dimanche 27 novembre 2016

FRANKIE – antidote du quotidien - Chapitre 1

FRANKIE – antidote du quotidien.

C’est reparti...
J’ai mis dans la voiture un de ces albums compilés de ces standards chantés par Frank Sinatra, j’ai sorti le coffret de vinyles offert par Jean Marc (original masters recordings - 16 albums) et me voici de nouveau happé, incapable de passer à « autre chose », hypnotisé par cette voix, ces arrangements somptueux, ce feeling inimitable, cette classe, cette présence, cette élégance, cette perfection.
Frank Sinatra, Frankie, The Voice, Sinatra... peu importe le degré de familiarité qu’on croit pouvoir s’octroyer avec l’artiste - ce petit gars nerveux au cœur tendre, à la vie tellement médiatisée, sujette à polémiques, pamphlets, analyses sociales sur un rêve américain chargé de mythes mafieux – peu importe la façon dont on s’approprie l’homme dans notre vie... il suffit de poser le diamant sur le premier sillon, d’appuyer sur la touche play du lecteur CD, ou de son iPod dévorant la nième compilation de ses tubes... le charme, l’espace d’un trait cuivré, d’un « verse » enrubanné de cordes Disneyland, d’un piano vaporeux, opère instantanément en quelques secondes.

Frank Sinatra, je l’ai découvert réellement, sur le tard.
Comme tout à chacun, à part « My Way » (chargé d’un a priori défavorable dû à Claude François) ou encore par le souvenir des discussions captivantes de mon grand-père qui avait été son chauffeur attitré dans ses années de gloire quand il venait en Europe,  il m’apparaissait parfois devoir  l’écouter « obligato » quand je bossais tel ou tel standard de jazz, référencé au bas du Real Book.
Sans plus.
Ce côté Las Vegas, paillettes et bling bling, pas trop le truc d’un jeune qui cherche l’identification dans le bop, Parker, Diz, Max et Miles, qui rêve de liberté free avec Ornette, qui plane ECM...

J’ai bien failli le laisser sur l’étagère des talents, de ceux qu’on respecte, mais qu’on n’approfondira certainement pas.
C’est mon ami Patrice qui, sachant que j’écrivais régulièrement des arrangements, me mit l’oreille dans Sinatra, il y a un bon moment déjà, mais sur l’échelle du temps, on dira que c’était en âge d’une capacité à avoir maturité de l’apprécier et le comprendre.
Il m’a demandé de l’écouter attentivement car il m’avait commandé des orchestrations pour ses chansons (bien belles d’ailleurs) et l’exemple Sinatra, dont il était un inconditionnel, lui apparaissait comme évidence.
Je suis donc entré dans le son et l’expression de cette voix miraculeuse, par l’orchestre, par l’écrin, par tout ce qui l’auréole, découvrant au passage les noms de ses partenaires orchestrateurs/arrangeurs célèbres...
Ogerman, May, Hefti, Riddle, Stordahl, Oliver...
Ouvrir une porte, entrer dans un immense univers chargé de couleurs, d’émotions, de multiplicité, de féérie, de magie, de sentiments, l’espace d’une attention particulière et voilà j’étais désormais non un fan, juste un amoureux de cette musique au service d’une voix unique, au surnom d’un réalisme absolu « The Voice ».

A partir de ce jour ce timbre, cette appropriation des standards ne m’aura jamais quitté et Frank Sinatra reste un repère, une escale obligatoire, un chez moi bienfaisant, un espace intime que je peux encore écouter des heures, me laissant porter, selon l’envie ou l’humeur, par l’apparente simplicité du propos, le savoir de l’écrin orchestral, la technique vocale parfaite, l’expression rarement exacerbée, la foule de sentiments qui jaillissent à chaque titres ou encore juste l’Amérique... celle de ce rêve qu’on a installé dans nos gênes culturels.
Celle des paradoxes, dont le dernier en date n’est pas le moindre sur l’échelle de l’histoire de cette immensité que j’adore.

Sinatra, je le perçois d’abord comme une voix, une voix qui sait et peut toujours toucher, émouvoir, être un reflet simple de l’âme, des sentiments, de la vie aussi.
Il chante la vie, ses joies, ses peines, ses incertitudes, ses nostalgies, ses regrets, ses souvenirs.
Il chante l’amour, la séduction, la peine de cœur...
Il danse, il rit, il s’amuse, il flirte, il déconne.
Il est grave, impliqué,
Il peut aussi être léger, insouciant...
Sa voix symbolise tout cela à la fois, c’est peut être bien pour cela qu’elle nous touche dès qu’il prononce la première syllabe d’un mot, dès qu’elle dessine la trame d’une phrase, dès qu’il use de ce charme indicible qu’on qualifie de crooner.

Frank Sinatra est une encyclopédie du standard de la musique américaine : jazz, bossa, Broadway et ses comédies musicales, la frontière du classicisme gershwinien.
Ses interprétations sont une lecture parfaite d’un grand pan de culture américaine « mythique », de ce vaste répertoire dont on dit qu’il s’est inscrit en quête de repères et d’histoire et qui est en lui-même histoire, patrimoine, culture.
Aborder le moindre standard de musique américaine sans écouter et connaitre une des versions de Frank Sinatra m’apparait finalement comme une aberration, une hérésie même.
Il est quelque part en repère l’essence et la quintessence de foultitude de titres auxquels il a su donner une aura universelle, une approche de ce qui pourrait certainement être qualifié de véritable « variété internationale », ce, sans aucune connotation péjorative.
Billie Holiday chante et réinvestit le standard, le personnalisé à un point tel qu’il devient sa chair, sa vie, son âme.
Ella Fitzgerald lui donne tout l’écrin du jazz, le stylise, le dessine tel, le transporte vers un swing inimitable de culture afro-américaine.
Louis Armstrong « l’instrumentise », le chante comme il en joue instrumentalement, il ne fait qu’un avec la musique, son chant est musique, sa trompette est chant.
Nat King Cole le met au bout de son piano, Tony Bennett le « showise »...
Frank Sinatra est plus universel, plus « général » tout en étant si personnel, comme si il était finalement l’archétype du modèle, de l’exemplaire, de l’évidence, d’une forme de certitude aussi.

Tellement d’ouvrages sur Sinatra, tellement de méandres mélangeant sa vie sulfureuse, ses écueils, ses succès, son caractère sanguin, toujours cette admiration sur l’homme et... sa voix, toujours au centre de cela, mais qu’en est-il exactement ?...
Des années que je l’écoute, que je me penche sur cette façon unique et exemplaire, quasi pédagogique qu’il a de chanter et d’interpréter le moindre mot, la moindre syllabe, la moindre phrase, le dessin mélodique, la décomposition rythmique mue par ce swing interne  qui ne faiblit jamais.
Frank Sinatra ne braille pas le blues, sa technique est finalement très proche ou similaire à celle d’une forme de chant lyrique, sans en faire ressortir les us et coutumes.
Ella a elle aussi cette direction vocale, ce sens du contour, cette technique au service de l’expression.
Il peut et sait avoir la puissance, ça, il l’a appris à ses débuts alors qu’en place d’un micro il usait d’un parlophone, ou chantait sans la moindre amplification face à une « armée » de cuivres et autres saxophones et anches – et, bien que ceux-ci étaient arrangés de façon à lui laisser un espace crédible, proposant les tuttis en alternance, il fallait passer au-dessus de cette masse sonore.
Frank Sinatra a donc en lui une formidable puissance dont il use, mais n’abuse, dont seule une technique vocale d’un parfait contrôle sensoriel, corporel et respiratoire peut lui permettre de toujours donner cette sensation d’aisance, de facilité, de naturel et de simplicité.

Mais ce qui me fascine le plus chez lui est cette façon quasi unique qu’il a de gérer le déroulé de ses phrases, en particulier de ses fins de phrases...
Il semble toujours survoler l’orchestre, imposer une ligne légère, ponctuée d’inflexions renforçant soit le caractère du propos, soit le swing  du titre. Les points culminants de chaque phrase sont amenés avec un sens quasi scientifique, il sait là où ça prend, là où ça dresse le poil qu’il soit en ballade ou en swing, au Brésil ou en croisière.
Puis... il faut tendre l’oreille sur chacune de ses fins de phrase, sur chaque mot précédent une « virgule » du texte musical.
Frank va « au bout », tout au bout, au maximum possible de la note ultime. Il lui confère ainsi un sens inédit, un poids et une valeur intenses, émotionnels ou imperceptiblement rythmique.
On chante avec lui, il va toujours plus loin que nous, tellement loin...
On s’entraîne alors à tenter faire de même, il nous met systématique hors-jeu, lui a encore de la « réserve », un souffle, une durée, il fera siffler, claquer ou gémir sa consonne ultime au moment extrême, sur le fil, en limite totale avec la phrase suivante.
Il passe ainsi toujours au-dessus de l’orchestre et reste le maître à bord, sa voix reste en mémoire, le mot s’inscrit dans l’espace-temps, son sens se dimensionne et l’émotion, le feeling prennent toute leur place légitime.
Il se nourrit des arrangements pour mieux s’en émanciper.
Cordes, cuivres, section rythmique sont des tremplins pour un seul souci : exprimer l’histoire, les mots, le caractère du standard abordé, donner un sens et une direction à la « chanson ».
S’il coupe brusquement la phrase, l’auditeur, habitué à ce legato de l’extrême sera empli de cette sensation appelée swing (aujourd’hui groove).
Rien qu’avec une inflexion vocale il va re-dynamiser toute l’écriture de l’orchestre, toute sa couleur et donner à cet infime moment une trace qui va rester en mémoire.
Sa diction, son articulation sont l’équivalent d’une méthode de prononciation de l’anglais, précision chirurgicale du mot, contour de la phrase, prononciation théâtrale du texte, détail rythmique des consonnes, souci mélodique des voyelles, inflexions, glissandos, exclamations, interrogations, rien n’est laissé au hasard et tout est scrupuleusement respecté à la lettre, au texte.

On aura dit cette voix chaleureuse, sensuelle, attirante – il en joue et le sait le lascar...
Comme une très belle femme sait user de son pouvoir de séduction avec un simple regard, un croisement de jambes, un mouvement de chevelure, un trait de maquillage, un léger mais attirant décolleté, Frank Sinatra sait séduire en un mot, en une minuscule pirouette vocale, en susurrant ou « lyrisant ».
Pas de ces vibes en maniérisme inutiles qui inondent nos quotidiens formatifs, juste la classe, le minimum et il emballe en un mot, un clin d’œil, un trait d’humour, un sourire, une larme aussi – c’est un acteur de la chanson, un comédien de Broadway et de la rue, une canaille attachante, un voyou en rédemption permanente, un beau parleur/chanteur, un dragueur invétéré, un séducteur compulsif et éternel...
Un artiste, un homme qui donne un sens réel à ce mot.
Nous voici donc embarqués pour une promenade au fil de titres choisis çà et là, piochés dans ces années lumineuses Capitol (Studios Hollywood) de pré sixties, de chambardement rock’n’roll et pop qui lui firent intégrer avec toujours cette classe le pop song, le Brésil et sa bossa mais aussi des projets plus intimes, personnels (Watertown)...

---

Par thématique,
Deux thématiques pour aujourd'hui...
Trois titres, tellement de choix possibles...
Mais il faut savoir rester concis mais il y aura... plusieurs chapitres... on ne visite pas un pays immense en une poignée de jours.

---

Frank Sinatra chante le blues.

« The Blues in the Night » - Album « Sinatra sings only for the lonely » - recording dates May/June 1958. Produced by David Cavanaugh – Arranged and Conducted by Nelson Riddle.


Le blues, cet ineffable sentiment, ce poids inévitable ancré dans la culture américaine, cet axiome obligatoire – les américains le déclinent sous tous les angles, sous toutes les formes...
Il y en a tant.
Ici Nelson Riddle lui donne l’aura du classicisme à la Gershwin, celle des grandes œuvres, de l’ampleur, de la profondeur. La forme en AABA allonge le propos, donne à l’ensemble le pouvoir d’une mélodie écrite, figée dans l’encre.
Elle permettra un développement orchestral qui va aider le texte et permettre à Sinatra de poser chaque mot, chaque intention, chaque dessin mélodique, il ira jusqu’à un appel en puissance, parfaitement retenu vocalement afin que ce sifflement solitaire prenne toute sa fatale dimension.
La section rythmique joue les tableaux du 12/8, tendant parfois à le singulariser en 4/4 et s’émancipe en dédoublant pour un swing interne, quand cela sera nécéssaire.
L’homme (ici la femme, le titre inverse les rôles, interprète oblige) au beaux discours partira seul jouer le blues dans la nuit – il a deux visages, il la laissera tomber pour le blues... sa mère (son père) l’aura avertie (i)...
On y parle de train, d’écho lointain, d’amour trompé, le temps est lourd, il pleut et l’atmosphère est angoissante, un cliquetis, le blues est un appel, un aimant, au loin dans la nuit profonde du Sud.
Frank siffle, murmure, les flûtes installent le crépuscule, seul sur la contrebasse il avance dans la nuit. Une trompette harmon l’appelle, un vague piano lui rend la pareille.
Les cordes prennent le pouvoir, suivies des anches et le poids de cette moiteur nous poursuit.
L’orchestre joue avec le tempo, le pont somptueux, chargé de pizz, de chromatismes, d’effets rythmiques flûtés crée l’alternance. Frank siffle encore, l’ensemble lui rend sa solitude...
Le jeu orchestra imaginé par Riddle colle au sujet, Sinatra s’en empare, survole l’écrin pour le magnifier.
Il y a là un poids qui prend l’auditeur.
Il y a là cet autre blues, celui des sentiments, de la solitude et de l’incertitude, celui de la vie et des rapports filiaux. Le réverbère luit au bout du quai, le blues appelle.
Suivons le.

« Angel Eyes » - Album « Sinatra sings only for the lonely » - recording dates May/June 1958. Produced by David Cavanaugh – Arranged and Conducted by Nelson Riddle.


Même album, même densité orchestrale.
La solitude, un bar, des gens, inconnus, le bonheur est là autour, mais pas en soi...
« Angel Eyes », est posé sur le principe du blues, là aussi avec cette ouverture de forme AABA qui permet au texte de prendre un autre pouvoir que le schéma des 12 mesures réductrices.
Frank peut théâtraliser ces yeux d’anges, quête perdue dans la profondeur la nuit, il les fait vivre, imaginer, leur donne une dimension dramatique.
L’ouverture des cordes est en elle-même un appel.
Have fuuuuun, démontre cette capacité à chercher là-bas, tout là-bas le fin fond de la phrase.
La contrebasse joue encore son rôle crépusculaire, cors, bois, tentent d’ouvrir un peu la zone sombre, mais il faudra le retour du pont pour oser un peu espérer et s’intéresser à l’entourage décalé de l’âme de l’interprète.
Le rôle de la harpe, délicatesse transitoire, les cordes suspensives, les cors omniprésents...
Frank n’en peut plus, il s’excuse, bredouille quelques mots, le bonheur n’est pas pour lui ce soir, il a l’alcool triste – il file et disparait dans la nuit sombre, sa quête fut vaine, il l’a perdue.

« One for my baby » - Album « Sinatra sings only for the lonely » - recording dates May/June 1958. Produced by David Cavanaugh – Arranged and Conducted by Nelson Riddle.


Frank chante bel et bien seulement pour les âmes seules, il le fait par et avec le blues au travers de cet album dont j’ai choisi les extraits.
Il est entouré d’un écrin orchestral somptueux, luxueux mettant en valeur sa voix avec une sobriété et une adéquation pointilleuse.
« One for my Baby » et son piano presque bastringue, oscillant entre pompe et phrases bluesy de style et de caractère est un de ces standards pour lequel j’ai une forme d’affection.
Ce type collé au comptoir, plaqué par sa petite amie, courte passade en laquelle il avait certainement cru est particulièrement attachant.
Il a surement tout gâché, il raconte sa vie à Joe, serveur ou barman. Il n’y a plus qu’eux, il s’en sert un dernier avant de reprendre la route et à la mémoire de sa chérie.
Il met une autre pièce dans le juke box, toujours cette même chanson, il la connait par coeur, cette solitude alcoolisée, cette tristesse lancinante, cette vie de looser récurrente.
Joe s’impatiente, il veut fermer, mais Frankie veut raconter sa triste histoire, son lot...
Il s’épanche, s’excuse encore d’avoir rabattu les oreilles de l’assistance, la chanson doit se finir et il en veut encore un dernier pour la route... et pour sa chérie.
L’orchestre offre son tapis de cordes, le pianiste, là-bas, au fond de l’hôtel attend lui aussi, il bluese en solo...
Un sax annonce qu’il est temps d’y aller... les cordes se renforcent... Joe insiste...
« Allez Frankie, c’est bon, un dernier... pour la route et après, on ferme... à demain... »

Frank Sinatra chante l’Amérique.

« Stars fell on Alabama » - Album « A Swingin’ Affair ! » - recording dates 15 to 28/1956 Capitol Studios Hollywood. Produced by Voyle Gilmore – Arranged and Conducted by Nelson Riddle.
Mercredi 13 Novembre 1833, une pluie de météorites (plus de dix mille étoiles filantes – une pluie de Léonid) est observée en Alabama, elle tombe chaque année mais c’est à cette date qu’elle fut la plus importante.


Frank en profite pour une soirée romantique et féérique. Ses bras enlacent sa chère, tendre et glamour amourette, le cœur battant, le corps balançant de swing, le voilà parti pour quelques pas de danse célestes, bien décidé à conclure sous couvert d’un romantisme hollywoodien sur grand écran panavision.
Les étoiles tombent dans la nuit au gré de ces flûtes et cordes qui glissent dans les cieux.
Les cuivres et clarinettes ponctuent ce swing sentimentalisé par notre amoureux devant l’éternel, heureux, charmeur, jovial et dragueur à souhait.
Quelques glissades étoilées illuminent le ciel musical tout au long de cette romance.
Elle est sous le charme, c’est dans la poche.
Frank emmène ses conquêtes partout en Amérique, les hôtels, les chalets sur paysages enneigés, le luxe, la romance, l’amour et le french kiss... sacré Frankie, incorrigible...

« Moonlight in Vermont » - Album « Come fly with me » - recording dates octobre 1957 Capitol Studios Hollywood. Produced by Voyle Gilmore – Arranged and Conducted by Bill May.


Je jette un coup d’œil rapide sur la liste des musiciens... gros casting... Buddy Collette s’est glissé aux clarinettes, Joe Mondragon est à la basse, le formidable Alvin Stoller aux drums...
Cette fois Frankie a pris la route, le cadre est romantique, il a neigé, il fait même chanter les câbles du télégraphe le long de l’autoroute qui les a amenés dans ce cadre idyllique.
Il emmène régulièrement ses conquêtes féminines ici, dans le Vermont afin d’une romance au clair de lune, à la brise de l’été, au frisson de l’hiver...
Il vient mystifier ce cadre enchanteur et l’inscrire en souvenir amoureux.
Les symboles s’installent dans notre univers filmographique de culture américaine, télégraphe, autoroute, clair de lune...
On est installés face au grand écran, la sérénade des cordes ouvre ce bal et c’est nous que Frankie hypnotise par son chant là encore tellement détaillé, par cette façon de prolonger la phrase, par ces infimes inflexions, décrochés de voix subtils, ce ralenti rubato qui va nous faire regretter que : Comment ? C’est déjà fini ?...
Les cors cuivrent afin de résister à l’appel conclusif, Frank va creuser vers les graves, le tapis neigeux des cordes a charmé la belle au clair de lune disneyen, il y a un temps pour la romance, certes.
Il y a aussi un temps pour tout – attention Frankie à la neige sur l’autoroute en allant rejoindre le chalet, là-haut sur ce pan de montagne enneigée.

« Autumn in New York » - Album « Come fly with me » - recording dates octobre 1957 Capitol Studios Hollywood. Produced by Voyle Gilmore – Arranged and Conducted by Bill May.


Frankie aime New York, on le sait...
Au travers de l’album « Come Fly With me », ce pré concept album précurseur qui offrait à l’Amérique moyenne un voyage de rêve à travers « le monde », avec son arrangeur Bill May, ils posent l’avion privé et s’offrent une ballade automnale doucereuse dans la cité mythique.
Cordes soyeuses qui tombent comme les feuilles à Central Park, envolées hollywoodiennes, « why does it seeeeeeeeemmmmmm...so invited ! », chaque mot, chaque intention, chaque phrase, là encore...
On rêve, Frankie joue les agents de voyage de luxe, cette escale forcément romantique se charge d’un brin de nostalgie amoureuse. Les cors associées aux flûtes, ponctuées de bois sentimentalistes, surenchéris de cordes satinées installent un décor là encore cinématographique bienfaisant, chargé d’imaginaire pelliculé, de classe et d’élégance. Frank, l’autre 007 de la croisière romantique ?...

---

Décembre 1953.

Frank Sinatra :
« La mélodie doit être la toile de fond des paroles. Bien sûr elle doit être belle, avoir une musicalité...
Mais chanter une chanson c’est un peu comme lire de la poésie avec un orgue ou un autre instrument  qui joue en arrière-plan. Les paroles doivent avoir quelque chose de spécial comme celle que Larry Hart, Oscar Hammerstein, Ira Gershwin, Johnny Mercer et Sammy Cahn ont écrites. Vous savez, j’ai un vrai respect pour tous ceux qui savent écrire... »

Alan Livingston (Président Capitol Records) :
« Tout d’abord il était surtout intéressé par les paroles et prêtait peu d’attention à la musique. Si les paroles le touchaient, s’il pensait qu’elles étaient bonnes, il faisait la chanson. Je pense que c’est l’une des raisons de son succès. C’était un grand interprète parce qu’il s’imprégnait des paroles et il chantait en s’intéressant à ce qu’il disait. Il n’entrait pas seulement dans le studio pour chanter la chanson, il passait du temps avec les paroles pour les comprendre et voir ce qu’elles représentaient pour lui. Puis il répétait la chanson, tout seul, et la répétait encore et encore... ensuite il allait dans le studio où était l’orchestre et il chantait. La plupart des chanteurs que j’ai enregistrés – et la plupart des chanteurs en général – ne s’impliquaient pas autant. Nous choisissions une chanson, ils allaient en studio et la chantaient probablement pour la première fois...
Frank était différent. Il insistait pour la travailler et étudier le phrasé. C’était SON phrasé, l’attention qu’il prêtait aux paroles et ce qu’il disait faisaient de lui un grand artiste »
---

Une séance de studio avec Sinatra a lieu en soirée, généralement.
De 20 h à minuit.
En général quatre heures suffisent pour enregistrer quatre chansons.
Alan Livingston : « Nous n’avions pas les moyens de faire des répétitions. Tous les musiciens étaient très compétents, de très bons musiciens. Ils déchiffraient et, si quelque chose ne lui plaisait pas, il le disait. »

Source : « Sinatra » - Richard Havers.

à bientôt pour le chapitre 2...

vendredi 4 novembre 2016

BRUT (es)...

BRUT (es)...

Gros son, formule minimale, sensation de massif, pas de fioritures, rentre dedans...
En dehors des sentiers auréolés de complexité, de méandres de forme, de labyrinthes musicaux obscurs, un bon gros rock qui envoie, ça fait aussi un bien excessif.

De suite je vois les accros d’ACDC pointer leurs cornes diaboliques et enfiler leurs shorts tout en fonçant dans la pile de fringues afin de retrouver leur casquette – réflexe car effectivement dans le domaine du brut, y’a pas à dire ou redire, ils sont plutôt en haut du podium...
Un bon gros ACDC, au retour du boulot et non seulement c’est un peu ou carrément exutoire, mais en plus curieusement on aura gagné quasi 10 mn sur le trajet.
Je laisse pourtant aux spécialistes de nos adorés australiens le soin de remettre le couvert sur leurs idoles.
Cet article pourrait se résumer à eux.
Je vais chercher ailleurs.
Comme souvent, c’est en cherchant un peu de matière pédagogique que je me suis retrouvé face à cette nécessité d’élargir le champ de vision des guitaristes en devenir, focalisés sur Page, Vai, Satriani et autres Clapton, Hendrix.
C’est déjà pas si mal me direz-vous et j’en conviens aisément...
Mais le langage musical ne doit se réduire à ces sommets d’icebergs, qui, si fantastiques soient-ils masquent une immense forêt de manches de stratocasters, de gibson ou encore même d’ibanez.

Power trio hendrixien ou quartet décoiffant zeppelinien, le choix est vaste, les oreilles sont à rude et jouissive épreuve et pister les afficionados de l’énergie brute est un voyage bien âpre et plaisant, chaud et de plomb, lourd et intense.

ROBIN TROWER.

J’ai déjà parlé il y a bien longtemps d’un artiste que j’affectionne particulièrement, qui m’a bercé ado d’une alternative déviante à Jimi Hendrix, car souvent présenté comme un de ses multiples clones blancs, il s’agit de Mr Robin Trower.
Son dernier album dont l’excellent coup de cœur chez notre ami Charlu m’a remis le pied sur la wah wah vaut le détour, largement.
Rien de bien nouveau au pays de l’overdrive qui gicle des jets de wah wah, rien de particulièrement neuf dans les us et coutumes de la pentatonique blues préférée des guitaristes pros, en herbe ou encore en maturation, mais pourtant, à chaque fois, l’ami Robin fait mouche et me laisse sur le c...

Alors  j’ai ressorti mon attirail de vieux vinyles du guitar presque héro de mes années lycée/fac et puis me suis fait une grande repasse quasi nostalgique et trippante en me souvenant qu’avec James Dewar (ce chanteur au départ bassiste, puis passé chanteur de devant scénique par la suite) le formidable guitariste avait là l’allié de taille pour faire gueuler sa guitare.
J’ai bien sur remis mon dévolu sur Bill Lordan, batteur peu glorifié et pourtant tant subtil que direct, efficace, genre bien au fond du temps, genre bien pesant et genre bien contrasté entre futs massifs et cymbales délicates (remember Mith Mitchell ?...).
Un jeu rock teinté de funky, parfait pour aider au décollage des solos de Robin, souvent ancré dans la masse médium, collant amoureusement à la basse pour s’en émanciper en envolées bluesy lyriques.

Puis j’ai redécouvert et ressorti mes vieux BLT, sortes de balanciers des aventures de l’ami Jack Bruce avec WB&L (West Bruce and Laing) ou des autres fleurons BBA (Beck Boggert and Appice).
Bruce, Lordan, Trower.
Deux albums...
Deux brûlots bruts de décoffrage, du pur, du lourd, du direct, du blues qui crache sa hargne, qui hurle en guitares saturées de bends, d’overdrive, de suraigus poussés par la cry baby, d’amplis chauffés aux lampes.
Jack Bruce sera revenu rejoindre Robin en « seven moons » qu’elles soient studio ou live j’ai là encore immédiatement adulé ces retrouvailles.
Le jeu de guitare basse de Bruce, emmêlé dans celui médium grave de Robin sur un drumming d’une immense efficacité (Gary Husband) – c’est comme mettre les pieds dans une vase bénéfique, un bourbier envoûtant, une de ces sensations d’excessive densité dominatrice, qui colle au corps en même temps qu’elle ravit les oreilles.

Je l’ai lâché un peu Robin, par la suite, la mort de Jack Bruce que j’appréciais beaucoup m’a laissé sur ces lunes, ces sept lunes... peut être qu’il jamme sur l’une d’elles.

Alors rapidos, incité par son retour 2016 me sonnant le rappel, je me suis fait une petite compil, une de ces playlist inutiles hors de la sphère de celui qui les imagine – tellement pourraient dire : mais pourquoi t’as pas mis celui-là ? tu sais son meilleur morceau c’est vraiment celui-ci ? bref les conneries habituelles du mec qu’a pas encore compris que la musique et le plaisir qu’elle procure c’est avant tout subjectif.
Une question d’hormones, d’adrénaline, d’affect, de chair de poule.
Allez, go, tellement à écouter chez Robin Trower... je vais en rester à 10, c’est largement suffisant...

1/ « Into the Flame » - ça c’est dans l’album « Victims of the Fury », c’est l’archétype du blues tel que j’aimerais savoir le jouer (tant mieux je ne suis pas guitariste), ou que tout poseur de doigts sur un manche électrifié se devrait de prendre en leçon de choses.
L’intro de guitare, ce riff plombé bluesy de base, Dewar qui joue sa basse en accords, Robin qui hendrixe au point de doubler le chant, Bill qui pousse au cul, pas de rerecording, pas de bla bla, pas de fantaisies – direct.
Un solo qui crache toute sa sueur, qui hurle de bonheur... et en coda Bill qui lâche le mou pour sourire à pleines dents en boostant son boss.
Et puis cette voix... James Dewar... on en reparle plus bas.
Into The Flame - Robin Trower. - YouTube

2/ « Too Rolling Stoned » - jamais pu me remettre de cette intro funky, de ce riff wahwah pointu, de cette rythmique de feu, de cette première partie urgente, radicale sur cette basse si souple, si moelleuse.
On résume Robine Trower là, qui sait ?...
Alors oui, rerecording afin de ne pas lâcher la bride de la rythmique (on se reportera sur le version du « Live » pour prendre l’autre dimension du titre) puis... le voilà qui met en jeu ce gros blues qu’on attendait au tournant, posé sur un schuffle entouré d’after beat de claps dignes d’une échappée de choristes de gospel débarqués là en pleine transe électrique.
Robin Trower a sorti la panoplie complète, sa pentatonique tourne en bourrique, de gimmick en gimmick, ‘tain il connait son sujet le bougre !...
Il nous sort là l’attirail complet du parfait gratteux bluesy, que tous devraient avoir dans leur outillage.
Un acte d’école, un uppercut direct en pleine poire, pas besoin d’en rajouter ou de frimer, allez les cocos, inclinez-vous, l’homme survole déjà la masse... respect.
Robin Trower Too Rolling Stoned - YouTube

3/ « Caledonia » - Une intro héroïque, une rythmique à faire tourner la tête, une production (76) au charme daté qui donne un sens au mot vintage et toujours cette voix de Dewar qui se mêle à la voix de la guitare de Robin Trower.
Lordan a déjà ce jeu de cymbales si original et particulier, léger, volubile, intensif qui s’additionne au plomb de ses fûts.
3.41 à la source.
Robin Trower - Caledonia (1976) - YouTube

4 /« Alethea » - L’art du riff, la guitare et la basse sont collée pour l’efficacité et assoient le sujet. Implacable, le groove est obsessionnel, oui même rock on groove et finalement ces lascars, serait-ce là leur botte secrète ?
Bien évidemment Robin Trower nous balance LE solo, un brûlot de plus, c’est pour ça, aussi que je l’aime... sa guitare chante, crie, hurle, gémit, s’énerve... toujours si profondément humaine et certainement juste prolongation de lui-même.
Alethea - YouTube

5/ « Daydream » - version « Live 76 ».
Ça sent le stade blindé, les briquets qui chavirent, le plaisir du partage, le gigantisme rock de la démesure et là, James Dewar me fout la chair de poule, l’émotion pure et simple.
Son jeu de basse doit porter le chant, donc pas de palabres, pas d’amusette.
Il  laisse le max de place à sa voix puis à son patron, ici sur-inspiré, lyrique à souhait, torturant le riff en repère d’accroche, s’y amarrant comme on s’accroche à une bouée face à la marée humaine des festivals quand la masse du gigantisme vibre jusque dans vos tripes, sur ces scènes immenses.
Son solo final est un pur diamant électrique, il tape droit dans l’âme, dans le cœur, Lordan le pousse dans ses retranchements émotionnels, l’oblige à sortir des gimmicks, le récupère en cross-stick ample et généreux.
Je ne m’en lasse pas, tous bends dehors, tout feedback dehors ce solo au chant merveilleux reste un grand moment du guitariste.
Robin Trower-Daydream(Live!) 1975-Sweden - YouTube

6/ « My love (Burning Love ) » - Acide et souple à la fois, en ouverture de l’album « Caravan to midnight » le titre qui , encore et toujours met la wah wah en star absolue.
3mn et une poignée de secondes c’est largement suffisant pour pénétrer encore et à nouveau dans ce bain de fusion à la nervosité électrique qui va encore une fois nous agacer les papilles auditives, pour des étincelles excitantes et survoltées.
Il reste seulement 4 titres pour cette petite liste – Dieu que l’exercice est ardu.
Robin Trower My Love (Burning Love) - YouTube

7/ « Into Money » - BLT (Bruce Lordan Trower), le combo power trio de rêve.
L’immense Jack Bruce a empoigné sa guitare basse, chante avec un plaisir non camouflé, poussé par le jeu impérieux de Bill Lordan, gorgé de nectar de wah wah agissant tel une boisson énergisante, il marque le premier but vers la victoire.
Pas d’essai, direct dans le cadre, le format des 3mn suffit à imaginer pour les fans que le trio, une fois sur les planches fera de ce titre (et de tous les autres) un fabuleux moment de jam session, comme au bon vieux temps où Jack savait faire prendre la crème, penseront les nostalgiques.
Moi la crème l’année de cette sortie, elle n’était pas vraiment sucrée, mais bel et bien marquée du sceau de ce burger commun, fast, avalé à toute allure, comme ce riff, ces traits de guitare basse, cette voix nasillarde, ce funk habillement blanchi au rock.
BLT, mes nouveaux héros...
Il me fallait vite le suivant, qu’ils n’en restent pas là... Mais où était donc passé James ?...
Robin Trower- Into Money - YouTube

8/ « Little Lost Boy » - conclut l’aventure du second épisode de BLT album « Truce », le beat est quasi sudiste avec son rebond sur la seconde croche du temps, le background est obsessionnel, Robin et Jack ne lâchent pas l’affaire et Bill a abandonné son précieux jeu de cymbales pour se centrer sur un beat massif duquel émergent des crash lourdes et directes.
Robin a fait le tour du sujet mais tire l’épingle de ce jeu qu’il connait par cœur, dans les moindres règles : celui du blues, de ses méandres pentatoniques électrisées.
Sa wahwah semble comme le prolongement de son pied, comme son manche de guitare est depuis si longtemps celui de son bras. Il fait corps avec l’instrument et lui dicte ses volontés, ses pensées, son âme.
Jack Bruce l’aura rejoint dans cette aventure épique aux accents de revival d’un passé encore finalement, très frais.
BLT est une lumière dans la production punkisante/new wave, il rappelle que le rock a ses vétérans et que le respect passe aussi par leur blues empreint de racines.
On va les retrouver, on n’y croyait plus...
Robin Trower & Jack Bruce - Little Lost Boy - YouTube

9/ « Just Another Day » - tant d’années ont passé, Gary Husband est aux baguettes, le contrepoint Bruce/Trower est encore plus proéminent, l’un colle à l’autre, l’autre colle à l’un dans des assemblages de lignes savantes.
Le son est énormissime, une production d’une extraordinaire densité, d’une grande lisibilité nous met en face d’une masse sonique bienfaitrice.
Ce titre présente une forme différente de nos habitudes ancrées dans le répertoire de Robin Trower, ouverte, large, s’émancipant quelque peu du blues « commun ».
Le solo conclusif est grandiose, sur une ligne de basse absolument hypnotique, reptilienne il ouvre grand le champ imaginaire, décolle et continue l’histoire racontée quelques secondes avant par Mr Bruce, ici magistral.
Gary Husband est un nouveau partenaire de choix, luxueux et précis, au service de ces deux compères bien sûr heureux de telles retrouvailles.
Just Another Day - Seven Moons (Jack Bruce, Robin Trower & Gary Husband) - YouTube

10/ « Next in Line » - un air de déjà entendu ? un retour dans les racines du blues ? « Another Days blues » est un album de blues, pour sûr, au casting vaste où même Robin Trower s’autorise à chanter autrement que la guitare. Il y a là l’orgue hammond, axe d’écoute inédit dans l’univers du guitariste au gilet de costard et au sourire resplendissant de bonheur.
Je ne sais pas si ce titre peut ou doit conclure ce moment avec Mr Trower, mais après tout, le blues, c’est son crédo, sa vie – il lui a dédié sa guitare et il a tout brûlé avec lui, alors... ce titre chargé de ses gimmicks favoris, tellement indissociables de son nom, désormais, pourquoi pas ?
Son nouvel opus 2016 est là, lui aussi pour perpétuer l’aventure. Le sillon est tracé, Robin Trower est certainement une légende et même si dans chacune de ses biographies et qu’à la sortie d’un de ses nouveaux opus on se croit obligé de nous rappeler qu’il fut guitariste (certes brillant) de Procol Harum, ce dont franchement, aujourd’hui en 2016, on n’a strictement plus rien à carrer je crois me devoir d’affirmer qu’il a mérité d’être admiré aussi et surtout pour lui-même et non pour ce qu’il fut voici des décennies, lorsqu’il s’échappa pour mener avec ses amis James et Bill une aventure en trio aux airs de mythe.
Robin Trower - Next In Line - YouTube

FREE.

Pour Free, groupe éphémère mais complètement emblématique, inutile de se faire une playlist ou une compil...
Un seul album me suffit à mettre en boucle : « Free – Live ! ».

Un joyau de rock brut et d’apparence primaire, sur le vif, écorché et qui prend aux tripes de façon inéluctable, irréversible et irrémédiable.
Pour moi, qui n’ait découvert que tardivement ce groupe, encore une fois par la curiosité m’ayant mené vers ce batteur, Simon Kirke (dont on disait qu’il était modèle du genre grosse machine de lourdeur de fond de temps...) – ce, suite à sa collaboration avec John Wetton – cet album je peux le résumer ainsi : il y a eu avant... et après Free.

Gorgé de Purple et Zep, peu ému par Wishbone, mais tout de même, donc en gros naviguant, hors prog, dans les ramifications de ces monuments entre Rainbow et Whitesnake, s’en défaire était comme déménager vers d’autres villes, régions, pays même.
Puis sort « Caught the Crossfire » que j’avais là aussi chroniqué dans l’ancien blog.
Je cherche Bruford, White, Palmer ou encore Bozzio et je trouve... Kirke.
Rudesse, sobriété, efficacité, lourdeur, il apporte à Wetton cet autre chose qui lui manquait et qu’il ne retrouvera jamais chez Asia.
Alors je bascule et pars chercher Kirke là où il a creusé sa légende : Free.

Le hasard, ce truc heureux, m’aura fait commencer ma quête par ce live et son « All Right Now » autrement jeté en pâture au public que dans la version déjà pourtant bien brutale du studio.
Puis ce concert s’enfilera comme des perles grossières, peu polies, d’un collier lourd et voyant, fait de métal forgé avec un soin ancestral, sans fioritures, juste le minimum – ce qui ne veut pas dire la facilité.
Métal forgé, en y réfléchissant, c’est peut être bien ainsi qu’on pourrait résumer ce concert.
Ces gamins, sorte de bad boys au regard foudroyant, à la hargne viscérale nous balancent là un live dont les lieux, contextes ou encore tous ces trucs de fans anthropologues, je m’en fiche alors complètement.

1971... j’y réfléchis maintenant.
J’aurais dû commencer par eux et avec eux mon intrusion métallique... cet album est chargé d’une énergie incroyable, d’un don envers le public absolument stupéfiant.
Le son est massif et on y est, tout simplement, là devant ou sur scène, juste vers eux.
C’est du cash.

Paul Kossoff nous happe de riffs en riffs, de cris guitaristiques en solis ancrés dans le blues le plus profond, le plus lourd, le plus juvénile aussi.
Simon Kirke c’est du plomb, il cherche le sol, le tréfonds, l’assise est son credo, ses breaks lourds d’une sobriété inédite et d’une frappe tellurique incisent le propos, sa frappe est énorme, chaque coup est définitif, radical, essentiel.
Andy Fraser est le virtuose pré John Paul Jones, de cette lignée de bassistes qui trouvent toujours LA ligne qui tue, le sens du pilier qui permet à la guitare de décoller, de partir loin, ailleurs.
Kossoff lui colle à la peau, il l’oblige à partir, à s’évader et lui propose somme de traits, d’astuces, de pistes d’envol qui vont l’aider à nous embarquer dans cette sueur, cette moiteur palpable, cette virilité absolue, cette jeunesse révoltée, survoltée.
Le héros absolu se doit d’être ici Paul Rodgers à la voix de roc, de pierre brute, cherchant lui aussi dans les hurleurs du blues sa voie(x), sa croyance, son identité, sa vérité.
On ferme les yeux, on entre dans l’arène, on le voit, on l’imagine, fil tendu habité par cette électricité qui jaillit autour de lui et dont il se nourrit, se gargarise, s’imbibe pour charger son chant de vitalité, de blues et d’ultime expression.

Free - Live! - Full Album - YouTube

« All Right Now » / (live Lorcano – 1970) ouvre l’album et plus rien ne pourra être comme avant. Kossoff se cherche, règle certainement son ampli, échappe de peu à un gros larsen.
Fraser ne lâche pas la bride et reste sur la route pendant que Kirke enfonce les clous de la charpente. Ça gueule déjà dans la salle, Kossoff se retrouve seul avec Kirke pour dégainer son premier jet de solo et Fraser le rejoint sur une de ces lignes d’anthologie.
Paul se régale de ce bordel d’ajustement, il va reprendre, suite à un break de Kirke absolument dénué de m’as-tu vu, les rennes de l’attelage parti à bride abattue en ayant déjà failli se vautrer à chaque virage.
Ça y est ils sont lancés... Kirke a déjà inventé la fonctionnalité Highway qui deviendra star en ces doubles croches charley qui lissent le conclusif et dont il nous régalera pour les climats au long de ce live de tournée.

« I’m a mover » / (Live Fairfields Halls, Croydon – 1970).
Le riff, le vrai, le gros, le massif, basse et grattes unies dans un seul pouvoir fédérateur, pour mieux se séparer fugacement, le temps d’une envolée.
Kirke lâche sa charley, ride un instant – non décidément, rien ne vaut la lourdeur des précieux cercles métalliques crispés à gauche, la ride et la crash ce sera pour émailler, relancer, ponctuer.
Paul est au taquet, Kossoff a sorti la panoplie du pré guitar hero et Fraser/Kirke c’est du béton, on peut poser une architecture gros ouvrage dessus, rien ne bouge.

« Be my friend » / (Live Fairfields Halls, Croydon – 1970).
Intro roots, jeu de ballade qui voudrait s’accélérer, Kossoff est encore excité et cherche dans les racines creedence / blues du bayou son axe.
Kirke a viré le timbre de sa caisse claire pour finalement le remettre – oubli, volonté afin de ne pas emboucaner la pureté sobre de la ballade ?
Fraser groove comme un échappé de Sly et colle là encore à Kirke -  ce sont des aimants.
Rodgers pleure, hurle, investit le titre avec charisme pour laisser Kossoff en dénuement pur, sans rien, échapper un solo profond et généreux.
Intro/coda, même credo.
Le public a adhéré, c’est gagné.

« Fire and Water » / (Live Fairfields Halls, Croydon – 1970).
Sans transition en remet la sauce... Kirke force un peu pour un rappel du tempo.
Fraser préférera jouer sur les octaves (on n’avait pas encore de basses cinq cordes) – le riff lui appartient presque...
Il va pousser Kossoff à foncer en plantant clous sur clous, longues tenues, d’où s’échapper sera forcément ouvert et épique.
Paul éructe, Kirke nous fait croire à un de ces solos de drums chargés d’inutilité, astuce de plus...
Le solo de batterie démonstratif n’a pas lieu d’être ici, on veut juste du lourd, du bon gros lourd... alors une petite échappée sur les toms, pour conclure, ça devrait suffire.

« Ride on Pony » / (Live Fairfields Halls, Croydon – 1970).
Certainement le titre que j’affectionne  le plus de ces moments live.
Déjà je prête l’attention sur cette approche groovy half time qui schuffle et fait rebondir le riff de cette basse qui, encore une fois requiert toute mon attention et mon admiration.
Que c’est bon ! Paul est porté par cette unité massive, poussé par les interjections de crash de Kirke et surdimensionne le titre.
Encore la prise de relais chant-solo guitare, format logique et réflexe qui rééquilibre ces acteurs immergés dans cette lave en fusion incessante, cette incandescence dont ils ne veulent s’extirper.

« Mr Big » / (Live Fairfields Halls, Croydon – 1970).
Kirke prend le pouvoir, Kossoff, s’accorde. La charley s’ouvre généreusement, Fraser offre une ligne sublime.
Le half time est installé jusqu’au chant de Paul, produisant une charge rythmique dont on ne peut se défaire.
Il faut écouter le jeu de Kirke, sobre et complètement original, tribal et d’une lourdeur extrême.
Il faut s’embarquer avec Kossoff au solo lumineux, à la transe (final) hypnotique.
Il faut ici se dire que Fraser est l’un des plus grands bassistes de cette musique intitulée rock (solo final entre ligne de basse et échappée exutoire).
Il faut bien penser que Paul Rodgers est à compter lui aussi sur le podium de ces chanteurs qui ont porté le rock en gloire.
Mr Big ; pas le nom d’un groupe aussi, pour rien...

« The Hunter » / (live Lorcano – 1970).
Le bon gros vrai schuffle.
Ils ont failli accélérer, Kirke encore une fois drive toute cette fougueuse jeunesse et à grand coups d’open hihat il recadre cette énergie dévastatrice.
Paul est dans son élément.
Rien à ajouter sur Kossoff, héroïque, encore une fois Fraser me rend fou et les filles hurlent de joie...
Paul fait son show, c’est certain...

« Get where I Belong », bonus studio ou glas sonnant la fin ?
Après ce déluge électrique brutal et addictif, parenthèse folky...
Je prends à part, je me laisse flotter sur le beat martial de Kirke, sur l’inventivité de Fraser, sur le feeling de Paul poussé par des chœurs de circonstance, par l’acoustique doublée clean électrique de Kossoff.
En studio, les lascars bruts de décoffrage en avaient sous le capot et côté compos ils sortaient aussi le piano enrobé de violonades.
Un autre univers, une autre direction...
Accomplis donc.

HOT TUNA.

On en découvrait des groupes inconnus à nos chères têtes échevelées boutonneuses chez l’ami Thierry C.
Une bonne demi-heure de trolley, un petit peu de marche puis on frappait à la porte de l’appart.
Sa mère ouvrait, laissant entrer et sortir en ligne des hordes de mines hirsutes, enfumées d’herbes pas spécialement provençales, venant chercher un peu de fourniture et/ou surtout, faire une halte auditive psyché, punk, jazz free, prog, métal... selon (le jour, l'humeur, l'envie, le temps, l'heure...).
Ce jour-là, il nous a - après avoir balancé SART (Garbarek Rypdal) - littéralement scotchés au canapé plumard avec une double dose tant de verdure compactée que de Thon Chaud.
C’est entré direct dans mes neurones pourtant approximativement réceptifs, c’est resté là en filigrane et, quand il me faut une énergie brute, vitale, excitante, électrique, je file dans le stock de vinyles.
Là, j'en sors un au hasard resté bouillant, incandescent ce, même après toutes ces années, du groupe de Jorma (Kaukonen) et Cassidy (pas butch)... : Hot Tuna.

Des légendes avec un CV au moins aussi lourd que celui des english des années héroïques, voilà un peu ce que j’avais rapidement retenu ado, de Hot Tuna.
Issus des Jefferson - qu’ils soient Starship ou Airplane - menés par un leader au nom absolument irrésistiblement improbable, associé à un co-leader affublé d’une image tellement imbécile et exagérée (le « Hendrix » de la basse), plombés par un cogneur inconnu à mon bataillon des virtuoses drummers héros (Bob Steeler), voilà le maigre complément que j’avais pu glaner au fil d’articles plus ou moins sommaires des Best/Rock’n’Folk de ces années seventies finissantes. Pas de grosse presse pour ces rescapés du navire psyché/flower/hippie, juste le minimum syndical relayé par les derniers chroniqueurs babs encore en activité.

Les groupes psyché-flower power des sixties, début seventies, j’avoue franchement n’y avoir porté (même encore aujourd’hui) que peu d’intérêt.
Les longues attentes d’un moment où il se passe « vraiment » quelque chose pendant les écoutes enfumées du Grateful Dead n’ont jamais illuminé mon adolescence, la pop folky bleutée des Jefferson n’arrivait pas non plus à m’accrocher, aussi, alors qu’il tentait encore vainement de m’attirer vers ces eaux américaines en posant, chargé d’explications ce live chaud et intense, Thierry C, savait pertinemment que cette fois... il ne fallait pas se louper.
Malin, il avait évité la face qui pourtant par la suite serait l’un de mes moments de plaisir musical, tant par sa finesse que son originalité... la face de picking acoustique dont Mr Kaukonen est et reste un des fers de lance de genre qui grâce, par ou indirectement lui a pu s'auréoler d'art de savoir faire là où j'eusse rapidement taxé la chose de has been kitchissime, de ringardisme absolu chargé d'un désintérêt notoire...

Comme avec Free, je pourrais simplement vous dire qu’il suffit de garder « Double Dose » en surface et en suffisance pour Hot Tuna.
Après tout, ces combos c’est bien comme ça qu’on les aime – vivants, sur scène, crus, détachés des avantages attractifs du studio, nous balançant en pleine face ce bouillonnement électrique bienfaiteur qui recharge nos batteries du quotidien.
Alors, même si ce live me semble  incontournable et ce, dans son intégralité, il y a deux albums studio du groupe que je m’écoute systématiquement une fois reparti dans l’aventure.
« Hoppkorv » (tu parles d’un nom...) et « America’s Choice ».
On y ajouterai aisément "Yellow Fever" - oui, finalement, tant qu'à faire.
Et en sus je m'adjoint l'avis d'un goût pour les pochettes franchement hideuses (paquet de lessive, dessins grossiers, photos trafiquées), soutenues par un label qui rien qu'en son nom évoque, à sa prononciation âpreté, rugosité, craquement du saphir/diamant dur le sillon : Grunt records.

« Double Dose », live, modifie un peu l’axe initial du trio-combo car Jorma aura certainement jugé utile et nécessaire de s’adjoindre, non une guitare à fonctionnalité rythmique afin de lui permettre des échappées soliste, mais un clavinet ou parfois un rhodes (Nick Buck).
N’oublions pas que la culture américaine aime à ne pas lâcher la fonction harmonique, ce support tracé par une grille sur laquelle on s’appuie ou s’accroche afin de décliner son propos improvisateur - peut être là une piste explicative...

1/ « Talking’bout you » / album « Hoppkorv »  - un standard de Chuck Berry.
C’est par là que j’ouvre cette petite liste.
Le gimmick rock de base, bien binaire, bien pesant, bien grassouillet et riche en houblon, la ligne serpentine de basse, le drumming qui force le trait vers une accélération du tempo inévitable, l’artifice wahwah permettant de courtes mais vitales échappées bluesy de la masse sonique, la voix de Jorma qui colle à sa gratte, aimantée par son jeu, comme sa sœur jumelle, c’est parti j’enclenche la première.
Le trajet va être rapide et court, avec juste sa dose d’imaginaire psyché américain.
HOT TUNA - TALKIN ABOUT YOU - YouTube

2/ « Funky #7 » / album (s) « America’s choice et Double Dose ».
L’incontournable axe du groupe qui ici détourne ce gimmick rock juste précédemment identifié en caractère funky.
Cassidy se la joue John Paul, Jorma balance quelques réappropriations funkysantes en cocottes de récup' puis ils partent vers une jam logique. Ça, ils savent faire et c’est un art, une philosophie aussi.
En studio, le tempo là aussi s’intensifie, les guitares jaillissent de toute part, hurlent dans leurs boites stéréophoniques, poussées par Jack volubile à souhait.
En live c’est tout en retenue, en enfonçant le tempo que ce titre fait pour jammer comme au bon vieux temps se positionne comme essentiel dans le parcours concert.
Un must du groupe version brute électrisée ? En tout cas je pense Hot Tuna, je pense "Funky #7".
Hot Tuna: Funky #7 - YouTube
HOT TUNA - Funky #7 LIVE '78 - YouTube

3/ « Walking blues » / album « America’s Choice ».
Le bon gros blues binaire, guitare rythmique en levées, batterie en tous sens, basse en promenade, tempo up et sa petite phrase chantée à la guitare qui remplace le solo qu’on serait en imaginaire d’attendre, mais qui viendra avec un sens toujours original de la recherche sonore.
Rien de bien compliqué, juste du plaisir à se fredonner ce riff / bout de thème qui s’installe en obsession lourde dans nos têtes.
Walkin' Blues - Hot Tuna

4/ « Sunrise Dance with the devil » / album « Double Dose ».
Ah que j’aime quand Jorma  oscille comme ça entre le rock dur et pur et ce country blues, sautillant tout en picking qu’il réinjecte dans sa Fender.
Alors il chante en mélodie doucereuse, alors le Rhodes se la joue sudiste, alors on ouvre le saloon et on va s’en jeter une sur de gros contre temps bien marqués, histoire de... mais bon, c’est bien joli tout ça mais il faut terminer en tirant la cartouche essentielle en traits de bottleneck afin de compléter le costume.
Un gros larsen, un aimable « thank u », la gonzesse au jean hyper moulant et à la chemise à carreaux échancrée a braillé, surexcitée par ce mélange de patrimoine folk-blues et de rock festival.
C’est emballé... et joliment.
J’aurais dû me mettre à la guitare...
hottuna sunrise dance - YouTube

5/ « Bowlegged woman, Knock Kneed man » / album « Double Dose ».
LE riff... !
La ‘tain de ligne de basse qui lui colle, comme une super glue.
L’inexplicable efficace Fender Rhodes, sans dentelles, juste le rien qui fait tout.
La wah wah qui hurle, surchargée, émergeant du larsen sous contrôle absolu du sorcier blanc.
Le drumming de masse.
La sensation de la scène, de la présence imposante du public, du lieu.
L’éternel gimmick rock obligato qui blues en coda...
HOT TUNA -- BOW LEGGED WOMAN - YouTube

à quoi bon en mettre plus de cinq dans cette liste...
Certes s’amuser à dix, ou juste et simplement se faire la trilogie « Hoppkorv-America’s Choice-Double Dose » en ajoutant "Yellow Fever", après tout, j’avais déjà fait un bon gros article sur eux voici des années...
Je réitère, même plaisir, même sensation, même bonheur juvénile, même lâché prise du quotidien, même addiction, même jouissance.
Hot Tuna, pas de nostalgie dans tout ça, juste un besoin vital de se (re)charger d'énergie salvatrice face à l’ordinaire de la vie.

Humble Pie aurait certainement pu figurer ici...
Tedeschi Trucks, ou encore Gov't Mule également et tellement de Band of Gypsies, même au fond du blues des Winter ou les ZZ des débuts de leur alphabet...
En attendant qu'ils reviennent booster, eux aussi, le banal, l'ordinaire, l'usuel, le quotidien, on va déjà se contenter de retourner nager dans les marécages bluesy de Robin, dans la hargne des juvéniles Free, dans l'acidité LSD-ite de Hot Tuna...
La wah wah est ouverte et va cracher son inimitable jet de pentatoniques ancestrales, l'overdrive est vers le maxi, les lampes sont chaudes, le boost est sous le pied, toute une panoplie héroïque, un attirail qui fait légende pour des artistes qui le sont.