mercredi 20 novembre 2019

BATTEURS – DRUMMERS, au-delà du tambour… au-delà du solo obligato - Chapitre 01


BATTEURS – DRUMMERS, au-delà du tambour… au-delà du solo obligato - Chapitre 01

La batterie, vaste sujet…
Les batteurs, polémiques…
« On est un groupe de musiciens plus un batteur et… une chanteuse »

La batterie est l’un des instruments qui a le plus évolué sur quasi un siècle d’authentification et de nomination de cet instrument.
Il suffit de regarder une photo d’un orchestre des débuts du jazz comme par exemple le Duke Ellington orchestra en période Cotton Club. La batterie y est un amalgame de l’ensemble des percussions du marching band regroupé en synthèse.
On met alors à côté de celle-ci une photo du kit usuel de Mike Portnoy ou de son remplaçant Mike Mangini pour mesurer (sans jeux de mots – quoique) l’évolution tant de lutherie que forcément de technique liée à l’instrument dit « batterie ».
De détenteur et responsable du « tempo » et de la pulse, le batteur a progressivement évolué, muté et s’est mué en un monstre protéiforme entouré d’une multitude de fûts, cymbales tant qu’accessoires les plus divers et variés destinés à augmenter le panel sonore de l’instrument tout comme lui donner une présence physique (et sonore) décuplée.
Il a progressivement au fil des styles et des décennies su s’imposer non seulement par le volume sonore inhérent à sa texture mais également par l’entrée du créatif, de l’imagination, de l’ouverture musicale et forcément de nouvelles approches et techniques.
Il faut là aussi se remettre dans l’esprit la batterie d’un Keith Moon et ses deux grosses caisses pour réaliser que l’arrivée de la double pédale de grosse caisse en dernière décennie du XXe a radicalement changé non seulement le rapport technique lié aux pieds mais également la dextérité si ce n’est, il va de soit l’encombrement scénique.
Le visuel en a pris un coup, certes… du moins aux débuts de l’arrivée de cette pédale miracle.
Mais rassurons-nous ils se sont vite rattrapés et on remplit l’espace laissé à priori vide par un déploiement de matériel foisonnant.

Cette évolution est liée à des instrumentistes, ces batteurs souvent remisés sur l’étagère de seuls intéressés en exclusivité par LEUR instrument.
Il en reste beaucoup de cette catégorie de batteurs pour batteurs…
Leur manque d’ouverture les pénalise même si leur technique forcément hyper travaillée cache un arbre de désolation musicale.

Cette évolution est également liée à des écoles, qu’elles soient tendances stylistiques ou établissements. La pire chez nous étant celle d’Agostini, partie pourtant d’un constat habile et honnête. Cependant les ci-dessus cités s’en sont emparés pour réduire l’instrument à sa seule essence restrictive, avec grades et paliers successifs à franchir n’apportant que peu ou pas d’édifice solide à ce que pourtant un instrument et son instrumentiste se doivent d’être dédiés : la musique.
Je clos là ce sujet, les batteurs Agostini, je les repère dès leur quatrième mesure de break et même dès leur tenue raide de baguette – une aberration que Jo Jones n’aurait certainement pas souhaité.

Ces dernières semaines j’ai écouté comme à l’accoutumée mon stock de musique habituel et je me suis surpris à m’arrêter sur quelques-uns des batteurs qui me sont chers, à creuser le pourquoi et l’intérêt réel du redouté « solo de batterie » présent dans chaque live digne de ce nom…
A partir de cette idée j’ai re-listé nombre de solos ou « d’interventions » de batterie et cherché à affiner autour de cette idée.
J’ai (re)découvert des pépites, j’ai remis, du coup, en évidence quelques breaks historiques ou légendaires, j’ai cherché ce qui nous fait vibrer quand une force tellurique inonde l’espace sonore par une gigantesque descente de toms, j’ai bien entendu cherché à comprendre cette évolution si fulgurante tant technique que d’approche mais aussi de « son ».
J'ai aussi gommé le batteur pour batteurs, car d'immenses musiciens sont juchés derrière cet instrument qui pourra être sobre ou impressionnant - alors on va en causer.

Bref, ça va être comme parfois anarchique et puzzle, mais venez avec moi écouter un peu cela, parfois on a des surprises.
Ce sera forcément en plusieurs chapitres...

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TONY WILLIAMS : « Believe it » (1975) - « Million Dollar Legs » (1976).

Autant le rappeler (car ceux qui me lisent ici depuis… le savent) Tony Williams représente pour moi la quintessence du batteur.
Je ne saurais cesser les éloges à son égard tant cet artiste m’a, en fait, traumatisé.
C’est une sorte de sommet impossible à atteindre même si on le visionne clairement et qu’on le sait là, comme une sorte de lointain point lumineux qui brille et inonde de son rayonnement un espace qui pourtant s’est bien rempli depuis ses avancées drummistiques.
Malgré tout, il reste là, présent, omniprésent même et quand on parle encore de références à une jeune génération de batteurs tous aussi véloces qu’au fait de la progression technique faramineuse, son nom sort systématiquement du débat avec Billy Cobham et autre Steve Gadd.

Entre ses premiers albums solo sous le nom de Anthony Williams chez Blue Note où il entre de plein pied et de façon inédite dans le free jazz, son jeu inimitable tant que novateur dans le quintet de Miles, son premier Lifetime avec Young, Bruce et McLaughlin peut être là le premier acte réel de jazz rock, ou encore le rappel de son drive phénoménal dans les albums en trio avec Herbie et Ron, je fais le choix ici de causer un peu de ses albums « New Tony Williams Lifetime » réunis chez Columbia (« the Collection »).

« Believe It », « Million Dollar Legs »…

Deux albums que j’épuise encore tant leur niveau reste supérieur dans le cercle d’une esthétique mi jazz-rock, mi fusion.
Tony Williams y joue binaire, un binaire à la Tony, entendons loin des lourdeurs rock, un peu funky, pas mal carré, surtout là encore inhabituel, novateur et très musical.

Souvent le batteur jazz ternaire quand il s’attaque au binaire, c’est disons… douteux…
Ici, Tony se réinvente lui-même.
Ses beats son robustes, ancrés dans le sol.
Sa sauce mélange une frappe d’une incroyable puissance mais aussi d’une grande respiration sonore (le son n’est pas écrasé, mat ou encore refermé). 
Il semble survoler le sujet tout en gardant l’axe du fond de temps, on est face à une démonstration de souplesse, d’air, presque de légèreté, avec pourtant un sujet musical béton, solide, binarisé à souhait.

Les partenaires sont le must pour lui, à cette époque, en quête, comme à l’accoutumée, d’innovation, d’actualité, d’une nouvelle présence.

Ce choix d’albums est tributaire... d’Alan Holdsworth, dont j’ai parlé dans un précédent article, qui ici est juste la preuve qu’il reste l’un des guitaristes les plus importants de l’histoire de l’instrument électrique.
Il décoche des solos, des interventions d’une rare pertinence, inventivité et vélocité…
Il faut largement tout cela pour tenir la place de soliste aux côtés de Tony car celui-ci est détenteur d’un jeu qui implique de ses coéquipiers non seulement une techniques de haute volée, mais aussi une particularité créatrice, inventive et nouvelle.

... D’Alan Pasqua qui n’est pas en reste même si son rôle pur claviériste d’orchestre à lui seul pourrait le reléguer à un second plan. A chacun son boulot. Pasqua ici remplit largement sa fonction et côté improvisateur il sait là aussi sortir quelques perles (« Joy Filled Summer ») lumineuses.

... Quant à Tony Newton, si l’on parle boulot, lui, remplit également sa fonction.
Un peu comme à l’école de Miles avec Henderson, il est le socle sur lequel les trois acolytes se savent en sécurité pour déployer leur verve musicale. Un bassiste rare, d’autant plus rare qu’ici c’est, autour de lui, un véritable festival… et qu’au moindre écart de sa part, le château aux multiples facettes architecturales se fissurerait très vite jusqu’à l’écroulement immédiat.

Cette musique est construite, imaginée, créée pour le jeu de Tony.
Voilà bien ce qu’il faut noter si l’on parle de la batterie et de sa mise en évidence ici.
Un pianiste crée de la musique autour du piano, un bassiste autour de la basse, je ne parle pas des guitaristes.
Ici Tony a créé son propos autour de la batterie et là où certains ont enregistré des albums soporifiques ou énervants, lui a su par une intelligence et un recul musical naturel oublier le démonstratif inhérent à nombre de batteurs pour installer une musique où la batterie dans toute ses couleurs et son langage prend une dimension spectrale évidente, logique tant que surprenante.

Chez Tony et ici, chaque rythme possède un groove, une fonctionnalité et une efficacité toniques, denses, prenantes. Il ouvre sa charley tel que son collègue Al Foster le fait et le fera toujours dans le binaire afin d’élargir le champ et d’assouplir, justement cette binarité. Son kick de grosse caisse puise dans les graves sans pour autant se refermer et s’enfermer, il résonne, respire, reste jazz – il n’a pas besoin de doubles grosse caisse ou pédales idem pour placer ses accents toniques à des endroits improbables, sur lesquels T.Newton s’ancre pour des schémas mouvants et je l’ai déjà signifié, solides.
Chaque break, relance, descente de futs, bref, tout ce qui fait le bavardage des batteurs est ici un monument, une sorte de modèle en soit, qui demande qu’on s’y penche, qu’on s’y arrête, qu’on réfléchisse à son approche, à sa texture, sa véracité…

Et puis il y a ces riffs à l’unisson sur lesquels Tony va construire ses solos, sorte de points culminants de certains titres, préparés en amont par justement, ces breaks, ces appels qui vont s’intensifier jusqu’à l’explosion soliste. 
Alors tout s’ouvre, ses roulements inimitables embarquent l’instrument vers des sphères chargées de nuance, sans rien lâcher d’un tempo immuable la batterie survole, redescend sur terre, s’échappe, tourne autour du sujet, l’embarque, l’isole, le déploie ou s’en émancipe… 
Il casse, reprend, change la direction, revient…
Ce principe du solo de batterie sur un riff unisson par l’orchestre on le verra souvent par la suite dans cette chronique – ici on commence avec le sommet du genre.
Mais on a commencé par Tony Williams, alors…

Et puis ces deux albums se concluent par « Inspirations of Love », sorte de grande pièce orchestrale grandiloquente qui se développe autour, là encore d’une batterie multipliant les surprises… et surtout se dirigeant vers un solo qui est comme le résumé des solos que Tony – juché derrière sa Gretsch jaune pioupiou, deux toms médium et deux ou trois toms basse, à la caisse claire large et puissante mais tendue souplement, à la grosse caisse aux vibrations respiratoires amples et aux cymbales dégageant un son enveloppant – installe depuis quelques années.
Ces descentes de toms en roulements nuancés et agissant comme des vagues restent en ma mémoire comme une empreinte de cette identité à tenter de récupérer, à attraper comme on cherche à s’identifier à une idole.
Ce que j’ai fait des années de batterie durant allant jusqu’à prénommer mon premier… Tony.

Il y a des albums de batteurs pour batteurs, il y a des albums ou la batterie installe le mot musique. 
En voilà bien deux qui entrent dans cette catégorie et les frères Brecker, de passage en riffs de leur cru ont bien dû se régaler lors des sessions où ils furent invités.

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BILLY COBHAM : « Stratus » - Album « Spectrum » (1973).

Quand on parle batteurs, il y a de très fortes probabilités que le nom de Billy Cobham apparaisse comme par évidence, par logique.
Billy Cobham c’est une véritable révolution en la matière – parallèle à Tony, employé lui aussi par Miles dans une période où électricité, funk et adoration hendrixienne tant que pour le beat de JB obsédaient le « Dark Magus », Billy Cobham a apporté à l’électricité davisienne une texture, une dimension et une carrure qui lui étaient nécessaires tant qu’utiles au regard de ses aspirations seventies.

Pour sortir du jazz et entrer dans l’esprit jam session « flower power – psyché » c’était finalement, juste un « transfert » d’idées… 
Impros infinies, rythmique foisonnant en tous sens, socle d’une basse centrée sur l’unique ou presque accord, déployant une ligne immuable… Miles a erré quelque peu en albums souvent live chargés de liberté improvisatrice, puis l’arrivée de M. Henderson et de Billy Cobham lui ont apporté ce soutien stable dont il avait besoin pour se rapprocher de ses objectifs de beat.

L’exemple parfait est à mon sens l’incroyable album « Jack Johnson », deux titres, un Cobham n’usant que d’une seule cymbale afin de centrer son jeu sur la solidité rythmique, sans fioritures, sans blabla – l’essentiel qui colle à ces ligne de Henderson, inouïes de limpidité tant que d’équilibre.

B.C c’est une technique implacable, redoutable et redoutée, issue du jazz mais que lui aussi a déployé, à sa manière créative mêlée à un beat principalement binaire qui n’est pas au fond du temps mais qui avance avec toujours cette tension d’équilibre en partenariat direct avec le bassiste.
B.C a bossé chez JB, il sait ce que c’est que de tenir le beat et d’assoir un orchestre.
Puis B.C, après sa légendaire participation au premier Mahavishnu Orchestra lui permettant d’obtenir un statut planétaire tant que l’enfermant dans le terme jazz-rock, a eu besoin de s’émanciper, de partir en solo.

Des albums de Billy Cobham, il y en a un paquet…
Ils sont parfois magiques (« Crosswind » œuvre majeure de l’artiste en tant que compositeur et générateur d’énergies positives et sensitives), il sont souvent d’un ennui parvenant à l’agacement (la période GRP des eighties). Il a flirté avec les latinos fracasseurs de salsa pour des albums chargés de percussions en tous sens rangeant les débordements pourtant usants de Santana au rang de petits joueurs (« Inner Conflicts ») et il s’est battu avec des boites à rythmes, ce depuis des lustres pour augmenter si tant cela était possible sa verve tant technique que créatrice.
Quelques live émaillent son parcours, certains usuels, d’autres fabuleux (« Alivemutherforya ») et quand Billy est invité et de fait, bien entouré, que ce soit en trio jazz, en mode fusion avec Stanley son vieil ami ou tout particulièrement avec Gil Evans (« Live at Public Theater »), déplaçant une batterie qui doit faire souffrir les déménageurs roadies et angoisser les patrons de club côté place en m2 – il est là l’immense musicien dépassant l’axe batterie dans lequel il ne sait que trop souvent se complaire.

« Spectrum » est et reste un album de légende.
L’essence de B.C est là, en quelques titres déjà fusionnels et dépassant l’étiquette jazz-rock.
Il y déploie un art de la composition qui installe son sujet qui restera, finalement, ancré dans ce moule.
Des mesures forcément asymétriques, des tempos soit de feu soit médium permettant de déployer, selon le beat figé avec la basse, des solos stratosphériques, des breaks sur lesquels nombre de batteurs se sont chopés des tendinites – tout cela avec un son tellement identitaire, qui sonne, qui vibre, qui est puissant et subtil à la fois et puis des ballades tellement belles…

Ses partenaires en 73 ne sont pas encore vraiment connus ou ces jeunes loups / lions qui ont déjà un solide C.V ne le sont que des fouineurs lecteurs de pochettes vinyles.

Il a là Lee Sklar à la basse qui a le rôle le plus ingrat, le plus difficile mais aussi le plus captivant… une sorte de suite de ce qu’avait lancé Miles avec M.Henderson. 
Une ligne sur laquelle s’accroche tout le sujet et souvent… quelle ligne. 
« Stratus » en est le plus bel exemple et cette ligne a même été samplée, dire si elle groove…
Tommy Bolin est aux guitares, il est la frontière entre jazz rock et rock – Deep Purple qui l’embauchera en roue de secours pour remplacer Blackmore a vu juste, avec Glenn, ils n’auraient pu que s’entendre.
Jan Hammer peut enfin plonger dans cet axe rock dont il rêve depuis longtemps aux côtés de B.C, chez Mahavishnu et il est ici remarquable tant que directement identifiable. 
Ses sonorités synthétiques de solo moog lui sont propres, on les retrouvera partout dans sa future production et son jeu de Fender est clairement positionné funky, gospélisant et bien entendu rythm’n’blues.
Ron Carter est de passage pour la partie acoustique ainsi que John Tropea, les potes de CTI.
Et Ray Barretto est déjà un ami avec lequel B.C sait qu’il sera partenaire (le film Salsa).
Joe Farrell et Jim Owens complètent en cuivres et leur place est importante ici côté sensualité.

« Stratus » est d’une construction parfaite, sorte de modèle que nombre de batteurs tenteront de reproduire avec plus ou moins de talent, génie ou savoir-faire.
B.C fait mumuse en intro avec un ancêtre de la boite à rythme mais aussi des futurs pads qui compléteront le set d’un certain Weckl. 
Ces espèces de sons Nintendo rebondissant presque de façon anarchique mais casés dans un tempo forcément réglé avec un potentiomètre simplissime permettent à B.C un solo qu’il déploie de façon spectaculaire. 
Et puis il y a ce roulement, fort, dense, physique, amplifié par une réverb de chez réverb qui va faire entrer le morceau, ou du moins la ligne de Sklar – ce truc génial et fédérateur, ce truc en mode riff identitaire que le rock s’obsède à inventer, titre après titre et qui là se positionne instantanément dans la mémoire.
On se dit que c’est bon… et ça l’est.

Jan expose le thème, petit truc en pointillé moogué et se répond à lui-même au Fender. Simple, direct minimaliste, efficace pendant que Tommy, lui, s’énergise à préparer son solo avec une rythmique funky que B.C parasite en préparant ce riff unis qui sera le second axe sur lequel on va rester pantois. Sur lequel on sait déjà qu’on va avoir un festival de batterie, une explosion de jouvence rythmique.
Les solistes prennent leur place. Tommy n’est pas John McL, mais apporte la teinte souhaitée par B.C, justement… 
Jan est comme un poisson dans l’eau et ils préparent l’entrée du boss, ou du moins son troisième retour en un morceau.
Nouveau riff, encore unis, un truc qu’on sait maintenant comme référent d’une écriture pour solo de batterie.
B.C le prend en compte, en lui, l’habite, le happe, le dévore en mante religieuse l’extrapole, l’émancipe et il positionne autour de cet axe qu’il rend instantanément difficile voire impossible à tenir, un solo de légende, le genre de solo qui a contribué à l’histoire de la batterie, rien de moins, rien de plus…

Énorme !...

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JACK DEJOHNETTE – « Melting », « Aubade » (Album « Of Mist and Melting » – Bill Connors 1977 ECM) / « Sivad » (Album « Live Evil » Miles Davis 19-12-1970) / « Steppin’ Thru » (Album New Rags – Jack Dejohnette 1977 ECM) / « Things ain’t what they used to be » (Album « The Cure » Keith Jarrett Trio – 1990 ECM) ;

J’ai parlé de monts à gravir, Jack DeJohnette, à tous niveaux dépassant la seule idée de « batterie » sera ma conclusion de ce chapitre 1. 

Évoquer cet artiste en quelques paragraphes semble réducteur ou si peu respectueux, je ferais forcément un article plus long sur lui, un jour…

Jack DeJohnette, comme nombre d’artistes issus du jazz ou installés dans ce jazz que ma génération a connu et admiré fait partie de la famille Miles. 
La famille dite électrique, la famille qui a là encore traumatisé les instrumentistes de tous bords qu’ils soient claviéristes (Jarrett, Corea, Hancock, Zawinul…), bassistes (Holland, Carter, Henderson…), guitaristes (McLaughlin, Lucas, Benson), saxophonistes (Grossman, Liebman, Bartz…) et forcément batteurs.
Passés chez Miles, cette sorte d’école à ciel et sons ouverts permettant d’innover, de s’émanciper, de se découvrir et de « devenir », certains ont cherché plus loin, à leur façon, d’autres ont rétrogradé sans pour autant négliger ou oublier cette plongée dans l’immédiateté, dans l’urgence, dans une forme de violence brutale sans égal, dans une spirale moulée en tornade détruisant tout les poncifs, les aprioris, les usuels ou encore les règles apparemment établies pour en réinventer ou créer d’autres. 

Jack DeJohnnette est l’un des multiples exemples d’une personnalité qui a mis à profit cet épisode de vie artistique pour avancer, imaginer l’instrument autrement et lui donner d’autres formes, d’autres approches, une pratique différente, sans pour autant laisser à l’abandon sa fonctionnalité première.

Je l’ai découvert, ainsi que Miles, avec ce premier titre « Sivad » du Live Evil de Miles, un album d’inversions de termes et d’inversions musicales, produit live et bouts de studio par le génie du collage musical en forme d’arrangeur de sons Mr Macéro, le précurseur du sampling, on pourrait dire…
Un titre enregistré live où se mélangent des prises studio qu’on retrouvera dans le « get up with it », bien plus tard… et un blues démoniaque où Mc Laughlin, Henderson, Jarrett, Bartz, Airto et DeJohnnette sont sur le ring avec le mage qui se revisite Hendrix, qui va chercher les aigus les plus faramineux et qui lutte avec une électricité free et torturée par une bande de jeunes complètement déjantés et embarqués dans cette folie absolue.
Parler de batterie rien qu’avec ce titre reste si l’on s’en réfère à un seul cadre jusqu’alors fixé pour l’instrument, impossible. 
Seul Tony en live avec le quintet de Miles pouvait prétendre à ce déracinement des us de l’instrument. 
Jack fait ici de même, dans un contexte binaire, plongé dans une sorte de langage free, dans un véritable free jazz en fait, basé sur les langages du jazz mais aussi du peuple afro américain, à savoir une réelle prolongation du blues.

Prendre quelques plans, idées, séries de breaks ou aspects techniques releva pour moi immédiatement de l’impossible, tant il y a d’idées à la seconde, à la mesure, au temps… 
Ce découpage en plans possible m’a directement semblé stupide.
Il fallait… comprendre.
Chercher et se cultiver pour aborder cela, pour toucher des baguettes et pédales, que dis-je, effleurer… l’idée, le concept mettant en évidence sonore cette langue nouvelle sortie de la racine rythmique.

Pour être inabordable et se mériter j’ai persévéré à comprendre, à imiter par l’aspect et l’esprit ce musicien hors des sphères communes et je dois avouer qu’il a balayé de mes préoccupations, pendant longtemps, nombre de batteurs rigoureux, méthodiques et métriques qui commençaient à arriver en masse autour du chef de file Gadd.
Installer un état d’esprit aussi libre tant que stable et d’une autre façon, rigoureux, justement, voilà bien une ligne artistique et non seulement instrumentale qui m’a fasciné, dès que je l’ai découvert, accepté et admiré.

J’ai donc suivi (et je suis encore avidement) sa carrière, à Jack DeJohnnette et quand je l’ai vu entrer chez ECM, non seulement j’en ai été ravi, mais là encore son jeu m’a d’autant fasciné qu’il démontrait une palette d’une large dimension tout en resserrant son identité immédiate par le jeu, le son, l’ouverture d’esprit vers des esthétiques européennes et américaines encore en devenir (et auxquelles son apport à largement contribué) et bien sûr sa manière unique d’user du rythme en le restructurant, le déstructurant, l’emmenant vers d’autres contrées, vers d’autres usages avec toujours ses racines.

« Melting » est l’un des exemples flagrants du jeu que J.D va progressivement s’autoriser à expérimenter puis instaurer dans l’esthétique propre d’ECM mais aussi vers des émules dont il reste référent. 
De ces batteurs qui parlent avant tout de musique avant de parler de… batterie.
Dans cet album de Bill Connors - premier guitariste d’un return to forever pas encore chargé d’espagnolades frimeuses et démonstratives, mais usant de celles-ci comme d’un langage là encore, dans et vers lequel on s’ouvre – J.D est le cœur du sujet, la musique s’articule autour de son jeu tour à tour rythmique ou totalement libre, émancipé de la pulsation. 
Alors il transcende Garbarek qui s’exprime, porté par ce jeu libéré, en vagues de phrases d’une beauté à frissonner. 
Alors il sublime la guitare « classique » de Connors par des teintes de nuances et de timbres qui, en place d’étouffer l’artiste caractérisent, précisent et dimensionnent son projet musical. 
Alors il se détermine comme le plus parfait des partenaires tant amicaux que musicaux du contrebassiste Gary Peacock, colonne vertébrale de cette liberté qu’il contrôle de sa basse ample et généreuse.
« Aubade » est un titre que je n’oublie jamais d’emporter avec moi et ce depuis le vinyle, la K7, le md, le Cd ou le mp3 puis le streaming – un peu comme le « Nevermore » de UK (et sans rapport logique si ce n’est une délectable finesse), c’est un instant poétique suspendu dans le temps que nous présentent là les quatre artistes. 
Un instant ECM, de ceux qui me restent comme figuratifs du label.

En carrière solo J.D c’est également le musicien qu’il faut retenir (il est également un pianiste remarquable), un quartet sans instrument harmonique (Spécial Edition) qui fait la nique au free et étant free sans être ch… et ses New Directions au sein desquelles John Abercrombie fait des miracles guitaristiques. 

« Steppin Thru » est l’un des titres que j’ai mis en replay longtemps dans mon addiction J.D. Le genre de titre qui arrache, ou qui fait planer (selon la partie musicale…) Alex Foster (le saxophoniste, pas le batteur – lui, on en parlera plus tard) déchire par un jeu post bop, hard bop, complètement réadapté à cette électricité démente et surtout Abercrombie nous sort un solo qui devrait être de légende. J.D est d’une puissance phénoménale et Mike Richmond bassiste électrique, ou contrebassiste (selon les titres de cet album enrichissant) lui colle à la peau, pilier là encore, d’école.

Je finis ce panorama par cette version du trio célébrissime Jarrett, Peacock, DeJohnette d’un saucisson bluesy « Thing ain’t What They Used To be » que j’ai usé en Big Band et au-delà de tout le bien que je pourrais encore dire de Keith (mon idole absolue), de Gary (le modèle absolu) et de Jack… quand ils abordent n'importe quel standard - il suffira de « saisir » ces quelques breaks qui laissent le public complètement désarçonné, interpellé et interloqué pour que le nom de Jack DeJohnnette s’installe définitivement dans cette nouvelle idée du terme « batteur ». 
Improbable, impossible, inédit, incongru, différent, divergent, ailleurs, imaginatif, précis, concis, inventif, créatif, pugnace, engagé, déterminé, maîtrisé… en cette poignée d’interventions, le sens de la batterie a pris un autre chemin, elle est restée pourtant quasi identique en essence, mais J.D l’emmène ailleurs, pas loin juste à côté et elle ne peut au sortir, plus rester la même.

La suite de ces voyages drummisitiques dans une prochaine chronique.
A très vite.


















J

mardi 24 septembre 2019

Au gré des semaines… Thom Yorke - Liam Gallagher - Lana Del Rey


Au gré des semaines…
Thom Yorke - Liam Gallagher - Lana Del Rey

Pas évident de reprendre l’écriture après le pavé M.Vitous, long, dense et accaparant.
Les semaines sont donc passées – les écoutes ont fait leur chemin et la rentrée a fait son recommencement.
Cyclique… et habituel, si ce n’est commun.

J’ai parcouru ces espaces hebdomadaires en diverses écoutes, découvertes, réinstallations de vieilleries tant écoutées et aimées fut un temps…
Rien de bien nouveau donc, juste la suite routinière du mangeur de zic.
Et puis... j'ai dévié.


Je commence par-là, un choc, un étrange moment intemporel, l’entrée dans un univers créatif tellement hors balises, tellement hors tracés musicaux cartographiés, tellement sensoriel et hypnotique…
Le nouveau Thom Yorke « Anima » …

La critique est dithyrambique, les fans sont logiquement admiratifs, une sorte d’événement au milieu de l’ennui musical qui nous envahit et nous guette bien souvent…
Bientôt vingt années de ce XXIe siècle et enfin on voit la lumière au bout de ce tunnel maussade, facile et commercial dans lequel on a été plongé, avec lequel il a fallu accepter de vivre sa passion musicale en cherchant l’étincelle, en fouillant dans le gage qualité mais pas forcément actuel ou actualisé – je ne parle pas de novateur.

La musique dite savante a donc pris sa place sur le spectre et même si elle n’a pas pour autant réussi à prendre une large place, elle s’est quelque part « émancipée »… et popularisée.
Tant mieux pour Arvo Pärt, il faut savoir prendre la gloire là où elle se trouve.

Aborder un tel album qu’ « Anima » lorsqu’il est auréolé de tant de médiatisation pas toujours objective n’est pas une chose simple pour ma part.
La « neutralité » est un comportement compliqué à adopter face à cela.
J’ai pourtant la chance de n’être en aucun cas fan de Radiohead, certainement un tort me dirons certains… j’ai tellement entendu « Creep » à toutes les sauces cover bonnes ou surtout mauvaises…
J’aime, j’ai écouté, apprécié et respecté en son temps et je sais comprendre celles et ceux qui ont adhéré à cet univers créatif, générations oblige, nous on a eu nos King Crimson, Van Der Graf et autres obscurs Chrome ou Residents.

Thom Yorke, ça m’a toujours intrigué et je m’y suis même penché lorsque mon collègue d’électro m’a fourgué l’un de ses albums en m’incitant à chercher ce « son de piano »… l’intérêt a commencé à s’installer.
Dès que j’ai vu dans la liste de nouveautés de mon streaming favori, cet opus, j’ai d’abord hésité puis il a suffit d’un simple clic pour comprendre que ce serait là l’une des pièces maîtresses d’un puzzle musical de références qui chez moi ne cessait de grossir il y a encore quelques années pour s’être arrêté par manque de réelle verve créatrice assumée, maîtrisée, synthétisée, de la part d’artistes se voulant ou se prétendant novateurs.

Me voici donc face à un monument musical auquel je ne m’attendais pas, auquel je n’étais absolument pas préparé.
Ce choc est d’autant plus enthousiasmant à subir car l’entrée dans cet univers au sens déterminé et auréolé d’une électro complètement utile et musicale est juste ce que j’attendais depuis si longtemps.
On me rétorquera qu’il me faut maintenant écouter tel ou tel album, que je suis passé forcément à côté de…
Inutile…
Je suis et reste complètement scotché à celui-ci.
Il m’apparait comme représentatif de ce qu’on aurait tant cherché et qui est enfin là, simple, sans excès, sans inepties inutiles, sans bricolages de son « pour le son ».

Chaque titre apparaît comme l’appartenance à ce tout qui défile sans vraiment que l’on ait envie de s’arrêter ou encore de répéter – une somme musicale, un véritable témoignage artistique.

Je pourrais parler en détails de cette voix fragile et fêlée, envoûtante.
Je pourrais m’arrêter sur la programmation des rythm-box, vecteur hypnotique évident qui tisse la toile de l’album.
Je pourrais être heureux de remarquer ces orgues antiques, vintage et fantomatiques.
Je pourrais apprécier qu’enfin l’on soit capable de créer sans pour autant nous assommer de basses sub, ce, libérant l’écoute et l’univers de ces nappes et autres axes synthétiques spectraux.
Je devrais me réjouir et mettre en avant que là, dans cette « pop » dont je ne sais encore si c’en est une, sauf si je me raccroche à l’idée de « song », la notion d’espace et de quasi intemporalité qui m’est chère est évidente malgré ces boites et ce « cadre » technologique apparemment rigide.
Je devrais décliner les influences mises en un tout qui semblent se dessiner ça et là…
Il me faudrait enfin être heureux d’avoir parfois eu la peau réactive ainsi que le système pileux face à cette mise en œuvre de l’émotion qui ne se cache pas mais reste juste présente… ce qui la rend primordiale ici.
Il me faudrait certainement encore prendre le temps et le courage inutile de décrypter chaque titre et la façon dont l’artiste traite la création, l’arrange et la met en valeur pour installer son univers personnel si particulier et si imposant.
Non, pour l’instant, je me délecte, j’écoute, je prends le plaisir juste là où il est et je me dis qu’enfin… on y est.
C’est suffisamment rare.


Liam Gallagher – « Why me ? Why Not ? »

J’ai eu tellement ma dose de grattouillage de « Wonderwall » que, là encore, ouvrir la page streaming de l’album d’un des frangins n’était pas un réflexe premier.
Mais faut se forcer un peu et après tout, why not ? comme il dit.

Les histoires, là encore, "multiplement" relayées des désamours-amours des frangins Gallagher en mode reality-show, franchement, rien à cirer et à l’époque ça m’a même carrément fait tourner le dos à Oasis. Il était pourtant plutôt sympathique musicalement et popisement le groupe…
Mais trop restant trop, surtout quand c’est trop de rien du tout de musique, allez, j’ai fermé la page du repos désertique et de ses palmiers, de son eau, de son calme apparent.
Il ne faut jamais croire les choses définitives, la preuve.

Cet album n’a pas forcément été un choc comme celui de Yorke, certes, mais je lui ai trouvé beaucoup d’intérêt et d’attraits.
C’est du ciselé, un art maîtrisé d’une pop qui m’a fait penser souvent que Liam G était certainement habité par le spectre de Lennon, comme si aujourd’hui l’immense John réapparaissait sous ces songs habiles, aux sonorités antiques et pourtant si actuelles et aux mélodies et textes chantés avec une similitude d’expression et de mise en valeur.

L’album défile sans que l’ennui n’apparaisse ou ne puisse s’installer.
Fredonner est parfois un réflexe tant certains refrains s’entêtent à s’installer en vous et l’axe délibérément sixties / pop post sixties ajoute à ce sentiment.
La voix nasillarde et parfois perchée de Liam est un rappel constant à ce rapport Lennon et même si s’en détacher pourrait, une fois cela installé dans l’esprit, paraître quasi impossible on arrive à prendre en compte la formidable personnalité artistique de Liam Gallagher, au-delà de cette influence évidente.

Pourquoi renier ses influences, me dis-je, à la réflexion, face à cet album ?
Ici en les assumant, L.G finit en fait par les transcender, les actualiser et certainement même les faire oublier car tout le monde n’a pas été bercé par les sixties…

Ici en tout cas, point de barda électronique parasite – juste des grattes en logique, bien saturées ou en accompagnement acoustique basique, une rythmique sans fioritures et inutiles démonstrations de vélocité… tout ça au profit de quoi ?

Comme il se doit en pop : de mélodies finement ciselées, mémorisables à souhait, sortes de tubes à la chaîne servies par un vocal attirant, attractif, sensible et surtout toujours adapté au registre présenté, qui sait bien sûr s’auréoler de chœurs fédérateurs. 

Plus qu’occasionnel, plus qu’agréable, plus que juste sympathique ou anecdotique voilà bien un album qui va s’installer dans ma vie de façon tranquille et certainement pérenne.
Il ne faut jamais dire, Oasis, je ne boirais pas de ton eau…
Je m’y suis carrément enivré.


Lana Del Rey « Norman Fucking Rockwell ».

Rien de tel que de passer comme ça, en cours aux ados un extrait de l’album pour réaliser l’effet immédiat…
Les chanteuses directement sont interpellées, commencent à dodeliner de la tête, à fredonner, à… s’identifier.

Pourtant rien là de bien révolutionnaire…
Un piano comme racine, un orchestre souvent somptueux pour l’enrobage et on reste sur le mode accords en boucle en forme ballade, peu ou pas de rythmique - tellement éthérée que celles ci, un zeste ou plutôt des parcelles d’électro – ça pourrait peut-être se résumer à cela, donc à bien peu… et pourtant.

La voix inonde de sa présence sensuelle, mature et érotique mais pourtant presque fragile tant que paradoxalement juvénile tout le spectre de l’écoute…
Dès la moindre intro elle se fait désirer et dès qu’elle entre en scène, impossible de la lâcher, de penser oublier cette horizontalité, même quand elle s’accorde le surplus de chœurs ou d’effets… elle est simplement inoubliable et obsédante.
Les mélodies sont bien entendu travaillées en ce sens et augmentent ce sentiment, cette sensation…
Des inflexions à la A.Morissette insistent parfois vers cette articulation nasale, accentuée, entêtante tant que souple.

La pochette est d’un kitch à faire fuir une bande rockers métallo en rut, elle nous plonge dans le mauvais goût le plus américain possible, entre la série b de chez b et la pub rétro pour céréales ou autre lessive, ou là, voyage idyllique de seconde zone.
Il faut dépasser un max de choses de prime abord mais dès le premier titre on sait qu’on a là affaire à un album dont on ne va pas se débarrasser de sitôt.
Il devient très vite hallucinogène, impalpable et charmeur, magique… obsédant car certaines mélodies le sont et Lana le devient donc…
La bizarrerie et l’étrange s’invitent parfois, comme si l’expérimental tentait de s’extraire (« Venice Bitch ») de la forme apparemment convenue et pourtant si j’y réfléchis bien… que c’est intelligent et bien foutu que tout cela.
Pas de hasard ou d’approximation, c’est du magnifié, du beau, en fait…

La prod est juste parfaite, soft et d’une rare qualité de mise en place d’éléments pourtant fondus en une forme globale peu soucieuse là encore apparemment, du détail.
La voix est la trame, l’axe, le centre de tout et la musique s’organise autour d’elle pour lui donner plus d’attrait, de valeur et surtout de charge émotionnelle.
Entre orchestre, orientation d’arrangement « acoustique » et environnement électro, tout s’emboite sans heurts (« Summertime »), dans une parfaite unité esthétique.

Du grand, du très grand art…

 



 


jeudi 29 août 2019

MIROSLAV VITOUS.


MIROSLAV VITOUS.

Né le 06 Décembre 1947 à Prague en Tchéquie.
Contrebassiste, Compositeur…
Etudes au Conservatoire de Prague, puis de Vienne et bourse d’études pour le Berklee College of Music…
Un premier trio de jeunesse avec son frère Alan Vitous et Jan Hammer (Mahavishnu, Jeff Beck, John Abercrombie…) …
Puis… alors qu’il travaille pour Clark Terry ( tout de même… !) voici que Miles lui-même lui propose, l’ayant entendu au Village Gate de N.Y, d’intégrer sa formation.
Il déclinera l’offre, nous sommes en 1967.

Se dessine pour lui un premier album au sein duquel il est entouré de John McLaughlin, Jack DeJohnette, Herbie Hancock et Joe Henderson – il a vingt ans et c’est là que commence cette chronique éclairage en mode « poursuite de scène », sur cet immense artiste…

Prague…
Je vous l’ai déjà exprimé ici, Prague est l’une de mes villes préférées, si ce n’est fétiche…
J’aime Lisbone, je suis passé à côté d’Amsterdam (et devrais y retourner pour comprendre ce que j’ai pu « louper »), je suis resté accro de NY, Paris me reste chéri et j’y retrouve mon enfance, Barcelone a fini par me lasser et pourtant je l’aime encore passionnément…
Mais Prague, c’est autre chose.
Vous savez, ce truc qui vous fait vous sentir immédiatement chez soi dès qu’on met le pied dans le bus d’un aéroport, alors prendre le bus puis le métro, puis se diriger instantanément vers l’hôtel en coupant par les ruelles comme si c’était logique et naturel que de savoir où c’est…
En passant avoir le même émerveillement pour ces façades architecturales artistiques, pour ce foisonnement de jeunesse étudiante qui ose look, rock attitude, nonchalance qui n’a rien à voir avec celle sudiste mais qui, en Europe centrale rime avec une forme de déjant’ sérieuse… un curieux cocktail…
A Prague peu de choses bougent au fil des ans…les pavés restent là où le macadam dans d’autres villes les a remplacé.
Les intrus McDo et autres KFC sont canalisés dans les axes touristiques laissant la place belle aux restaurants traditionnels, brasseries (la Tchéquie peut s’enorgueillir d’être le pays d’Europe où l’on boit le plus de bière – la Pillsner en  tête). Certes, comme partout pizzerias et restos thaïs se sont installés mais la culture traditionnelle reste omniprésente et vivante.
Pourquoi je parle de nourriture, d’une part, épicurien oblige, d’autre part ,c’est là que l’on voit et sait ce qui anime un lieu, une ville, une tradition… c’est une des bases de culture.

Culture…
La culture à Prague semble une donnée importante de la vie quotidienne.
Elle inonde la ville, l’architecture, d’une part qui fait passer un temps certain des déambulations la tête en l’air à admirer façades, frontons…
Des portes et portiques stylisés, des patios havres de paix à l’identité stylistique…
La sculpture tant contemporaine que d’un passé très vivace est partout et interpelle.
J’en passe, donc…

Et puis la musique, elle, semble comme un faire-valoir de la vie pragoise, une sorte de fil culturel médian qu’il suffit de suivre.
Mozart est un héros mis à sa juste valeur, Smetana est le symbolisme musical tchèque et est l’hymne du pays, Dvorak est également en lumière… tant d’autres aussi…
Le jazz est en clubs à tout coin de rue, les concerts classiques ? il n’y a qu’à ouvrir la porte d’une chapelle et prendre un ticket… Et le niveau est celui de véritables interprètes, pas celui désintéressé qu’on peut constater même dans certains festivals chez nous avec des programmes mais pas de projets…
La musique traditionnelle a aussi sa place et là, malgré mon manque de recul et de savoir en la matière, j’avoue que l’implication évidente des protagonistes fait rêver…
Le Cymbalum, mais quel bel instrument…
Classique, Traditionnel, Jazz…

Je file chez mon disquaire pragois favoris, Music Land, situé au fin fond d’un giga-centre commercial, en sous-sol, juste à côté du métro.
Je le sais, on y trouve des pépites, à chaque fois que j’y suis allé je suis revenu largement souriant.
Un peu d’idées préconçues, une fois celles-ci épuisées, on fouille rayon par rayon – cela peut sembler long ou fastidieux mais c’est ainsi qu’on trouve… par exemple, le « Infinite Search » de Miroslav Vitous.
Cet album cité plus haut.
Miroslav a vingt ans, au dos de la pochette un vrai gamin souriant de ce bonheur qu’apporte la vie à certains quand ils réussissent leurs rêves.
Import Japonais, hésitation… ma besace cd est bien remplie, mais bon…
De retour à la maison voici que cet album a simplement inondé mon espace, je pensais ne l’écouter que quelques rares fois mais là je suis tombé sous le choc d’un album quasi visionnaire, d’une rare intensité et d’un degré artistique et créatif impressionnant…

Il faut m’en expliquer :

-          « Freedom Jazz Dance » est l’un des standards de jazz qui m’est le plus énigmatique.
Une phrase ancrée dans le bop qui sert de thème, soutenue par… aucun accord (les thèmes bops se doivent d’être exposés à l’unisson – et là c’est carrément au pied de la lettre) puis go, c’est open… entendons par là, chacun peut y aller de son grand ou petit solo, pas de repères harmoniques, pas d’indications… rien, juste cette mini phrase hyper technique et … tout ou le vide, le néant à remplir…

Je passe le nombre de versions de ce titre énigmatique tant qu’emblématique – l’une de celles les plus lissement déviantes et divergente traitée en chanson digne d’un « cover » restant celle de Ben Sidran, une autre très engagée et impliquée étant celle du Manhattan Jazz Quintet en mode post hard bop carrément décoiffant et tant d’autres forcément plus « authentiques » si tant est qu’un tel terme puisse être affecté à un tel thème.
Ici on plonge directement dans ce free jazz électrique davisien, même année à quelques mois près, qui m’a choqué électriquement et esthétiquement pour rester comme un fil important de compréhension du jazz. Une sorte de maillon négligé mais tellement capital pour comprendre qu’en fin d’années 70 le terme de jazz rock est bidon… mais que Hendrix, Cream et Santana sans parler de Sly et de JB ont influencé le jazz pour lui apporter de nouveaux espaces, tant sonores que rythmiques, tant énergiques que novateurs du fait de traitements de l’outil instrument…
Miles, alors,  wahwahte sa trompette, Chick, Herbie, Joe et même Keith modulisent et modélisent leurs claviers devenus électriques , Ron, Dave se mettent à la basse électrique et il n’y a bien que John pour pouvoir être capable de se positionner en point d’alter ego avec Jimi, pendant authentique côté jazz et culture de l’instrument. Quant à Jack il balaye Tony, tellurique et plus groove, tout autant technique mais plus resserré sur le beat, en restant complètement libre et stimulateur.
Là-dessus mon choc est ce Live Evil de Miles, sorte de témoignage direct et en direct d’un jazz absolument ancré dans le blues et totalement free autour d’une actualité rythmique et conceptuelle issue des us et coutumes de la jam session du rock (Grateful Dead et leurs plages à rallonge, Jimi et ses orgasmes guitaristiques en public, Sly et sa transe, tout comme JB, Cream qui joue les titres à prolongation avec une main lente qui ne l’est pas du tout …).

D’entrée donc cet album de Miroslav Vitous, jeune tchèque venu étudier aux states s’avère non seulement novateur, mais également visionnaire.
Ce ne sont pas les compères Joe et Wayne, couple d’amis légendaire de ce groupe là encore étiqueté jazz-rock qui passeront à côté de lui, puisque Miroslav fera partie de la légende de Weather Report - premier d’une longue série de bassistes dont le plus célèbre sera Jaco Pastorius.
Dans ces mêmes mois de ce passage de décennie charnière entre 69 et 70, Miroslav intègre le projet – je le découvre, pour ma part, la première fois dans cet album juste là encore indispensable pour qui veut comprendre cette mouvance qui reste du jazz mais qui flirtera et fusionnera l’actualité musicale, à savoir « Live in Tokyo ».
Le thème « Directions » que Miles négligera en discographie officielle pour ensuite l’intégrer justement dans un double album de « chutes » de studio – éponyme (Directions) est comme un emblème de ces frontières enfin brisées, de l’union de cette jeunesse pour imaginer la fusion de langages, comportements et usages esthétiques.

Je me fais la remarque suivante…
Voilà donc un jeune qui débarque aux states, prometteur et soutenu par l’Europe centrale elle aussi en proie à de profonds changements.
Il a vingt années, une maitrise instrumentale en devenir et forcément au-dessus de la moyenne, il adhère à ce qui fait la culture américaine, à savoir le jazz et ce, à peine fait le voici déjà en chef de file, en précurseur, en « insuffleur » d’une nouvelle donne musicale, complètement américaine, lui qui entre tout juste dans cette « culture ».
Wha !...

Ça force l’admiration et le respect.
Pourtant, pour autant le jeune artiste restant toute sa vie dans cette lignée créatrice évitera, ou saura éviter, ou encore passera à côté, d’une ultra médiatisation qui aura soulevé la basse électrique de son socle en mettant dans l’éclairage les Al Johnson, Stanley Clarke, Jaco Pastorius aidant la guitare basse à devenir basse en prenant la technique de la contrebasse et non de la guitare comme usage.
De free électrique à tendance mode jazz rock, le jeune Miroslav va, au cours des décennies axer son expérience, son savoir et sa maturité pour exacerber sa verve innovante et créatrice.
Au gré d’albums où, même si la contrebasse, de retour après le passage bassiste électrique obligato, reste le pilier central, il sera bel et bien évident que c’est sa volonté de compositeur, orchestrateur et créateur d’espaces libres différents et pour le coup bien européens que je vais retenir.

« Infinite Search », cette recherche de l’infini a commencé pour Miroslav en 69-70, là où Miles et tous ses ressortissants faisaient une recherche similaire, comme poussés par cette volonté électrique et binaire de passer de l’autre côté, ailleurs vers ces espaces non vierges car emplis de flower power et de folkitude, de plage improvisées effectivement infinies mais dans lesquels il restait une place immense pour eux aussi, ces jeunes nourris au jazz et en quête d’ailleurs, d’innover, de révolutionner et de révolter, eux aussi, par la musique.

Dans cet album c’est comme si le groupe de Miles s’émancipait de l’aura du mage, du shaman, pour prendre ses distances en reprenant à son compte l’idée génératrice.
Herbie Hancock y est libre comme au bon temps récent du quintet légendaire et il puise sur le nouveau joujou mis à sa disposition (le fender rhodes) dans les ressources de ce langage ouvert et libre et l’on sent déjà que ses attirances funky le travaillent, de par ses incartades rythmiques, ses interjections pendant la liberté des solistes.
Jack DeJohnette est simplement inattaquable, comme un sommet impossible à franchir, comme un point posé sur un horizon là aussi infini. Libre comme le vent ou l’air, solide comme le roc, puissant, installant un beat improbable pourtant en oscillation permanente avec une liberté de jeu quasi irréalisable, capable de relances et d’une faculté à pousser le soliste dans ses plus ultimes retranchements il est là un complément de Miroslav absolument indissociable. Le « son » de son instrument est carrément précurseur et sa technique au profit de cette liberté et d’une écoute de chaque instant semble inabordable.
John Mc Laughlin quant à lui est bouleversant, tant de maîtrise technique au-delà du commun que de mise de celle-ci au profit d’une imagination créative qui semble dépasser l’entendement commun, ce même aujourd’hui… Nous sommes en 69, lui aussi est très jeune et nourrit le projet qui l’émancipera de Miles tout en continuant, à sa manière... sa « direction ».
Joe Henderson est très intéressant à comprendre ici, il semble chercher à s’émanciper de son langage bop-hard bop, il reste ancré dans ses modes et ses gammes et soudain poussé par un background qui le sollicite, le motive et le booste voilà qu’enfin il explore, part ailleurs, jamais vraiment trop loin, mais suffisamment pour que la sauce prenne et fasse surgir ses arômes cachés.
Miroslav Vitous a déjà un langage ouvert et inédit qu’il va falloir comprendre et installer en soi.
Il est d’une justesse phénoménale et d’une précision d’orfèvre d’Europe centrale, ou de Suisse…
A la fois pilier, soliste permanent et fédérateur (comme le furent tous les bassistes de Miles – on comprend pourquoi celui-ci est venu le solliciter), il se place au centre de cette musique en perpétuel foisonnement, en perpétuelle fusion comme une lave incandescente envahissante et brûlante, rougeoyante…


Un pilier (Miroslav), un générateur d’énergie (Jack mais aussi Joe Chambers en épilogue), un trublion insatiable et instable (John), un poète rêveur ou médiant (Herbie) et un passeur générationnel (Joe) – voilà pourquoi cet album est fabuleux, voilà pourquoi au-delà des identités - qui à l’époque n’étaient pas du tout référencées médiatiquement - capables d’une mise en commun pour la création collective improvisée... cette poursuite infinie, vers l’infini, pour l’infini m’apparait finalement comme le témoignage essentiel d’une époque où le mot jazz allait en prendre un coup et où cette génération montante issue de Miles a su s’en emparer pour l’emmener vers des espaces nouveaux, peu propres, peu normatifs, peu conventionnels.
Le mot expression et improvisation prenait un sens tant différent au regard de l’individu que nouveau au niveau de la conception de l’espace collectif.
Ce jazz-là est free, mais ce n’est pas pour autant du free jazz, il dépasse déjà ce seul concept.
Woodstock, dont on remédiatise l’impact aujourd’hui en années d’anniversaire ne peut être négligé sur le critère du transfert social, politique et culturel qu’il a apporté au jazz en le faisant sortir de l’espace de ses clubs, de ses ruelles et en l’amenant vers ce public avide de découverte, d’idées, d’improvisation.
Elargi, amplifié ou suramplifié, étiré, modernisé, actualisé et électrifié, redimensionné et déstabilisé, ce nouveau jazz parti de la pousse Miles de l’arbre est devenu gigantesque. La porte s’est ouverte – nombreux se sont installés, certains restés sur place d’autres ont avancé, creusé, poussé les murs…

Poésie…
Le titre « Infinite Search », justement…
Ce moment irréel à l’harmonie instable, au jeu de balais souple, au drone guitaristique, au thème et improvisation de basse à l’appui en rendez-vous pas toujours pris par tous…
Il me reste là comme un espace sonore, un souvenir d’une atmosphère, d’un moment délicat et justement poétique… on ne le cible pas mais on s’en rappelle – un formidable paradoxe.
Ce nouveau jazz c’est aussi cela, créer l’irréel, l’image, le bien être au-delà de la performance instrumentale, au-delà de l’égo instrumentiste, au-delà du modèle du « standard ».
Miroslav ira bosser et créer chez E.C.M…
C’est, somme toute, logique.
Et heureux.

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Ce que je connais ou en tout cas bien écouté de Miroslav Vitous c’est, parmi quelques albums où il a été soit sideman soit leader, son opus funky caressant l’idée de space funk voir d’un funk stratosphérique (me référant à Stratosfear des Tangerine Dream) :
« Magical Shepherd » sorti en 1976 aura pas mal marqué les esprits…
Les bassistes suiveurs de la sphère Weather Report l’avaient mis sur l’étagère de leurs idoles de l’instrument, aux côtés des précédemment cités mais aussi d’un Jack Bruce qui lui, commençait allègrement à flirter vers le jazz.
Moi je suivais tout ce qui émanait des groupes phares « sortis » de chez de Miles : Mahavishnu, Weather Report, Return to Forever, Tony Williams Lifetime.
Ou des individus « sortis » de chez Miles : Keith Jarrett pas encore « diva » du piano, aux mains d’or ; Herbie Hancock avec ou sans ses Headhunters ; Dave Liebman avant Quest et avec Quest ; Gary Bartz, Steve Grossman et … Jack DeJohnette, Dave Holland, Ron Carter, Billy Cobham…
Miroslav Vitous…

Pour ma part dès ce vinyle acheté forcément en import, j’ai immédiatement accroché à ce funk instrumental avec une meilleure Gayle Moran que chez Chick, Cheryl Grainger… ce qui me faisait accepter la donnée vocale édulcorée et très kitch en performance proche de l’instrumental.
Une sorte de mix, que cet album, entre le Herbie dévoilant ici encore plus de ‘Secrets » et un George Duke dont on a oublié qu’il est l’autre cheville ouvrière de cette mouvance où le jazz a heurté le funk, Sly et JB pour lui donner un autre blason brillant et étincelant de mil feux de piste de danse.
Le synthétisme à l’européenne dont j’ai même pu lire un parallèle avec Giorgio Moroder (pourquoi pas ?) se frite avec le funk des bas-fonds américains, les errances d’un Sun Ra et d’autres Loonie Smith.
De longues plages où le solo n’est pas ou plus et où le rythme s’installe en transe immuable (cf : On the Corner de Miles), radicale, simplissime et bougrement efficace.
Herbie délecte de son pianet wahwah, James Gadson embauché au passage (batteur de Herbie) vient marteler en préfiguration de rythm-box le beat et Miroslav s’est offert en plus de sa veste en mouton un beau double instrument, tentant par là de montrer à John en ascension Mahavishnu que lui aussi a les moyens… mais là on a un manche basse et un manche guitare et il s’y est donc mis, le bougre.
Jack est toujours là, sorte de fidèle perturbateur rythmique…
Cette plongée dans un groove ultra synthétique et sophistiqué technologiquement, caressant le disco, puisant dans le funk est là encore, et encore une fois, essentielle.
Comme si là encore, cet album venait synthétiser par un éclair de génie, tout ce à quoi les autres (pourtant présents ici) tentent d’accéder…
Herbie sans ses Headhunters et ses « Secrets », « Man Child » et le perturbant car kaléidoscopique « Reach Out » de George Duke encore imbibé de bordel Zappa et en recherche de ses racines.
Là, sans hésitations, on y va…
Et impossible de ne pas se laisser embarquer par cette hypnose synthétique et physique.

Finalement, Miroslav les aura quasi toutes côtoyées les anciennes « mains de Miles ».
Joe chez Weather Report, Herbie, débauché jusque dans son propre terrain de jeu…
Restaient Keith et Chick.

C’est avec ce dernier, en revenant à un jazz mixant Europe et Jazz américain qu’il est non seulement revenu à la contrebasse, délaissant les échappées funk, mais à un jazz dont le qualificatif de « moderne » pourrait convenir.
Dès la sortie de son premier album ce trio, constitué de Corea, Haynes et Vitous a instantanément fait parler de lui.
E.C.M avait encore réussi là un bon concept, Corea avait besoin de sortir de ses espagnolades usantes, Roy Haynes avait besoin de sortir de l’ombre des clubs et de son passé légendaire mais comme lointain et Miroslav m’a semblé revenir de loin ou subir une forme de renaissance quand j’ai acheté ce trio qui défrayait la chronique.
Il avait de quoi et même aujourd’hui il semble rester une sorte d’exemple de cette formule trio, une sorte de passerelle entre celui mythique (ceux…) de Bill Evans et celui actuel de Keith Jarrett.
Un double album :
Le premier constitué d’improvisations pures, entendons là pas de thème, rien de « conventionnel », juste un véritable « trilogue », ouvert, d’une formidable intensité et d’une rare écoute. C’est concis, direct et très, très inventif sans pour autant ne jamais sombrer dans l’expérimental à gogo.
Miroslav use d’un savoir faire que l’on comprend aisément au regard de sa carrière qui déjà à cette époque (1982) atteste de l’immensité de son langage et se sa facilité d’expression libre et totale. L’archet s’invite en chantant et Corea batifole d’aise lui qui on le sait, aime à jouer à tous les sens de ce terme.
J’avais réellement découvert Roy Haynes par cet album et il faut dire qu’il m’a ouvert là le jeu sur ces données musicales libertaires. Un « drive de fou », un son particulier où le ferraillage des cymbales côtoie une caisse claire à la tension sèche et aigue pour un tom basse d’une rare profondeur, quasi africain, quasi tribal.
Le second opus de ce trio réside en la révision du répertoire monkien, un répertoire que le pianiste virtuose et fébrile tiendra en cap par la suite, de façon toujours inventive et audacieuse et qui révise ici dans la même veine que l’opus d’improvisations, ce qui sied à merveille à l’univers monkien et à la tonicité de C.Corea.
Même « Round Midnight » subit ici un lifting particulier et une relecture chargée de directions là encore inventives tout en restant dans une aisance évidente quant à la charge historique d’un tel monument musical.
Et qui m’a fait me pencher vraiment dès cette époque sur Monk, sa vie, son œuvre si particulière et si inédite, tellement hors sentiers battus, tellement inclassable…
« Eronel », « Reflections », « Think of one »… des petites perles inclassables ici remises en forme(s) avec une verve, un lyrisme, une teneur sans pareils.


Cet album avait en son temps reçu le « Prix du jazz moderne » de la part de l’académie du jazz en France… genre prestigieux qui m’avait fait me poser plein de questions existentielles rapport au jazz…
M… une « académie » ? Un club de vieux branleurs intellos qui s’octroie lunettes sur le bout du nez le « droit » de décerner « un prix » à des mecs de cette valeur, de ce niveau, de cette hauteur, eux installés dans leurs fauteuils poussiéreux à débattre de tel ou tel mode usuel du grand Chick, de son phrasé et de son articulation « en phase avec sa pensée ou en mode réflexes de degré d’absolu en carrière déjà plus que remplie » ? ...
Cela m’avait franchement écœuré que le jazz puisse désormais s’académiser et s’afficher prétentieusement tel alors que nous étions là face à une phénoménale leçon d’ouverture d’esprit et de liberté, loin de tout académisme, ce même et finalement surtout dans l’opus Monk…
Je sais que par la suite ces interrogations ont beaucoup joué dans mes choix et dans le rejet d’une forme d’institution jazzophile se prétendant apte à juger, jauger et positionner (comme avec tout art contemporain) le bon du mauvais, à accorder l’excellence comme à des gamins collégiens ou de classe primaire… cette excellence que l’on donne aux studieux, aux normatifs, aux représentants du moule et qui semble ne pas concerner les créatifs, les aventureux, les audacieux et imaginatifs…
Cet extraordinaire paradoxe je l’avais là, face à moi et j’avoue avoir mis de nombreuses années à effacer l’image collée à cet album capital.
Je ne connais que trop ces jazzeux intellos, imbus d’eux-mêmes et se prétendant au-dessus du panier s’argumentant à coup de : « nous, les musiciens » …
Quoiqu’il en soit, cet étiquetage ne m’a pas fait l’effet escompté par les dépositaires et cet album extraordinaire d’identité libre j’ai mis un bail avant d’en saisir le fond ou du moins d’en comprendre l’essence, l’axe.
Car même si l’on improvise en mode total, il faut bel et bien une idée génératrice par séquence…
Et là, bien entendu si l’on cherche, l’évidence éclaire tout et l’on arrive même à dépasser le schéma tension, climat, phrase commune, montée, chute… pour aller vers un ailleurs et d’autres modes d’écoute et de jeu – l’axe rythmique en répétitif et traditionnel prenant souvent place (Album d’impros) …
Puis ce trio est parti en tournée et je l’ai retrouvé sur scène lors d’un festival.
Ce fut comme un grand choc, une sorte de révélation et elle balaya toute velléité envers l’académisme à la française. Oubliée…
« Trio Music – live in Europe » témoigne de cette perfection, de cette fusion entre ces trois artistes réunis pour mettre en commun sous un langage ouvert, leurs sommes de liens personnels avec la musique (et pas que).
D’improvisations en reprises de standards forcément restructurés ou déstructurés ces errances live parfaitement contrôlées attestent d’une avancée dans le free, bien au-delà du free-jazz et dans la réinterprétation du mode standard.
Un peu comme une "école de Vienne du jazz" (n’oublions pas que Chick Corea est un grand amateur de la sonate de Berg qu’il joue souvent pour… se délier les doigts dit-on… et bien sûr je l’imagine pour s’interroger et creuser vers plus de grandeur d’esprit).




Les années sont passées et j’ai pu au gré de mes écoutes régulières d’albums E.C.M rencontrer Miroslav Vitous de façon ponctuelle et parfois régulière, comme l’on installe finalement l’habitude quant au niveau, à la qualité, à l’excellence…

Il a créé pour le label nombre d’albums sous son nom mais aussi désormais en sideman maison – après l’entrée en force par un tel trio, rien de bien étonnant qu’il fasse partie de cette sphère contemporaine de la musique sous toute ses formes.

Miroslav a gardé chez la prestigieuse maison, comme complément de son inventivité, son ami Jack DeJohnette, tellement inventif, inédit et improbable, lui aussi...


Un album que j’ai beaucoup écouté sans pour autant prêter plus d’attention que cela au grand contrebassiste, mais qui s’était inscrit dans ma continuité de passionné de ce guitariste maison E.C.M qu’est Terje Rypdal c’est le simplement intitulé « Terje Rypdal, Miroslav Vitous, Jack DeJohnette » paru en 79.
La rencontre, si l’on veut bien y prêter attention, de l’Europe nordique, de l’Europe centrale et de l’Amérique… une bien attirante fusion tant culturelle que musicale et artistique…
Une autre forme de trio.
La somme de trois entités, leur mise en commun, leur rapport avec comme langage la musique, bien sûr improvisée mais pas que.
Rypdal n’est pas Coréa, son jeu est intensément lyrique et planant, mettant le temps entre parenthèse et se servant du tempo pour cette parenthèse…
Rien à voir et pourtant, l’autre versant captivant du mode trio est peut être bien là… dans sa conception contemporaine de l’idée.

Dès « Sunrise » Jack ouvre le champ d’action libertaire, Miroslav a pris l’archet et chante, le paysage a pris d’un trait le degré de l’immensité et puis Terje arrive et son lyrisme se déploie sur cette toile à la profondeur de champ infinie.
L’improvisation sort des usuels d’un certain jazz et va alors chercher le son, l’atmosphère et surtout le « chant », car ici tous chantent ensemble et c’est la phrase avec son mouvement qui est le générateur de la musique, de cette musique.
Un autre « trilogue » (rappel de ce terme avec celui auquel participa Jaco Pastorius pour des expériences similaires) qui permet à chacun de prendre une place spectrale dans le son avec une recherche du beau.
Le jeu de DeJohnette est captivant et s’oriente vers celui de l’autre batteur E.C.M à savoir Jon Christensen, gardant le rythme pour mieux l’oublier et se débarrassant de la technique installée dans le drive et le groove pour chercher ailleurs le sens mélodique de l’instrument rythmique.
Miroslav creuse dans les extrêmes de son instrument lui faisant faire une voltige de tessitures ahurissante et inédite. L’archet est un atout qui lui permet de compléter le lyrisme de Terje Rypdal, ici particulièrement exacerbé sans pour autant en mettre des tonnes, s’aidant d’un orgue fantomatique (dont il usera par la suite fréquemment) et d’une guitare synthé afin de lisser d’avantage son propos.
« To be continued » sera l’opus suivant de ce trio atypique non par sa forme, mais par sa fusion de personnalités et il est tout aussi passionnant que le premier. 

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Je commence véritablement à cerner l’idée de jazz européen, de mode d’improvisation sortant de l’axe modal et blues – autre chose se dessine, une forme peu identifiable en mouvement…
Ici, l’étrange s’est invité, l’audace sonore s’est positionnée en plus de l’audace instrumentale pure… Ces artistes osent au-delà de ce que supposais imaginable et intègrent de nouvelles données à un concept déjà complexe et peu aisé d’approche.
Ces nouvelles données rendent, finalement la chose plus « abordable », du moins me semble-t ’il.
1978, pff… j’ai 18 ans… tu parles.
La question est… comment arriver à comprendre par et au-delà de la technique cet état d’esprit, comment ça « fonctionne » ? …
DeJohnette à partir d’ici sera l’une de mes premières énigmes instrumentales et ce n’est pas l’achat d’une China pour la caresser comme lui qui me donnera la réponse, mais, justement… Jon Christensen et puis… Daniel Humair.

Un album, redécouvert puisque je parcours la carrière au gré de ce que j’ai, connais ou ai emmagasiné de Miroslav Vitous : « Quatre » avec E.Rava, M.Vitous, F. D’Andrea et D.Humair.
Sorti en 1989, le genre d’albums d’un jazz produit à la française (Label Bleu) dont j’étais en ces années là particulièrement friand.
Je suivais à la trace tout ce qu’Humair faisait et même disait.
J’avais eu la chance indéniable adolescent de participer à ses master classes – master classes organisées par le festival de jazz de Grenoble, qui l’accueillait régulièrement.
Je buvais ses propos et son esprit libre tant qu’intransigeant m’inspirait en comportement…
Parmi ce stockage autour du grand batteur j’ai réécouté et redécouvert cet album.
Jeune, j’ai beaucoup écouté, tenté de jouer et apprécié cette forme de jazz à laquelle forcément il était logique d’inviter M.Vitous.

Aujourd’hui, avec un respect que je garde intact envers ces artistes, ce déballage de notes en tous sens ne m’intéresse plus, n’a plus du tout d’écho en moi. C’est étrange que de le constater, car j’ai vraiment suivi et été attiré au plus haut point par cette mouvance artistique mais là, je me suis retrouvé face à cette réflexion « je me fais vraiment ch… là… ».
Rava part tout azimut, frénétique et fébrile…
D’Andrea n’arrive pas à s’émanciper de l’harmonie alors que justement c’est bien là qu’il faudrait la dépasser…
Humair est en mode stéréotype de lui-même mais comme je vous l’ai dit j’adore son jeu, alors je prends…
Vitous sort toute son artillerie afin de tenter de motiver tout ce fatras dévastateur.
Je retiens après plusieurs réécoutes tout de même Vitous /Humair comme fédérateurs avant gardistes… et n’ai que peu d’intérêt pour les deux autres, lancés là en électrons pas si libres que ça et aux langages si ce n’est contradictoires, en tout cas peu combinables ou compatibles.
Pourtant ce vinyle, qu’est ce que j’ai pu l’écouter à sa sortie…
On dit que l’on ne change pas avec le temps, je crois que si, on sait prendre du recul et faire des choix.



Me voici donc de retour chez E.C.M avec « Star », sorti en 91.
Le retour du langage trio et encore une fois une autre vision, un autre axe et pourtant des racines similaires…
Garbarek, Erskine et Vitous.

De quoi rêver et effectivement ce rêve est bien là, en fait réel.
Cette capacité à fusionner les personnalités pour un projet commun, au-delà des egos, où chacun a sa juste place – une place « nouvelle », car le concept musical même s’il n’est pas nouveau de par sa texture, l’est de par son approche.
Garbarek retrouve Vitous sur ces racines empreintes de musique trad, Erskine est/fut le nouveau batteur de Weather Report et entre chez E.C.M… Le point commun américain pour une section que l’on croirait rythmique mais qui ici est déjà bien autre chose.
Vitous sert de pont, d’arche ou de passerelle entre l’éternel lyrisme criard et geignard de Garbarek, tel que je l’aime tant… Erskine oscille entre patterns organisés et liberté retenue.
On croirait horizontalité, puisque sans instrument harmonique et là où avec le trio avec Terje ils caressent ou carrément installent cette idée, ici, à contrario avec pourtant une formule qui incite à l’être l’axe harmonique est fort présent, en tout cas induit avec une formidable suggestion qui trace la ligne organisée du propos.
Cet album s’écoute en soit, sans réellement d’écueil, il trace son chemin…
J’y ai retenu, comme par le passé, le recueilli (logique) « Anthem », absolument beau et « Clouds in the Mountain » avec son contrepoint de chaque instant.
Il faudra donc surtout se précipiter sur « Atmos », le versant duo, sorti 2 années seulement après.
Garbarek et Vitous…
Pff… que cet album respire l’esthétique, la beauté, la sérénité, la maturité…
Dès « Pegasos » on est en plein émerveillement – Garbarek est apaisé, Vitous chante comme jamais…
Il n’y a plus qu’à se laisser porter et prendre son ticket pour le voyage.
Ici tout est art, musique, espace… oui encore une fois E.C.M.

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A ce stade je me fais la réflexion…
Miroslav Vitous, si je reprends son premier album chargé d’une électricité juvénile et libre, si je me réfère à son opus funk qui balaie d’un album les tenants du genre, si je le reconsidère chez Weather Report, désireux de s’émanciper alors que le propos de Shorter et Zawinul sera de resserrer de plus en plus le groupe vers l’écriture, si je considère sa double attirance envers le jazz des standards qu’il sait déformer et personnaliser et cette volonté de liberté avec un retour définitif vers la contrebasse… Voilà bien un artiste dont la carrière a été, comme ses débuts, libre et sans réelle contrainte ou enfermement dans une image, un carcan esthétique.
A l’inverse d’un Stanley Clarke, par exemple, enfermé dans son aura et ayant mis du temps à revenir à sa contrebasse pour finalement jouer de façon standard, les standards…
A l’opposé médiatique d’un Jaco Pastorius devenu star d’un instrument, pourtant incroyable compositeur et arrangeur, mais médiatiquement renfermé sur ces quatre cordes dont il tirait des sonorités et des idées fabuleuses.
Lui est passé au travers de tout cela, a géré son parcours créatif et artistique sans peur certainement d’incompréhension d’un public qui lui est différent, curieux et respectueux…
Moins ou peu nombreux, mais il a su de par la qualité de ses choix esthétiques, de ses projets et de ses nombreuses aventures musicales et amicales se faire une sacrée place dans la sphère d’un jazz inédit, novateur et avant-gardiste…
Intéressant…

Certes, son jeu de contrebasse est absolument exceptionnel de justesse d’une part, de rigueur quasi classique, de précision tant rythmique que de jeu mais aussi d’inventivité…
L’instrument n’a pas de limites pour lui, un peu comme Jarrett avec le piano, il semble que ses idées sont immédiatement réalisables et réalisées sur l’instrument, sans la moindre « erreur » ou du moins hésitation, errance ou expérimentation.
Cela donne bien évidemment à son propos une authenticité, un réalisme et une pertinence rares.
De plus il est ouvert à toutes les cultures et ses racines, qu’elles soient d’Europe Centrale, de jazz américain, ou d’étude classique que l’on sait forcément poussées apparaissent de façon permanente et évidente dans son expression (son jeu d’archet en témoigne), lui donnant à la fois des repères mais aussi une personnalité et une originalité peu communes.
J’ai également constaté qu’il est souvent au service d’un projet, comme alter-ego ou sideman, certainement là aussi un choix personnel. Et sideman aux côtés de Corea, Garbarek, Rypdal… 

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Il a bien entendu plusieurs albums dont il est maître d’œuvre.
Chez E.C.M, il va de soit, qui est sa maison, son espace sonore et le garant de son intégrité artistique.

« First meeting », sorti en 1980 est l’un de mes favoris.
L’on y trouve John Surman, cet autre pilier de la maison E.C.M sur lequel je ne taris pas d’éloges et dont la carrière est assez similaire.
On a la chance d’y rencontrer le jeune Kenny Kirkland (la vingtaine…), qui sera pianiste de Sting pour son premier album solo, jeune loup débauché par le policeman pour un concept jazz-pop inédit ou du moins tant attendu… Et dont le solo dans l’album « Bring on the Night » a marqué de façon indélébile les esprits… ici il oeuvre comme un pont reliant le Herbie libre et aventureux de Miles et le Herbie funky que côtoyât M.Vitous.
Puis il s’est attaché les services du batteur Jon Christensen, l’un de ceux que je place en plus haute estime pour son d’inventivité.
Avec ça il n’y avait qu’à créer et laisser la musique s’exprimer…
Cet album est donc captivant, il est ouvert, libre tant qu’écrit et les protagonistes le chargent d’une expression permanente (le premier solo de Kirkland en témoigne, à fleur de peau…).
Il opère par vagues de phrases d’expression successives, le rythme y est flottant et sous-jacent (la spécialité Christensen) et permet cet espace créatif, cette dimension chantante, encore une fois, la mélodie a pris le dessus.
Ici point de déballage de gammes et modes usuels…
Ils ont tout sous les doigts et ne s’enferment pas dans un unique langage. Ils utilisent simplement et communément … le leur.
Là encore même si M.Vitous est « chef de projet » il sait s’effacer au profit du collectif et c’est forcément ce qui m’a d’emblée poussé ,non seulement au respect mais à comprendre que la musique doit rester maître mot, devant les egos.
Et puis, il y a cette pochette, archétype E.C.M, le quotidien devient autre, le voyage s’installe avec rien, ou simplement juste la vie… de tous les jours…
Magique !
« Miroslav Vitous Group » et « Journey’s End » (où Mick Taylor prend la place de Kenny Kirkland) seront la suite exemplaire de cette règle de trois, de cette trilogie d’albums tous aussi inventifs et créatifs les uns que les autres.

J’ai une affection particulière pour cette trilogie d’albums.
Ils représentent à mon sens cette orientation d’improvisation bien libre, à l’européenne.
Une sorte de nouveau patrimoine qui s’est installé autour du terme jazz et pour lequel le terme de free a semblé d’emblée trop réducteur, de par le socle Colemanien sur lequel il s’était placé.
Ici le savant mélange de langages mis en commun, d’écriture en ligne de pensée pour l’ouverture en usage courant propose une autre vision, un autre espace, une autre réalité musicale.
Le rêve s’invite, la poésie prend place, l’évasion n’est pas que musicale elle inonde l’esprit de l’auditeur et ça… en jazz, c’est plutôt différent des référents américains issus de culture de matraquage habituelle.
L’auditeur est participatif et non passif, il peut s’approprier la part musicale de ces espaces et leur installer images, sensations et rêves personnels, cette musique s’y prête et l’invite à le faire. Elle emmène l’auditeur vers un ailleurs que lui seul connaîtra et découvrira…
La teneur collective prend alors une autre dimension et sort du cadre aux quatre coins des seuls musiciens. Voilà que la musique s’adresse véritablement aux gens et leur laisse la possibilité ce faisant de choix multiples, comme ces improvisations à caractère pluraliste et à choix possiblement infinis.

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J’ai pas mal circulé dans l’univers de cet artiste tchèque…
Le flashback Weather Report s’impose.

« I sing the body electric » avec sa section live et l’invité Ralph Towner (The Moors) semble une phase importante pour cibler le jeune Miroslav…
Le « Live in Tokyo » ne faisant qu’intégraliser en mode concert complet un groupe qui reste encore tributaire certainement de l’expression collective live.
Puis il y a « Mysterious Traveller » et « Sweetnighter » deux pavés marquant à la fois la maturité du groupe et sa volonté d’évolution qui aura signifié certainement au jeune Miroslav que son avenir était… ailleurs…
Il a laissé son empreinte chez W.R, comme Pastorius l’a fait, bien longtemps après.
Un son puissant profond, ample et une invention de riffs… devenus les piliers des titres.
Un jeu improvisé et différent, sortant des poncifs, ce, déjà…
On l’aura vu il est parti vers des cieux plus novateurs encore, l’improvisation il la voyait encore autrement, encore plus avant encore plus libre et le carcan écrit de W.R avec des titres de plus en plus élaborés - on peut comprendre son désistement…

Je ne connais que très peu ses derniers opus et les ai bien sûr écoutés, mais sa musique demande un recul que je n’ai suffisant pour en parler.
Certainement qu’ils apparaitront lors d’autres pérégrinations E.C.M, ici.
Ce que j’ai pu en constater c’est que « Universal Syncopations » que ce soit 1 ou 2 rassemble l’écrit dans un langage qui s’apparente plus encore à l’écriture orchestrale classique que jazz et l’improvisation totale dont il est désormais maître, aux côtés d’un autre fleuron E.C.M, d’ailleurs, Barre Phillips. Ce sont des albums qui se méritent par leur beauté complexe.
Il a par ailleurs enregistré la musique de Weather Report – revue à sa façon, une sorte de boucle.

Les curieux pourront le découvrir ailleurs, chez Stan Getz, dans un album Stan Getz Quartet, « the song is you », aux côtés de Jack DeJohnette, rappelant finalement que Getz lui aussi, avait du nez quant au choix des jeunes artistes qui l’accompagnaient.
Avec « Emergence » on l’écoutera en solo et l’on pourra se rendre compte de l’immensité de son savoir faire instrumental à la contrebasse.
Il participa également au « Spaces » de Larry Coryell, un des albums fleurons du jazz-rock.
Tout cela n’est qu’exhaustif sa discographie en tant que leader et que sideman est plutôt impressionnante…


Me voici depuis quelques temps de retour de Tchéquie, Prague m’aura encore apporté de nouvelles découvertes – cette ville semblent infinie.
Ce mot revient ici, point de départ de cette chronique avec un album usant de cette notion d’infini…
Smetana, Dvorak, Miroslav Vitous, Janacek.
Et je n’oublie pas Mozart qui est emblématique de Prague…
J’ai bien fait de le prendre cet « Infinite Search », finalement.
Je ne pensais pas qu’il m’ouvrirait tant de musiques et me ferait me replonger vers ces improvisations totales pour lesquelles j’ai toujours eu, quelques part, un réel penchant.

















jeudi 15 août 2019

AOÛT ! DÉJÀ ?


AOÛT ! DÉJÀ ?
Eh oui… ça file, hein…

La vague aoûtienne est là.
Bleu semble la couleur dominante, ce bleu dans lequel on aime plonger, entrer timidement ou admirer depuis un littoral soit de plage, soit de route pas si surchargée que cela, d’ailleurs…
Mon petit casque est bleu, au gré des jours, je poursuis mes escapades musicales.

La flûte enchantée par le chef Yannick Nézet Seguin a été mon coup de cœur de ces semaines  – écouté plusieurs fois, pour un opéra ça représente un attrait indéniable.
Une version tonique, des chanteurs/acteurs qui font vivre théâtralement le conte chargé de symbolisme mis en musique de façon intemporelle par Mozart, voilà au sortir une sensation de tonicité et de légèreté qui apporte un bien être régénérateur.
La vie qui se dégage de cette interprétation est un petit havre de plaisir que l’on partage directement dès l’ouverture – puis on se rendra compte que le chef a enregistré nombre des opéras de Mozart, alors j’ai filé par passion vers le nozze di Figaro.
Même constat, même registre de plaisir, même entrée directe dans l’œuvre générale et non seulement dans la seule musique de l’œuvre, un sacré coup de jeune…

Mozart et ses symphonies…
40, 41, Prague… oui mais avant…
Et bien il n’y a qu’à s’en écouter l’intégrale, ça tombe justement très bien puisque Christopher Hogwood (et pas que lui) les a toutes enregistrées avec sa célèbre Academy of Ancient Music.
Un coffret donc…
Ça semble long tant que massif à oser. Pourtant en découvrant sa première symphonie puis les suivantes et encore les suivantes il semble que l’on avance avec Mozart, dans sa vie, dans son quotidien presque…
Le perfectionnisme de son langage qui se précise, ses influences qui surviennent, sa maitrise de la matière orchestrale, son style tant galant qu’élégant sans pour autant négliger cette immédiateté du sentiment qui s’installe en quelques notes, son sens mélodique inouï qui en fait le plus grand compositeur de tubes de l’histoire, son usage rythmique de contrastes ou de sessions obstinées, son inventivité et sa recherche toujours au profit du « simplement » beau…
Impossible d’oublier Mozart – il faut toujours le réécouter pour se situer soi-même – sa musique est le reflet de nous-mêmes, on peut l’écouter, se l’approprier et s’y plonger, elle nous parle de façon universelle.

Le plus dur quand on a terminé une soirée à jouer du jazz, de la pop ou de l’électro est de rentrer se faire la route en musique…
Le choix en général sera le havre du classique, sorte d’îlot salvateur au milieu d’une marée sonore qui reste installée en soi.
La route de la nuit est calme, débarrassée de files interminables, d’hésitants, d’excités…
Telle un long ruban sinueux elle trace le temps au gré d’une rythmique visuelle de bandes blanches pointillées ou allongées.
Parfois je choisis aussi le repos de l’ambient ou le voyage E.C.M…
Mais la fatigue est là alors l’hypnotisme ne doit pas se positionner trop longtemps car Morphée n’a pas à ouvrir ses bras lors de ces parcours sereins et apaisés.

John Surman et son with holding patterns reste l’un des albums du saxophoniste s’entourant de loops (bien avant que la mode Sheeran reprenne à son compte l’outil) que je préfère de façon quasi fétichiste.
Les boucles synthétiques et leur traitement ici ont eu sur moi une très grand influence et ce rapport improvisation, multiples strates de saxs et clarinettes sur ou sous textures apparemment souples mais pourtant bel et bien calées au Bmp près reste un cas de figure si ce n’est unique en tout cas tellement avant gardiste (si l’on considère l’époque où l’artiste a mis cela en place).
Il fallait y penser.
C’est un peu comme si Klaus Schulze et Tangerine Dream réunis rencontraient l’écriture chorale de Bach et le free jazz.
Un choc bien plus inspirant que ces saxophonistes à ou avec DJ qui envahissent les plages, nouvelles idoles sexy pour midinettes en besoin d’idolâtries estivales.
Les bienheureux (eux) pour ces malheureuses (elles, car on le sait, le musicien peut être parfois superficiel et certainement ici particulièrement éphémère, comme les grappes de notes rythmiques qu’il balance à longueur de ces soirées elles aussi éphémères et dont il ne restera pas grand-chose, si ce n’est… rien).
Surman c’est chez E.C.M et le hasard d’écouter n’importe lequel de ses albums ravira, de toute façon – l’intelligence ne peut que ravir si, qui plus est, elle est augmentée de cette touche créative qui manque si souvent…

Attention, un renard traverse la route…
Toujours le même, au même endroit, à la sortie du même virage – on est presque familiers maintenant et je crois bien que la nuit où je ne le croiserais pas j’en aurais tristesse car cela voudra certainement dire que…

Bernstein est grand chef, un immense pédagogue, un compositeur d’une rare puissance créatrice.
J’ai croisé nombre de Russes ces temps et il fait bon se souvenir en leur parlant un bon rosé en bouche et verre en main qu’on a l’honneur immense de bosser dans un établissement d’enseignement artistique portant le nom de Rostropovitch…
Alors je suis allé retrouver cet album de compositions du grand Bernstein, me remémorant ainsi qu’il n’y a pas que West Side…
Ici sa Symphony N°1 avec non moins que Christa Ludwig que j’ai eu là aussi l’honneur de rencontrer, enfant, ses trois méditations pour violoncelle et orchestre avec le grand Rostro et cette sublimissime suite On the Waterfront…
Incommensurable que cet album que j’ai réécouté œuvre par œuvre et non en enchaînant, afin de donner à chacune d’elles sa place véritable.
Puissant est le mot qui me reste et je le décline en modes multiples que ce mot…
Il faut que de telles œuvres retrouvent leur place dans le répertoire, dans la vie musicale, dans un patrimoine.
Leur grandeur est aussi valeur.

Le violoncelle…
Tiens donc, si j’allais découvrir cette nouveauté proposée par mon qobuz, Felix et Fanny Mendelssohn – Works for cello and piano - par les orfèvres Alasdair Beatson (piano) et Johannes Moser (cello).
Instruments d’époque, présentation plus qu’alléchante pour une œuvre (Mendelssohn) romantique qui m’a toujours ou souvent laissé perplexe, voir de marbre, un peu comme le Schubert pianistique.
Une écriture savante, intelligente, complexe et pourtant chargée de sentiments qu’il faut savoir dénicher pour les mettre en évidence sans pour autant tomber dans l’exagération que le romantisme induit, l’autre écueil étant le seul plaisir de la démonstration technique.
Prise de son exceptionnelle, réalisme de jeu augmenté par la connotation de l’Instrumentarium d’époque, sensibilité et partage évident de plaisir entre les deux protagonistes.
Allez hop, petit cœur, favoris…

Chez Charlu on a eu le bonheur de passer rencontrer David Darling.
L’occasion était trop belle pour me redécouvrir l’album Cycles où, entouré de la fine équipe, du fleuron E.C.M (Garbarek, Kuhn, Walcott, Andersen, Castro Neves…) le celliste nous embarque dans un univers immédiatement paysager, où, comme à l’accoutumée du label l’espace est place prépondérante et une forme méditative s’installe.

Puis j’ai remis, avec hésitation je le concède, la musique de chambre imaginée par Ballake Sissoko et Vincent Segal, un album qui avait bien fait parler de lui à sa sortie et que j’avais très honnêtement survolé.
Cette fois j’ai le temps de me poser au calme, le soir en voiture, justement et ai pu trouver le charme séducteur de cette fusion musicale, tant culturelle qu’instrumentale, tant humaine que ethnique, amicale en tout cas ce qui semble l’évidence.
Je ne suis pas un accro des musiques trad, mais quand on ose les revisiter pour même les émanciper ou encore les détourner afin d’en extraire une nouvelle donne, une nouvelle valeur et une nouvelle écoute, alors, ok – le voyage peut commencer pour ma part.
L’album va rester un moment dans la voiture, il a de nombreux axes et méandres à explorer.

D’ailleurs j’ai juste à côté son ami plutôt incroyable et retrouvé au fond de ma boutique de Lisbone favorite Louie Louie (celle où je vais systématiquement dès que je me retrouve dans cette ville merveilleuse) – il s’agit du ambient 3 de la série des ambient de Brian Eno, intitulé Day of Radiance qui met en valeur Laraaji, au Sitar…
Je l’ai en vinyl et la mode face A rythmée, face B méditative que les lascars Bowie/Eno avaient lancé sur Low est ici effacée par le format CD, mais reste bien efficace si l’on veut y prendre repère.
Le traitement de la musique world par le grand producteur était une évidence (My life… avec D. Byrne, plus qu’une référence, une obligation discophile), cet album n’est pas une annexe, il est essentiel dans la progression du concept ambient et placé en troisième position après le génial vol 1 poussé par R.Wyatt en loop pianistique, l’obligatoire vol 2 qui m’a fait admirer H.Budd et avant le déroutant voyage sonique du 4 – cet opus a finalement toute sa place dans la saga ambient. 
Il y installe une fraîcheur, une nouveauté, une vision et s’essayer à écouter les 4 volumes dans leur ordre chronologique c’est la garantie d’une journée de calme et de plénitude.
Au passage je me suis trouvé, au même endroit ses Music for films – une autre aventure, plus minimaliste, mais toujours agréable à faire – là encore rapport au vinyl le suivi des pistes installe une autre atmosphère.

Plus haut nous avons évoqué Tangerine Dream.
L’occasion a été belle de me plonger dans un coffret The virgin years / 1974-1978.
Phaedra, Rubycon, Stratosfear, Ricochet…
Cette musique aurait-elle vieilli ?
Ces sons synthétiques d’antan seraient-ils devenus has been comme le sont devenues nombre de ces prods commerciales eighties synthétisées et désuètes ?
Force est de constater que non, c’est plutôt la production de Tangerine Dream (pharaonique d’ailleurs) post de ces années qui m’incite à le penser, car ici, la créativité reste à l’honneur avec la recherche de textures qui reste encore avant-gardiste, inédite, mêlant ces hypnotiques boucles avec des ambiances interstellaires nappées d’immensité synthétique, de chaos addictif, d’espace – oui, encore une fois… d’espace.
Leur science d’écriture n’était pas complexe, mais leur faculté de mise en son d’un outil encore frais qu’était le synthétiseur et tout le barda d’effets, de recording et de traitement live de cette complication cérébrale et technologique me laisse encore admiratif.
La musique de Tangerine Dream reste magique, avec une part d’irréel, de mystère et d’inconnu (cette entrée dans Rubycon…)…


L’autre fois on s’est refait en live I shot the Sheriff, peu importe la version d’influence, d’ailleurs, Marley ? Clapton ?... Cette mesure à deux temps qui brise la petite phrase gimmick…
Choix du pattern, de l’orgue et d’un coup dans la tête… le souvenir d’une version cachée au fond d’un album pas franchement connu ou plébiscité, un truc rare et délicieux.
Paul Moran, album Smokin’B3 – juste un rappel que ce truc est une véritable tuerie de groove, de prod sonore, de mise en valeur de ce B3 Hammond fétiche et de multi-influences où jazz se mélange en rap (Night in Tunisia), où Mission Impossible va suivre un immortel Beatles qui a fait le bonheur des récupérateurs funky cuivrés (EWF, BS&T…).
Cet album-là, il faut que les amateurs de ce son B3 l’aient, absolument.

Je cherchais de l’orgue, j’ai découvert que tant le père que le fils DeFrancesco étaient des prolixes boulimiques avec une production discographique dépassant l’entendement.
Un embarras du choix tel qu’on ne l’imagine pas.
Après voilà donc le problème du zapping qui, de fait qobuz, s’installe afin de trouver parmi cette pléthore, THE album qu’on risque d’écouter en boucle.
Bon Joey, j’avoue je n’étais pas fan… trop de déballage de virtuosité inutile le summum de ce bordel démonstratif étant le trio avec McLaughlin et Chambers en live, mais finalement l’album sort du lot et s’écoute avec grand plaisir.
Mais il y a la petite pépite avec son père, là c’est carrément jouissif (Joey and ‘pa…)… là ils se sont surpassés, ceci dit faire un duo d’orgue avec Papa ça doit le faire, carrément, c’est tout de même beau la musique en famille, j’en sais quelque chose.
Bon une fois qu’on l’a écouté Joey en versions de reprises de standards auxquels finalement il n’apporte pas le grand-chose qu’un Jimmy Smith, lui, a pu déployer on peut se tenter le père, lui beaucoup moins démonstratif et surtout plus authentique, roots et « réel ».
Si on aime l’orgue hammond en tout cas, la famille DeFrancesco c’est une playlist qui ne sera pas hasardeuse et apportera son grain de sensations, quoiqu’il en soit – on n’est pas toujours obligé de s’obliger l’originalité…

J’ai envie de terminer par un album CTI du guitariste Eric Gale « Multiplication » dont la pochette ado ne m’aurait pas fait dépasser la petite blagounette de papa et fiston lapin – mais, en tapant Gadd je me suis retrouvé avec cette petite plongée en mode gospel, groovy, funky, jazzy, soupe - absolument addictive.
Il y a là Richard Tee qui est un de mes pianistes gospélisant favoris de chez favoris (je lui ai piqué tout ce qui était possible dans le genre et là il est juste top de chez top), la section cuivres est à tomber par terre tant en perfection qu’en listing plus que de luxe… (Soloff, Brecker, Scott, Faddis, Stamm, Daniels…) et puis Gadd est associé à Will Weeks et occasionnellement Ralph Mc Donald, plus qu’un gage, une véritable garantie de groove, de feeling, d’assise et de jouissance rythmique. C’est produit par Bob James qui pouet pouetise synthé par ci par là, bref y’avait des moyens et cet Eric Gale plutôt connu par musicians only atteste ici d’une sacrée respectabilité.
Pour ceux qui voudraient un petit référent, on se rapproche de notre BB avec son vibrato si caractérisé, mais ici c’est plus roots, plus Harlem, voyez l’idée et surtout moins cliché, entre jazz et ce blues des villes qui n’a pas oublié de venir prier à la messe les dimanches et se mettre en transe. Mais quel plaisir !...

Bon, allez…
reste encore une poignée de jours de vacances, profitez bien et mettez ça dans vos casques, tel, enceintes Bluetooth respectives, ou ailleurs d’ailleurs, qu’importe, le plaisir ça s’emmène partout.