EVASIONS CLASSIQUES & Contemporaines – Alex Mills / Henriette Renié / Claire-Melanie Sinnhuber /
EVASIONS CLASSIQUES & Contemporaines – Alex Mills / Henriette Renié / Claire-Melanie Sinnhuber /
S’il est une évidence c’est que le catalogue – et il faut s’en féliciter – du
répertoire contemporain, s’étoffe, se diversifie, s’installe durablement et il
est remarquable tant qu’admirable de constater que la création musicale dite
« savante » est encore valide, forte, réelle et possible.
Certains labels jouent le jeu.
De nouveaux ensembles désirent inscrire à leur répertoire de l’inédit et par ce
souci dynamique ces interactions entre créateurs et interprètes (ce qui a
certes, toujours existé mais semblait réservé à une certaine élite post Boulez
depuis quelques décennies) s’actent par des albums chargés d’un programme
novateur, véritablement actuel et une sorte de nouvelle école semble émerger.
Elle est plurielle, elle est contemporaine, si ce terme veut bien rester valide
considérant que cette musique est simplement en rapport avec son temps, si ce
n’est tournée vers le futur.
Si « inventer » de nouveaux langages et usages musicaux avec les
moyens dont nous disposons et qui incluent désormais l’électronique non comme
objet expérimental mais comme donnée sonore bien réelle et maitrisée est une
visée opaque qui fut, en chaque temps, possible, je ne vois (ou plutôt écoute)
ici que le souci d’expression, sous un axe écrit formel, où le sens créatif et
personnel prend place avec un passé de plus en plus conséquent qui est
intrinsèquement pris en compte.
On a pensé à presque juste titre que le streaming mettrait la musique à mal et
la création avec elle.
Je constate que cette ouverture vers une discothèque géante, universelle et
internationale, dans laquelle on peut véritablement tout écouter si l’on s’en
donne les moyens de curiosité culturelle, fonctionne à contrario de cette idée
communément répandue.
Les quelques albums que je vais chroniquer, s’il eut fallu, auparavant se les
procurer à leur sortie, sachant qu’il eusse d’abord fallu en connaitre
l’existence et pour cela être féru d’information concernant ces esthétiques
musicales par des axes spécialisés tels radios où l’on tombe par hasard sur
l’émission qui en parle ou revues, on sait très bien que cela eut été
difficile. Tenter de les trouver, les commander, patienter pour qu’ils arrivent
enfin et oser financièrement acheter de l’inédit avec une forte hésitation
quant à l’appréciation potentielle de l’objet artistique.
Là, la possibilité du streaming permet de découvrir tant œuvres que
compositeurs et interprètes, sous une forme générale d’offre. Et si la démarche
d’aller à la découverte reste personnelle, il n’en est pas moins vrai que face
à ce vaste choix, bien supérieur à ce que n’importe quel magasin d’un temps pas
si lointain (et surtout cantonné dans les grandes villes – pour les autres
amateurs, démerdez vous était plutôt la devise et ce n’est pas les clubs Dial à
distance par catalogue qui remplissaient totalement la fonction, eux même triant
les sorties pour faire du chiffre) pouvait logiquement faire, on pourrait se
retrouver finalement perdu, rester dans sa zone de confort ou – tenter.
Puis parfois dépasser le côté virtuel et aller acheter, en physique, l’album.
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ENSEMBLE DES EQUILIBRES : « Cordes rêvent » | Klathe Records
2026.
Agnes Pyka : violon | Jordan Costar : violoncelle | Marcel
Cara : harpe.
Compositrices : Claire-Melanie Sinnhuber (« Renouée des oiseux »
- « Héliotrope » - 2024) / Henriette Renié (« trio pour violon,
violoncelle et harpe – 1910 »).
Fascination …
C’est le maitre mot qui semble représenter ce moment où, paisiblement, au
casque (toujours ce sacré casque Sony immergeant) je décide, un soir, de partir
à la découverte.
Une pochette féminine, un bleu apaisant, un ensemble qui se met en avant, cœur
du projet – pour les compositrices, elles s’installent sous le rêve.
D’abord écouter …
D’abord trouver dans ces chemins, où cordes pincées et frottées
s’entrecroisent, comment une telle beauté s’agence et s’organise.
Puis comprendre, sans chercher à lire ni s’informer préalablement, là encore,
comment l’on passe d’une écriture que l’on sait contemporaine à une écriture
quasi romantique dans un même projet …
Une certitude, il ne s’agit pas là « d’adaptation », ce truc à la
mode qui fait entrer dans une formation que l’on établit, toute œuvre du
répertoire en l’arrangeant et l’orchestrant, en lui offrant une nouvelle
dimension si le talent d’écriture est là, en lui ôtant sa substance première si
le seul contexte de transfuge de l’ouvrage est prétexte.
Puis la curiosité musicologique va l’emporter.
Qui sont donc ces compositrices mises ici à l’honneur ?
Claire-Melanie Sinnhuber à qui commande a été faite pour le trio et qui aime
tant les fleurs qu’elle aura intitulé l’œuvre d’ouverture et de final du nom de
deux d’entre elle, symbolisant bien sûr autre chose que la fleur elle-même.
Henriette Renié, grande harpiste dont on apprend qu’elle est à l’origine de
l’évolution de l’instrument tant en lutherie qu’en modernisme et en écriture.
Pédagogue référente et forcément compositrice (reconnue par Fauré et Saint
Saens) pour la harpe qu’elle aurait porté vers des dimensions d’écriture
inédites et avant-gardistes.
Ce serait donc en partie grâce et par elle que l’instrument aurait pu prendre
une place autre que celle d’éternels clichés d’arpèges et glissandos
d’orchestre dans lesquels on l’a souvent cantonné ?
Je laisse les musicologues développer – je vous laisse lire le livret, éloquent
et suffisamment détaillé pour situer le travail et l’axe artistique de cet
album.
Donc, ce trio serait au centre du projet et aurait induit certainement la
commande florale, afin de lier le tout.
Maintenant, informé, je préfère revenir à la musique.
Je ne sais si finalement je comprends mieux mais en tout cas le ressenti face à
ce moment posé dans l’immensité du temps reste identique.
L’impression de beauté à l’état pur, sans effet d’écriture, sans ajout de
style, sans surlignage de technique qu’elle soit instrumentale ou de
composition – juste ce qu’il semble être ce qu’il faut, là où la musique le
dicte et où l’inspiration est simple mais profonde.
Le trio, central – joué avec une infinie délicatesse et un sens musical par
l’ensemble des équilibres qui évite le trop plein de sentimentalisme – est
comme un moment rare, une de ces œuvres que l’on sait que l’on va retenir et
installer dans notre répertoire comme une évidence et avec la logique qui
oblige à ajouter au puzzle de l’histoire de la musique dont nombre de pièces
ont été perdues, celle-ci.
Quatre mouvements dont, comme il va de soi, un Andante absolument délicieux
d’expressivité.
Ajoutons à ce monument chambriste les deux pièces florale de Claire-Melanie
Sinnhuber - une compositrice à la carrière internationale conséquente et dont
les nombreux prix attestent de sa reconnaissance dans ce monde assez fermé au
grand public qu’est la musique contemporaine – et le voyage musical est
complet.
Nul n’est besoin d’être un botaniste averti – ce que je suis loin d’être – mais
la seule lecture des nom floraux suggère à elle seule, associée à cette limpide
et théâtrale musique, une évasion.
Sortir par « Heliotrope » est un véritable miracle qui laisse là une
sensation profonde, une trace dans laquelle pizz, harmoniques, ostinato et jets
mélodiques s’organisent dans votre esprit.
Voici l’archétype d’un album qui sort, attise la curiosité, vous tend l’oreille
et s’adopte instantanément par sa qualité, son projet, sa vérité artistique.
Un album qui a empli nombre de fois mon quotidien.
Il brise sans heurts, le silence.
Il impose la réflexion, une forme de paix intérieure et apporte une dimension
musicale nouvelle, sans heurts, sans éclats, sans forcing – juste par le
naturel (Claire-Melanie Sinnhuber est inspirée profondément par la nature) de
la musique qu’il présente.
Indispensable.
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ALEX MILLS : « Look How Brightly – Chamber Music » | Delphian
Records 2026
Chroma – Jess Dandy : contralto
Look How
Brightly - premier album — Alex Mills | Compositeur
Dans les coulisses de la
musique | Découvrez les histoires qui se cachent derrière la musique d'Alex —
Alex Mills | Compositeur
Sur le compositeur, sur cet album et même sur chaque titre, vous pourrez, si
cela vous chante, aller directement vous renseigner via les liens ci-dessus.
Trop d’explication tue la sensation ?
Ce serait peut être un peu le cas ici.
J’ai écouté l’album plusieurs fois, sans la moindre « piste » d’écoute
et la musique qui s’y inscrit m’a suffi en elle-même.
Autant j’aime être documenté sur ce que j’écoute, parfois, mais de plus en plus
j’aime à apprécier l’expression première, celle qui vient quand les premières
notes ouvrent la porte vers un univers inédit, une forme d’émerveillement de la
découverte.
N’oubliez jamais que – et avec la musique classique c’est encore pire et plus
précis – j’ai la chance comme le désavantage d’une oreille absolue, que je ne
travaille plus mais qui continue à m’inscrire mentalement la partition de toute
musique que j’écoute.
Cela est certes plus complexe avec le dodécaphonisme, mais fonctionne tout de
même si je me concentre et cela est naturel face à des musiques comme celle
présentée ici où chaque son s’inscrit en mon mental, de façon claire et précise,
sur des portées superposées virtuelles.
Cela peut être un désavantage quand on a vraiment l’envie profonde de sortir d’un
intellectualisme devenu naturel pour aller vers une écoute où tout degré
technique relatif à l’écriture musicale pourrait être gommé.
Je m’étais ré-éduqué à le faire, j’ai cédé à y revenir.
Pourquoi se priver d’une acuité persistante et vouloir la contrarier ?
Le jeu n’en vaut pas la chandelle.
Pourquoi dis-je tout cela ?
C’est parce qu’ici la musique d’Alex Mills est d’une clarté évidente, d’un
degré compositionnel parfaitement logique tant que lisible auditivement et qu’elle
est interprétée de la sorte pour qu’aucun détail ne puisse passer au travers du
spectre sonore et aiguisé de tout auditeur-trice.
Une musique qui privilégie le temps, l’espace, la ligne
horizontale – où chaque phrase musicale a son sens et sa distance, son reflet
en nous, sorte de miroir mental dans lequel l’on s’observe et tente de se
comprendre.
Une sorte de livre ouvert, parfaitement compréhensible et qui touche l’âme.
J’ai donc commencé à lire Alex, son blog, ses présentations, ses « explications »,
mais j’ai vite refermé cet autre livre. Il me gâchait par trop de modes d’emplois
sous-jacents, l’impact premier que sa musique m’avait suscité.
On aime parfois en savoir plus.
Et parfois, on aime à ne rien savoir, ou pas grand-chose, juste un minima,
juste se faire une idée contextuelle et faire son cheminement soi-même, sans GPS
qui te fait oublier d’admirer ce qu’il y a autour de la route, de la direction
et qui, par son côté pratique, t’efface l’appréciation environnementale.
N’en déplaise à Alex, il est des auditeurs qui ont absolument besoin de pistes,
de méthodes, de clés et de discours – j’aime cela parfois.
Et avec lui ils seront servis, cette face explicative est largement documentée.
Mais qu’il se rassure, sa merveilleuse musique sait s’affranchir de tout cela.
Elle peut (« BARDO : I ») – comme dans ce transport vocal où la
voix de contralto de Jess Dandy s’entrelace dans les cordes qui lorsqu’elles s’entrechoquent
mélodiquement se frôlent en dissonant, rattrapées par un piano à l’écriture non
rythmique, éthéré (« BARDO :
II »)– émouvoir le plus naturellement du monde, sans que cela n’ait besoin
de plus que cela.
« Release me » …
Alors je mets ces/ses œuvres en filigrane ou en omniprésence dans mon environnement
journalier et ma pensée ne manque de s’évader, de divaguer et de me forcer à un
rêve éveillé, extralucide où de longues mélodies encadrées par de diaphanes
cordes et pianos me charment.
Alors j’aime à installer les échos d’une rythmique soudaine et obstinée (« Scapegoat »),
sournoisement rock et répétitive tant que cinématique dans ce même
environnement.
Et je sais que je vais rester là, à admirer se superposer ces motifs qui s’étirent
vers l’infini sur cette pulse immuable qui va peiner à disparaitre et ne s’effacera
pas, relançant sans cesse, insistant en nous laissant faire.
Chroma, d’une rare justesse et d’une rondeur sonore merveilleuse a su mettre
cette musique à un haut degré d’expression.
Quand on est compositeur (trice) il faut savoir s’entourer des « bons »
interprètes – en se sens et pour sa musique d’une grande exigence d’écriture
Alex Mills a trouvé là le partenariat idéal (et la maison de disque-label idem,
car la production est d’une rare limpidité de prise de son).
Ouvrez la porte de cet album – elle donne sur un univers que vous n’oublierez
pas et dont le voyage mental vous touchera, sans nul doute.
Et sortez mystiquement, rythmiquement, sournoisement et mystérieusement avec "The Body Meet the Score" ...
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Deux albums suffiront pour partir découvrir cette musique qui n’a peut être
jamais été aussi « contemporaine », de notre temps et non d’un temps
où elle est restée en image d’austérité, d’élitisme et d’intellectualisme avec
cette idée initiatique.
Il est certain qu’écrire de telles musiques suppose plus qu’un minima de prérequis,
d’études et de savoir – pour autant désormais, cette musique s’est
démocratisée, a su se rendre accessible et abordable pour tout mélomane qui
sait se respecter.
Il était temps de faire le ménage intellectuello-élitiste de l’art.
à bientôt pour la suite.
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