vendredi 4 mai 2018

ÇA GROOVE MAN !

ÇA GROOVE MAN !

Ce terme, « groove », on ne peut plus s’empêcher de l’utiliser à tout va.
Il est devenu quasi incontournable, un peu comme le fut « swing » en son temps.
Je l’ai vu arriver progressivement et entrer ainsi dans le langage des zicos puis du public jusqu’à quasiment servir d’étiquette englobant funk, disco, acid jazz, jazz-funk, soul... bref comme si toute la musique black américaine (puis pas que) se devait d’être estampillée de ce sceau.

On trouve quelques définitions :

- le groove est une sensation et une dynamique spécifique appliquées à un motif rythmique régulier, comme le swing en jazz. « In the groove » (dans le sillon pour dire dans la note, dans le rythme – désigne un jeu inspiré, un jeu superbe mais aussi un rythme régulier) cf Wikipedia.
- qualité rythmique propre aux musiques qui incitent à danser, à bouger. Google.
- le groove est une question de rythme, une façon de produire des effets en jouant sur la dynamique et la mise en place de certaines notes tout en incluant d’infimes variations dans la continuité du jeu.  Pour que la sensation du groove existe il lui faut un cadre et c’est sur des motifs rythmiques réguliers qu’il parvient à s’installer durablement. Pianoweb avec une explication particulièrement détaillée et réaliste d’Elian Jougla.

Bon on l’a compris, il s’agit de rythme et d’un lien avec le funk des années 60/70 sur une histoire de mise en place sur les temps – un truc lié au feeling tant du protagoniste zicos que de l’auditeur qui se retrouve attiré physiquement de façon infaillible par ce « jeu musical et rythmique ».
J. Brown bien entendu me vient directement.
Herbie Hancock avec ses Headhunters ou en aventures funky se place juste à côté.
Il est évident que Stevie a sa place, tout comme Marvin et bref, un catalogue complet du parfait addict de cette black music qui nous fait immédiatement bouger nos petits corps de blancs rigides.
Le maitre incontesté ? qui a (re)mis ce terme dans le langage courant : Maceo Parker, bien évidemment.
Allez, j’ouvre l’habitacle surchargé de chaleur et je vais vérifier ça et voir si l’idée de groove est applicable à ceux-là, autrement dit, si, dans les quinze premières secondes de beat (on ou after) l’envie de souplesse du corps sur ces pulses obsessionnelles me fait bouger, c’est que c’est bon.

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RUFUS AND CHAKA KHAN - « Live Stompin’ at the Savoy » - 1983.
Chaka Khan – Vocals / Tony Maiden – vocals, guitar / Kevin Murphy and David Wolinski  - keyboards / John Robinson – Drums / Bobby Watson – Bass / Lenny Castro and Stephanie Spruill – percussions / Stephanie Spruill, Lee Maiden, Julia Tillman – background vocals / Horn Section : Jerry Hey – Trumpet  & arrangements, Ernie Watts – tenor saxophone, Larry Williams – alto saxophone and flûte, Gary Herbig – tenor saxophone and flûte.
Recorded live at The Savoy Theater – NYC, 12/14-02-1982

C’est de là qu’est partie cette idée d’article mais aussi cette envie estivale de FUNK...
J’ai commencé par ré-écouter quelques bons vieux Herbie, de ceux que le jazzeux range sur l’étagère de la honte, quand Herbie s’est entiché du vocoder, quand il a flirté avec le disco et fait dans le presque classy kitch. Là pour le coup pas photo, d’un coup de pitch synthé horns, de clavinet wahwah ou de fender tremolo sur rythmiques de plomb détendues, ça groove, innovation synthétique à l’appui, en plus...

Mais revenons à mes chers Rufus et notre diva bourrée d’énergie sur-vitaminée, toujours perchée dans les aigus les plus vertigineux hurlant le blues comme nulle autre : Chaka Khan.
Ce live est pour moi l’un des albums funk les plus grands, juste ça... allez, genre île déserte, celui qu’il faut prendre dans la cantine bourrée de disques.
Et... il groove sérieux.

L’architecte du truc, Mr John Robinson n’y est pas pour rien.
Imperturbable il permet, justement, aux autres de s’emboiter à sa pulse bien ancrée, bien sobre, chargée de relances vraiment rares d’efficacité. A lui seul et avec son complice Bobby Watson, voilà bien une de ces rythmiques de rêve pour cette sensation de groove.
Alors les grattes de Maiden, les attaques des cuivres percutantes à souhait, les exquis solos de Ernie Watts (un de mes tenor sax préférés immédiatement reconnaissable par un jeu proche de l’alto), les claviers tour à tour lisses ou groovy peuvent s’agencer dans et autour de ce socle – c’est cette adéquation qui, justement groove.
Les chœurs sont d’un immense perfectionnisme et d’une écriture qui permet à Chaka de s’envoler, de décoller, de vocaliser autour de ce sujet vocal en trame qu'elle rejoint parfois pour mieux repartir. Elle est libre, elle est dans une forme olympique, elle envoie du lourd avec une justesse, une tonicité et une énergie jubilatoires.
Elle se charge de ce groove et elle le surexpose, l’amplifie tel un immense réflecteur de ce flot électrisant addictif.
Elle est la grande prêtresse de la soirée, agissant comme le prêcheur de l’église gospel de Harlem, juste à côté – elle en ces deux soirées de février 82, prêche la danse, la sueur, le FUNK et la joie, la jouvence...

Cet album est une cure de bonheur, de plaisir, de positif.
Maiden fait joujou la petite mouth box et la titille de la gratte rythmique ou penche vers la saturation rock, alter ego évident de cette vocaliste hors du commun, nourrie forcément dès l’enfance au biberon soul et à la foi d’Aretha.

La face 4 est un petit reliquat non négligeable de prises studio, tant qu’ils y étaient...
Et on y trouve le tube « Ain’t nobody » dans sa véritable version, bourrée de synthés eighties, une version authentique bien loin de celle rabâchée en 2013 par une certaine Jasmine Thompson encadrée de xylos-marimbas... sorte de version lyophilisée d’un brûlot funk.
Une version qui groove, elle aussi.
Ce concert...
Pff ! Impossible de vous en extraire un seul titre...
What you gonna do...
I’m a woman...
You got the love...
C’est la fête quoi...


AVERAGE WHITE BAND – « Person to Person – Live ». 01-1977
Roger Ball – alto saxophone, keyboards, synthesizer / Malcolm « Molly » Duncan – tenor saxophone / Alan Gorrie – lead and background vocals, bass, guitar / Hamish Stuart - lead and background vocals, bass, guitar / Onnie McIntyre - background vocals, guitar / Steve Ferrone – drums and percussions.
Recorded Live a Tower Theater & The Spectrum / Philadelphia, The Syria Mosque / Pittsburgh, The Coliseum / Cleveland.

Encore un live, décidemment et on est en mesure de croire, à juste titre que c’est là que ça se passe, ou du moins que c’est plus perceptible.
Cet album d’Average White Band c’est par lui que j’ai découvert le groupe, il y a bien longtemps.
C’était les suites d’une émission de télé tardive qu’on ne loupait sous aucun prétexte – instantanément, devant le petit écran, j’avais adhéré puis filé le lendemain à la médiathèque pour trouver un vinyle à me mettre sous les oreilles.
Ce fut ce « Person to Person » et ça reste celui-là.

Dès le break d’intro là encore, ça fonctionne.
Taa ta tada ! Et c’est parti pour un résumé de tournée torride, porté par un Steve Ferrone (ah  l’importance de ces batteurs dans cette idée de groove !...) et un band qui fait bouger les foules.
Les voix de falsetto qui se rauquent parfois en salissant la fausse coolitude, quel bonheur !
Les guitares qui s’entrecroisent avec le schéma bien connu des funkistes (l’une rythmique en accords, l’autre en cocotte), ça aussi c’est l’agencement parfait pour le groove...
Et ces deux saxs, tant en riffs, qu’en solistes gueulards selon les fonctions multi-instrumentistes contextuelles, mais quel puissant chauffage de salle !...
Rien à jeter ! Que du bon, on passe l’ensemble en bougeant irrésistiblement ce même dans les moments de pure jam où les solistes se donnent à leur public.
Marvin est forcément en hommage, quelques ballades afin d’adoucir émaillent le chemin, un délicieux Fender Rhodes égrène quelques arpèges, histoire d’infimes pauses dans ce résumé d’un tour américain qui a dû en faire osciller des salles...
Déjà dans le salon ça le fait, dans la voiture c’est une machine à raccourcir le temps, alors en réel, mais quels chanceux ils furent ceux qui braillent de plaisir, là, dans l’arène du funk.

HERBIE HANCOCK – « Magic Windows » - 1981.
Herbie Hancock – keyboards / Melvin « WahWah » Watson, Ray Parker Jr, George Johnson, Al McKay  – guitars / Freddie Washington, Louis Johnson, Eddie Watkins, Herbie Hancock  – Bass / John Robinson, Al Mouzon, James Gadson – Drums / Sylvester, Vicki Randle, Gavin Christopher – vocals / Adrian Belew – guest guitar / Juan Escovedo, Paulhino Da Costa – percussions / Michael Brecker – tenor saxophone.

« Magic Windows » est l’un de ces joyeux fourre-tout propres à la production de Herbie à cette époque eighties.
On va en studio, on invite, on a une équipe de groovers qui opère depuis « Secrets » avec le Herbie Hancock Group (face du « VSOP Live »), on branche la totale des claviers accumulés depuis une bonne décennie et go !
Parmi la pléthore de productions du sorcier des claviers funky, cet album a pris de suite chez moi une place particulière. Je crois bien qu’en fan de King Crimson nouvelle mouture, la participation lumineuse et flashy d’Adrian Belew y a été pour quelque chose – comme toujours, en fin de parcours d’un album plombé au groove, Herbie a ce don d’embarquer vers le futur, en proposant des pistes imaginaires, des idées qui peut être feront germe, en ouvrant le spectre...
Il a été à bonne école davisienne et même s’il a été plus long à adopter le barda électrique puis électronique rapport à ses amis qui lui succédèrent chez Miles (Joe, Chick et un Keith des tout premiers débuts) – du jour où il l’a fait, ce fut pour devenir d’emblée une référence.
Et une intelligence.

Ici, là encore et décidément... dès le premier cri synthétique pitché c’est parti !...
Alors il n’y a plus qu’à se laisser transporter par cette succession de titres chargés de synthèse eighties, de sons massifs et soutenus par une rythmique de plomb qui ne laisse aucune place à la fioriture, elle est juste une préfiguration de ce que seront les rythm box d’un futur déjà en marche.
C’est droit, direct et ça groove là encore autour de cet axiome définitif, immuable, architectural.
Du coup et « dans ce sillon » Herbie et ses potes invités lâchent des solos à couper le souffle.
La star du croisement de fer amical est Michael Brecker qui sort toute sa panoplie et lance des moments tellement jouissifs qu’ils semblent improbables.
Côté vocal, j’adore ce feeling ado-kitch comme issu des comédies musicales genre High School, Sister Act – ça fragilise autour de cet immeuble de béton armé de groove, ça « intimise » au milieu de ces personnalités à la place omniprésente, ça rafraichi et humanise dans une jungle urbaine chargée de synthèse, de pré-robotisation, de fiction scientifique et laborantine.
L’album est repassé en boucle...
Magic...


ESPERANZA SPALDING – « Emily’s D + Evolution » - 2016.
Tony Visconti – production.
Esperanza Spalding – Vocals, basse, piano, basse synth / Matthew Steven – guitar / Karriem Riggins, Justin Tyson – Drums / Corey King – background vocals, trombone, keyboards / Emily Elbert, Nadia Washington, Celeste Butler, Fred Martin, Katriz Trinidad, Kimberly L.Cook Ratliff - background vocals.

Vous avez bien cru que je resterais ancré dans les années passéistes...
Raté.
Esperanza Spalding, j’en avais largement parlé en précédent blog, cette jeune artiste à la voix, au jeu de basse et surtout à l’art de la composition tant mélodique (véritablement inédit) qu’harmonique précieux pose ici un album dont le qualificatif « fusion » semble on ne se peut plus approprié.
Une fusion habilement mise en valeur par Tony Visconti, l’habile et génial producteur au CV en forme de bottin VIP.
Encore une fois j’ai immédiatement été surpris et séduit par les trouvailles mélodiques de la dame, des sentiers hors normes, des phrases aux découpages souples et aérés, des chemins d’ambitus sinueux et virtuoses, de fait. Le terme commun d’originalité s’applique tout naturellement ici et le dire fait du bien au milieu de ces sorties formatées, rigidifiées, simplifiées vers une extrême dont je ne pige pas spécialement vers quoi elle veut tendre si ce n’est un appauvrissement affiché.
Le dire également - au milieu de ces sorties empreintes d’un intellectualisme de forme et de formule dont le naturel a été chassé parce que naturel, dont l’idée de complexité ne vaut que par sa complexité – c’est souligner que la création peut revêtir encore des habits simples, évidents, abordables sans pour autant chercher à racoler, à ré imiter, à n’avoir plus d’éthique que de faire ce que l’on sait que le public de tout bord attend, juste pour cette seule et unique raison, avec l’idée en sous-titre d’un remplissage de porte-monnaie conséquent.
C’est d’autant plus remarquable que ces domaines esthétiques estampillés de cette idée de groove sont pile dans le voisinage hypra commercial, dans le besoin du rapport physique danse, dans le visuel aussi.
Ah, le visuel cet ennemi progressif de l’auditif...

Sur un beat solide de grosse caisse minimale cassé par quelques accents toniques de caisse « Good Lava » ouvre le bal rythmo-vocal et c’est parti pour un florilège de frasques enchantées, de lignes de basse sinueuses et de guitares magiques en carrefour piochant tout azimut.
Chaque son explore, chaque note mélodique virevolte d’ingéniosité, de limpidité et de semblant de facilité. Les voix irisent l’espace sonore et emplissent l’espace découpé en riffs, breaks, appuis, jeux de rôles rythmiques souples et flexibles.
Partout le corps est sollicité de façon habile et l’oreille est sans cesse réellement, délicieusement, interpellée par cette douce féminité.
Juste génial et indispensable.
Eclectique et bien sur groovy.

« Funk The Fear »... hmm... une boite à idées quasi zappaienne.

MESHELL DNEGEOCELLO  – « Ventriloquism » - Mars 2018.
Chris Bruce, Doyle Bramhall II, Jeff Parker – guitars / Jebin Bruni – keyboards and production / Abe Rounds – vocals, drums /  Levon Henry – sax.

Il faut conclure cette chronique par Meshell, reine incontestée du groove, elle aussi bassiste, multi-instrumentiste qui suscite un respect sans bornes dans le milieu musicien et a ses suiveurs depuis qu’ils ont réussi à retenir tant son nom que l’orthographier correctement.
Encore et comme bien souvent c’est mon ami Jean Marc qui m’a mis sur la piste de ce nouvel album de la diva du groove.
Avec en filigrane l’idée qu’on se reprenne la chanson de Prince qu’on affectionne « Sometimes it snows in April »...
Quand j’ai découvert la version proposée ici par Meshell, que dire... elle m’a donné cet immense sentiment de respiration, d’universalité, d’espace et de beauté -  comme pour un tableau devant lequel on reste figé, absorbé, je suis resté là, inerte et le temps s’est arrêté.
https://www.youtube.com/watch?v=pM0JN5IAD50
Un standard... car oui, c’en est un.

D’ailleurs ici des standards en mode reprise (j’évacue le mot cover tant ici on est dans un esprit de relecture respect, de souci d’arrangement, de choix, de travail et même de « re-création »...) cet album en est truffé.
Et c’est un bonheur que de découvrir le « Private Dancer » de Tina (composé par Knopfler) transcendé à 3 temps, tellement loin de sa version d’origine que cette relecture intimiste (et parsemée de bribes d’électro) donne au sujet une profondeur qui avait certainement échappé initialement. Rien qu’ici sur ce titre autour duquel on ne peut là encore que s’arrêter on est frappé par la mise en relief sonore du sujet – juste ce qu’il faut de modernité pour actualiser, juste ce qu’il faut pour recréer un titre tellement passé dans les mémoires qu’il fallait bien cela et cette mise à zéro pour lui redonner un éclat différent. 
Bon, je me suis arrêté sur le moins groove, mais ça valait le coup d’éclairage.
Je rembobine...

« Waterfalls » - ou comment avec un rien, ou un presque rien on installe le groove.
On pénètre là dans l’essence du truc. La (les) voix à elle seule incite et sollicite et ce beat de drums solide et dépouillé marque les jalons de ce sentiment. Tout est simple et tellement compliqué à réaliser pour que ce groove bardé de cette electro décidément parcellaire et de ces grattes à vocation acousti-folk prenne sa fonctionnalité réelle que c’en est révélateur. Tu l’as... ou pas.
https://www.youtube.com/watch?v=R2MHkGmzt-Y
Puis « Don’t Disturb This Groove », l’évidence avec cette ligne de basse si moelleuse, si aérienne, si indispensable quand elle réapparait après ces mises en climats.
On décolle...
Le groove n’est pas de plomb, il sait être d’air.
Et, en passant, ce son de bass/drums en adéquation... mais quelle classe absolue !
https://www.deezer.com/fr/album/53343042

Parmi ce menu gastronomique et classieux de reprises il faut aller au bout pour se délecter du « Smooth Operator » de la divine Sade. Pour une fois le texte d’ouverture est cité, à la Quincy...
Le gimmick sax est fendérisé et le beat drums, puis cette réinvention du riff, cette re-création pour un retour sur un seul repère harmonique et le break mémoriel... mais que d'idées !
https://www.youtube.com/watch?v=mM4JgsB-vtI

Dans cet album les réinjections de ces titres installés en mémoires collectives (Prince, Janet Jackson, George Clinton, Tina Turner, Sade...) et traités avec le groove et les pointes d’electro peuvent sans la moindre hésitation se repositionner comme nouvelles créations tant leur approche, leur désintégration/réintégration est novatrice, déviante, subversive, captivante et surtout inédite, ce même sur le critère usuel du sens reprise ou cover.
Les racines ne restent pas lointaines et même n’ont jamais été si proches ou perceptibles car ancrées avec un immense respect dans un patrimoine.

Nous voici face à un chef d’œuvre en cette année 2018, le genre d’album que j’attendais depuis tellement longtemps.

ENFIN !...