualité en plus...

 ! ! ! Et l’artiste dans tout ça ?... on a ouvert le débat x fois.
Je le laisse là.
Je ne suis plus sûr de rien – l’actu Johnny a définitivement mis à sac mes restes d’opinions sur le droit d’auteur. La SACEM a déjà du mal à se pencher un tantinet sur des petits comme moi, alors là, ils vont être surbookés... l’affaire Johnny à elle seule ça va les occuper pour un moment et accaparer du personnel.
 ! ! !


Bref, Collins, Clapton, la bio, alors en quelques barres de progression et une petite loupe voilà que je peux accompagner ma lecture hebdomadaire du chemin de carrière de l’homme au demeurant captivant et plus incontournable qu’on voudrait tenter le croire ou faire croire.
Je me les suis réécoutés ces Clapton, John Martyn, Robert Plant... vieux et récents Genesis (ceux qui après la trilogie rédemptrice m’avaient laissé indifférent) et ceux de carrière solo...
M... Quel faiseur de tubes...
J’ai ressorti quelques grilles histoire de ré-agrémenter mon piano bar quotidien et puis de donner du pattern à mes élèves claviéristes en herbe, tu parles, le chemin est direct, les mélodies accrocheuses et mémorisables en mode immédiat et ça tombe sous les doigts...
Puis j’ai posé ma pensée sur le comment aurais-je fait quelques années en arrière...
Trouver le bouquin... (!)
Acheter les albums ou les enregistrer...
Bon là encore ça va, mais tu peux passer à côté de, car mal distribué, pas en stock, en import...
Puis les partoches...
Là, on laisse tomber et on prend son petit crayon muni de la gomme et go, repiquage... quant aux paroles... le pote prof d’anglais heureusement qu’il est là.
Je caricature.
Mais on n’était pas si éloignés de ce constat.
Et là, je parle de Phil Collins, pas l’inconnu du bataillon des sous clubs des caves de Berlin Est.
On est bien d’accord... pas de Urban Verbs, de Ultravox, des Lounge Lizards ou même de Michael Franks...
Aujourd’hui... tellement simple que cela.

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Quotidien...

Cette année j’ai repris le chemin des cours de FM/culture musicale musiques actuelles.
Faut de la matière, faire découvrir et être réactif à l’élève – parfois la question a besoin d’une démonstration auditive.
Des années en arrière j’avais un sac de cours en forme de valise de voyage dans lequel K7 (dans l’antiquité de ma jeune carrière) puis CD avaient place autant que cahier et relevés crayonnés.
Aujourd’hui je me sens léger... j’ai mes supports en Pdf et surtout j’ai l’appli avec la Wifi du boulot...
Il me vient l’idée de tel riff à piquer pour parler de telle cellule rythmique, de telle gamme penta, de tel artiste ?... hop, vous connaissez le chemin... par la loupe de recherche c’est maxi 30 secondes.

Cours de groupe-atelier.
Allez, on bosse « Madame Rêve » de Bashung.
Déjà la partoche, pas besoin de chercher des heures...
Puis entre youtube, et autres plateformes, t’as l’embarras du choix et de là, on va dans telle ou telle direction... on envoie les liens aux élèves, des indications, ils peuvent faire leurs choix, bosser à partir de telle version... et au sortir non seulement on a gagné du temps mais en plus on aura eu travail, implication, curiosité, et interprétation donc résultat musical.
Le matin dans le car, en partant au bahut, ils ont tous le casque sur les oreilles et ce n’est pas pour écouter les infos ou les conneries NRJsantes...
« Pascal, dans les parties instrumentales ils font un F7e Majeure... mais sur la partition pendant le chant on nous met un F7, pourtant dans certaines versions il garde la 7e Majeure... qu’est-ce qu’on fait ? »
« On essaie les deux et on choisit »
Ils ont choisi la 7e Majeure... par souci esthétique.
Seconde répétition... autonomie, écoute, temps gagné.
Et on aura tapé dans les parties écrites, on les aura donné aux guitares, réparties, etc, etc...

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Vous ne voyez pas où je veux en venir ?...
Moi non plus finalement...
Surtout je ne sais plus trop où ça va mais j’en profite.
Après tout du moment qu’on se croit encore libre de faire nos choix et d’en parler, de les partager – cette part de rêve il faut la préserver.

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L’envahissement technologique et ses bienfaits/méfaits.
C’est comme le jour où est apparu sur le marché ce truc appelé « arrangeur ».
En gros, la main gauche tape un accord et un pattern incluant drums, bass, guitares (en cas), claviers (là aussi), cuivres et autres cordes moelleuses démarre – on change d’accord, hop, le tout s’adapte et suit... etc, etc...
J’y ai entendu : la fin des groupes live...
J’y ai entrevu la démocratisation vers l’électro.
Je me suis rué dedans, j’ai eu des débats houleux avec des confrères, un dénigrement aussi...
Puis ces machines sont entrées dans la vie du zicos, comme par la suite les loopers, les live box et autres de ces engins hyper intuitifs et créatifs.
On avait juste oublié que l’humain n’est pas que paresseux et qu’il reste créatif et que ces machines sont de formidables incitatrices à créer.
Il suffit juste de se positionner face à elles en musicien et non en usager.
J’ai lu dans la bio que Phil Collins a enregistré l’ensemble de ses premiers albums (un paquet) avec des bandes...
Pourtant Cubase existait déjà depuis longtemps, et en plus il bossait avec la fameuse boite à rythmes Roland et Roland dès la sortie sur le marché de ses premiers arrangeurs (E15-E86) avait mis dans ses patterns les gimmicks des boites à la Collins...
C’est bien tard qu’il s’est vu contraint de suivre une formation pour savoir utiliser un ordinateur afin de contraintes professionnelles impératives.

Autre chose : Phil Collins, batteur émérite et franchement incontournable de l’instrument a été l’un des artistes qui a œuvré à démocratiser la boite à rythme en lui conférant une fonction non de remplacement du batteur mais d’instrument à caractère créatif, autrement dit en lui affectant des usages soit complémentaires de la batterie, soit inadaptés à celle-ci.
Cette capacité de l’homme à trouver ailleurs pour créer autrement – personnellement ça me fascine.
Et ça a redoré le blason de cet artiste que j’avais rangé depuis longtemps sur l’étagère du faiseur de tubes, le JJ Goldman gentleman quoi.

Pour en revenir à l’arrangeur, je l’utilise depuis tellement d’années autrement dit depuis le E15 que c’est devenu une forme de prolongation de mon quotidien musical – mais n’allons pas croire que je me contente du minima qui est déjà maxima sorti de l’usine... Aujourd’hui avec de la patience, de l’habitude et la lecture des notices on fait des miracles pour dompter de tels bestioles et finalement leur faire produire ce que nous même l’on veut en place de se laisser embarquer par leur séduction immédiate.
Phil Collins en se mettant face à sa CR68 Roland toute nouvellement imaginée et sortie n’a pas cherché à programmer une batterie – non, il a usé des possibilités sonores et de la rigueur métrique mécanique de l’outil pour inventer autre chose et en a fait un truc à lui.
Que tout le monde a repris...

L’usage des boites à rythme n’a pas mis le batteur au chômage, il lui a permis de bosser encore plus sa technique et finalement les batteurs de métal avec leurs doubles grosses caisses – ça donnerait quoi d’imiter ça avec une drum machine...
Cet usage n’a pas changé la donne car il a repositionné le batteur, imposé la rigueur du clic et fait évoluer l’approche de l’instrument.
Il a aussi développé de nouvelles tendances et de nouvelles esthétiques, une nouvelle dynamique et une intelligence associées à celle-ci.
Je repense au « Tutu » de Miles... sacré Marcus... le génial coup d’opposition humain/machine avec comme humains Miles et lui-même... pas des manchots.
Je me flashe Gadd avec une boite dans l’album « Backstreet » de Sanborn – il complète une boite avec un jeu de balais tel que lui seul sait le faire... du grand art, du grand Gadd.
S’il en est un qui n’a pas été au chômage c’est bien lui.

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Mais cela va encore une fois bien vite et le temps du recul se rétrécit.
Car cette évolution semble exponentielle.
Et l’est.
Certains foncent – d’autres prennent le temps.
Certains hésitent puis s’engagent – d’autres restent sur leur quant à soi.

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De Phil Collins je suis donc allé faire un tour vers Clapton, ça faisait longtemps...
« August » rendu chichement via le youtube en hp du PC a repris une toute autre dimension en conditions normales d’écoute (at home et en voiture) et je me suis rappelé au cours de l’album que j’avais adoré celui-ci à sa sortie – j’ai donc retrouvé la précieuse K7 sur laquelle il était fixé.
Puis je me suis refait « Behind the sun » du guitariste et un tas d’autres d’avant la rencontre de comptoir de Collins/Clapton – ceux d’après, je les connais (ceux d’avant je les connaissais mais je m’en rappelais plus) et j’ai remercié ma petit appli...
He oui, se refaire tout Clapton solo en une petite semaine de bagnole, c’est cool...
Dans « August » il y a Tina Turner qui vient pousser la rauquerie animale.
La Tina d’après la galère Ike (que le film dit), celle qui a mis du synthé eighties partout et est passée au statut de diva – je crois bien que je vais en profiter pour faire un tour de sa discographie dans la foulée, mais nom d’un élève grattant sa penta de mi, quel bonheur que cette implication, que cette voix, que ce charisme !

Puis j’ai mis du temps à enclencher le petit bouton tactile play sur le Robert Plant « the Principle of the moment », je l’avais adoré à sa sortie, mais je lui préférais le premier opus car Phil, dans ce contexte... je n’accrochais pas. Ce son lourd mais devenu célèbre en tubes posé derrière Robert, dont la voix en Black Dog résonne en moi à l’éternel, en son temps, je n’avais pas pigé.
Mais là j’ai révisé la copie.
Alors, rassuré, j’ai pu enfin aller pleurer sur « Grace and Danger » et « Glorious Fool » de John Martyn – ces albums sont tellement beaux, Collins a su à tant de degrés leur trouver l’écrin que c’en est miraculeux.
Son jeu de drums y est fin et puissant, un cocktail pas évident à imaginer en lisant mais en écoutant vous comprendrez. Il tombe des chœurs étincelants, magiques, délicats.
Quant à la prod... c’est d’une clarté, d’un détail et pourtant d’une identité rapport à la personnalité créatrice de Martyn, ici respecté et mis en relief comme jamais.
J’y ai même apprécié la fretless parfaitement adaptée au contexte.
J’ai bien été tenté de charger compulsivement les autres albums de John Martyn, je les connais, un peu... mais désolé, là, j’ai préféré rester sur ces deux éclats de lumière.

Comme avec ECM, j’ai donc suivi des chemins, (re)découvert tellement d’artistes.
Un choix vaste, immense, des possibilités qui s’arrêtent là où l’on veut bien s’arrêter. Là où l’on sait s’arrêter... et sortir d’un univers pour aller vers un autre.
Je suis resté tellement longtemps avec la vision de Rameau par Natacha Kudritzkaya...
Je n’ai pas pu m’empêcher de le remettre à nouveau... comme les sonates de Bach par Isabelle Faust – il faut savoir s’arrêter et prendre le temps quand on l’a, un peu.

De quel album parler après tout cela...
Quel partage envisager...
Mais bon, après tout, c’est parti de Charlu ces semaines autour de Phil Collins...
Alors je me dis.

En attendant lancez donc le dernier Esperanza Spalding... une belle grosse claque.

Un article bien bordélique... le printemps quoi.





jeudi 5 avril 2018

BLUE NOTE – Chapitre 1


BLUE NOTE – Chapitre 1

Une envie de « Blue Note », c’est comme une envie de se faire un bon restau, un bon vin, un bon vieux film...
C’est comme une envie d’Amérique et de son jazz.
C’est NY... oui NY...
J.A.Z.Z s’y inscrit en grosses lettres.
J’en ai bouffé de ces albums Blue Note – un catalogue tellement vertigineux que je m’y suis perdu quand entre 18 et disons 25 ans j’ai posé le pied dans le jazz.
Il fallait connaitre le sujet, avoir une culture, des références, des choix aussi.
Connaitre son Miles, surtout électrique, ça n’ouvre pas vraiment la porte des jazz clubs où l’on vient bœufer pour le fun mais aussi dans un petit espoir de trouver d’autres comparses éventuels et créer, au choix un quartet, un quintet, rarement plus...
Blue Note c’est l’apogée du genre – pas que me direz-vous, mais tout de même répondrais-je.
En face, sax (ténor de préférence), trompette.
En équilibre un bon piano, droit souvent, ou genre crapaud...
Au fond, la contrebasse, centrée et la batterie, sur le côté.
Parfois un trombone vient pousser vers le sextet.
Il y a aussi les trios mythiques où l’orgue, la guitare et les drums se suffisent, où le jazz retourne au blues, où il se souvient des plaintes ou des espoirs du gospel, où il se binarise en flirtant avec la mouvance funk.
La jeunesse émergeante y a trouvé son envol, les anciens en quête de fougue sont venus s’y frotter.
Le mot standard y a pris une autre connotation, là où l’on puisait dans le répertoire de Broadway, des films et des chansons populaires voilà que ces jeunes tant instrumentistes, interprètes que compositeurs et arrangeurs installent dans les incontournables Real Books leurs pavés, leurs thèmes, leurs idées, leurs création... pour une nouvelle éternité et que le jazz peut s’autoproclamer art à part entière.
Voilà ce qu’est ce label pour moi.
J’y ajoute un sens de la prise de son en mode instantané, qui met d’emblée l’auditeur face à l’orchestre, comme au club avec une mise en espace scénique et un relief qu’on pourrait comparer à une 3D avant l’heure, bien avant l’heure.
Je m’achève avec ces noms devenus illustres et labélisés autour de cette note qu’ils savent tant faire vibrer et lui donner des lettres d’une évidente noblesse : Herbie Hancock, Wayne Shorter, Milton Jackson, Jimmy Smith, Grant Green, Wes Montgomery, Billy Higgins, Freddie Hubbard, Dexter Gordon, Horace Silver, Anthony Williams, Ron Carter... la liste est bien trop longue pour que m’en sorte ici.
J’ai donc ressorti quelques bons vieux albums Blue Note, ce plaisir je ne peux expliquer pourquoi je m’en étais réellement privé depuis un temps trop long, mais peut être bien qu’on ne peut manger au restaurant gastronomique tous les jours ou s’ouvrir un Grand Echezeaux à chaque repas...
C’est surement ça...


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Wayne Shorter « Adam’s Apple » - 03-02-1966/24-02-1966
Wayne Shorter – Tenor Sax / Herbie Hancock – piano / Reginald Workman – bass / Joe Chambers – batterie.


D’aucuns lui préfèrent « Juju » avec la rythmique de Trane, tellement magnifique, moi, mon cœur est toujours allé vers cet « Adam’s Apple ».
J’ai toujours été épaté par le peu de temps en enregistrement – 2 sessions seulement pour un sujet tout de même complexe.
« Hello, voici le thème et la grille – bon ça fait comme ça, allez hop on enregistre »...
Bon ils ont peut-être un peu répété avant ou encore jammé le truc en club – je laisse les érudits historiens de l’élite du jazz sortir leurs fiches respectives ils vous expliqueront surement.
Cet album me fiche la chair de poule et pas que sur les presque ballades, non dès le début où Reginald installe la ligne obstinée de « Adam’s Apple » et que Herbie sait que le groovy-soul-funk sera bientôt son crédo, son axe, sa ligne, sa popularité et puis son compte en banque.
Joe Chambers est idéal dans ce contexte et ce tout au long de l’album il n’envahit pas l’espace et fait respirer chaque titre, il swingue grave, il n’alourdit par le binaire et son jeu de cymbales est très fluide.
Mes titres chouchous c’est « 502 Blues » composé par le pianiste Jimmy Rowles, un autre de ces grands maitres de la composition et « Footprints » ici ce mouvement à 3 temps, dans sa version qu’on peut estimer initiale est d’une pureté d’expression qui fait totalement vibrer et ce dès son intro puis avec l’exposé du thème tellement magique.
Interrogé par un magazine de jazz voici bien de nombreuses années on demandait à George Benson pourquoi il ne jouait plus véritablement de standards de jazz, préférant un son soit synthétique, soit funkoïde, soit soupe L.A (au choix). Sa réponse m’avait marqué. Il disait en gros qu’il n’y avait désormais plus de compositeurs tels Wayne Shorter en jazz alors il était allé voir ailleurs et que le dernier grand compositeur jazz était Wayne.
Quand on écoute cet album cette évidence transparait à chaque titre tant dans les thèmes que dans leur environnement harmonique mais aussi dans l’intelligence de compositions ancrées dans le modal ce, afin d’ouvrir l’improvisation vers d’autres contrées en, justement, comme le fit Miles avec « Kind of Blue » usant de ce système modal tel une boite à outils dans laquelle et avec laquelle tout s’organise.
Ce qui chez certains se révèlerait « scolaire » est ici d’une formidable maturité et les protagonistes entrent dans le jeu avec un engagement sans faille et sans la moindre hésitation, démonstration ou « faute de frappe ».

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HERBIE HANCOCK « Takin’off » - Mai 1962.
Freddie Hubbard – trompette / Dexter Gordon – ténor sax / Herbie Hancock – piano / Butch Warren – bass / Billy Higgins – drums.


L’album qu’on hésite à se refaire tant il a été passé, tant ce « Watermelon Man » semble inscrit ad vitam aeternam dans mon cerveau et pas toujours dans cette version initiale dont on oublie qu’il faut l’écouter avant de la massacrer.
Faites un tour dans une école de musique, dans un conservatoire, dans un apéro jazz, au programme : « Watermelon Man » avec, si vous en voulez une seconde couche « Cantaloupe Island ».
Même constat, même critique...
Allez on écoute un peu quoi... et avant de se lancer bille en tête on respecte le sujet...
D’abord le jeu de Billy Higgins, sa souplesse, sa façon subtile d’aérer sa caisse claire pour déséquilibrer le rythme afin de ne pas l’alourdir et lui donner de la fraicheur et... une autre « organisation »...
Puis l’exposition du thème, avec ses respirations qu’on oublie, qui le rendent léger là où communément on enfonce le clou.
Dessous Herbie s’appuie sur le second temps qui sert de rdv à la caisse Billy pour aller ensuite caresser les deux croches binaires du troisième temps – un pattern d’école ça...
Butch ne peut que jouer les félins urbains et sa promenade souple et solide tout à la fois ouvre l’aisance... laquelle ?
Celle d’une part de Freddie qui pose là avec un naturel groovy LE solo qui l’identifie en son, puissance, jeu, expression, technique bien sûr, puis de Dexter au son riche et généreux, lui aussi repérable entre milles, préférable parmi tant d’autres, adorable et adoré depuis qu’il fit l’acteur réel du jazz dans ses promenades françaises autour de minuit. Herbie prend aussi sa part soliste on sait ce que cette nouvelle direction donnera mais il en réserve encore le « Secret(s) »...
La suite sera donc délectation, un jazz « qui swingue grave »porté par les voicings de piano du maitre du jeu et des compositions, Dexter arabisera ses gammes, Freddie illuminera de sa verve l’ensemble de l’album (mon Dieu quel trompettiste, il reste, pour moi, au-delà de Miles, l’image réelle, l’idée concrète de la trompette quand elle s’appelle jazz) et je deviendrais à jamais un adepte du jeu de Billy Higgins, de sa finesse, de son swing, de ses relances, de son inventivité qui jamais ne sort du cadre... rare.
« Takin off » à réécouter sans cesse...
Je crois bien que si j’ai voulu un temps m’identifier jazz, cet album y a largement contribué.
Il faut des héros, Herbie, Billy, Freddie et Dexter furent les miens.
Miles et Trane étaient des Dieux, tellement intouchables.

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JOHN COLTRANE « Blue Train » - 15-11-1957.
Lee Morgan – Trumpet  / Curtis Fuller – Trombone / John Coltrane – Tenor Sax / Kenny Drew – piano  /  Paul Chambers – Bass / « Philly » Joe Jones - Drums

John Coltrane - Blue Train full jazz album - Video Dailymotion

On parle de légende, de Dieux et le voilà, ici...
Cet album m’a certainement traumatisé et il m’aura fait une prise de conscience « batterie jazz »...
Chez Philly Joe il y a ce petit truc qui consiste à jouer deux tempo en un seul qu’il faut bosser, bosser, bosser... mais que lui seul peut se targuer d’être grand dépositaire un peu comme Bernard « Pretty » Purdie avec son « schuffle halftime » qui a tant positionné Steely Dan en haut des charts. 
Un truc, une idée et c’est une identité, un flash reconnaissable immédiatement.
Et puis cette fluidité aux balais – unique...
Philly Joe, son jeu je le reconnais direct, sans hésitation. C’est cela, un grand certainement.
J’ai eu de la chance, je suis entré chez Trane par les deux extrêmes... ses avancées pour lesquelles le mot free n’a finalement plus grand-chose en étiquetage, tant sa pensée dépassait ce cadre pourtant estampillé libre et cet album plongeant au cœur des racines, usant du blues comme sillon logique, patrimonial, identitaire côté peuple, côté couleur, côté musique, côté culture.
L’album passe d’un trait, une plongée sans concession au cœur d’un jazz armé de bop, engagé, puissant, technique véloce et hargneux...

Chaque solo est un moment d’anthologie, chaque us de jeu qu’il soit d’accompagnement, de relance, de voicing, de walking, de pattern est marqué du sceau d’exemple, d’école, de chemin à suivre.
« Tu te dis ou veux jazz ? Ecoute et bosse Blue Train... point barre – c’est l’essence du truc ».

L’archet de Paul prend place de rêve en solo de contrebasse, le piano de Kenny se balade en traits limpides, le trombone de Curtis est d’une aisance virtuose à couper le souffle, la trompette de Lee caresse les sommets et Trane est devant, tout droit, impassible, immuable dans sa sonorité si particulière, dans son tracé ancré dans le blues tout en expérimentant autour de celui-ci.
Un leader...
Un chef de file d’une « nouvelle » garde qui sera avant-garde en futur quartet.
On frémit à chaque flash, c’est si rapide et dense.
On emmagasine cette immédiateté intemporelle d’un bloc, comme un monument architectural.
Les arrangements sont également des modèles – le principe question/réponse (si fréquent dans le gospel) s’agence avec un naturel d’écriture qui laisse rêveur.
Un album culte et fétiche...
Un pavé dans l’histoire du jazz.
Ultime et essentiel avant de passer chez Impulse.

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DEXTER GORDON «  Doin’ Alright » - 6-05-1961
Freddie Hubbard – trumpet / Dexter Gordon – Tenor Sax / Horace Parlan – piano  / George Tucker – bass / Al Harewood – drums


La classe et l’élégance faites jazz, c’est un peu ce que m’a inspiré cet album.
Et une sorte d’idée globale du mot swing qui est ici démontré au même titre que le terme groove pourra l’être plus tard avec un Maceo Parker, par exemple.
Ici le swing transpire à chaque inflexion, à chaque phrase, à chaque ponctuation, dans le mouvement, dans l’approche de la pulse, au fond du tempo, dans chaque recoin musical et plus loin même que la simple musique. Il est partout, dans l’être, dans le musicien, dans son âme et tout son corps...
En appréhender l’essence c’est ce que beaucoup tentent de faire, ici Dexter et ses amis n’ont pas besoin d’études du swing – ce truc, ils l’ont en eux et ils nous le font vivre au fil du déroulé du temps de cet album.
J’aurais pu mettre en avant le « Go ! » cet autre album de Dexter qui, comme son nom l’indique ne laisse pas entrevoir l’idée d’hésitation, propulsé par le grand Billy Higgins (dont Charlie Watts lui-même disait que son chabada en jeu de cymbales était unique et des plus grands) – mais comme avec Adam’s Apple pour Wayne, je lui préfère ce « Doin’ Alright » car d’une part la ballade « You’ve Changed » est de mes préférées, toutes catégories confondues, aux côtés de « Round Midnight » ou encore de « Chelsea Bridge » et d’autre part il y a là « Society Red », un blues jazz genre marchin’ band mâtiné hard bop de chez blues avec un long thème aux appuis bien sentis et un solo de Freddie Hubbard qui me chante à l’oreille depuis que je l’ai découvert m’indiquant que c’est probablement un must du genre.
L’arrangement est aux petits oignons, le groupe est de club, Freddie joue la guest – c’est du direct live in studio...
Dexter c’est le gros son, chargé d’émotion (écoutez l’entrée de son solo dans « Society Red », ce petit rauquement glissando super bluesy...), de joie, de tristesse, de vie, de tendresse... c’est la palette crue des sentiments, sans intellectualisme, sans faux col, sans esbroufe ou frime, Dexter c’est à cœur ouvert et c’est pour ça qu’on l’aime.
Il chante son saxophone et ce chant il l’insuffle autour de lui et forcément ça influence le jeu de ses comparses. Alors Freddie oublie qu’il en a sous le capot et se laisse conduire en balançant des phrases merveilleuses, dénuées de toute superficialité, alors Horace sait bien qu’il faut tenir le volant et tracer droit, lisible, clair, car de là, le chant sera encore plus vivace. Et puis George et Al, les potes de club, pas les vedettes de label, juste le groupe, ils savent envoyer le jus quand c’est nécessaire, ils savent retenir la fougue et ils swinguent comme des jumeaux... alors forcément... ça décolle !
Les albums de Dexter, comme son image trempée dans l’idée du jazz, renforcée en son temps par un « Autour de Minuit » parfait pour cerner l’âme du musicien de jazz, ils me sont chers.
Je parlais de grand cru – s’ouvrir un album de Dexter c’est un raffinement simple, une classe naturelle, c’est comme un sens aigu de la convivialité musicale.
Ce mec-là partage, il est généreux et il nous invite au jazz, tout simplement, mais avec la grande classe... et ça... c’est goûteux.






jeudi 8 mars 2018

CLASSIQUE STARS (1...).


CLASSIQUE STARS (1...).

La musique classique, tout comme les autres musiques a et a eu ses stars, ses divas, ses « vedettes », ses références...
Célèbres solistes, elles et ils ont envahi tant la média-sphère musicale qu'une presse sans réel rapport avec l’artistique.
En écrivant ces lignes je songe à Maria Callas, star des stars du genre dont la voix et la vie se sont mélangées en ma mémoire gamin.
Mon père en était fan. Moi, pas vraiment.
Un peu comme ces stars du cinéma d’une époque contemporaine à Callas, je n’ai jamais vraiment aimé ces films où l’acteur semble prendre le pas sur le film en lui-même.
On écoute Callas, pardon, LA Callas, puis on se souvient qu’elle interprète... une œuvre.

Ce phénomène allie médiatique outrancier qui mélange interprète, vie privée, opinions et engagements politiques et aussi parfois à moindre échelle musique, car il est acquis de fait qu’un Pavarotti – par exemple – n’ait pu être en deçà de sa réputation.
La starification en classique... oui elle existe... aussi.

Roberto Allagna...
Nathalie Dessay...

Les divas stars ont compris que pour tenir il faut s’adapter et savoir non s’arrêter (la voix dans ce cas précis est un muscle qu’il convient de maintenir en forme)...
L’opérette et la canzona pour l’un, le jazz mâtiné Broadway pour l’autre.
« Elle et il » sont bien entourés – ce sont des musiciens, des artistes intransigeants et même si leurs virages ont pu faire fuir un public ancré dans un traditionalisme rassurant (N. Dessay en concert cet été à Ramatuelle, un lâché de vieux enfermés dans leurs apriori quittent en débâcle le théâtre de verdure – ils n’étaient pas venus pour écouter de la comédie musicale ou du jazz nougarisant, mais au fait seraient-ils bien capables de dire ce pourquoi ils étaient venus tous ces hocheurs de tête englués dans le symphonisme traditionnaliste ? je n’en suis pas sûr), ces changements de cap leur ont assuré un nouveau public, mais aussi ils ne s’en cachent pas, un grand bol d’air.

Si Callas eut été de cette génération apte à considérer la musique en tant que telle et non comme un espace sectaire et élitiste, la musique dite classique  aurait, qui sait, franchi depuis longtemps un cap de popularité différent.

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NATHALIE DESSAY – « Pictures of America » / Mozart Paris orchestra direction Claire Gibault.


J’aurai donc parlé de Nathalie Dessay.

Elle est partout dit-on dans le milieu fermé du classique avec cette réserve sous entendant qu’on admire à la fois son audace et sa promptitude à avoir réagi sur sa carrière, mais aussi qu’on voit cette médiatisation sur fond de musique populaire comme suspecte, « déshonorante », regrettable...
Alors les débats s’enflamment.
Pourquoi ? Comment donc ? Qu’est-ce qui a pu... ?
A Ramatuelle, cet été, en lectrice installant un voyage sur les tableaux d’Edward Hopper soutenus par les compositions de Graziane Finzi ou en interprétant quelques standards de Broadway et de jazz, elle a, à mon sens fait taire toute velléité visant à critiquer négativement ses choix, commencés par une association amicale avec Michel Legrand.

Un album pour découvrir cela « Pictures of America » où le Mozart Paris Orchestra dirigé par Claire Gibault met en valeur tant des orchestrations ciselées avec soin pour la diva redevenue chanteuse que des compositions d’une rare définition musicale de la compositrice Graziane Finzi.
Une affaire de femmes, donc...
Une affaire de sensibilité, de finesse et de sensualité aussi.
Une affaire d’audace et de prise de parole, en douceur, en subtilité mais avec une fermeté qui ne laisse pas vraiment la contradiction s’installer.
Face à cela je serais resté rêveur là où la vieille garde des esprits aigris et étriqués n’aura eu que la lâcheté de s’enfuir. Ils n’étaient que peu... le reste de l’auditoire semblait suspendu à cette voix divine venue nous séduire et nous envouter.
Le concert, l’album, l’engagement de l’artiste et la qualité qu’elle a su réinvestir dans sa nouvelle direction, voilà qui laisse admiratif et qui m’a forcément forcé le respect.

« Respect »... dit-on quand face à une attitude on ne peut que s’incliner tant celle-ci l’impose.
Ce projet féminin, cette qualité et cette perfection tant de l’interprétation que des choix, du concept imposent ce respect et même si Nathalie Dessay multiplie les interviews et rapports médiatiques pour expliquer (justifier ?) ce que certains estiment revirement – je laisse la diatribe à ce qu’elle est.

La musique et le soin qui est apporté à celle-ci dans ce cas présent, parlent d’eux-mêmes.
Ce concert estival, certainement l’un de mes plus beaux souvenirs depuis bien longtemps...

Merci mesdames.

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Nathalie Dessay m’a ici aisément servi de préambule.
Le rapport starification avec cette outrance Maria Callas puis le Pavarottisme, chers tous deux à mon père qui, génération oblige, mettait avant tout le rapport de l’artiste avant celui de l’interprète (ne nous méprenons pas, Callas et Pavarotti sont de merveilleux interprètes, il serait insulte de dire le contraire – j’ai juste précisé que leur sens de l’interprétation passait avant celui de l’œuvre proprement dite).

Aujourd’hui l’approche a changé.
Les stars du classique ont un statut médiatique plus diffus mais aussi plus diversifié.
Et elles savent s’en servir et non le subir.
Elles savent donc en user pour parvenir à gérer leurs choix, leurs projets, leurs envies.

Quand on pense star, ou diva, le rapport « chanteuse » est immédiat.
Cecilia Bartoli est un de ces autres exemples, mais je lui ai déjà consacré un long article voici quelques années aussi je mettrais l’éclairage ailleurs, pourtant Dieu sait si elle illumine le spectre tant musical que médiatique avec, qui plus est des choix musicaux assez engagés et surtout permettant la découverte et la réouverture de pages musicales de l’histoire.

« Diva » c’est un terme que l’on a donc finalement appris à coller à des personnalités capricieuses, prétentieuses, se posant sur des piédestaux supérieurs pour traiter tout voisinage avec dédain et mépris...
Le rock et la pop, la variété ont leurs divas...
L’axe médiatique occulte parfois leur réel talent, leur incroyable carrière, leur véritable amour de la musique.
Parmi ces divas j’ai eu l’occasion d’aller admirer l’une de celles les plus médiatisées, les plus montrées du doigt, les plus estampillées par la critique de tout bord, il s’agit de Lady Gaga.
Je me suis rendu à Barcelone pour cela.
En famille.
Et j’ai assisté à un show incroyable, émouvant ou dynamisant, propulsé par une musicienne indéniable doublée d’une personne d’une sensibilité à fleur de peau, d’une personnalité attachante, d’un charisme et d’un pouvoir hallucinants...
Ce n’est pas racontable...
C’était juste extraordinaire...
Elle aussi a pas mal joué avec ses envies et sa carrière, donc, son public...
Avec Tony Bennett elle a prouvé son respect pour le jazz et s’est positionnée de suite sur l’échelle des grandes du genre et son dernier album, « Joanne » est juste un petit chef d’œuvre pop, bien loin des tubes bardés d’électronique dance aux axes récupérés par un certain Guetta.

Diva...
Ce terme ne s’applique pas qu’aux chanteuses (Dion, W. Houston, A.Keys, D.Krall...), parfois il dérape... et va même entacher la star d’E.C.M, à savoir le pianiste Keith Jarrett.
On le dit intraitable, capricieux, exigeant, colérique.
Un piano mal accordé et hop, le voilà qui referme le couvercle et repart à son hôtel...
Un bateau qui fait pouet pouet dans la baie d’Antibes et il se lève en rage, pour partir et planter le public laissant les organisateurs interloqués...
Pourtant je peux comprendre... Keith Jarrett en concert c’est un moment unique, le temps suit sa concentration, la vie musicale qui émane de son esprit via ses doigts, alors si un événement extérieur perturbe ce cheminement de pensée, c’est certainement, en fait, toute une architecture du momentané qui s’effondre.

Etre Diva, c’est aussi avoir un sens artistique aigu, une volonté du mieux, du meilleur, de la perfection et si, pour l’atteindre il faut s’autoriser une attitude que d’aucuns ne peuvent situer, alors, c’est effectivement ne pas avoir ce sens réel de la conscience artistique.
Mais revenons à des artistes, des étoiles, divas ou pas... peu importe, dont on parle et qui ne laissent indifférents.
Pour cette chronique, trois suffiront à emplir nos appétits mélomanes.

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KHATIA BUNIATISHVILI

Jarrett, le piano...
transition aisée...

Depuis quelques temps s’il est une pianiste qui défraie la chronique, qui est au cœur de bien des débats, qui elle aussi multiplie les apparitions télévisées, les interviews et qui a un sens particulièrement aigu de l’image, de la mise en valeur par celle-ci, c’est bien Khatia Buniatishvili.
Il faut retenir ce nom, il faut l’écouter mais aussi bien entendu l’admirer, la « regarder » saisir l’instrument.
Il n’y a pas qu’en musique d’ailleurs qu’il faille l’écouter.
Ses prises de position tant politiques que féministes, jaillissant de façon aussi réfléchie que naturelle dans le franc parlé d’une jeune femme qui ne peut que susciter l’admiration, sont tour à tour des flèches très ciblées faisant mouche sur notre capacité de réflexion, ou des remarques pertinentes incitant à la révision de certaines copies auréolées d’archétypes.
Quand j’ai exprimé à mes collègues classiques que je ne cachais pas mon immense admiration pour cette artiste j’ai eu des remarques allant dans deux directions.

La première était forcément rapport au physique absolument irrésistible et sensuel de la pianiste et de l’aura qui se dégage de sa seule présence.
Cela ne peut laisser un homme insensible, logique que mes collègues féminines aient pu me chambrer là-dessus, mais... pas de pot, je leur ai de suite répliqué que je n’ai pas découvert la pianiste par cet aspect médiatique apparemment indissociable de sa personne, mais par son album « Motherland », à la pochette justement différente ou du moins ne laissant pas entrevoir le moindre coté glamour de cette immense artiste.

Khatia Buniatishvili - "Clair de lune" - Claude Debussy - YouTube
Suite Bergamasque, L. 75: III. Clair de lune - KHATIA BUNIATISHVILI - Deezer

L’écoute de cet album m’a immédiatement conquis – c’est donc par la musique et avec la chance de n’être passé de prime abord que par celle-ci que j’ai été fasciné par la vision musicale de Khatia Buniatishvili et par, entre autre, ses interprétations des pièces phares de Debussy et Ravel (« Clair de Lune » et « Pavane pour une infante défunte »).
Ces pièces semblent ici rester en suspension dans le temps, chaque note est ici chantée avec une infinie délicatesse, là où l’on a pour habitude d’écouter la mélodie dans l’axe harmonique, ici celle-ci suit son chemin réel et installe au sortir l’harmonie en place.
Cela donne alors une sensation de légèreté et de fluidité et intervient comme un arrêt sur image afin de saisir toute la beauté d’un instant.
Voici ce que m’a immédiatement évoqué ces deux interprétations de pièces dont je crois connaitre nombre de recoins. Ces deux compositeurs m’ont toujours fait voyager – avec ces interprétations j’ai pu faire une halte et me poser pour admirer les paysages sonores.
La puissance est ici retenue, ce qui intervient sur le tempo, et sur le tracé filigrane des pièces, sans jamais que celui-ci ne perde de sa métrique infiniment stable.
La souplesse dans la rigueur métrique...
Cela alors respire, cela, au sortir, amplifie l’émotion et la sensibilité à l’excès.
Et quand cette puissance, en certains moments d’écriture de mise en quasi « forte » a besoin de surgir, alors le contraste n’est plus qu’expression et non un juste respect textuel.
L’émotion s’intensifie, le véritable sentiment face à cette infante ou assis en paix devant ce clair de lune peut enfin véritablement réellement s’épancher, dans un instant reflet de « romantisme ».
Et le jeu des couleurs de ces compositeurs prend alors tout son sens.

Puis il y eut ce documentaire Arte où elle jouait les tableaux à Kiev, dans un hôpital militaire, sur un piano de fortune, afin de donner la musique aux blessés de guerre, aux malades – cela m’a troublé et fasciné.

Cette œuvre de Moussorgski, sorte de flambeau de la musique romantique russe, orchestrée par Maurice Ravel, justement, déviée par le groupe de rock progressif Emerson Lake and Palmer, m’a toujours captivé.
Suite à l’intérêt et à l’émotion que me produisirent ce documentaire où l’artiste apparaissait dans toute sa simplicité, sa fragilité et son humanisme mais aussi son engagement je me suis empressé de me procurer « Kaleidoscope », un album consacré à Moussorgski et ses tableaux, mais aussi à Ravel avec une interprétation de sa Valse absolument décapante ( La valse - KHATIA BUNIATISHVILI - Deezer ) sans parler de la vision pianistique de « Petrouchka » de Stravinsky passant ici de la réduction pianistique à pièce maîtresse ( I. Russian Dance - KHATIA BUNIATISHVILI - Deezer )


Ce rapport créatif des tableaux, illustrant par la musique l’image, ponctué d’une promenade dans une galerie d’art permettant en redevenant soi-même, de transiter de tableaux en sensations, chacune de celles-ci altérant forcément progressivement ladite promenade au fil de la visite, voilà bien un moment « figuratif » privilégié de l’histoire musicale. 

Cette promenade finit par prendre place comme un refrain, un leitmotiv, diraient les romantiques wagnériens.
Khatia Buniatishvili s’en empare avec une densité peu commune dès son exposition initiale et cet espace intérieur permettant le transit de tableau en tableau va s’emplir, au fil du défilement de la visite, de chaque arrêt et des sensations qui l’ont accompagné.
Ici le jeu de la pianiste est d’une incroyable densité doublé d’une précision implacable qui permet à chaque dessin musical d’être clair, lisible, détaillé, comme les traits tracés par le peintre.
Ces tableaux deviennent enfin réalité et leurs plans visuels apparaissent en sonorités et couleurs, en phrases et chants divers.
On sort de cette vision comme hypnotisé tant la masse expressive qui ne faiblit jamais s’impose.
On réalise alors une prise de son remarquable qui donne au jeu pianistique (et au piano en lui-même) une assise dans le spectre, hors du commun.

La seconde direction, une fois passée cette étape boutade, a été heureusement de parler réellement musique et justement vision de cette interprète qui ne laisse finalement personne indifférent.
On aura mis en lien l’idée de dépoussiérage du répertoire tant que de l’image de l’interprète classique – en effet, une jeune femme digne au physique digne d’un top model, habillée sur scène de la façon la plus fashion qui soit et qui s’attaque à un répertoire physiquement souvent accaparé par la gente masculine, pour lui donner une puissance inégalée, ce avec un geste musical d’une rare souplesse et finesse, voilà qui a de quoi interpeller et donc faire débat.

Si j’ai positionné Callas comme mettant la personnalité devant la musique, ce quitte à effacer jusqu’au nom du compositeur ne lui laissant que la substance d’un air, il serait faux de comparer, malgré des similitudes qui seraient des raccourcis de base, ne serais ce que musicalement les deux personnes.

Le jeu de Khatia Buniatishvili me fascine, sa lecture tant personnelle que respectueuse du texte musical emmène l’œuvre vers d’autres écoutes, d’autres approches.
Tel trait souvent noyé apparait ici avec une dimension qui insuffle un nouveau sens.
Telle respiration va donner une dimension à la phrase musicale là où ce n’était qu’un « arrêt ».
Telle profondeur dans les basses va donner au chemin harmonique une clarté là où la verticalité n’était que « de fait ».
Son sens rythmique et de tempo est permanent et elle en use afin d’un plus grand contrôle de l’expression ce qui permet sensation de suspension ou sorte de transe hypnotique (« Musica Ricercata N°7 » - Ligeti - Musica ricercata No. 7 in B-Flat Major - KHATIA BUNIATISHVILI - Deezer ).
Les contre chants sont d’un réalisme saisissant, comme des traits lumineux dans un paysage.
Et, son sens romantique évident n’est pas ampoulé, suranné, démonstratif ou exacerbé – il est juste, entendons par là adéquat, sensé, réfléchi tout en étant empreint d’une immense sensibilité, féminine forcément et plus qu’assumée.

J’ai parlé de la puissance de son jeu.
Rarement une telle puissance, une telle implication avec une telle préhension du clavier permettant d’en sortir toute la richesse ne me sont apparues.
J’admire aussi son recul sur le répertoire qu’elle choisit et qui est passé à une analyse rigoureuse afin d’en faire sortir les moindres détails.
Alors les pièces même les plus connues prennent une nouvelle dimension, apparaissent sous un autre jour, se déclinent sous de nouveaux angles qui ne contrarient pas les lectures faites auparavant par d’autres grands interprètes, mais qui au contraire, les augmentent, les bonifient, les repositionnent.
Pour exemple sa lecture de la sonate en si mineur de Franz Liszt (que j’ai découvert de façon fascinante gamin par mon prof d’analyse, Mr André Tissot, un de ces passionnés d’un temps où l’enseignement musical savait faire encore appel aux sens mais aussi faire interagir et réfléchir) replace l’œuvre dans le véritable contexte romantique, tel que Liszt lui-même j’imagine pouvait l’aborder. Mais elle y ajoute non seulement sa part personnelle de sensibilité romantique (ce qui est de fait, logique), de féminité et de sensualité, mais aussi de grandiloquence spectaculaire, en correspondance avec son statut médiatique, un statut finalement identique à celui de Liszt, en son temps. 

I. Lento assai - Allegro energico - KHATIA BUNIATISHVILI - Deezer

J’ai pu lire qu’elle faisait « à sa façon », sans réelle préoccupation de passé, de tradition ou autre.
Je pense donc le contraire de cela, je pense que sa façon de voir la musique aujourd’hui est simplement le reflet générationnel d’une lecture et d’une approche chargées de culture, de connaissance, mais aussi d’ouverture, de non enfermement, de conscience sociale contextuelle.
On ne peut jouer un répertoire en 2018 comme en 1950.
Des évolutions tant sociales que politiques, qu’humaines mais aussi esthétiques et artistiques ont inondé en un temps record la planète.
La condition féminine s’est, elle aussi, considérablement modifiée et elle est régulièrement au cœur des débats. Khatia Buniatishvili sait oser le débat extra musical, social, politique et la jeune géorgienne, opposante à la politique de Poutine, admiratrice de Martha Argerich symbole de la femme artiste ne mâche pas ses mots, étant en parfaite correspondance avec son temps, sa génération.
C’est avec de telles artistes que la musique classique peut espérer sortir de sa prison dorée.
Le débat basé sur les idées reçues disant que la musique classique n’intéresse pas ou plus les jeunes ne sera  bientôt plus avec de telles personnalités.
Et c’est bien certainement l’une des meilleures nouvelles culturelles de ce 21e bien engagé...

Pour en savoir plus sur l’artiste, c’est par exemple, ici (mais il suffira de taper son nom sur le web pour se faire une idée tant musicale que médiatique) :

mais il suffit finalement de l'écouter parler du piano...
Khatia Buniatishvili - Claude Debussy: Clair de lune with interview - YouTube

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ISABELLE FAUST

Isabelle Faust est une violoniste allemande, pas franchement une petite nouvelle, mais dans cette rubrique je veux lui octroyer une bonne place.

Je l’ai découverte par un enregistrement des deux concertos pour violon assez mythiques dans mes référentiels du genre à savoir, le Concerto à la mémoire d’un Ange d’Alban Berg et le Concerto pour violon de Beethoven ; deux œuvres essentielles, marquantes, incontournables du répertoire où en soliste elle partage l’interprétation avec le grand Claudio Abbado dirigeant le Mozart Orchestra.
Claudio Abbado est un chef pour lequel j’ai une admiration sans faille, quel que soit le répertoire abordé, quel que soit l’orchestre qu’il aura dirigé (avec cette consécration lui ayant fait reprendre le Philharmonique de Berlin) ou créé, il reste pour moi une exception.
La musique sous sa lecture prend toujours une dimension particulière chargée d’une intensité émotionnelle qui n’est jamais ampoulée, exagérée, mais toujours, là encore, juste.

Aussi j’ai automatiquement prêté une attention toute particulière à cette interprète, ce grand chef ne pouvant que choisir pour, qui plus est, ces deux concertos de légende, qu’une artiste de la plus haute qualité, du plus haut niveau et avec une philosophie d’approche des œuvres dépassant forcément la superficialité.



Mon père m’avait tout petit initié à Beethoven et son concerto pour violon je l’ai eu dans l’oreille par Isaac Stern depuis l’enfance. Puis je l’ai réécouté maintes fois par de nombreux interprètes fixant par la suite l’une de mes préférences envers l’autre star et diva de l’instrument : Anne Sophie Mutter.
Il y avait bien eu également la version de la jeune Hilary Hahn, là aussi...
Mais dès les premières notes du Concerto de Berg, que j’ai, là aussi décidément, découvert par mon professeur André Tissot j’ai de suite perçu qu’un autre espace, qu’une autre vision, qu’une autre dimension même s’imposaient à moi.

La musique de l’école de Vienne est et reste débat.
Il m’arrive encore de tenter de convaincre que cette contemporanéité est bien plus abordable et évidente qu’on ne veut le faire croire et que cette musique en son entier doit prendre une place dans la culture musicale en général, au même titre que, justement Beethoven ou tant d’autres classiques.
Avec une telle lecture par, à la fois un chef toujours soucieux du détail (souvent mélodique d’ailleurs) et une interprète qui a su, dans ce cas précis, toucher l’âme réelle de l’essence émotionnelle de l’œuvre,  voilà qui directement m’a fait adhérer à cette artiste.
Sa version de Beethoven n’aura pas démenti ma première sensation et surtout, là encore, elle sera allé plus avant, en creusant d’avantage le sens musical en repositionnant une œuvre du répertoire pourtant usitée.

J’ai donc installé, aux côtés d’Anne Sophie Mutter et un peu d’Hilary Hahn, Isabelle Faust.
J’ai découvert une artiste à l’implication musicale particulièrement exigeante, aux choix tant d’œuvres que de lecture toujours personnels tout en restant fidèles à une vision respectueuse du texte, sachant en tirer le détail qui fait à l’analyse, la différence.
Isabelle Faust a une discographie au répertoire vaste et couvrant des périodes bien diverses et il est intéressant de constater que ce souci de précision, de détail et d’authenticité s'associent toujours à un sens d’interprétation là encore juste, ce, quel que soit le projet auquel elle s’attaque, symphonique, musique de chambre, soliste...

Récemment elle a enregistré avec le claveciniste Kristian Bezuidenhout les sonates de Bach pour violon et clavecin. J’avoue avoir eu du mal à m’extraire de l’écoute répétée de ce projet tant sa qualité et sa pertinence mettent là encore Bach sur un autre registre, sur une autre dimension.
C’est assez inexplicable...


Je ne suis pas un auditeur inconditionnel de Bach, disons qu’il m’a fallu beaucoup de temps et l’arrivée d’Hogwood ou de Gardiner, par exemple pour l’aborder enfin avec une clarté qui jusqu’alors me m’apparaissait pas.
Là encore les cours d’analyse sur l’œuvre fuguée du grand compositeur m’ont servi après coup à appréhender son œuvre incontournable de notre histoire humaine de façon lisible en ne négligeant pas la matière scientifique et mathématique mais en trouvant au-delà de cet aspect qui m’était butoir, l’essence réellement émotionnelle et sensible qui est théoriquement en chaque musique ou se doit d’être exprimée.
Avec les versions de ces sonates (auxquelles j’ai de suite ajouté celles pour violon seul enregistrées par l’artiste - Sonata I BWV 1001 in G Minor : I. Adagio - Isabelle Faust - Deezer), ces axes d’écoute se sont fusionnés, enfin, pour ne faire qu’un – et ce seul fait m’a automatiquement redirigé dans l’écoute de Bach, chose qu’en fait j’attendais depuis fort longtemps.
Ne savoir décrocher de Bach, voilà bien un effet inattendu qui ne m’était arrivé depuis des lustres, depuis une messe en si mineur par Gardiner, depuis des suites version Hogwood...

Isabelle Faust , on la retrouve également chez Mendelssohn, pour une version lumineuse du concerto pour opus 6 en mi mineur avec le Freiburger Barockorchester dirigé par Pablo Heras-Casado et là encore la partition est redimensionnée, je dirais presque « réactualisée » en tout cas nettoyée des poncifs qui s’étaient installés au fil des temps, d’interprètes, d’habitudes oserais-je...mimétiques.


Du baroque au romantique en passant par le classique avec des interprétations d’une précision métrique, rigoureuse et tout à la fois sensibles des Concertos de Haydn (là encore un des compositeurs pivots de l’histoire ayant modifié tant la forme que la compréhension de la musique pour la rendre lisible, claire et « pédagogique » envers un public las des frasques et ritournelles des temps baroques),  j’ai retrouvé Isabelle Faust toujours aussi pertinente, impliquée et encore une fois juste et au jeu d’un rare réalisme. 
Le Munich Chamber Orchestra officiant  sous la direction de Christoph Poppen décline ici une sonorité éloignée du symphonisme ample avec lequel l’on a l’habitude d’écouter Haydn, le souci d’authenticité s’imposant ici dans la lignée des avancées des baroqueux.


Pour les curieux il ne restera plus qu’à puiser dans son imposante discographie et ses nombreux projets et lorgner vers des contrées plus contemporaines – un choix vaste dans lequel j’ai inscrit Bartok ou encore Martinu, parmi tant d’autres sans pour autant croire qu’Isabelle Faust ne se livre à une boulimie médiatique d’enregistrements, on est ici bien loin du pavarottisme.



Il est des étoiles qui brillent sans souci d’aveugler mais dont l'intensité ne faiblit pas.

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NATACHA KUDRITZKAYA

Je reviens aux pianistes.

Natacha Kudritzkaya si l’on en croit sa biographie plutôt rapide est une baroudeuse de la musique.
Ukrainienne, tournées aux Etats Unis, en Europe, de nombreux concours, un passage parisien au CNSM... brr...
L’allure bien plus cool, mais au look, époque oblige, particulièrement travaillé pour une médiatisation bien relayée ( http://www.elle.fr/People/La-vie-des-people/Une-journee-avec/Une-journee-avec-Natacha-Kudritskaya-2714824 )... mais éloquente.

Là encore c’est par un album, une forme de mise en relief sonore du rêve que j’ai découvert cette artiste : « Nocturnes ».


Cet album est un appel à la méditation, à la rêverie, il est quiétude et intemporalité.
J’y ai retrouvé mes fétiches français Debussy et Satie exprimés avec une grande délicatesse et une retenue véritablement impressionnistes, par touches, par teintes, par demi teintes aussi, quelques éclats, des douceurs, un relief qui ne s’impose pas mais se dessine prudemment et surtout un mise en paix de la musique, comme un besoin vital d’un repos, d’une sérénité, d’un arrêt dans ce monde tour à tour hargneux, hostile, guerrier, masculin et belliqueux que l’artiste certainement connait bien, malgré sa jeunesse ...  
Un toucher fin et sensible donc, féminin,  ou du moins, l’idée qu’on puisse s’en faire, il va de soi.
Au fil de cet album j’ai aimé découvrir un compositeur qui m’était totalement inconnu : Abel Decaux 1869-1943 qui fut surnommé le Schönberg français – rien de tel pour attiser mon intérêt...
Et quelle découverte que ce compositeur...

Le premier album de l’artiste est lui, consacré à un autre pan de la musique française avec Rameau.
L’interprète ose Rameau au piano et lui donne ainsi une texture inhabituelle. 


Tout en respectant le texte et le jeu obligatoirement sans pédale elle arrive à proposer cette musique, souvent abordée de façon austère, dans un espace calme et méditatif qui modifie la perception du compositeur sans pour autant en changer l’essence rigoureuse et métrique, voir méthodique.
Rameau a souvent été le prétexte d’ouvertures et d’expérimentations, sa musique à la fois minutieuse et mathématique permet cependant de multiples possibilités d’appréhension et d’adaptation. Très minimale et posée, la musique de Rameau permet l’ouverture et l’actualisation sans pour autant que sa substance ne soit dénaturée.
J’ai en mémoire ce qu’en fit Bob James encadré d’une bardée de synthétiseurs, orchestrant par là l’antique compositeur. J’ai également comme un souvenir cher ma rencontre avec François Raulin, venu présenter en master classe l’album de Sclavis (E.C.M encore une fois...) « Les Violences de Rameau »... deux visions, deux extrêmes mais au sortir toujours cette base, comme inébranlable, au-delà des traitements possibles.
Alors, Rameau au piano, j’ai de suite adhéré au point de ne pas décrocher là encore de l’album pendant un bon bout de temps et d’y revenir encore souvent.
Natacha Kudritzkaya est donc progressivement entrée dans mon quotidien musical pianistique, installant par sa délicatesse (ce même dans les œuvres contemporaines les plus âpres d’apparence), la couleur de l’instrument et des œuvres dédiées à celui-ci comme un havre de paix, tel un pont suspendu au-dessus de l’espace social et quotidien agité dans lequel nous nous laissons embarquer à contre volonté, à contre-courant, à force de vie et de stress inapte et inutile.

Il me restait un album à ajouter à ces deux-là, intitulé « Les Années folles », un album de musique de chambre où elle perpétue, en duo, en compagnie du violoniste Daniel Rowland sa quête d’une musique française qui lui semble chère pour un partage particulièrement délicat, respectueux et imagé. Et où elle se souvient de l’Amérique...


Poulenc (admirable musique que celle de ce compositeur), Debussy, Ravel côtoient le classicisme du jazz de Gershwin, la sensualité de Piazzola et elle nous fait découvrir un compositeur américain, George Antheil (1900-1959), venu vivre à Paris, puis à Berlin pour enfin retourner aux Etats unis et s’installer à Hollywood... un autre baroudeur...
Belle époque, affres de la guerre, excès, montée du nazisme, modification des comportements compositionnels vers le film, la comédie musicale, Broadway, temps « modernes », art déco, montée du jazz... cet album est un livre d’images ou plutôt de photographies noir et blanc, sépia, un reflet musical d’un siècle qui en a vu à la fois du progrès comme des guerres... là encore la pianiste fait mouche.
La rêverie fait place à la multitude d’approches d’écriture musicale que cette vie de première moitié de XXe siècle a forcément imposé aux compositeurs, artistes et interprètes ayant subi cette période agitée.
Son jeu s’est durci, il est plus  « direct ».
Une implication dans le dialogue musical et ce projet ont modifié tangiblement l’interprétation ici en lien social avec le concept.
Cet album défile comme une galerie d’images et de personnages... un autre plaisir, un autre regard, une BO qui finalement illustre nos souvenirs ou idées de cette époque de bouleversements.

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On a fait un tour réduit mêlant « stars » en reconversion, interprètes à la carrière sure et sans heurts
Il me resterait aussi tant de jeunes étoiles montantes à évoquer.
Les frères Capuçon, eux aussi sous les projecteurs médiatiques... à la carrière là aussi bien ancrée dans le paysage.
Lucienne Renaudin Vary... qui impressionne déjà.
Les sœurs Berthollet... autre coup de cœur.

Qui a dit que la musique classique s’enfermait et se refermait sur elle-même ?
Qui a dit que la musique classique n’intéressait pas les jeunes générations ?...
Qui plus est, cette jeune génération ne s’y cantonne pas, elle écoute tout et sait, justement intégrer toutes les musiques comme un seul axe, justement... la musique.
Il était temps qu’on y arrive – ça y est, je crois bien que la sortie du tunnel de l’élitisme et des œillères est juste là, à portée de lumière...
Enfin !











lundi 12 février 2018

ECM – Voyagiste sensoriel – séquence 3

ECM – Voyagiste sensoriel – séquence 3

Je viens de me souvenir que j’ai un blog, ça faisait un sacré bout de temps que je l’avais oublié celui-ci, cet ami tacite qui permet parfois de prolonger les pensées, de les partager, de croire en ce truc qu’est l’expression.

Ecrire...
pour ainsi dire.
Microscopique évènement sur l’échelle de la relativité des priorités de la vie, le label ECM, dont vous me savez inconditionnel absolu a franchi un pas médiatique, stratégique voir politique important.
Manfred a accepté le streaming et par là de balancer sur toutes les plateformes, de deezer à qobuz, en passant par napster ou spotify la quasi intégralité de son immense catalogue.
Mine de rien l’affaire m’a tout à la fois enthousiasmé, car la proposition napster incluse dans le forfait box par mon opérateur a beaucoup changé mon quotidien mélomane, mais en même temps laissé perplexe quant à l’idée de ce dernier bastion intègre, de ce dernier verrou de symbolique culturelle résistante qui saute.
J’ai repensé au vinyle, puis à la démocratisation du partage et du premier « téléchargement » illicite via la K7.
Je me suis revu avec mon premier lecteur de CD, avide de ce nouveau support, à la qualité sans faille disait-on, à la précision absolue. Le son ECM y avait pris place de choix (Abercrombie, Rypdal, Garbarek, Jarrett, Motian, Surman...).
Puis vint le minidisc, peu utilisé, si ce n’est par les musicos en besoin professionnel d’un nouveau support tant pratique que miniaturisé. Un objet devenu collector.
La suite on la connait, des disques durs pleins de musiques partagées, au son pratique mais tellement réducteur proposé par ce format mp3 – aujourd’hui, déjà, en passe d’être enfin rangé au placard – la qualité reprend le dessus.
Voici une petite décennie, on montait un programme pour un concert blues avec des titres et surtout des versions inspirantes. Notre ami guitariste leader m’envoie un lien... (Alors que j’en étais à lui envoyer des audio compressés de piètre qualité) sur un truc nouveau, mais tellement pratique : Deezer.
Le point de départ de nouveaux réflexes d’écoute, de nouvelles habitudes consuméristes, d’un nouvel axe de curiosité...
Mais toujours pas d’ECM...
Le label ne voulait certainement pas adhérer à cette consommation massive de musique en zapping, à ces nouveaux comportements mettant la musique en seul produit de consommation sous un format où son éthique sonore ne trouvait pas sa juste et légitime place.
J’avais sitôt pensé au soin quasi maniaque apporté au son et avec lui, à cette identité ECM, mais aussi au soin du choix des projets des artistes tant « maison » que « de passage ».
Un label qui au fil des nouvelles déclinaisons (de Watt à New Series) ne dérogeait pas à une éthique ancrée dans ses gènes, dans son identité, dans sa « matière ».
Une politique culturelle intègre, quelque part c’est ECM.
La nouvelle de ce changement annoncée avec un relai de réseaux sociaux enthousiastes j’ai alors fouillé dans mes supports, du vinyle à la K7 en passant bien entendu par les CD et, au fil des retrouvailles j’ai re-constaté le fait qu’un album ECM c’était (et cela reste) comme un « investissement », une sorte de choix financier, avec un prix fixant la différence artistique, esthétique, conceptuelle... un investissement dans l’art, à échelle relative bien entendu, mais à points comparatifs indéniables.
Se payer un disque ECM cela reste et fut un choix...
L’Art Ensemble ou le Liberation Music Orchestra ne sont pas easy listening, les univers apparemment transparents de Garbarek n’ont pas que cette relative image, les loops de Surman cachent bien des engagements libres, les gémissements de plaisir de Jarrett trahissent la générosité, l’implication et le plaisir jouissif de la musique... Investir en ce label c’est aller vers une autre idée du jazz, se payer un album engagé sous un projet artistique et chapeauté par un producteur avant gardiste.
Malgré toutes ces pensées et réflexions tant esthétiques qu’intègres je n’ai pas hésité un seul instant à me replonger dans le catalogue et aussi par ce biais découvrir des pépites sorties, oubliées, nouvelles – ces projets artistiques soutenus par un label qui reste encore novateur et capable de prise réelle de risque.
Malgré un encodage ne dépassant pas la qualité mp3 320, je ne crois pas avoir réellement décroché d’ECM depuis son intrusion récente et boulimique dans mon téléphone, ma tablette ou mon PC.
Des albums usés en K7 en leurs temps car enregistrés depuis les stocks d’une médiathèque grenobloise incroyablement fournie, des CDs mythiques ou des vinyles au design photographique éthéré, tournant autour de leur étiquette d’un vert nordique, dense et sombre, austère et sobre, sans artefact, dévoilant un gros caractères le sigle E-C-M – ont alors refait surface dans l’espace de mon quotidien.
La plateforme de streaming aura permis de les transporter partout ou encore de découvrir leurs prédécesseurs, successeurs, annexes, parallèles, voisins...
Un univers, une famille, une « maison »...
Une pépinière.
Je l’ai souvent dit, ce label permet l’imaginaire, le voyage, l’introspection pour une sorte de plateforme de transit vers des voyages personnels mus par une création en cascade d’images, de sensations et de sentiments sollicités par une écoute de ces univers enregistrés avec un soin artisanal méticuleux, pragmatique, scientifique, précis et ciselé.
Mes récentes écoutes m’ont orienté vers ces mondes croisés permettant l’insolite, le réel à partir de l’inimaginable rencontre tant de cultures que de langages, de personnalités, d’humains, tout simplement.
Quelques albums ressortis d’outre étagères, ou forcément découverts ont eu peine à sortir de mes pensées et mes trajets et ont alors pris d’autres formes, leurs paysages familiers se sont teintés d’autres idées, d’autres perceptions et parfois la nuit s’est emplie de rêves sans sommeil.
Embarquons.
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CHARLES LLOYD – « Sangam » - Live 2006.
Charles Lloyd – Saxophones / Eric Harland – Batterie / Zakir Hussain – Tablas, voix, percussions...


Vous avez lu comme moi et vous pourrez chercher (à part une légère incartade pianistique) au-delà de cette lecture de prime abord : sax et percussions-drums... voilà, c’est tout, point final.
J’engage le live avec une moue curieuse, une attitude attentive.
Ce type de projet, pour qu’il dépasse et transcende le seul plaisir du challenge de partage rythmique, de démonstration claquante et cinglante, j’ai pris pour habitude de m’en méfier.
Allez savoir, j’ai de plus en plus un regard sceptique sur les batteurs – la progression effarante tant de la technique instrumentale que de l’instrument en lui-même a de quoi faire réfléchir sur la véritable donnée musicale restante. Rares sont les batteurs parlant d’autre chose que de batterie, rares sont les batteurs parlant avant tout de musique. Un peu comme les bateleurs des joutes de boogie woogie pianistiques c’est aujourd’hui à celui qui roule le plus vite et d’une main s’il vous plait, sans parler d’un usage fracassant et impressionnant des doubles grosses caisses rangeant Cobham ou Keith Moon sur l’étagère des antiquités.
Mais j’avais oublié que, ECM oblige et qui plus est Charles Lloyd en tête, se lancer dans telle proposition ne pouvait qu’être jubilatoire, éclatant, addictif et surtout chargé de musique, de vie.
Lloyd, ce découvreur de talents tant pédagogue que mentor, au chemin sans embuche, à l’engagement jazz d’esthète impose ici, avec une finesse de langage tant modal que d’emprunts ethniques (un rêve coltranien) un concert d’une formidable teneur, sans qu’en un seul instant l’intérêt, la curiosité et le plaisir ne tombent.
Sous l’apparente horizontalité de laquelle émerge des axes mélodiques étonnamment pris en charge par tous les protagonistes, percussions et batterie comprises, le tracé harmonique de dessine, se laisse deviner. La rencontre culturelle des langages s’installe comme une évidence, un groove souple, multiforme, multiculturel se positionne, les tablas de Zakir Hussain chantent en symbiose avec le drumming mélodique de Eric Harland dont les échappées solistes tordent le cou à l’idée préconçue du « solo de batterie ».
Ici le mot solo n’a pas sa place, car la notion d’ego, de lead, de mise en avant n’est pas.
Ici point de bavardage en clichés et gimmicks réflexes, point de déballage technique alors que... juste une énergie commune qui attire, appelle les sens, juste des histoires contées en sons musicaux.
Il suffit de se laisser faire, de se laisser porter.
La musique est partage en ce concert où l’on se transporte public, assistant à un moment rare, un moment de vie, un voyage.
J’aurai eu peine à quitter ce concert remis sans cesse – addictif.
« Sangam », le titre... pff...

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JAN GARBAREK – « Madar » - 1994.
Jan Garbarek – tenor and soprano saxophones / Anouar Brahem – oud / Ustad Shaukat Hussain – tabla.


Je me souviens de la sortie de cet album, de mon incapacité à le quitter, de mon refus à sortir de cet univers où le mélange des cultures venait de créer une nouvelle donnée planétaire, par la musique, ce langage prenant ici réellement son sens d’universalité.
Cette simple mélodie norvégienne « Sull Full » en est une preuve indéniable et pourtant indéfinissable – comme si cette fusion existait, finalement, depuis la nuit des temps.
Improbable, au-delà de la réductrice idée de « World Music », « Madar » ouvre le champ d’expression ailleurs, vers des contrées insolites et inédites où l’homme emporte avec lui sa culture et sait la partager avec l’autre pour une forme de communion spirituelle et généreuse, mettant simplement l’universalité en évidence.
Ici j’ai découvert Anouar Brahem, cela correspondait qui plus est à mes missions de pédagogie musicale que je fis à travers le Maroc et la Tunisie – la vie ne laisse pas de place réelle au hasard.
C’est dire si cette musique m’a marqué et touché, car elle symbolisait, finalement, cet idéal pour lequel nous travaillions afin de permettre le véritable échange, pas celui de la forme, mais celui du fond, donc des hommes.
J’ai réécouté « Madar », me suis replongé dans ces méandres mélodiques hypnotiques, j’ai refait le voyage, rêvé au son de cet oud magicien, oscillé et ondulé sur ces tablas transcendantaux...
Garbarek c’est l’expression directe, pure, ample et imposante de générosité – impossible d’en sortir...
J’ai refait le voyage, oui... et tel qu’au premier jour il m’a apporté encore et encore ce flot d’images où les paysages se croisent, où les espaces et étendues immenses laissent parler la nature et où l’homme sait puiser encore l’inspiration dans la vie.

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STEPHAN MICUS – « East of The Night » - 1985.
Stephan Micus – 10-String guitar – Shakuhachi – 14-String guitar


Il y a quelque temps Chris (la petite boite à musique) avait chroniqué « Nomads » de Stephan Micus.
Après l’écoute de cet opus j’avais retrouvé dans mes vieilles K7 ce « East of the night », ma première entrée dans le voyage musical ethnique de l’artiste.
Face A, cet album et face B un autre ECM, le premier Frisell.
Une K7 qui a longtemps tourné dans la voiture...
Ici le déploiement sonore est minimaliste, avec quasi rien que l’air et les cordes Stephan Micus a d’emblée ce don de la mélopée intemporelle, ou d’un autre temps – j’extrapole en imaginant un autre espace-temps.
La technique moderne et sophistiquée du re-recording permet à l’expression seule de prendre place.
Micus est seul.
Solitaire ?
Je n’ai pas vraiment eu ce sentiment – la musique qu’il évoque s’adresse à l’homme, à la nature, à la terre, aux éléments dont elle est également reflet.
On n’est pas seul dans cet environnement. On n’est jamais seul dans la nature.
C’est curieux à quel point avec si peu l’on peut faire vivre tant de choses.
Un nomade ?
Un ermite ?
Ici la quête est précieuse, l’imaginaire intervient d’emblée et l’évocation est multiple, car le temps qui coule au long de ces deux titres semble interrompu. Cela se passe dans notre esprit et le pénètre, la notion de durée ne peut apparaitre ou survenir, un bien être s’empare de nous dans cette musique qui prend racine dans l’intemporel chant ancestral de l’être humain...
Cela pourrait durer des heures ou simplement quelques minutes, peu importe, dès l’ouverture de cet espace indéfinissable où le rythme n’a pas de découpage métrique, on est face à soi, figé dans cet univers dépassant nos cadres de valeurs temporelles.
Je me suis arrêté ici, au pied de ces monts accueillants qui laissent entrevoir une autre vie, une autre dimension.
Stephan Micus est là dans cette immensité et il nous invite à ce voyage avec lui.

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ANOUAR BRAHEM – « Astrakan Café » - 2000
Anouar Brahem – Oud / Barbaros Erköse – Clarinette / Lassad Hosni – Bendir, Darbouka.


Grenade, un café.
Nous sommes coincés avec des étudiants lors d’un voyage qui n’a pas rempli ses promesses.
On devait faire des rencontres autour de la musique arabo-andalouse, on avait préparé, bossé en ce sens et en arrivant sur place la rencontre avec les artistes promettant résidence n’a pu se faire...
Le rendez-vous était pris dans ce café – on attendait fébrilement le verdict, ce voyage d’études n’aura pas répondu aux attentes initiales mais il aura su rebondir sur bien d’autres découvertes.
Pendant l’attente, le lieu, bruyant, chaleureux et animé passe en boucle cet album, Anouar Brahem est une star de la musique du Maghreb et sa musique en ce café, placé au fond d’une ruelle où le blanc immaculé des maisons aveugle, prend une dimension incroyable.
Elle devient une bande son, un accompagnement sensible, une piste à suivre...
L’ambiance se détend au son de cette hypnose musicale, le décor de ce lieu au quotidien agité participe à une accalmie intérieure ou clarinette et oud jouent leurs rôles envoutants.
Les voutes participent à la diffusion lancinante, les tables émaillées de carreaux minuscules et bleutés semblent refléter la légèreté rythmique de ces darboukas et bendirs aux décompositions sinueuses, reptiliennes.
Il fait chaud, très chaud à l’extérieur mais cette oasis citadine apporte une fraicheur relative à nos fatigues chargées d’attentes et de questionnements.
Le voyage estudiantin sera captivant et nous emmènera vers d’autres contrées musicales tout en nous faisant revenir chaque jour au cœur de cette musique pénétrante dès ce premier jour.
Puis Anouar Brahem sera souvent ma B.O de voyages, ce dépaysement familier, cette chaleur humaine et amicale du Maghreb, cette plongée dans ces musiques tant complexes que festives.
Là, l’imaginaire se cible, se cristallise autour de ces mystérieuses légendes, de ces contes en mil et une nuits renouvelables à l’infini.
Il n’y a plus qu’à se laisser, encore une fois, porter et partir.