jeudi 18 février 2016

METEO JAZZ - Turbulences et cieux cléments (conclusion) - Chapitre 3

WEATHER REPORT – Tornades, orages, ouragans, tempêtes, pluies et brouillards, soleils éclatants, cieux cléments - Chapitre 3.

Je reprends les affaires de ce bulletin météo perturbé par des changements planétaires nécrologiques climatiques qui affecteront de fait, les temps musicaux à venir.
Weather Report...

Adressez-vous au féru de jazz, ce pur et dur qui sait vous dicter sur le nom antique des doigts de son instrument les modes qui servirent de tracé conceptuel et compositionnel, et donnez-lui ce nom en substance, l’un de ses premiers réflexes sera de citer Wayne Shorter et peut être juste après lui son comparse Joe Zawinul.
« Des jazzmen, des vrais ceux-là, qui savaient composer, Môssieur, qui avaient des racines, eux, et qui connaissent leurs modes sur le bout des doigts de l’improvisation... » et le voilà parti à vous vanter le coltranien « Juju », le subtil post davisien « Speak no Evil », le quintet de Miles, justement...
A regrets il va vous parler d’un certain « In a silent way » qui fit juste avant « Bitches Brew » qu’il acheta sans vraiment l’écouter, juste parce que... Miles, tout de même...
Alors il va vous dresser le portrait du « vrai » jazz et ces deux-là avec leur Weather Report ne seront cités qu’en personnes, individus, le groupe, lui, sera esquissé, respecté certes, mais le sujet bardé de synthés et avec au passage un éphémère lyricon, fait grincer.

Wayne Shorter - Juju - YouTube
Wayne Shorter - Speak No Evil (1964).flv - YouTube
Miles Davis Album Nefertitti - YouTube
Miles Davis - In a Silent Way - 1969 - YouTube
Miles Davis - Pharaoh's Dance. - YouTube

///

Toute génération confondue, vous assistez, au hasard, à une balance d’un groupe de métal, à l’échauffement d’un bassiste de 16 ans en classe de musiques actuelles, au déballage m’as-tu vu d’un jazzeux de la quatre cordes en répèt’ sur mini-scène de location de jazz club, à l’essayage en magasin d’un futur/nouveau pro venant acheter une basse pour son premier engagement GUSO consistant à partir en tournée avec le groupe de balluche « Marcel et son orchestre / Bal rétro et musette », quel est leur point commun et ce qui leur vient sous les doigts ?
La panoplie pas forcément bien ajustée, mais en tout cas en sorte de passage obligé, en « patrimoine instrumental », de gimmick, patterns, plans lignes, astuces, clichés, de... Jaco Pastorius.
La plupart de ces rengaines bassistoïdes sont référencées en général dans son premier album et, bien entendu dans la période où celui-ci débarqua comme une tornade chez Weather Report en passant par un « Chicken » obligato devenu KFC nuggets selon les cas mais pas forcément gastronomique aux écrevisses.
Jaco Pastorius - Soul Intro / The Chicken - YouTube
Je ne vais pas bouder ce fait car même si j’ai eu ma dose de bassistes clones ou maladroits du genre (difficile d’approcher le soleil gare au mythe d’Icare...), même si j’ai dû gueuler un jour à force d’entendre l’éternel  poulet à toutes les sauces (que je prends encore et toujours autant de plaisir à jouer (n’hésitons pas à le dire...) et même si j’ai eu mon ras le bol de frime à la « Donna Lee » j’ai adoré, adulé et été fan de Jaco Pastorius...
Jaco Pastorius & Don Alias: Donna Lee - YouTube
C’est même avec et beaucoup par lui que Weather Report a été, finalement, mon port d’attache fiable et concis, conceptuel et progressivement stable, là où le jazz dit rock partait en tsunami, là où la fusion mettait la haute voltige technique en place de musique, là où la surenchère tant technologique que médiatique avait fini par faire croire que le jazz (rock) pouvait et devait remplir les arènes comme le font avec habitude, les Stones.
Avec Jaco Pastorius, le degré médiatique fut certes franchi, et certainement bien au-delà des espérances de nos deux fondateurs happés par ce tourbillon de mise en lumière et de jeunesse providentielle, mais avec Jaco Pastorius, fougueux et hyperactif tant instrumentiste que tête pensante, Weather Report n’oublia jamais sa ligne de conduite, celle de la créativité, à laquelle il participa pleinement, et celle de la musique qui même en ses dépassements de grand prix F1 solistes restait à jamais présente.
Un premier album inoubliable, une arrivée en « Black Market » déjà focalisante, la magie aux côtés de la grande Joni Mitchell, le big band le plus délectable, celui qu’on attendait, celui qu’on espérait, l’ouverture en trilogue des plus inattendues...

Jaco Pastorius - Jaco Pastorius (full Album with 2 bonus tracks) - YouTube
Weather Report Barbary Coast - YouTube
Joni Mitchell - Hejira (1976) Full Album - YouTube
Jaco Pastorius- Liberty Pt. 1 - YouTube
Albert Mangelsdorff, Ant Steps On An Elephant's Toe - YouTube

L’ouragan, la tornade, la tempête... rapide, le temps d’un éclair d’une poignée d’année, une mort tellement conne et une dualité de personnage tellement... américaine, ou du moins de l’image qu’on a, nous européens vieux continent, d’une certaine Amérique.
Le climat, stable ou du moins tentant de gérer la planète avec des saisons, des turbulences logiques mais récurrentes, d’un côté...
La perturbation bénéfique ou imprévisible, inattendue et obligeant activité, réactivité, adaptabilité, remise en question... de l’autre.

///

Alors au-delà de ces deux évidences, Weather Report, c’est... qui, quoi d’autre ?
On l’aura vu dans les épisodes précédents, l’après avec un Omar Hakim - vite repéré et piqué par un Scofield en jointure jazz-rock et fusion pour un album encore chaud des cendres du genre (« Still Warm »), de suite happé par un Sting en besoin compulsif de retour à son amour du « jazz » (Bring on the Night », la tournée de « The Dream of the Blue Turtles » - a été en même temps héroïsme et glas d’un groupe qui n’a jamais fatigué mais toujours cherché, ce même après la période d’or Jaco.
John Scofield-Still Warm - YouTube
Sting - Live '86 Bring on the Night (All LP) - YouTube
Les débuts furent eux, plus compliqués à installer le climat, mais tellement captivants qu’on oublierait de les écouter tant la gloire de la quatre cordes Jaco aura placé effectivement le groupe sur des données médiatiques et stratosphériques (tant par la conquête d’un public très large que par l’ouverture vers des horizons musicaux véritablement visionnaires et futuristes).
L’arbre cachant la forêt... probablement, mais cette forêt partie de la jungle foisonnante enracinée sur les nouveaux critères davisiens (tant électriques que librement ouverts en quintet) aura en ces quelques années de floraison ouvert de sacrés territoires, de sacrés horizons.
Comme avec Miles dit électrique il faudra du temps avant de se pencher au-delà de l’ère Jaco et réaliser, sans obscurantisme jazzistique rétrograde, que ces années ne furent pas errantes, mais tellement constructives qu’il conviendrait d’en faire véritablement école, hommage et non récup’, racines et non pont passager.

---

« Tale Spinnin’ » devrait figurer parmi les albums à adorer, sincèrement, de Weather Report...
Je sais l’avoir épuisé en K7, cet album m’a fait énormément voyager.

Il y a dans « Tale Spinnin’ » une puissance rythmique binaire jubilatoire, une belle et bonne humeur ensoleillées qui m’ont donné une autre image du jazz et même si à cette époque on arrivait d’en dire « Ça ? Mais... ce n’est pas du jazz !... » - Je crois bien ne m’être justement jamais posé cette question.
Après tout chercher la « vérité » là où il y a évidence n’était déjà certainement pas mon mode de fonctionnement.
Je recevais cette musique comme une pluie bienfaitrice et chargée de bonheur après une canicule écrasante, comme un arc en ciel inondant le spectre d’un paysage enchanteur de forêt tropicale, comme un sourire kaléidoscopique d’humains de par le monde, comme un rai de soleil matinal se glissant sous la porte et à travers les espaces d’une vétuste mais merveilleuse maison de bambous, là en pleine nature.
Comme tant d’image que rarement le « vrai » jazz ne peut véritablement initier...
Au fil des années, « Tale Spinnin’ » a perdu de sa clarté sonore, la bande fragilisée par des écoutes en de nombreux supports (poste, radio K7, autoradio, platine K7...) érodant à l’usure ses aigus, puis ses médiums aigus, puis... je l’ai enfin acquis en CD... et même si je n’ai pas retrouvé ma chemise verte pour le savourer à nouveau en toute aisance jubilatoire, ce feu d’artifice narré en six (et non Five) petites histoires dont une située exactement dans une Badia  idyllique et racontée par un lusitanien jovial inventant en passant un feu glaçant en le masquant d’un érotisme chargé de fantasmes, je l’ai réinventé tel qu’il m’était apparu : multiple, éclatant, funky et chaleureux.

Weather Report - 01 .- Man In The Green Shirt (Tale Spinnin') - YouTube
Weather Report - 02.- Lusitanos (Tale Spinnin') - YouTube
Weather Report - 03.- Between The Thighs (Tale Spinnin') - YouTube
Weather Report - 04.- Badia (Tale Spinnin' ) - YouTube
Weather Report - 05.- Freezing Fire (Tale Spinnin') - YouTube
Weather Report - 06.- Five Short Stories (Tale Spinnin') - YouTube

N’oubliez jamais « Tale Spinnin’ » dans votre archivage des bulletins météo, c’est peut-être à partir de là qu’un changement climatique progressif mais irrémédiable s’est opéré, un véritable réchauffement et une frénésie urbaine électrique auront finalement, grouillement cosmopolite et mégalopolitain humain oblige, fait leur travail « évolutif ».

---

Du jazz, du vrai, en veux-tu en voilà...
« Night passage »... et en passant Joe va s’offrir le luxe de faire réaliser, textuellement et sans fards, que son Weather Report n’est rien d’autre, finalement, qu’un vrai big band de jazz synthétique aux pupitres distincts par timbres répertoriés sous un arsenal de Korg et autres Oberheim, moogs...
Alors il s’attaque à « Rockin’ in Rythm »...
Rockin' In Rhythm Weather Report Jazz Duke Ellington cover - YouTube
Le public du jazz rock croira surement qu’il veut faire la pige à Joe Jackson, celui du jazz, du vrai, reconnaîtra bien sur ce thème de Duke et sera bien forcé de reconnaître que...
Wayne tient le crachoir avec flegme, comme au « bon vieux temps », Jaco et Peter reliftent tout ça avec force, nouveauté et précision, fougue et jeunesse, Joe fait crachoter, pitcher, soloïfier ses synthés, son Yamaha Cp tout neuf fait fureur ellingtonienne, Duke aurait sûrement apprécié.
Mais dans cet album il y a là, certainement l’un des titres de cette ère Jaco qui m’a le plus embarqué.
Il s’agit de « Madagascar », cette île posée au milieu d’une tournée, enregistrée live, chargée de suspension rythmique, d’éclats d’autant plus denses que retenus à points ultimes, de trouvailles synthétiques créant une ambiance inimitable, de percussions foisonnantes et propulsée par un Jaco Pastorius tellement grand, tellement imposant, tellement musical, tellement pile dans le sujet...
qu’on reste là à se demander ce qu’il vient de se passer et qu’on regrette de n’avoir été au Japon, ce soir, là, lors de la prise de ce moment unique, exceptionnel et flash, de ceux que le jazz est capable de nous offrir quand la magie noire opère.
Jongleur sur le fil du thème, équilibriste des quatre cordes, roi du groove, de la relance, de la percussion faite basse, du drone comme du walking, Jaco est là en un de ces sommets qu’il nous a laissé à imaginer gravir.
Et puis il y a ce solo de Joe, tout en finesse soutenu par un Rhodes phasé, ce tutti puissant, hurlant, déchirant auquel se joint Wayne, ce chant sur ligne de basse à la Jaco, en accords, sautillante, half schuffle groovy...
L’une des grandes constructions architecturales de Weather Report, oscillant entre écrits de rendez-vous et ouverture pour l’improvisation, avec cette immense confiance collective fondée sur le « ressenti » sont dissimulés là, au détour de cette île au nom qui, d’emblée, offre l’espace voyageur.
Madagascar by Weather Report. - YouTube
Alors on s’achèvera les pensées embarquées vers le dépaysement, tant imaginaire que sonore pour ne jamais oublier cette composition de Jaco Pastorius, cette valse totalement sensorielle où l’harmonique entre dans le jeu de la basse comme un ultime jeu d’expression : « Three views of a Secret » et on aura réalisé là que, véritablement et effectivement, la période Jaco aura réellement fait de ce groupe immense, une hydre à trois têtes tant pensantes que sensorielles.
Weather Report - Three Views of a Secret - YouTube

---

Quand il est parti, Jaco, vers d’autres quêtes, cuivrées, guitarisées, hard rockées, alcoolisées, on les a guettés... nous les attendions au tournant, les fans étaient massés en une lente et longue « procession », le groove d’Omar et le retour à la solidité de Victor (Bailey) me firent de suite me rappeler d’un certain « Tale Spinnin’ », en plus « grave », en moins jovial... mais tout aussi groovy, tenu, dense et transcendantal.
Weather Report - Two Lines - from the album: Procession - YouTube
Un retour aux sources de ces ethnies attrapées çà et là au gré de la météo sur une planète qui servait de carte postale d’écriture au groupe.
« Procession »...
Weather Report Procession - YouTube
Omar et sa china, son groove half time si caractéristique qui fait que le jazz s’invite partout et en permanence...
Victor et ses rebonds de balle de pingpong, sa respiration du jeu, son sens de la dimension et de l’espace...
Joe et ses vocoders robotiques, comme si des bonshommes de métal devenaient peuplades primitives, œuvrant sur des contrées gorgées de soleil, d’horizons tropicaux, en vacances programmées loin de l’urbanité.
Joe encore, ce magicien des sons, comparse éternel de l’expression de Wayne (« The Well »), ici toujours aussi inventif.
Weather Report - The Well - YouTube
« Procession », des voix, des chœurs, onomatopées inidentifiables, des voix vocodées, rythmiques d’un ailleurs réussissant à accrocher le terrestre rythmique avec le son de l’autre dimension.
Un Wayne en retour improvisateur féroce (« Molasses run ») et un Joe sur le même axe d’ouverture lui rendant la politesse...  et toujours cet environnement de percussions coloristes.
Weather Repot - Molasses Run - YouTube
« Procession »...

---

Pas de guitare(s) chez Weather Report ?
Eh bien, non, voyez-vous, c’est raté... voici trois exemples et des invités... de marque.
1971, second album, le groupe invite le guitariste Ralph Towner pour « The Moors » - les landes – la transposition des fameuses directions in music, chemin affiché en carte pour le groupe émergeant des Miles aventures. Le ton est osé, scabreux, contemporain et complexe, l’univers de Weather Report s’il eut embarqué vers ces contrées avec de tels propos instrumentaux eut été vraiment perturbant et qui sait, source de nouvelles découvertes.
Ralph Towner n’est pas encore dépositaire de son œuvre « Diary », chez E.C.M, mais déjà on le sait autre, différent, entre langage classique et contemporain, entre jazz libre et moderniste, acoustique sans être électrique (il ne le sera jamais), il laisse cela à Joe, bricoleur de Rhodes et à Miroslav, armé de pédales... Un écart ? Une parenthèse ? Un essai ? Un besoin ?...
Un titre à prendre en compte dans le parcours de ce groupe, en tout cas.
Que d’étrangetés, d’inhabitudes, de déstabilisation d’écoute...

The Moors / Weather Report - YouTube

1986, dernier album studio, celui des adieux, de l’amitié partagée, d’un divorce « à l’amiable ».
Pour jammer sur cette immense ouverture qui mêlera cris d’indiens venus d’une lointaine planète, cuivres synthétiques d’un jazz d’orchestre de croisière orbitale et boites mêlées de real drums le groupe invite en soliste débridé Carlos Santana avec toute sa panoplie, sa wah wah, sa saturation si reconnaissable, ses pentatoniques usées, ses tourneries menant vers des aigus hurleurs, le beat est africanisant, funky felaïsant, la jam session est tel un pont vers l’avenir, vers l’espace. C’est le premier titre de l’album et je crois bien n’avoir failli aller plus loin, je crois bien avoir pu verser une larme de regret quant à savoir ce vers quoi ils auraient encore pu nous emmener...
Wayne aura enchainé avec « Endangered Species » dont une part est ici, Joe sera parti explorer ses « Dialects », seul de prime abord, enfermé dans son laboratoire de synthèse et mélangeant des sonorités acides avec des beats immuablement robotisés. La guitare venait d’embraser les cieux de la météo, le coucher de ce soleil déclinant m’était apparu comme un feu d’artifice.

Weather Report & Carlos Santana - This Is This - YouTube
(Joe Zawinul - Waiting For The Rain - YouTube) from "dialects"...

1985, « Confians »...
Joe flûte en synthèse, Mino Cinelu a pris la guitare et chante cet perle rare, créole,, Wayne sera de la fête et viendra rejoindre la prière. Traditionnel et ethnies jusqu’alors mélangées en prétextes musicaux viennent de prendre le pli de l’authenticité et ce titre chanson deviendra l’un de ceux mis souvent en playlist – le groove y est collant, Mino est bouleversant, Wayne y est lyrique et puissant, Joe y est inventif et toujours sur le fil du rasoir, entre l’audace et la conformité...
Et la guitare, si simple, installe le groupe dans une parenthèse qu’il ne nous avait jamais présenté...
La chanson.

weather report confians.wmv - YouTube

---

J’aime les covers (les reprises...), vous savez, ces titres originaux repris par des individus/des groupes qui en font soit presque oublier l’original (tant peut être celui-ci s’avérait « modeste ») en lui donnant un tout autre éclairage, une toute autre dimension, soit s’obliger à revenir à l’original en se disant que on ne peut ou quoiqu’il en soit, en ce cas présent, ils ne peuvent estimer « faire mieux », soit proposer une vision tellement identitaire mais qui ne renie ni ne fait oublier, mais juste mettre en parallèle, l’original.
Bien évidemment il serait curieux d’imaginer que de tels maitres du propos musical eussent été capable du pire – c’est bien entendu de leur version alternative du célèbre « What’s Going On » de Marvin, hommage posthume et vibrant que je veux parler ici.
L’original ?... Comment dépasser, honnêtement l’empreinte Marvin, cette âme ?...
Michael Mc Donald l’a fait, fleur de peau, larmes quasi assurées... mais quand je reviens à Marvin...
Cindy Lauper l’aura tenté et je suis vite revenu à Marvin...

Marvin Gaye - What's Going On - YouTube
Michael McDonald - What's Going On - YouTube
Cyndi Lauper - What's Going On - YouTube

Avec Weather Report, j’ai cherché Marvin, comme on aurait cru ou dû imaginer le trouver, là, directement, entre mélodie soulfull, pont porteur d’un leitmotiv conceptuel qui s’effiloche sur l’album éponyme – je ne l’ai pas trouvé là où mes recherches pensaient le trouver, il était bien là, mais caché ailleurs, dans une autre dimension, certainement encore plus respectueuse que celle consistant à une représentation textuelle ou légèrement exacerbée, mimétique ou déviée...
Juste son âme qui était là, seul véritable lien ténu entre eux et lui, preuve d’un respect défiant la simple nature de la musique, mais passant par et à travers la musique...
Ce n’est pas spécialement explicable et cela n’a pas forcément besoin d’être calculé, Weather Report a donc mis son âme en phase, en lien avec Marvin et là, il ne s’agit plus de musique...

What's Going On (Album Version) - Weather Report

---

On aura cité dans ce voyage nombre batteurs, Eric Gravatt, Peter Erskine, Omar Hakim, parmi d’autres comme Chester Thompson en transit entre Zappa et... Genesis, ou encore un Gadd de passage éclair mais remarqué, voire un Tony Williams éblouissant,  mais il en est un de mes chouchous qu’il ne me faut pas oublier, Mr Narada Michael Walden, le fracasseur qui me fit placer son entrée en « Eternity Breath » (Mahavishnu Orchestra) sur le podium des gagnants du titre jazz-rock...
L’album Black Market va l’associer avec notre Jaco entrant timidement, mais surement, en alternance avec un autre tenant du titre, mais comme bassiste, Mr Alphonso Johnson.
Le titre « Black Market » met en avant la richesse inventive du jeu puissant de M. Walden, foisonnement, cymbales rutilantes, puissance et densité... il surdimensionne le titre... le rend énorme le fait s'ouvrir, s’espacer, s’élargir et il reprend à son compte le flot des percussions...
Black Market - Weather Report
Le second titre « CannonBall » l’associe avec Jaco Pastorius et ce moment est tant historique qu’unique.
Sur chinoiseries de pacotille, en HH open et avec des breaks infinis et explosant le spectre, il pousse Wayne au taquet, il s’appuie férocement sur Jaco dont il renforce chaque trait, et investi chaque espace en palette de nuances extrêmes. Un grand, un très grand qui aurait lui aussi, s’il était resté avec Jaco (mon grand regret...) pour « Heavy Weather », en place de cet Acuna peu captivant, ouvert le groupe vers des contrées inestimables...
Cannon Ball - Weather Report
Mais l’histoire aura amené sur le plateau d’argent Peter Erskine, alors... il apparait difficile de discuter face à un tel complément au jeu de Jaco.

///

J’ai donc refait le parcours planétaire des bulletins météo écrits, improvisés, changeants mais toujours pointilleux et réfléchis, analysés et pertinemment présentés  par ces deux amis Wayne et Joe.
Joe n’est plus...
Il s’était syndiqué et avait parcouru les contrées africaines, japonaise, indiennes affublé de ses « vieux synthés » aux sonorités qu’il avait rendu reconnaissables, il avait produit Salif, flirté dès « Sportin Life » avec Bobby mc Ferrin certainement heureux de sortir de sa solitude de performer pour participer à de grands et enrichissants projets.
Joe Zawinul & Salif Keita: Bimoya - YouTube
CP.mov - YouTube
Son jeu claviériste m’a toujours fasciné, son in-évidence, sa bizzarerie si identitaire, cette façon comme je l’ai dit, d’être toujours « sur le fil », entre la chute et l’équilibre parfait, ses choix de textures, d’ambiance, cette façon de cuivrer tel un Count Basie synthétique, de wahwahter en funky man de churchy mercy mercy...

Wayne a subsisté sur les cendres électriques et électroniques de Weather Report puis est reparti vers un jazz dur, pur, cérébral, ardu et pour « spécialistes », il a toujours aimé cela, en VSOP autant qu’en divers « projects » - on n’a pas été l’un des plus grands compositeurs pour Miles pour rien...
Wayne Shorter - Endangered Species - YouTube
Herbie Hancock - VSOP - The Quintet - 01 - One of a Kind - YouTube
Michel Petrucciani, Wayne Shorter & Jim Hall - "Morning Blues" - YouTube
Wayne Shorter - Alegria - Full Album - YouTube

Jaco a brûlé la vie à plein régime et l’a laissée avec...
Il nous a tous laissé là, en plan, avec des illusions fantasmées...
Jaco Pastorius Smoke On The Water invitation - YouTube
Peter est retourné en sessions, il a sublimé Diana Krall, a composé pour Shakespeare théâtral, a is son jeu créatif au service de John Abercrombie, inoubliable, unique, indispensables et historiques « Current Events », « Getting There ».
John Abercrombie - Hippityville - YouTube
John Abercrombie - Thalia - YouTube
Peter Erskine, Diana Krall, Anthony Wilson & Robert Hurst - YouTube


Il est des groupes du « jazz rock » qui ont vieilli, tant de son que d’écriture, de procédé ou de concept...
Weather Report visionnaire en high tech synthétique n’a toujours pas pris une ride malgré l'indéniable évolution technologique et de lutherie synthétique, sa musique visionnaire et servie par la technologie n’a pas servi la technologie mais en a usé sans pour autant la mettre comme moyen référent.

Avec Weather Report la musique fut le seul projet, une musique à volonté universelle, une musique sans barrière, les brisant même, puisant dans tout ce que le monde était capable de lui offrir, comme si cet intitulé de groupe avait pu être précurseur d’une immense plateforme de musique planétaire, sans frontières, sans limites, synthèse de tout ce qu’un monde d’êtres ouverts les uns vers les autres et à l’écoute des uns et des autres puisse être capable de créer de positif et de commun.

Avec Weather Report la musique est peut être bien la concrétisation de ce langage dit universel.




mercredi 10 février 2016

BOB MOSES « When Elephants Dreams of music »

BOB MOSES « When Elephants Dreams of music »

 « When Elephants Dreams of music »
1993 Grammavision / produit par Pat Metheny et Bob Moses.

« Bob Moses, composer, drummer, poet, artist, conceptualizer, inspirer of people, has created a musical environnement that is balanced, between discipline and freedom, compositional design and spontaneous inspiration. A party with a purpose. This album is original, soulfull, funny and very special – I hope a lot of people get as much enjoyment from it as I have» - Gil Evans.

Personnel :
Joe Bonadio / Ayieb Dieng / Nana Vasconcelos *  : Percussions  (*and voice)
Marion Cowings (Lava Flow-The River) / Sheila Jordan (Happy to be Here Today) / Jeanne Lee (The River)/ Jahnet Levatin  (The River) / Paula Potocki (The River) / Bemshi Shearer (Lava Flow-The River) / Toni Wilson (The River) : Voices
Michael Formanek : Acoustic Bass
Paul Socolow (For Miles) / Steve Swallow : Electric Bass
David Friedman : Vibraphone & Marimba
Bill Frisell : Electric Guitar
David Gross : Alto Saxophone
Doc Halliday : Soprano & Tenor Saxophones
Jim Pepper : Tenor Saxophone
Jeremy Steig (The River) : Bass Flute
Terumasa Hino : Cornet
Chris Rogers : Trumpet
Barry Rogers : Trombone / Bass trombone
Howard Johnson : Electric Contrabass / Clarinet / Tuba
Lyle Mays : Synthesizers
Bob Weiner (For Miles) : drums

Rahboat Ntumba Moses : Drums / humdrums / voice.

When elephants (who are heavy)
dreams of music
and ascend, swaying and moving
Spreading their joy wings
Airbone, floating thru space
Heavy is light
Heavy light
Heavy


When elephants dreams of music
When elephants sigh and wonder
Heavy is deep and tragic
They practice their magic
And spiral upward and out
Unflapping their ears
Unfurling their snout
Elephants sing, dance
Elephants shout


When elephants dreams of music
When elephants (floating weightlessly)
Dreams of music
Swaying on the ground
What is heavy is made light
Heavy is light
Heavy light
Heavy

For Mose
Abbey Lincoln Aminata Moseka (Moseka Music – 1982)


Critique élogieuse, interviews en rafale dans les revues spécialisée pour un projet plébiscité par Mr Gil Evans en personne, nous sommes en 1993, j’ai 33 ans, je dirige un Big Band, suis batteur, il apparaît impossible de passer à côté d’un tel "événement".

Bob Moses, le batteur du premier Pat Metheny avec Jaco Pastorius chez E.C.M, à ce point hétéroclite, je n’avais imaginé chose pareille...
J’étais bien loin de penser que cet album et sa conception de l’approche du Big Band (mais aussi d’un jeu de batterie tant adapté que différent des poncifs du genre) m’emmèneraient si loin et seraient capable d’influencer de façon majeure mon approche conceptuelle de cet archétype de formation.
Dès celui-ci en platine je n’ai cessé de chercher à orienter le Big Band que je dirigeais alors vers ces contrées si bien décrites par Gil Evans, lui-même précurseur en la philosophie de ces univers « écrit-ouvert ».

Il apparait évident qu’une sorte de passation de cette philosophie conceptuelle est bien présente ici mais une approche différente, nouvelle, inédite et pourtant reposant sur des croisements d’univers autant que sur un socle solide et patrimonial du jazz en fait un album unique, « à part », inédit et totalement novateur.
De façon interplanétaire c’est un peu comme si tout le jazz se croisait ici, comme si un rendez-vous s’était donné là, permettant de se rencontrer, de jammer, de discourir, de dialoguer ou cancaner, de chanter, de retrouver le plaisir des racines tant ethniques, rurales qu’urbaines, d’inviter des amis trempés dans le jazz mais aussi raccrochés en périphéries brésiliennes, savantes minimalistes ou libératrices.

On assiste là à une sorte de kaléidoscope sonore en puissance universelle.
Gil Evans, George Gruntz, Monk, Carla Bley, Trane, Miles ou Duke rencontrent le Brésil, retrouvent l’Afrique, chantent... oui, chantent...
Un voyage inoubliable – en état d’apesanteur, comme ces éléphants si merveilleusement imagés et chantés par la chanteuse Abbey Lincoln.
Plus qu’une poésie ou un texte...
Un prétexte à offrir une musique en relation avec cette « image poétique ».
Abbey Lincoln, épouse du grand batteur Max Roach, devenue Aminata Moseka au retour d’une tournée africaine dans le milieu des années 70, chanteuse engagée, « Civil Right Activist »...
« Freedom Now Suite »...

L’Afrique, au milieu des préoccupations créatives de Bob Moses, est le centre émergeant de nombre de musiques qui influencent l’artiste et qui s’échappent ici de ce collectif multicolore, tout comme nombre de sources extra-musicales qui l’inspirent, qu’elles soient spirituelles, de cultures diverses, de philosophies ancestrales ou littéraires, qu’elles soient également de visions poétiques (Rimbaud).
Bob Moses explique qu’il a voulu avec cet album sortir du système compositionnel commun du jazz consistant à l’exposition d’une mélodie minimale prétexte d’une à deux minutes, engendrant une improvisation pouvant aller jusqu’à vingt minutes, basée sur l’expression de grands solistes, cette mélodie opérant un retour en fin de titre.
Pour lui, ce concept est une forme horizontale, il y oppose ici une forme verticale consistant en l’écriture de longues plages mélodiques jouées par des sections sur/sous lesquelles des solistes agissent en réaction.
Son ensemble se divise alors en deux rôles distincts, « the Workers » et « the Spirit Voices »...
Les premiers interprètent l’intention écrite du compositeur, les seconds improvisent sur ce matériau « en réaction » spirituelle et sensorielle avec celui-ci.
L’idée de combiner la rigueur de l’écriture et la spontanéité de façon simultanée apparait effectivement au long de l’écoute de cet album et si les explications de Bob Moses quant à la direction qu’il a choisi d’emprunter éclairent le ressenti de l’écoute, le matériau créatif qu’il propose en est bel et bien l’illustration.
Pour conclure l’artiste explique qu’il a également usé d’un concept puisant dans les motifs répétitifs (vamps), les éléments transcendantaux et la danse, ce sous un aspect « Groove Canon », entendons là, sous le principe conceptuel d’écriture contrapuntique du canon.

Trevor: Bob Moses from the album When Elephants Dream Of Music - YouTube

Bob Moses (with Sheila Jordan) - Happy To Be Here Today (When Elephants Dream Of Music, 1982) - YouTube

Bob Moses - When Elephants Dream of Music album songs listen online for free! 1983

 ---

« - Qu’est-ce que vous savez des éléphants ?
- Pas grand-chose.
- Pas grand-chose un peu ou pas grand-chose rien du tout ?
- Presque rien.
- Par exemple, est ce que vous savez que les scientifiques croyaient autrefois que les éléphants étaient doués de pes ?
- Tu veux dire P.E.S ?
- Si vous voulez, les éléphants sont capables d’organiser des rencontres à distance quand ils sont très loin les uns des autre, ils savent où sont leurs amis et leurs ennemis, et ils peuvent trouver de l’eau en l’absence de tout indice géologique. Personne n’arrivait à savoir comment ils peuvent faire tout ça. Et, que se passe-t-il en réalité ?
- Je ne sais pas.
- Comment font-ils ?
- Quoi ?
- Comment peuvent-ils organiser des rencontres s’ils ne sont pas doués de PES ?
- Tu me le demandes ?
- Oui
- Je ne sais pas.
- Vous voulez le savoir ?
- Bien sûr.
- Vous y tenez beaucoup ?
- Mais oui.
- Ils émettent des sons très, très, très, très graves, beaucoup plus graves que ce que l’oreille humaine peut entendre. Ils se parlent. Vous ne trouvez pas que c’est hallucinant ?
- Si.


J’ai mangé une fraise.

- Il y a une dame qui vient de passer deux ans au Congo ou dans un de ces pays-là. Elle a enregistré ces sons et les a réunis dans une énorme sonothèque. Cette année elle a commencé à les rediffuser.
- Les rediffuser ?
- Aux éléphants.
- Pourquoi ?

J’ai adoré qu’elle me demande pourquoi.


- Comme vous devez le savoir, les éléphants ont beaucoup, beaucoup plus de mémoire que les autres mammifères.
- Oui. Je crois que je le savais.
- La dame voulait donc mesurer l’étendue de leur mémoire. Elle a diffusé l’appel d’un ennemi enregistré des années auparavant – qu’ils n’avaient entendu qu’une seule fois – et ils se sont mis à paniquer, et des fois à s’enfuir. Ils se rappellent des centaines de sons. Des milliers. Il n’y a peut-être pas de limites. Vous ne trouvez pas que c’est hallucinant ?
- Si.
- Et ce qu’il y a de vraiment hallucinant c’est qu’elle a passé l’appel d’un éléphant mort aux membres de sa famille.
- Et ?
- Ils se rappelaient.
- Qu’est-ce qu’ils ont fait ?
- Ils se sont réunis autour du haut-parleur.
- Je me demande ce qu’ils éprouvaient.
- Comment ça ?
- En entendant les appels du mort, est-ce que c’est l’amour qui les a fait approcher ? Ou la peur ? Ou la colère ?
- Je ne me rappelle pas.
- Est-ce qu’ils ont changé ?
- Je ne me rappelle pas.
- Est-ce qu’ils pleuraient ?
- Il n’y a que l’espèce humaine qui peut pleurer des larmes. Est-ce que vous le saviez ?
- L’éléphant de la photo on dirait bien qu’il pleure.


Je suis allé voir la photo de tout près et c’était vrai.

- Probablement un trucage par ordinateur. Mais, au cas où, je peux prendre une photo de votre photo ?

Elle a fait oui de la tête et elle a dit :
- Je crois avoir lu quelque part que les éléphants sont les seuls animaux qui enterrent leurs morts, non ?
- Non, je lui ai dit en réglant l’appareil de grand père, pas possible. Ils rassemblent les os, c’est tout. Il n’y a que l’espèce humaine qui enterre ses morts.
- Ces éléphants ne pouvaient pas croire aux fantômes.


Ça m’a un peu fait me fendre la pêche.

- En tout cas, la plupart des scientifiques ne diraient pas cela.
- Qu’est-ce qu’ils diraient ?
- Je ne suis qu’un scientifique amateur.
- Et qu’est-ce tu dirais ?

J’ai pris la photo.


- Je dirais qu’ils étaient perdus.

Alors elle s’est mise à pleurer des larmes.
Je me suis dit, c’est moi qui suis censé pleurer.


- Ne pleurez pas
- Pourquoi ?
- Parce que.
- Parce que quoi ?


Comme je ne savais pas pourquoi elle pleurait, je n’ai pas pu trouver de raison. Est-ce qu’elle pleurait à cause des éléphants ? De quelque chose d’autre que j’avais dit ? De la personne désespérée dans la pièce d’à côté ? Ou d’autre chose dont j’ignorais l’existence ? Je lui ai dit :
- Je me blesse facilement.
- J’en suis désolée.


Je lui ai dit :
- J’ai écrit à la scientifique qui enregistre les éléphants. Pour lui demander si je pouvais être son assistant. Je lui ai dit que je pourrais veiller à ce qu’il y ait toujours des bandes vierges pour les enregistrements, faire bouillir de l’eau pour qu’on puisse la boire sans danger ou simplement porter son matériel. C’est son assistant qui m’a répondu qu’elle avait déjà un assistant, évidemment, mais qu’il y aurait peut-être un projet auquel nous pourrions collaborer dans l’avenir.
- C’est formidable, ça t’ouvre des perspectives.
- Oui. »


Extrait de « Extrêmement fort et incroyablement près » – Jonathan Safran Foer - Editions de L'Olivier/Points 2006.


---

Je voulais développer ce passionnant album  de titre en titre, mais il forme un tel tout alors je préfère,

- vous parler de ce clone de David Sanborn (David Gross) tant en timbre qu’en éblouissant soliste qui inonde le spectre,
- dire à quel point la mélodie était omniprésente et qu’un tel album était un long chant,
- préciser que les sons très, très, très, très graves mus en trombones, clarinettes (Howard Johnson / Barry Rogers) et soutenus souvent à l’unisson par un Steve Swallow absolument fabuleux, ou boostés par un Formanek tout aussi solide faisaient l’architecture de cette immense fresque.
- faire remarquer que la merveilleuse Sheila Jordan est l’une de ces chanteuses de la sphère jazz si peu connue et pourtant si touchante comme peut l’être un Robert Wyatt, par exemple
- insister sur le drumming tant jazz que tribal de Bob Moses qui n’est pas là à nous sortir un de ces éternels albums de et pour batteurs, mais s’inscrivant dans une lignée de ceux, par exemple, conceptuels, que fit un certain Anthony Williams à ses débuts soliste en Blue Note (éponyme et Spring). Un album d’un batteur pour la musique donc, au sein duquel l’instrument s’exprime en toute parité, passant, car certainement pont indicatif et de « directions » des Workers à la « Spirit Voice »
- je devrais cependant faire un temps analytique sur une donnée d’écriture qui m’est apparue comme vecteur d’espace, de liberté et d’intemporalité au-dessus d’une pulse qui est effectivement souvent axée sur le vamp répétitif en constatant que les immenses horizons mélodiques s’échappent de ce sol terrestre par le biais de décompositions rythmiques souvent en décomposition de triolets de noires ou blanches, ce qui redimensionne leur parcours et les étire vers l’infini.
- il m’est apparu important de ne pas oublier Nana Vasconcelos, ce Airto des temps plus modernes, emportant dans son bagage sonore sa jungle et ses favelas urbaines.
- souligner que l’album fut sous label Grammavision, l’un de ces labels novateurs qui consacra un peu de son temps à mettre en avant une avant-garde issue du free (Tacuma et son "maître" Ornette) mais aussi la défense de projets tels que celui-ci au sein duquel il n’est finalement pas étonnant de voir Pat Metheny en producteur et ami. Pas étonnant également de trouver là Bill Frisell, logique même.
- alors si l’on prête l’oreille et que l’on écarte les ambiances synthétiques de Lyle Mays on constatera qu’ici la part pianistique n’est pas. Espace oblige et volonté de non référent à un support harmonique fermé, ceux-ci sont donc « transposés » au vibraphone et marimba et le rôle de David Friedman est à ce point de timbre et de couleur capital. D’ailleurs souvenez-vous, un certain Jaco Pastorius (comparse de Bob Moses en trio premier Metheny)  avait préféré le steel drums en son big band...
- il ne me faut oublier de faire pencher l’oreille vers ces voix qui parcourent le voyage et agissent comme un véritable « pupitre », une entité à part entière – on n’est pas pour autant dans la virtuosité de Laureen Newton en Vienna Art Orchestra, ici l’air contraste avec la terre. La virtuosité n’est pas utile, elle sert la musique et le projet.
- et puis il y a le lumineux Terumasa Hino que peu connaissent, mais qui une fois écouté ici restera gravé en mémoire.

On ose les deux basses, les deux batteries, pour augmenter le propos tribal et redonner sens à ces racines africaines revendiquées, on spécifie le minimalisme de Glass ou Reich, on n’oublie pas que le grand Gil disait qu’un thème bop se doit d’être exposé à l’unisson et la liberté s’invente ailleurs, autrement.

Après les éléphants rêvant de musique Bob Moses sera visité par le grand esprit.
Nous y reviendrons au prochain épisode.

Il n’y a pas de hasard...
J’écoute les éléphants, dans le même temps je lis ce livre captivant de Jonathan Safran Foer et suis pile sur ce passage qui narre la seconde rencontre de cet enfant à la recherche de « ce qu’ouvre la clé », je retrouve le plaisir de jouer avec un tromboniste...













lundi 1 février 2016

Pierre Boulez (26 Mars 1925 / Montbrison – 05 Janvier 2016 / Baden Baden)

Pierre Boulez (26 Mars 1925 / Montbrison – 05 Janvier 2016 Baden Baden)
"Entre génie créatif et exécutif et radicalisme obscurantiste ?
 La figure marquante de la musique savante et de la culture  de la cinquième république ?"

Pierre Boulez est décédé.
Janvier 2016 est obscur ou du moins cerné de fins de destinées de vies si ce n’est « tragiques », du moins « logiques ».
La roue tourne et elle emporte avec elle son lot de repères, d’idoles, d’icônes, de figures marquantes, d’être liés à l’attachement émotionnel, à l’affectifs, au souvenir...

Pierre Boulez – David Bowie.
L’art créatif savant revendiqué tel et érigé en quasi religion d’un côté...
Le génie créatif « populaire » instinctif devenu au fil du temps stratégie intellectuelle de l’autre.
J’ai déjà évoqué largement Bowie.

Pierre Boulez, à sa façon a « accompagné » ma vie musicale, lui aussi.
Face à cet imposante personnalité, tant de connaissance et de savoir que d’engagement militant envers une certaine idée de la culture ou encore de chef d’orchestre à l’approche musicale éblouissante et visionnaire, je suis toujours resté dans un scepticisme complexe.
Selon les cas et l’angle d’approche j’aurai été admirateur, souvent, j’aurai détesté également au plus haut point certaines de ses prises de position dictatoriales ou encore je serais resté  interrogatif quant au soutien inconditionnel dont l’état lui aura fait montre, un soutien exclusif qui a (et c’est un fait avéré) muselé et bridé la création en France.

Boulez c’est, pour moi, tant affectivement que professionnellement, tous ces paradoxes à la fois, ce mélange d’admiration et de crainte, d’amour et de rejet, de passion et de malaise.
C’est le pouvoir autocrate intouchable mêlé de pédagogie altruiste, c’est l’exigence ultime et l’extrémisme idéologique, c’est l’entrée massive de l’axe scientifique et mesuré dans l’équilibre poétique de l’idée de la muse inspiratrice...
C’est aussi la politique dans l’art avec la mise en exergue du mécénat d’état, nouvelle donne devenue norme et qui aura fait du dossier et de la subvention le critère budgétaire pyramidal, élitisme d’étau resserré vers des sphères ministérielles nébuleuses, vers des passe droits accordés à l’intellect dans toute son horreur.

On aura pu lire de nombreuses bios, des rappels ou découvertes sur la longue vie du personnage qui ne fit unanimité mais qui m’a toujours imposé le respect.
Ces renseignements étant aisément consultables, je ne vais pas m’étendre sur le sujet de sa vie, après tout, à chacun la sienne et si, par exemple l’on devait bannir la musique de Wagner du fait de son antisémitisme avéré, ou celle de Mahler de par ses relations misogynes avec Alma, voire celle de Strauss du fait de ses relations étroites avec le nazisme, je crois bien qu’on ne s’en sortirait pas.
L’œuvre reste, l’homme quant à lui reste homme, aura pris des positions contemporaines à son temps, les contextes sociaux et politiques ou idéologiques font de toute façon leur toute autre œuvre.
Un homme vit avec son temps et, si visionnaire qu’il soit, a l’esprit de son temps.

Pierre Boulez...
Comme nombre de mélomanes, je garde de lui le souvenir concret d’un immense chef d’orchestre.
Nombre de ses interprétations à la tête des plus grands symphoniques internationaux font référence et il a en effet, apporté une approche novatrice et différente à l’histoire de la direction d’orchestre.
Là encore il a été acteur d’une cassure, d’une vision sonore différente.
En redonnant à des textes musicaux un sens et une pensée tant philosophique que scientifique sa tenue d’œuvres d’un répertoire couvrant la fin du romantisme pour aller vers le contemporain reste exemplaire.

Pierre Boulez, le chef d’orchestre m’a dès l’adolescence fait prendre la conscience de Debussy et Ravel, il m’a également de suite fait aimer sans à priori l’école de Vienne de Webern, Berg et Schoenberg. Avec et grâce à lui j’ai su écouter Mahler, j’ai compris Wagner et ai pu oser l’écoute contemporaine de Varèse par exemple.
Sans parler de son œuvre dont, dit-on qu’elle fut à l’origine de sa volonté de diriger.
On n’est jamais mieux servi que par soi-même et l’histoire l’aura prouvé en ce sens de compositeurs dirigeant eux-mêmes leurs œuvres.

C’est par sa version de « Daphnis et Chloé » que tout a commencé...

Ravel. Daphnis et Chloé, Suite N°2. NYP. Pierre Boulez. - YouTube

Nous parlions de lui, mon professeur de chant et moi, avec admiration.
J’étudiais le « Pelleas » de Debussy et j’avais sur son conseil écouté attentivement l’interprétation remarquable de Boulez, du moins celle de l’orchestre.
Debussy: Pelléas & Mélisande Act 1 [Boulez] Shirley, Söderström, Minton - YouTube
En parallèle mon professeur de piano me faisait étudier Ravel et me conseilla également d’écouter la version pour orchestre de la « pavane pour une infante défunte », par Pierre Boulez.
C’est là que je découvris « Daphnis et Chloé », car une partie de ce ballet se trouvait dans l’album.
Puis mon professeur de piano qui avait pour habitude de me ramener chez moi dans sa deudeuche, lui habitant au Sappey et me posant à Corenc partit faire carrière... au sein d’un tout nouvel ensemble, dirigé par... Pierre Boulez : l’ensemble inter-contemporain.
Grâce à lui et avec Pierre Boulez voici que Ravel s’était mis au premier rang de longues écoutes, de longs moments de rêverie, aux côtés d’un rock progressif pas si éloigné finalement que cela, de ces univers féeriques.

---

Debussy Prelude to the Afternoon of a Faun; Boulez - YouTube

« C'est avec la flûte du faune que commence une respiration nouvelle de l'art musical, non pas tellement l'art du développement musical que sa liberté formelle, son expression et sa technique. L'emploi des timbres y est essentiellement nouveau, d'une délicatesse et d'une sûreté de touche tout à fait exceptionnelle. L'emploi de certains instruments comme la flûte, le cor ou la harpe, y est caractéristique de la manière dont Debussy les employa dans ses œuvres les plus tardives, les bois et les cuivres y trouvent une légèreté de main et une sûreté d'emploi telles que l'on se trouve en présence d'un miracle d'équilibre et de clarté sonore. Cette partition possède un pouvoir de jeunesse qui n'est pas encore épuisé, et, de même que la poésie moderne prend sûrement racine dans certains poèmes de Baudelaire, on peut dire que la musique moderne commence avec L'Après-midi d'un Faune. » (Pierre Boulez, Encyclopédie de la Musique. Fasquelle, 1958.)

J’ai lu et relu maintes fois cette citation, j’ai forcément placé ce « prélude à l’après midi d’un faune » de Claude Debussy comme acte essentiel, ne me lasse jamais de l’écouter et au passage j’ai voulu saisir comment Pierre Boulez, mettait en acte sonore ces dires.
« Miracle d’équilibre et de clarté sonore », voilà qui, chez Pierre Boulez par et ailleurs que chez Debussy est éminemment vérifiable.
Ses interprétations semblent principalement axées sur la matière sonore en présence dans le texte.
Chez Boulez, il n’y a pas de lyrisme exacerbé, de soliste (ou partie soliste) au sein de l’orchestre mû par un désir de personnalisation, d’identité.
Je crois que Pierre Boulez laisse avant tout « parler » la musique et le texte en présence comme si celle-ci se suffisait à elle-même, inutile d’en « rajouter », l’excès d’expression humaine masquerait justement... l’impression.
C’est donc apparemment (j’ose m’avancer sur cette sensation) le seul texte musical joué avec sa plus grande précision - tant en nuance qu’en articulation, tant en tempo qu’en rigueur métrique, tant en considération acoustique des timbres – qui est chez le chef le moteur quasi scientifique du jeu musical.
La musique et son écrit comme seul matériau pour une « justesse » d’exécution.
Cela se vérifie peut être là aussi dans la direction peu commune du grand chef.
On aura fait de sa métrique « sans baguette » légende, mais les mains de l’homme en action de geste musical aident à mieux comprendre son souci de détail, de précision analytique, de respect du texte, de « musique d’abord ».

Je pense que cette approche nouvelle et pourtant philosophiquement logique, au service d’un répertoire qu’il détermine comme « moderne », sachant justement que le XXe siècle aura tant en concept d’orchestration (avec un instrumentarium vaste et renouvelé), qu’en précision du codage aura été de pair avec cette volonté de contemporanéité, d’évolution de l’écrit du langage savant, de plus en plus précis, détaillé, pointu, rigoureux et méthodique, mathématique même.
Alors sa vision de l’école de Vienne reste pour moi la plus sure, la plus réaliste et la plus référente.
Si aujourd’hui le « sentiment » peut à nouveau s’y présenter, je pense que c’est parce que sa lecture cartésienne d’un axe créatif qui l’était tout autant a réellement positionné le sens à donner à de telles œuvres.
Alban Berg - Chamber Concerto (1/4) - YouTube
Webern - Boulez & Berliner Philharmoniker - YouTube
Schoenberg: Verklärte Nacht, Op.4 - Boulez. - YouTube

Pierre Boulez aura lui aussi fait école, il fut d’ailleurs un formidable pédagogue et l’on peut visionner certains de ses « cours » pour s’en rendre compte.
Le texte comme seul référent, la rigueur scientifique comme espace d’interprétation, la méthode avant le sentiment, pour le sentiment et l’expression musicale sans fard, puis un recul formidable sur la masse sonore, sur la « vision » en plans orchestraux multiples du compositeur interprété voilà un peu comment j’appréhende le chef Pierre Boulez.

---

Wagner était magnifié par Karajan, dépositaire patrimonial d’un romantisme à fleur de peau, il fut dépoussiéré par Boulez creusant dans le texte complexe, long et empreint de maniérismes d’exécutions afin d’y trouver l’essence sonore, la couleur vraie, le visage et non la figure.
La tétralogie par Pierre Boulez en scandale Chéreau  sur festivaliers aux œillères en sacro-saint Bayreuth est juste révolution magnifique, telle que Wagner lui-même aurait aimé le faire (et l’eut certainement fait) lors de ses interprétations qui n’en doutons pas étaient certainement aussi engagées que le personnage lui-même.

Wagner/Louis II de Bavière...
Boulez et la cinquième république...

Wagner - Die Walküre: "The Ride of the Valkyries" (Boulez) - YouTube

---

Au lycée, notre professeur de musique et d’analyse nous parle de Berg, de la musique sérielle, cite « Wozzeck » comme l’un des cinq grands opéras.
Je ne découvrirais cette œuvre qu’après « Lulu » acheté dès sa sortie en 1979.
Chereau/Boulez, le duo avait réitéré  fort, à Paris qui plus est.
Alban Berg: Lulu (Boulez, Chéreau, 1979) - YouTube
Faire surgir la beauté de l’extrême complexité... voici un peu comment je me résume ce moment qui fait qu’encore aujourd’hui, si je fais un passage en école de Vienne, l’écoute de ce chef d’œuvre par Boulez m’est incontournable.
Quel univers, quelle audace !
Pierre Boulez se positionne là en héro visionnaire d’une esthétique, d’un concept, d’une méthode (dodécaphonique/sérielle).
Il lui donne des lettres de noblesse définitives, indiscutables et installe cette musique contemporaine au centre du répertoire.

Il l’installe aussi en débat, en discours et en philosophie – ce fait la positionne différemment et c’est ainsi qu’étudiant je vais m’amouracher de ces propos musicaux hautement intellectuels, de cette école encore mise sur l’autel du rébarbatif ou de l’obstacle esthétique à éviter, de cet écrit musical savant et pourtant chargé de sensations, de sentiments et d’humanité.
La musique contemporaine sans Pierre Boulez qui l’a ardemment et cruellement défendue ne "serait pas", j’en suis certain.
Et pourtant, il a souvent dépassé les bornes de ce que j’étais capable d’entendre...


2016...

Ce XXIe siècle est déjà à l’aube de sa seizième année...
La musique contemporaine n’a toujours pas sa place dans l’enseignement musical.
Cette prise de pouvoir intellectuelle en est-elle l’une des raisons ?
Cette mise en élitisme « boulezienne » l’aura-elle autant défendue que desservie ?
Je ne suis pas loin de le croire.

On ne sait toujours pas aborder la musique contemporaine dans l’enseignement musical.
On lui confère une place d’amusette ludico-culcul en gratouillage de cordes de piano jouet club sous argumentaire animatico-pédagogique empreint du plus haut lamentabilisme.
On parle de « réhabilitation » et on devrait simplement oser s’habiliter à instruire le plus simplement du monde et sans débat d’idées, juste comme l’on instruit Mozart ou Bach, la musique de notre temps – contemporaine...

C’est sûr, je vois mal Pierre Boulez diriger Mozart ou Bach, il en aura même fait « politique contraire ».
Pierre Boulez a donc été le défenseur le plus intègre, le plus ardent, le plus élitiste, le plus intellectuel, le plus autocrate, le plus avisé, le plus intéressé tant budgétairement que politiquement, le plus habile (axes identiques), le plus manipulateur, le plus complexe, le plus extrémiste, le plus borné... etc, etc... de la musique contemporaine.
Y croire à ce point pour la servir et la desservir tout autant... et servir en même temps que desservir tout acte créatif hexagonal échappant à ce pouvoir institutionnel établi par lui et autocrate, voilà aussi l’image qu’il aura entretenu ou dont il aura été auréolé, à tort probablement, à raison peut être.

La musique contemporaine selon Pierre Boulez, entourée d’un agglomérat d’intellectualisme et d’un langage excluant toute « vulgarisation » mais s’enorgueillissant d’esprit élitisme n’a donc réussi à s’’imposer qu’auprès d’une élite tant intellectuelle que sociale et n’arrive toujours pas à entrer avec une réelle intelligence dans l’enseignement musical.
Il ne me rassure pas de constater que les avancées d’un Miles de « On the corner », ou d’un free d’Ornette  si ce n’est d’un geste d’improvisation totale mû par Barre Phillips, par exemple, en sont au même point...
Il aura fallu une révolution baroque pour appréhender cette musique et sa mise en valeur, il va aussi falloir le même combat pour le jazz Nouvelle Orléans... pas suffisamment « sérieux » pour être enseigné en Conservatoires car, trop festif ?...

Je ne m’écarte pas de trop loin croyez-moi, de ces débats d’esthètes et de pouvoirs d’artistes.
Pierre Boulez a été particulièrement virulent dans le genre.
Ses prises de position obscurantistes et autocrates soutenues par un langage radicalisé ont, à mon sens, positionné la musique contemporaine comme inaccessible, domaine réservé ou encore débat suspicieux.
L’œuvre contemporaine en a, dans son ensemble été victime et retardée et ce n’est pas, paradoxalement, en ayant enregistré Zappa que Pierre Boulez aura conquis le public des rockeurs intellos. Tout au plus il aura réussi là un coup budgétaire médiatique et certainement démagogique là où le bateau IRCAM commençait sérieusement à prendre l’eau du regard public et du mécontentement des compositeurs eux aussi contemporains, non admis dans la sphère très fermée dont l’entrée en son sein semblait tant nébuleuse qu’autocrate.
Récemment on aura entendu Michel Legrand exprimer clairement son sentiment d’avoir subi une telle dictature de l’élitisme intellectuel et d’en avoir souffert.
On peut aisément le comprendre et l’admettre – les prises de pouvoir de Pierre Boulez ont été largement médiatisées et mises sur la table des débats pour n’être ignorées.

Pierre Boulez est donc pour moi un énorme paradoxe, tout aussi conséquent que celui d’un Richard Wagner ou d’un Richard Strauss, par exemple, pour ne parler que "monuments historiques".
Son œuvre, avec à sa tête un « Marteau sans Maître », je ne la  connais "réellement" que peu, la compréhension de celle-ci est comme l’homme, d’une rare complexité intellectuelle et si, j’admets n’y trouver que peu de relationnel affectif, l’intellect à outrance n’arrivant à me toucher véritablement, je lui confère malgré tout une place particulière...
Pierre Boulez - Le Marteau sans maître (1955) - YouTube
Là aussi elle apparaît comme réservée à une élite susceptible d’être en intelligence de l’appréhender, une élite qu’il faudra dénicher dans le milieu intellectuel de la contemporanéité, ou dans le débat sans fins des penseurs causeurs de France Culture et France Musique.
On aura lu et analysé, dit que Pierre Boulez a poussé le système sériel à un certain paroxysme.
Je ne pense pas personnellement qu’un système puisse avoir de paroxysme et puisse être considéré de par l’œuvre générale d’un compositeur comme étant en son point ultime, de non-retour, comme face à son mur.

Mozart et le système tonal...
Debussy et le système modal...
Boulez et le système sériel, atonal...

A ce stade je veux comprendre.
Schoenberg, Berg et Webern me touchent au plus haut point.
Boulez compositeur ne m’inspire qu’analyse de prise de tête intellectuelle, Boulez chef d’orchestre me fascine et m’emporte... et m’a ouvert directement les portes de cette modernité qu’il défendait avec acharnement.
Question d’affect certainement.

Cette semaine j’ai cherché des comparatifs et autour de cette modernité, de cette contemporanéité.
J’ai donc pioché afin de mettre mes idées en place.
Je suis d’abord allé chercher du côté des grands chefs compositeurs et me suis arrêté longuement sur l’immense Leonard Bernstein.
Ses symphonies ou encore le merveilleux « on the waterfront », j’ai évité volontairement West Side...
Rien à dire, cette musique me touche, m’attire.
Bernstein, L. - Symphonic Suite from 'On the Waterfront' - YouTube
J’ai écouté le magicien des sons François Bayle, là encore adhésion immédiate.
François Bayle -- Les Couleurs de la nuit (1982; rev. 2012) - YouTube
J’ai de fait pris le chemin d’une certaine école américaine qu’elle soit répétitive ou minimaliste, derrière la mathématique structurelle, tant d’émotion, de rapport à l’humain.
Glass, Reich, Adams...
John Adams,Harmonium. - YouTube
Steve Reich - Music for 18 Musicians - YouTube
philip glass einstein on the beach - YouTube

J’ai ré écouté Boulez...
Il me faudra probablement une autre vie pour en avoir intellectuellement le recul, je lui confère une extraordinaire densité de pensée, une remarquable architecture structurelle, un sens théorique poussé comme chez Bach, à l’absolu. J’y entends du chiffre en place de notes, j’y comprends un acte créatif conceptuel hors du commun et de fait, peu enclin à s’adresser à un public, même averti.
Je n’y entends pas en tout cas l’impasse du sériel ou de l’atonalité, c’est trop de responsabilité envers un seul homme, si réfléchi et abouti en pensée soit-il.
Se pose alors la question de la tolérance de l’acte créatif, dernier débat boulézien sur fond de cette phrase jetée en interview et dont la substance disait qu’aujourd’hui on sortait de la musique qui avait été enfermée dans des placards pour la donner comme œuvre au public, lesdites œuvres auraient mieux fait, selon les dires du grand homme, d’y rester (au placard) ou encore d’être brûlées avec celui-ci tant cet engouement pour le passéisme lui paraissait sans discernement, incongru ou encore humainement inacceptable.
A l'heure de la destruction obscurantiste de témoignages du passé il convient de réfléchir à de tels propos.
Et se poser par exemple la question des engouements posthumes envers l'oeuvre de Schubert, ignoré et laissé pour compte de son vivant...
Aurait-on pu se passer d'un tel génie sans cette motivation posthume à le mettre sur le devant de l'histoire de la musique ?

Pierre Boulez, donc, dans toute son intolérable splendeur et dans tout son génie du paradoxe a inscrit en moi, à la fois de telles ignominies envers ses contemporains et en même temps il m’aura ouvert la passion contemporaine, vers la « modernité », qu’il dirigeait si remarquablement, de Mahler/Wagner à Berg, de Bartok à Stravinski, de Varèse/Zappa à Boulez, de Debussy à Ravel...

Gustav Mahler - Symphony 4 - 3 mov. - YouTube / Berg - Lyrisch Suite Ⅲ - YouTube
Pierre Boulez - Conducts Bartók - YouTube / Igor Stravinsky - Pétrouchka I° - YouTube
Edgard Varèse, Amériques - YouTube / Zappa - 1984 Boulez conducts Zappa: The perfect stranger - YouTube / Pierre Boulez, Structures I & II (Kontarsky/Kontarsky) - YouTube
BOULEZ, Debussy Nocturnes - YouTube / MAURICE RAVEL - BOLERO -.wmv - YouTube


Pierre Boulez s’est éteint ce 05 Janvier 2016.

Qui va relever en ce XXIe siècle ce défi de la transmission de l’idée de la modernité dans la musique si savante ?
Qui va relancer le débat de l’intégrité créative en ces temps de médiatisation commerciale ?
Qui sera capable de se pencher sur l’aide à la création étatique pour une reprise de considération de celle-ci, en prenant recul sur les débats à l’intellectualisme élitiste forcené, tout en lui gardant sa teneur de "niveau de pensée" ?...