lundi 15 octobre 2018

LUCHINI et le piano-gare...


LUCHINI et le piano-gare...

CULTURE BOX – 13 octobre  - 17h36
Lien : Fabrice Luchini, ennemi déclaré des pianos dans les gares
Les réseaux sociaux, la médiatisation et voici que je me prends au jeu du visionnage de ce coup de gueule de Luchini, puis lecture des commentaires, réaction obligatoire et je me dis que...
Il me faut réagir plus conséquemment, moins spontanément, plus véritablement à cette incartade virulente et démonstrative  du personnage tant public qu’en soi « Luchini »

Autour de la musique et pas que...
Voilà bien un bail que je n’avais répondu à cette maxime mais voilà bien de quoi intervenir et donner là une opinion et de la réflexion.

Succinctement : Luchini s’étouffe de rage face à la mode du piano-gare.
Tout y passe, la médiocrité des pianistes amateuristes, le référencement culturel, le mépris, le positionnement, jeu d’acteur à l’appui, afin de donner à un propos couvert d’intolérance et de non recul réel une emphase emblématique et un renfort pour l’auditoire.

Comme je l’ai lu : « l’avis de Luchini, on s’en tape » - je cite.
Je réponds "certes", mais non seulement il fait un buzz réussi et surtout par ce coup de gueule le personnage finalement symbolise une certaine idée élitiste de la culture.
Un idée que je réfute et qu’il qualifiera de gaucho dans ses singeries lors de cette interview sous le regard compatissant et même heureux d’une journaliste qui finalement se trouve là complice par défaut d’une situation qui va faire grimper son audimat en plus de son jeu de jambes.

Luchini s’attaque donc à l’idée du piano dans les gares, effet de mode retardataire à la française puisque ce phénomène social existe déjà dans de nombreux pays...
Au nom d’une défense de la culture, de l’idée de respect de la musique avec une M grand comme sa grandiloquente prétention, voici qu’à coup d’arguments démagogiques et d’effets de manche celui qui fait profession d’acteur part en « croisade » contre la médiocrité.
Derrière cela que voyons-nous ? Car l’affaire dépasse largement ce sujet réducteur mais pourtant symptomatique.

Mr Luchini appartient à une vieille garde dont j’ai lu en commentaires les termes qualificatifs de réac’ à son égard.
Un bon résumé somme toute.

Mon point de vue ou du moins quelques réflexions que je vais tenter de mesurer sur ce coup de gueule démesuré.

Le piano dans les gares n’est ni pire ou moindre que la pollution sonore qui envahit notre quotidien et qui fait désormais partie de notre vie sociale.

Cette société qui a évolué en un temps record et avec laquelle il faut aussi faire, même si parfois cela semble aberrant, incongru ou scandaleux (terme approprié à sa réaction ici).
Mr Luchini appartient à une vieille arrière garde qui - en un temps où le « succès » passait par le minimalisme médiatique de quelques chaines, où l’on pouvait se construire une légende puisqu’ayant participé à quelques films dit d’auteur à la spécificité culturelle embourgeoisée française – a érigé autour d’elle en cercle relationnel et pour le coup élitiste un mur entre une certaine idée du « peuple » et leur condescendance entretenue par un copinage avant tout télévisuel, prôné par les ministres de la haute société télévisuelle (Drucker, Leymergie... les envahisseurs du petit écran à connotation culturelle).
Homme de théâtre ou de grand écran Luchini pointe du doigt ce qu’il prétend médiocre et par là même s’autorise un droit de critique à l’encontre de "l’amateur".
Il se trompe à la fois de cible mais de contexte, mais j’y reviendrais.
D'ailleurs il s'englue au cours de sa brillante diatribe vers cela - en mélangeant tout de façon rusée tant qu'incohérente, emporté par sa superbe.

Sur cette idée qui est tout de même son argument principal il faudrait donc aller plus loin et ce directement dans sa profession en vilipendant par exemple la classe de 6e qui monte sur les planches pour mettre en scène avec des acteurs en herbe, une pièce de Molière, sous l’œil bienveillant d’un professeur de français convaincu que les bienfaits de la langue passent par l’expression théâtrale et scénique.
Ce dispositif social (et non socialiste / en référence à l'une des phases de son discours hargneux) permettant également de faire interagir nombre de leviers auprès des enfants, leviers tant pédagogiques qu’humains dont la liste bénéfique est vaste et à tiroirs multiples.
Ces enfants et leur professeur sur l’échelle de valeurs argumentaires de Mr Luchini ne devraient pas dépasser l’estrade de la salle de classe puisque la représentation publique n’a le droit à son idée élitiste, tout au plus de se produire devant les familles, sous peine d’écorcher le grand créateur Molière.
Au passage interdisons tous les stages d’entreprise qui mettent le théâtre comme moyen de mise en confiance, de prise d’expression, de défoulement ou encore simplement de « plaisir » collectif et individuel.
Puis allons encore plus avant et interdisons tout simplement les troupes de théâtre associatives qui inondent le paysage culturel français et dont Mr Luchini a oublié que ces passionnés étaient aussi et forcément une partie de ses « admirateurs ».
Il a oublié que c’est par l’amateur que se construit le professionnalisme et que sans l’amateur éclairé ou simplement intéressé l’artiste n’est rien ou pas grand-chose...

J’en reviens à notre piano dans les gares.

La cible n’est pas la bonne et si tant est qu’il puisse y avoir une cible dans ces propos, j’insiste, élitistes, il n’y a pas lieu à s’insurger de la sorte.
Il y a plusieurs degrés à reconsidérer dans ce simple fait de mettre un piano à disposition dans une gare, dans un espace public, etc...

Il y a peu, je sors de la boutique de mon opérateur.
Nous sommes à Carrefour et le conseiller, qui me connait en tant que musicien me demande d’aller jouer sur le piano là, dans le hall, histoire d’avoir un peu de « vraie » musique sortant de l’instrument au demeurant particulièrement mis en valeur et accordé.
J’ai refusé.
Pourquoi ?
Ce n’est pas dans ma personnalité, sensibilité ou autre que de venir là, démontrer que le piano, « moi... c’est mon métier les gars »...
J’ai suffisamment d’occasions professionnelles pour en jouer du piano, nul besoin d’aller parader en me positionnant élitiste rapport à ces candidats à quoi ? au simple plaisir...
ou autre...
Le piano dans l’espace public n’est rien de plus que la console de jeux mise à disposition à l’entrée du magasin de jeux vidéo, destinée à passer du temps, essayer, s’amuser et bien entendu... vendre...
une question d'envie consumériste, donc.

Ce samedi, Cultura.
Le magasin a désormais un espace de vente d’instruments de musique.
Au milieu des livres, des DVD et Blue Ray de films où Luchini est en bac à soldes, d’un choix de CD de plus en plus restreint et d’une papeterie omniprésente le vacarme anarchique des essayeurs d’instruments de qualité médiocre - car le lieu n’a pas la "vocation" d'un magasin de musique – a désormais pris l’espace non uniquement réel mais sonore dans le magasin.
Une éternelle panthère rose au chromatisme hasardeux, un bout de lettre à Elise appris en tuto sur youtube, les arpèges irréguliers d’intouchables, les deux premiers accords de imagine sans la seconde ajoutée... et tant de ces poncifs s’invitent dans l’espace affiché culturel.
Et je ne parle pas des essais de batteries, de violons, de guitares... qui s’accumulent à cette pièce musicale digne du dodécaphonisme le plus interactif et aléatoire possible, tout en usant de mélodies grand public (un challenge pour un futur compositeur, une idée à choper ?)
Faut-il s’en indigner ?
Je suis loin de partager une telle idée et en tout cas de partir en coup de gueule sur celle-ci.

Mr Luchini part en croisade contre la démocratisation culturelle et vilipende la démagogie de l'idéal gauchiste venue du grand destructeur (là j’adhère, mais à un autre degré et ce débat est largement plus compliqué) Lang.

Je voudrais remettre chaque chose à sa juste place.
Le piano dans les gares n’est pas à vocation artistique...
Il est là, comme tout objet à disposition du public.
A celui-ci d’en faire usage.
Il n’est nul question de « niveau », il est juste question de tellement d’autres idées que celle de « concert » que la colère de Mr Luchini se réduit à un effet de manche, à un délire issu d’un type tellement détaché de la société et ce depuis des lustres qu’il en a oublié qu’il pourrait aussi redescendre sur cette terre, parmi les gens au lieu de les observer depuis son piédestal.

Le piano dans la gare...
« Tiens t’as vu, y’a un piano... allez je vais aller taper dessus pour voir comment c’est » - novice, curieux, amusement, comme l’enfant qui met les mains sur des touches... la fascination du son.
« Hé les filles, y’a un piano, dit Elise, t’en as fait à l’école de musique, tu peux pas nous jouer un truc vite fait pendant que Clara va chercher les sandwichs – je reste là, je garde les valises et puis on se fera un selfie... »
« tadaa, tada... Nous vous informons que le TGV n° 2341 à destination de Marseille St Charles est annoncé avec 2h de retard, merci de votre compréhension » - « Bon, pff... tiens, un piano... allez je vais jouer deux trois trucs si je me rappelle... ça va faire passer le temps »...

J’aurais lu qu’on ne doit faire partager sa médiocrité aux autres...
Waou... la belle affaire que voici !
Au-delà de cette idée pour le coup réac’, ce sentiment de médiocrité constatée est subjectif et fait ressortir la seule idée que l’on puisse se positionner en juge donc en non médiocre soi-même... une chose que l’humilité artistique, en principe, devrait être à même de bannir.
Il suffit de lire, écouter... les grand artistes leur humilité parle d’elle-même.
Celle de Luchini ?
Cet acteur qui s’auto satisfait à se jouer et rejouer lui-même, qui a fait de lui-même son propre miroir admiratif et qui se complaît comme ici dans son jeu désuet et passéiste, jusqu'à quel degré peut-il prétendre n’être médiocre ?
Tout est donc question d’appréciation et personnellement à part ses incartades télévisuelles qui me forcent irrémédiablement au zapping je suis bien incapable, car peu cinéphile, de vous citer le moindre film dans lequel il apparaît comme si son simple nom me suffisait à savoir que je vais me taper un de ces navets à l’humour pré-établi ou à l’idée d’intellectualisme de branlette où il n’est que le reflet de lui-même à savoir ce mec absolument hors société, pédant, embourgeoisé, puant d’une vanité démonstrative tellement décalée qu'on se demande comment de tels énergumènes préhistoriques puissent encore arriver à survivre dans le monde coriace d'aujourd'hui ...

Dans ce qui s’appelle ici une interview - où l’homme se la joue cool, petite terrasse et salon de jardin et tenue faussement décontract’, Porsche Cayenne certainement garé dans l’allée - il ira plus loin dans un argumentaire de base populiste à souhait et n’apportant à l’édifice argumentaire de l’imagerie de base là où un érudit réel eût usé de référents moins simplets.

Il cite des pianistes de référence... tentant de soutenir sa théorie par une consistance à connotation culturelle.
Gould, pour ce qu’il en sait forcément de ce que l’immense pianiste a apporté dans l’approche de l’interprétation et dans l’importance de l’outil technologique pour le propos de l’artiste.
Gould et Bach – le piano comme médiateur d’une musique qui dépasse la seule restriction instrumentale tant sa richesse est fondamentale.
Murray Parahia qui va argumenter son parallèle de la citation Mozart sur le mode politico culturel.
Parahia, l’un des grands révélateurs de l’œuvre pour claviers de Mozart, au même titre que Marriner pour le symphonique. Un mélomane du classique connait, forcément.
Puis il va s’échapper en singeant Ray Charles, voulant certainement par-là faire un rapprochement avec le jazz, cette autre esthétique dont en France, là aussi, une autre élite s’est emparée...
Ray Charles, comme exemple d’une vision élitiste de la culture à la française ? Avec qui plus est la singerie tant du mimétisme de l’artiste aveugle que de son What I Say, populaire et ce, toutes catégories socio-culturelles confondues ?
Il s’est gouré Luchini ou alors en terme de culture musicale il reste finalement un amateur mélomane très superficiel... son argumentaire reste basique et ses exemples idem.
Comme si moi je me contentais de mon Lagarde et Michard pour argumenter la littérature.

Puis le voilà qui s’attaque indirectement à Michel Berger par le biais de son tube « il jouait du piano debout », singeant là aussi tant la chanson que ses destructeurs pianistiques en gare de Lyon, Nord ou Est... peu importe.
Derrière cela un mépris d’un répertoire commun, connu, populaire afin de remettre en avant une haute idée de la musique par les artistes sus cités Gould, Parahia et Charles... eux détenteurs de la véritable idée de l’art, de la culture, et bien entendu de cette haute stature qu’est la musique quand elle est jouée « dignement ».

Allez, Mr Luchini...
Mozart composait des divertissements et autres œuvres destinées, justement, pour ce faire et son « public » n’écoutait pas forcément ses prestations...
Elles agissaient comme un métier que je connais bien, celui de pianiste de bar – ce que faisait Brahms, comme tant d’autres, d’ailleurs.
Quand on ouvrait les portes de l’opéra et que l’ouverture retentissait, du temps de Mozart, le public entrait et parlait... humain et commun que ce vacarme qui auréole la musique, bien souvent.
Bach, comme Schubert et tant d’autres écrivaient pour leurs élèves des exercices... normal en ces temps les ouvrages pédagogiques n’existaient pas et il fallait que l’enseignant use de son savoir-faire pour une méthodologie adaptée qu’il créait lui-même.
Aujourd’hui pour la modique somme de 150 € on va en salle Pleyel embourgeoisée par des Luchini en puissance écouter ces exercices qui, si subliment écrits et composés soient ils, restent des... exercices...
On y va par plaisir en mélomane, en curieux, en amateur ou en élitisme, comme cet arrogant personnage se positionne.
Mr Luchini,  le répertoire populaire de Michel Berger n’est pas « schématisable » comme vous le faites ou alors vous l’êtes également du haut de votre suffisance autocrate.
Il y a d’excellents Canteloup pour singer les personnages publics comme vous, et avec un talent qui n’est pas à votre portée, vous en faites ici la démonstration ridicule, comme l'une de ces précieuses.

Le respect se devrait d’être de mise et au-delà d’un coup de gueule sur un fait social actuel et donc d’actualité, vous venez de nous sortir la panoplie de tout ce qui est devenu exécrable dans la culture à la française dont vous vous êtes autorisé à être, parmi une poignée d’autres, dépositaire.
Cette forme d’autocratie et de suprématie est has been, passéiste et oui, pour le coup, réac’, si l’on s’en tient à l’appréciation de certains quant à votre hallucinante prise de position.
Pourtant, toute médiocre que soient vous références en matière de pianistes, il eût fallu aller plus loin dans votre appréciation de la chose et effectivement tirer la sonnette d’alarme sur des faits quantifiables et vérifiables contre lesquels les professionnels que nous sommes tentent de réagir, ou d’agir autrement que dans la frime démonstrative.

La première chose est le rapport au « répertoire ».
En restant au ras des pâquerettes référentiel tout comme en allant chercher l’analogie piano/piano debout/pianiste populaire... vous touchez du doigt un autre problème de société qui n’est pas nouveau, qui n’est pas actuel mais qui est récurent et qui s’accélère.
Je parle théâtre, je cite Molière, en premier lieu puis peut être irais-je vers Racine, Corneille, Camus...
Je suis un béotien en la matière avec un peu de culture mais forcément pas suffisamment pour vous contrer dans ce domaine.
Comme vous le faites avec la musique... à chacun son domaine, mais c’est révélateur.
J’avais constaté une accélération d’un constat de normalisation des répertoires et propositions musicales qui se resserrent de plus en plus depuis quelques années.
Aujourd’hui je peux aller jouer dans n’importe lequel des groupes de musique qu’elle soit jazz ou pop-rock, je sais que finalement en jazz je vais me retrouver avec les mêmes 50 standards, comme si cette musique en live se résumait à cela et en pop-rock, idem...
Seules les tonalités changent et bien sûr les zicos.
Ces musiciens sont dans l’erreur et contribuent, par sécurité, par ignorance souvent, par manque de culture parfois mais aussi par facilité ou encore fiabilité financière à l’homogénéisation du répertoire et au désintérêt croissant envers la prestation musicale ou artistique.
Oser, modifier, chercher et dévier... voilà qui n’est plus très commun ou alors c’est en branlette subventionnée dans des centres culturels chargés de Luchini en-cravatés ou avec foulard décontract’ de circonstance.
Il y a toujours dans le public un connaisseur, un amateur averti, un mélomane aiguisé...
Quel que soit le domaine musical de jeu, il saura être là et vous en remercier...
Et c’est bien là ce qu’il risque fort peu de se produire dans le piano-gare et qui est touché du doigt en comm’s de cette interview à savoir la « pauvreté » (avec le sous-entendu tant de choix que de niveau de répertoire) musicale.
Mais il n’y a pas que dans ce contexte que cette pauvreté est constatable.
C’est aux acteurs du domaine artistique de faire évoluer ce critère et cela commence tôt... à l’école de musique même... (pour mon domaine).
Entre le tube écouté aux écouteurs dans le bus (d’une oreille car on cause en même temps) lycéen et que le prof par souci de plaire aura choisi à faire bosser aux élèves celui-ci aura (ou pas), la latitude de faire jouer un truc inconnu (ou presque) rendant alors authentique et utile sa mission culturelle.
Le théâtre de boulevard est récurrent en parisianisme comme en mode associatif, pourtant j’en ai connu, même en milieu rural qui osaient la tragédie, Shakespeare, Camus, Ionesco (le béotien que je suis n'ira pas jusqu'à frimer en ce domaine de déballage de pseudo connaissances)

Un exemple...
Je place souvent la pièce de Pat Metheny (pour guitare mais dont il existe une sublime version par le Quartet West de Charlie Haden) : « Hermitage », en piano bar, au milieu de standards tant populaires que volontairement différents ou autres...
A chaque fois soit l’on me demande « de qui c’est », soit un amateur connaisseur me dit qu’il connait mais pas pour piano... et un respect, un échange, une relation s'installent.
Bref, en tout cas, cette pièce installe de l’écoute et du silence...  puis je reviens à des pièces sifflotables...

La pauvreté du répertoire n’est pas que du fait des gens qui s’y engouffrent et le jouent, mais c’est plus profond et il faut avoir conscience que les médias ainsi que les acteurs culturels ou chargés d’animation y participent.
Il est plus aisé d’organiser un « festival » de jazz Nouvelle Orléans avec des mecs en tenue blanche arpentant les rues et chantant Disney livre de la jungle qu’un festival de free jazz...
D’organiser des soirées classiques avec Beethoven et Mozart plutôt que Kancheli, Berg, ou Adams.
Si l’on veut que ce constat diminue, il faut donc agir à la source, c’est-à-dire dans l’éducation.
Un public et plus largement des initiatives mues par celui-ci comme ces piano-gares agit, fait et va là où on l’a guidé.
Vers quoi, Mr Luchini guidez-vous votre public, à part votre nombrilisme omnipotent ?
Votre culture embourgeoisée du portefeuille rempli ?

La seconde est que le mode comportemental de s’exposer en public est un phénomène de société devenu incontournable.
Facebook, Skype et autres réseaux ont banalisé la vie privée, la vie tout court et servent aussi de médiateur informatif, publicitaire, etc...
Dans ce foutoir il y a l’utile, le sympathique, l’agréable, le nauséabond, le dispensable et le nécessaire... toutes les entrées possibles, tous les choix possible avec l’idée de liberté d’expression bien mise en exergue.
Je chante devant les potes, en famille et si en plus je le fais sur deux positions d’accord de guitare ou la pince du piano, alors je dois aller à la télé réalité, prouver que j’ai du talent (comme disait Aznavour) et là un engrenage de comportements tant de la personne que d’un entourage va se mettre en place, va dépasser le simple acte musical, artistique ou autre...
Ces rouages n’ont alors plus rien à voir avec le rapport initial à la musique, le parasitage prend le dessus et un retour à la source, à savoir le talent ou non, de ladite personne n’a plus lieu d’être...
Tout cela n’a pas ou plus grand-chose à voir avec la musique, l’artistique, ou autre bien que certains se révèlent paradoxalement par là... c'est finalement là encore surprenant mais à prendre en considération.

Il suffit juste de prendre un recul.
Dans le cas présent tentons de comprendre ce qui amène à s’exposer ainsi, au milieu d’une gare... au piano.
Personnellement je ne crois qu’il faille un infime instant imaginer que les protagonistes aient la moindre velléité artistique, au pire ils s’imaginent que, au cas... au mieux et dans la plupart des cas, ils se divertissent s’amusent et c’est le but...
Y voir là une attaque à l’art est une affabulation douteuse.
Se sentir agressé par des modes comportementaux devenus (à tort ou à raison) communs, c’est bien effectivement ne pas connaitre la société dans laquelle on vit, comme ces politiques qui ne connaissent pas le prix d’une baguette de pain ou qui croient que le seul fait de prononcer le mot jeunesse fait d'eux des personnes en lesquelles ladite jeunesse va s'intéresser.

Souhaiter le silence pour écouter de la musique est effectivement plausible, idéal, mais en aucun cas communément adoptable et adaptable dans la société d’aujourd’hui, à moins que tout à chacun ait, comme Mr Luchini doit l’avoir, une vie calme et sereine, permettant ce qui est finalement probablement un luxe, même pour les passionnés comme moi.
Un luxe que je m’impose quand je le peux et qui impose des contraintes de vie sociale et familiales inhérentes à ce qui est finalement comportemental et quelque part égoïste.
Ce qui, finalement m’interpelle dans cette prise de position d’un acteur discutable, c’est son manque de discernement, de recul et surtout de prise en compte contextuelle.

Mr Luchini traverse la gare et est gêné, de façon égoïste par une bande d’ados, par un cadre en attente de train, par un jeune élève débutant... tentant de jouer (double sens) du piano.
Il s’attend à un concert... (il n’a qu’à prendre le métro, ça arrive parfois).
S’arrêterait-il pour autant du haut de sa suffisance pour réellement écouter, dans une gare ayant fait silence relatif, un artiste peu connu, de sous-catégorie (selon son estime de lui-même, se positionnant au-dessus du panier) – vu le personnage imbus de lui-même, permettez-moi de n’y croire.
Mr Luchini estime que la musique se doit de vivre en vase clôt, comme dans un musée poussiéreux (voir pire encore) ou qu’elle n’a sa place que dans son salon, diffusée forcément par son dernier achat d’enceintes high tech à la somme indécente à citer ici, ou encore dans une salle de concert où même un toussotement parait suspect, irrespectueux, incongru...
La musique n’est pas stérile Mr Luchini, elle appartient à tout le monde et l’idée même de médiocrité est tellement subjective selon tant de curseurs de critères qu’une telle incartade publique n’est finalement que le reflet nauséabond de vous-même et d’une forme de suffisance qui ne peut être concevable que dans le cas d’une personne parvenue par la succion du terme de culture à un tel degré d’intolérance envers autrui.

Le droit à la parole est inscrit et vous avez toutes recettes professionnelles pour en user, mais vous avez aussi un droit qui peut de temps à autre s’appliquer, celui de la fermer.
Après tout, les pianistes amateurs vous dérangent ?
Moi c’est vous qui me dérangez Mr Luchini – j’en ai ras le bol d’être envahi télévisuellement par des « personnalités » de votre acabit.
Ces donneurs de leçons parvenus, has been et inutiles.

En France l’âge de la retraite fait la valse politico-budgétaire des débats et inquiète l'ensemble de nos concitoyens.
Vous avez 66 ans.
Je ne crois pas que vous soyez en difficulté financière au point d’aller comme certains de nos compatriotes travailler jusqu’à 70 ans en mode senior afin de compléter leurs mois difficiles.
Vous n'avez pas besoin des Restos ou d'Emmaüs pour tenir les deux bouts.
C’est peut-être là le véritable coup de gueule qu’il faudrait pousser avec un peu de décence, de respect et d’humilité envers les gens.
Une personne avec autant de panache et de verve pourrait d'ailleurs le faire à votre égard, liberté d'expression oblige.
Vous envahissez encore, avec tapage, la vie publique de votre comportement superficiel, hautain et insultant...
La retraite, en France c’est pour le moment encore 62 ans...
Il serait temps de laisser la place aux jeunes, à cette nouvelle génération qui parfois s’amuse encore et tant mieux... que ce soit autour d’un piano, dans une gare ou autour d’un micro, dans un karaoké...
Après tout ils coûtent moins cher à la société que vos films dont l’utilité reste à démontrer, ou que vos passages en interviews forcément rémunérés et dont l'inutilité n'est plus, elle à démontrer.
Redescendez sur terre Mr Luchini, vous verrez, la vie en bas peut être bien elle aussi et qui sait, au détour d’une rue, là-bas, dans le vacarme avignonnais d’un festival où l’on déambule en culture, votre relève, celle qui enfin qui vous poussera à rentrer chez vous écouter dans un silence religieux de retraité aigri Murray Perahia, Glenn Gould ou Ray Charles est peut-être là, vous savez, un petit amateur qui comme vous certainement à ses débuts était regardé comme médiocre...
Allez, un petit effort de mémoire...
Allez on appuie sur le bouton du bas, oui, celui là : RDC... en bas, y'a des gens... respectez les.








 

 

dimanche 7 octobre 2018

AVANT L’AUTOMNE, JUSTE APRES L'ÉTÉ...


AVANT L’AUTOMNE, JUSTE APRES L'ÉTÉ...
(José James, Lisa Batiashvili, Charles Aznavour, Hélène Grimaud)

Le mistral souffle plein régime.
Les matinées piquent la peau d’un froid qui peine à s’installer.
Le soleil du soir décline en teintes aux variantes multiples et toujours féériques, celui du matin, si l’on est enclin à se lever tôt pour l’apprécier installe timidement ses rayons de chaleur.
La mer n’est jamais aussi belle qu’en cette saison, elle reprend ses droits, ses plages et laisse s’étaler de grandes vagues chargées de ce trop-plein qui l’a emplie, polluée, dénaturée cet été.
Elle rejette sur un littoral qui s’ensauvage ce dont elle ne veut en son sein et elle accueille ces régates qui la transforment en un tableau impressionniste et debussyste, ce rendez-vous où un prélude du compositeur prend chaque fois sa place dans mes rêveries.
Le piano...
Ces évocations en nocturnes, préludes, bagatelles, rêveries et autres barcarolles...

Nouveautés ou trouvailles, redécouvertes ou simples plaisir d’y retourner, ils vont et ont d’ores et déjà pris leur place dans cet espace où le temps malgré le travail, reprend ses droits, où il va se réinstaller dans l'espace vie et surtout ne vouloir être dérangé.

...

« FOR ALL WE KNOW » - Jose James / Jef Neve – 2010 Impulse.


Ça c’est vraiment le hasard qu’une telle découverte.
José James informe par les réseaux sociaux qu’il sort un album en hommage à Bill Withers, intéressé, je le charge sur mon petit streaming devenu désormais mon compagnon du quotidien, au passage je fais le tour de ses albums disponibles et ce duo autour de Billie Holiday prend le dessus.
L’hommage à Bill sera pour plus tard, celui-ci, en duo (car José James a également rendu hommage à la dame avec section rythmique) autour du répertoire de l’immense Billie a focalisé mon attention.

Ce tour d’horizon de neuf titres emblématiques de la grande interprète évite le cliché, évite la redite ou encore l’interprétation parallèle, il sort des schémas auxquels l’on pense s’attendre.
Billie reste là, mais elle a simplement évolué en approche, en appropriation, en décennies pendant lesquelles ce jazz qui a été l’esthétique qu’elle a transcendé par une approche féminine, sensuelle, vocale et tant d’autres qualificatifs... de façon unique.
Elle est ici partout, respectueusement mise en scène musicale et pourtant elle a rarement été l’occasion d’une telle libération, d’une telle proximité intimiste et d’une telle ouverture musicale.

José James chante Billie mais il n’use d’aucun mimétisme. Sa voix se dirige sur les traces de l’immense artiste avec une simplicité qu’elle aurait forcément adoré et va à l’essentiel... cet essentiel qui faisait de Billie la plus grande. La proximité vocale de José James est troublante, presque fragile, surtout palpable et c’est peut être bien là ce qui nous rapproche directement de Billie, elle qui accrochait directement par une inflexion, par une simple note et en une syllabe toute l’attention des sens.
Jef Neve agit sur ce répertoire en touches impressionnistes, la métrique a fait place à l’espace de la phrase chantée et il ouvre le champ d’action musicale en suivant, incitant, soutenant, libérant celle-ci.
Un large spectre de couleurs, d’influences culturelles émaille son jeu qui organise une formidable liberté autour de la voix immédiate, dénuée d’effets tant de studio que de genre de Jose James.

Liberté...
Billie aimait ce mot, cette idée et cette perspective.
Ici il m’apparait au détour de chaque note, de chaque accord, de chaque phrase.
Le duo s’est libéré d’une métrique sclérosante pour élargir le répertoire vers une autre dimension sans pour autant négliger ce swing interne surgissant par accentuations, par ce mouvement indiciblement corporel qui propulse le jeu musical jazz.

Ce duo chante et son chant attire irrésistiblement.
La facilité n’est pas au rendez-vous ici et pourtant l’évidence ne sort jamais des rangs... normal, le blues que Billie chantait à jamais est omniprésent ici, enraciné profondément dans ce répertoire redécouvert et transcendé sans qu’en aucun instant le respect de la chanteuse au magnolia ne soit écaillé ou abîmé. 

Billie est là...
Et ces deux-là sont certainement l’une de mes plus grandes découvertes de cette année  – de celles que j’attendais depuis longtemps dans ce jazz qui a tant besoin du retour de l’expression authentique, immédiate et quasi tactile. 

Ces deux-là sont des virtuoses de l’espace et de l’expression musicale, cette autre virtuosité musicale qui est le sommet à atteindre, la véritable soul.
La liberté improbable de Body and Soul, la profondeur du blues de Gee Baby, la rêverie impressionniste et evansienne de When I fall in love, l’arrêt sur image de Tenderly...
Le temps vient de s’arrêter à nouveau me semble-t-il, ici et Billie a repris sa place éternelle.

Merci à eux, la beauté existe encore.

...

LISA BATIASHVILI « Echoes of Time » - Symphonie Orchester des Bayerischen Rundfunks / Esa-Pekka Salonen (direction). Hélene Grimaud/Piano* - DG 2011.
Shostakovich – Concerto pour Violon N°1 (Nocturne-Scherzo-Passacaille-Burlesque)
Kancheli – V&V (Violin and Voice)
Shostakovich – Valse lyrique
Pärt – Spiegel im Spiegel (miroir dans le miroir)
Rachmaninov – Vocalise Op34/N°14 (Arrangement pour violon et piano*).


2011 – premier album chez DG, la célèbre maison, le graal du catalogue « classique »...

Lisa Batiashvili, jeune géorgienne exilée en Allemagne fuyant l’oppresseur soviétique présente ici un répertoire d’œuvres influencées par des actes politiques marquants, infâmes, dictatoriaux, violents, dramatiques, inhumains...
Je ne connaissais absolument pas cette artiste avant la découverte de cet album et j’ai été attrapé par l’immense beauté qui émane de chaque note qu’elle exprime ici.

On pourrait penser que – au regard des choix et de leur valeur symbolique (la pochette de l’album insiste et renforce le trait) – ce programme soit sombre.
Ce n’est cependant pas le sentiment qui m’est apparu, de la première puis au fil de nombreuses écoutes, pour qualifier ces pièces interprétées avec une infinie délicatesse, une justesse (tant dans le propos que dans l’exécution) d’une rare perfection et un sens spirituel immédiatement perceptible.
Suspendre le temps, caresser les cieux par des harmoniques exprimées avec une précision nuancée tenant du miraculeux, jouer du contraste comme d’un levier kaléidoscopique de sentiments, ne jamais perdre le sens du nostalgique et des réalités de ce monde et donner à chaque phrase à chaque sonorité, à chaque trait une valeur, une implication tenace laissant pourtant la sensation d’irréel flotter en l’espace – voilà ce qu’il me reste à l’écoute de ce chemin musical.

La virtuosité obligée n’est en aucun cas évidente car la musicalité et l’expression sont partout, effaçant la forme pour faire surgir avant tout le fond.
La vision intellectuelle d’œuvres contemporaines ou assimilées est balayée par une profondeur sensorielle et sensuelle, intimiste comme narrative. 

Lisa Batiashvili nous raconte et ces œuvres sont plus fortes que les mots pour ce faire.
La direction du grand chef Esa Pekka Salonen est ici le parfait alter partenaire de cette beauté sans parler d’une prise de son absolument limpide, claire et même lumineuse.

« V&V » pour violon, voix enregistrée et orchestre du compositeur Giya Kancheli a retenu mon souffle et mon attention de nombreuses fois.
« Avant de sauver le monde, il faut d’abord que quelqu’un sauve la beauté. La beauté ne peut rendre bon celui qui est mauvais, mais elle peut rendre meilleur celui qui est bon » - Kancheli.

La cadenza du concerto de Shostakovich est un pur moment de magie violonistique et le « burlesque » insuffle une tonicité bienfaitrice placée idéalement dans l’espace musical de cet album. Il y a Pärt aussi.
Et puis la coda de l’album, cette vocalise de Rachmaninov où le violon chante sur le piano aux reflets intemporels d’Hélène Grimaud... 

On reste en suspens, le temps a perdu toute valeur, tout repère et la seule réalité qui vient à l’esprit est d’attendre un peu pour reprendre l’album au début.

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CHARLES AZNAVOUR « Aznavour Live – Palais des Congrès 97/98 »

Charles Aznavour Live Concert, Palais des Congrès de Paris, 1997 - YouTube

Lundi 01 Octobre 2018...
Le week-end a été chargé de musique.
Les effets tardifs d’une saison estivale à rallonge ensoleillée.
Ce soir sera marathonien, il faut installer un espace scénique cette après-midi, filer donner les cours et être sur ladite scène juste après.
Juste une question de timing... et d’organisation.
de disposition mentale aussi...
Penser à tout, ne rien oublier, être dans les clous, avec un timing au millimètre.
J’appelle Roxane, mon amie violoniste avec laquelle on joue ce soir histoire de savoir si dans les effets à préparer il y a quelque chose de spécifique à ne pas oublier pour elle et refaire un tour rapide du répertoire à interpréter.
« Bon, vu la nouvelle, t’aurais pas des partitions de Charles Aznavour ?... ce soir il va falloir lui rendre un dernier hommage... ».
Je tombe sur le c...
Quoi ? Il est décédé ?
Depuis le temps qu’on en blaguait incidemment de cet hommage au grand Charles qu’il faudrait de toute façon être à même de rendre un jour, avec certains collègues, voilà que cette fois, la réalité en ce lundi, était belle et bien apparue.
Trop tard pour fouiller dans les partitions et retrouver une perle du grand auteur-compositeur-interprète, parmi tant de notes surmontées d’accords enfouies dans mes classeurs.
Je prends le tout et j’en ai forcément, je le sais.
Le soir est là, dans mon costume de scène qui me rappelle certaines paroles, un complet bleu, tiens donc... je m’assoie au piano.
Roxane a déjà charmé les invités de quelques titres en soliste.
On attaque « Nuages », de Django-Grappelli.
Une petite dame s’avance timidement vers nous, gênée mais audacieuse.
« Excusez-moi, dites, au regard de l’actualité... ».
Je ne la laisse pas aller plus loin elle a déjà trop de peine à terminer sa demande et l’émotion la submerge.
« Oui Madame, c’est évident, on va vous jouer une chanson de Charles Aznavour, on l’avait prévu, c’est tout naturel et respectueux que de le faire ».
Elle s’installe non loin de nous.

Pas besoin de partition finalement pour égrener puis affirmer les notes de « la bohème », cet hymne à l’artiste, à l’idée puccinesque de sa vie, au temps qui passe également et à l’amour, toujours.
Cette chanson, qui, comme tant d’autres d’Aznavour respecte le schéma qui sera communément couplet refrain en lui soutenant la forme issue d’une tradition classique de l’opéra, à savoir récitatif (verse) suivi de l’aria (chorus).
Le débit des couplets de cette bohème, laissant peu respirer et accrochés à une mélodie plus parlée que chantée pour s’ouvrir sur un air large et majestueux... tout un art.
Toute une culture, toute une tradition, tout un style, tout Aznavour...
Donc exacerbation du propos, lyrisme, véracité et place d’une part au texte puis de l’autre à l’inoubliable mélodie.

Charles Aznavour...
L’automne...

Pourquoi choisir cet album live de cette fin de siècle dernier ?

Mon téléphone portable, cet énorme appareil orangé à l’antenne qui dépliée me fait paraitre agent secret retentit de son bip bip sonore et envahissant.
« Dis, une collègue de boulot s’est vue offrir deux place pour le concert d’Aznavour à Valence, elle n’aime pas et me les donne, t’es partant ? » - mon épouse.
Franchement, en 98, moi, Aznavour...
Mais j’accepte sans hésiter, l’homme est respectueux des musiciens, parle avec amour de ses orchestrateurs, a une sacrée carrière.
La curiosité l’emporte sur l’a priori issu d’adolescence.

Nous avons assisté là à l’un des plus beaux concerts de notre vie, le genre inoubliable à de tels égards que les lister serait une analyse fastidieuse et inutile, mais avant tout c’est un professionnalisme et une émotion avec et envers le public qui l’ont emporté.
Une rythmique de rêve, à l’écoute et dans les clous car l’on sait que l’artiste a la métrique des mots et qu’il se joue de celle de la musique sans pour autant l’oublier... un art savant de l’interprétation qui doit être difficile à gérer en accompagnateur et qui donne à l’auditeur cette accroche à la déclamation poétique.
Une gestion économique mais efficace de la tournée... des claviers pour les cuivres et des claviers pour les cordes, venant renforcer le grain des protagonistes avec une écriture orchestrale soignée et créant une illusion parfaite de sections complètes.
Des choristes féminines très kitchs mais très justes, rappelant que ces émissions de variété de certains Carpentier c’était du direct, avec des musiciens et ces choristes avec leurs interventions à l’écriture désuète m’ont immédiatement installé dans cet espace télévisuel.
Un show mené de a jusqu’à z sans improvisation, ce même jusqu’aux interventions parlées par l’artiste s’adressant au public. La grande école du spectacle quoi...
Et un show de quelques deux bonnes heures et plus, avec entracte, une salle critiquée par l’artiste de par son acoustique et s’excusant  envers son public de telles conditions, avec pourtant un son particulièrement soigné, un confort d’écoute et d’installation réfléchis...

Je garde donc ce concert comme un moment précieux.
Pourtant Aznavour c’était déjà et depuis longtemps pour moi de la musique de et pour vieux...
Déjà l’écoutant gamin je ne pouvais m’identifier à cet homme qui parlait un langage aux soins d’écriture et de style, dans lequel les mots comme amour et jeunesse semblaient le regard d’un ainé, non d’un proche...
Dans les années 70 il me faisait cette impression, de sa musique à sa voix en passant par ses textes aussi, je trainais avec moi ce regard sur lui.
Mais ce concert a tout changé, ce sentiment s’est mué en une forme d’affection, de respect pour l’ancien, l’antan, le vétéran, le professionnel comme le roublard expérimenté.

Aznavour a composé un nombre de chansons dépassant les 1000, ce chiffre hallucine comme un record à l’heure d’aujourd’hui où l’on encense un Stromae abêtissant, une gentille Louane, une Zaz guinguette. 
Les derniers grands d’une certaine éthique et d’une certaine forme de professionnalisme ne sont plus beaucoup, Aznavour était pour moi emblématique de cette éthique du « métier » avant la starification outrancière et en non sens. 
Il était pourtant une star au sens le plus vaste du terme et il faisait partie intégrante de notre patrimoine de, non la seule réduction à l’idée de chanson française, mais de la musique française elle-même avec cet apport nourrissant de tant d’influences émigrées, de son Arménie dont il avait fait son chemin de bataille que de jazz, de pop sixties, de boléros, de chanson italienne, tzigane, flamenco, traditionnelle... 

Cette nouvelle m’a attristé, j’ai regretté pour lui qu’il ne parvienne à sa fin ultime, son souhait de paraitre encore sur scène pour ses cent années – et j’ai effacé ce mot vieux de son image pour lui mettre d’autres saveurs, comme ancien, d'antan, avant, passé, nostalgique et lui ai inscrit le terme d’intemporel, c’était finalement certainement ça que j’avais occulté avant de le découvrir en concert... erreur d’appréciation de jeunesse rebelle et/ou insouciante.

Je l’ai croisé il y a quelques années à Saint Tropez, sur le parking du port...
J’étais à l’horodateur afin de mettre quelques euros pour payer un stationnement de quelques heures correspondant à la durée de ma prestation de piano bar dans le petit restaurant, là, juste à côté... derrière moi une présence attendant que je m’exécute.
Je me retourne... Charles Aznavour...
J’ai fait signe de le laisser passer pour que lui aussi paye son parcmètre et ne le faire attendre, il a décliné de la tête...
J’ai payé à la hâte, traversé la ruelle, je l’ai regardé de la terrasse du restau, juste là à quelques 3 mètres, incapable de lui dire ce que j’aurais aimé lui dire et que j’ai dit ici.
En passant à mon côté, il m’a regardé, a jeté un œil dans le restaurant et a vu le piano avec un sourire esquissé – vu mon complet je sais qu'il avait compris.
J’ai fait chanter de nombreuses années aux enfants dans toutes les classes possibles « Emmenez-moi », cette petite perle posée comme un îlot au milieu de ses chansons et pour conclure « la bohème » a été la première chanson que j’ai joué de lui en piano bar, c’est pour ça certainement qu’elle m’est revenue instantanément sans réfléchir ce lundi 01 octobre afin de lui rendre hommage.

Donc cet album c’est le concert parisien de cette tournée, alors le flot des souvenirs... on était jeunes...
Il y a là qui plus est une maîtrise d’enfants qui vient chanter en invité avec lui... alors...

Bon, l’automne sans lui sera encore plus avec lui, car cet album on l’a de nouveau ré-épuisé et à en perdre la tête.
Je ne sais plus vraiment lesquelles de ses chansons désormais je vais devoir inscrire sous mes doigts, tant il y en a de superbes, de poétiques, d’engagées, de mélodiques, au piano afin qu’il reste à jamais dans ma mémoire.
Un soir, un instant inoubliable et le mouvement de la vie change...
Merci à lui – un grand parmi les grands.

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HELENE GRIMAUD « Memory » - DG 2018.

“Memory”, le nouvel album d’Hélène Grimaud explore la notion de la mémoire, à travers un choix de pièces pour piano seul de Chopin, Debussy, Satie et Silvestrov. Evoquant le pouvoir de la musique de réveiller des souvenirs et de sauver ce qui a été oublié, la pianiste a pensé son album comme une séquence de miniatures cristallines qui capturent le temps qui passe. Textures transparentes, ambiances nostalgiques ou mélancoliques, structures cycliques : chaque pièce est évocatrice à sa manière et inspire la contemplation.


Voilà, tout est dit, ou presque.
L’info twitter est utile et dès l’annonce de la sortie de ce nouvel opus de la discographie de la grande pianiste j’ai foncé pour le découvrir.
Je le sais, chacune de ses interprétations m’interpelle, m’incite à réfléchir, à comprendre, à chercher... sans parler des ondes positives qui en émanent et dont je suis devenu au fil des albums... friand.
J’aurais lu des critiques éternelles de froideur, de mécanisme, ou à l’inverse un encensement démesuré.

Hélène Grimaud est une immense artiste et interprète et à juste titre elle interpelle car ses projets de répertoire, ses choix et son approche sont mesurés, pensés et en correspondance avec son affect, ses réflexions, ses idées, son humeur, sa volonté de passer par la musique un message.

« Memory » est un album méditatif merveilleusement résumé en ces quelques phrases de présentation qui m’a relié à celui de Lisa Batiashvili dont je parle plus haut et dans lequel elle participe d’ailleurs.
Je les ressens comme complémentaires, curieuse sensation.
D’emblée j’ai été ici saisi par la prise de son éthérée du piano, presque ambient, comme si Harold Budd et Brian Eno s’étaient invités dans le studio.

J’aime quand les virtuoses se débarrassent par une sérénité, une maturité ou encore une volonté profondément artistique de leurs répertoires fantastiques et démonstratifs.
J’aime donc tout particulièrement cet album, découvert comme une nouveauté et laissant la place à deux compositeurs idéalement installés dans cet enchaînement de pièces de puzzle : Silvestrov (qui d’expérimentateur aura progressé – régressé, sans aucune connotation péjorative ne nous trompons pas mais plutôt chronologique - vers une écriture empreinte de manières romantiques) et plus original encore, Nitin Sawhney (cet artiste/producteur anglo-indien de hip hop, drums and bass et toute cette mouvance électronique londonienne).

Debussy, Satie, Chopin, Silvestrov et Sawhney se retrouvent sous les doigts d'Hélène Grimaud à la même table, là-bas, dans un espace où le temps, qu’il soit chronologique, historique ou de l’instant ne compte plus guère, ni pour eux, ni pour nous, auditeurs suspendus à ce piano diaphane, irréel, dont la transparence fait effectivement interagir le mental et... la mémoire.
Après tout, à chacun la sienne de mémoire et de la laisser se réveiller au gré de ce voyage qui d’apparence extérieure finira par devenir intérieur puis intime et personnel.
Le jeu de la pianiste interfère en ce sens et laisse justement le temps agir et prendre ses places multiples, se laissant découvrir à facette diverses et selon des durées préalablement indéterminées.
La phrase musicale et son dessin s’installent, il n’y a plus qu’à suivre ces méandres et alors le voyage en soi peut débuter et se faire.
Ici et c’est ce qui m’a de suite attiré, le sens d’interprétation n’a pas réellement sa place au sens commun de l’appréciation et c’est la grande force de cet album.
C’est à nous de l’interpréter.

Qui eut cru qu’un tel degré de pensée avec un matériau tel que les œuvres les plus connues des impressionnistes ou d’autres inédites mais qui s’installent directement en mémoire puisse être possible ou même imaginé ?
Il fut un temps où dès que la valse de Chopin en la mineur apparaissait dans un album je l’écoutais en boucle – ici elle s’installe dans un tout, aux deux tiers d’un chemin méditatif et laisse sa place sans pour autant que la mémoire ne sache l’oublier.
Nul besoin d’y revenir, elle sait rester...

Au cours de l’album l’auditeur s’approprie cette musique, la redécouvre ou la découvre et par elle son voyage mental et sensoriel peut se faire, Hélène Grimaud en est le vecteur et la réussite.
Encore une fois décidément le temps est au cœur du sujet.
Un signe des temps ?...

Tiens, il pleut...