lundi 22 avril 2019

ET FLUTE !... HOMMAGE


Et flûte !...
Hommage.

Amie, collègue, musicienne et formidable pédagogue, notre amie Paola nous a quitté.
Sa ténacité, sa foi et sa détermination n’ont pas réussi à vaincre ce cancer qui ronge, qui détruit et qui annihile tout sur son fatidique passage.
Des années de combat, un courage et un optimisme sans failles et pourtant.
Nous étions nombreux lors de ses obsèques, la jeunesse implique un entourage nombreux.
Son caractère amical, franc et généreux lui valait le respect et l’amitié.
Ce respect et cette amitié nous nous sommes retrouvés là, impuissants mais solidaires à le lui rendre.

Je suis arrivé ici en 2003 et elle fait partie des premières personnes qui m’ont chaleureusement accueilli, de façon directe, honnête et déjà amicale.

- Je me souviens encore de ce moment où après une réunion de rentrée nous nous sommes retrouvés au bar local et avons échangé sur le métier, nos vies, notre passion pour la musique.
C’était simple et nos relations le sont toujours restées, une amitié facile, un soutien aussi l’un envers l’autre. Peu d’exubérance, juste ce respect mutuel.
- Je me souviens encore de ce concert chez un particulier plutôt aisé.
L’homme organisait une « soirée blanche » très à la mode tropézienne, un truc lancé par Eddy Barclay…
J’avais simplement oublié de lui donner le dress-code et elle arrivée en robe rouge carmin flamboyante.
Belle et féminine, de plus très coquette, cela ne passa pas inaperçu.
Ce soir là elle a rencontré mon autre ami décédé lui aussi de cette ignominie, quelques temps après : Jean Claude Verstraeke, trompettiste émérite ayant joué entre autres avec Claude Bolling.
C’est d’ailleurs pour cela que j’avais mis un point d’honneur à le faire venir ce soir-là, car l’organisateur de la fête allait régulièrement écoute le big band de Bolling à Paris et il ne manqua pas de le reconnaître.
Ils sympathisèrent tous de concert et Paola réussit à obtenir par Jean Claude une précieuse partition de Bolling qu’elle souhaitait plus que tout faire travailler à ses élèves.
- Je me souviens de cette soirée privée où elle m’avait fait engager avec ma fille pour un anniversaire d’une de ses copines. On avait joué un répertoire loin de ses habitudes classiques mais pourtant de boléros en bossas, de swings en rocks elle nous avait scotché en improvisant, sans parler des titres qu’elle déchiffrait live avec une qualité d’expression et de jeu imbattables.
- Je me souviens de ce concerto de Vivaldi que nous avions monté pour ses élèves où les solistes étaient flutistes et le tutti un groupe de musiques actuelles. Elle imaginait un challenge…
Pour le coup c’était réussi comme idée, d’autant que, cerise sur le gâteau elle avait bossé avec le département danse pour une chorégraphie de l’ensemble.
- Pour conclure parmi tant de souvenirs, c’est quand avec Jean Marc nous avons fait notre premier bœuf musical qu’elle a débarqué.
On installait « You are so beautiful » de Billy Preston version Joe Cocker… Elle nous a juste dit à quel point elle adorait notre embryon de travail et de là nous avons envisagé très sérieusement de nous associer avec Jean Marc… elle fut juste l’étincelle de nos début musi-amicaux. Et quelle étincelle !

Vous l’avez compris, Paola était une flûtiste exceptionnelle, d’une virtuosité élégante et d’une rigueur d’école qui aujourd’hui se perd.
Pédagogiquement elle se battait pour que cette excellence perdure, ce combat elle en avait fait une priorité professionnelle et le niveau de ses élèves ne le démentait pas.
Une femme jeune qui savait utiliser l’éthique de la « vieille école » pour le meilleur.
Aujourd’hui je suis forcément triste mais il me reste sa présence dans chaque musique que j’aime, dans ma relation quotidienne avec les élèves, car nous partagions ces valeurs et ne manquions pas d’en parler avec conviction et passion.
Aujourd’hui je pense à sa famille, ses enfants, son époux et ses proches.
J’ai admiré l’immense courage de son père qui a pu prendre le saxophone pour l’accompagner en musique pour son départ.
 
La flûte était la prolongation de sa personne et de sa personnalité.
A travers ce tube qu’elle avait d’or elle était passeuse de passion, de musique et de vie.

Je vais lui rendre cet hommage en musiques flûtées, ce sera mon accompagnement pour lui exprimer ce que j’ai eu tant de mal à lui dire et n’ai osé le faire qu’occasionnellement pendant sa longue, trop longue maladie.

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Mozart – « Concerto pour flûte et harpe en Do majeur » - L’oiseau lyre – 1988.
Lisa Beznosiuk – Flute / Frances Kelly – Harpe.
Academy of Ancient Music sur instruments d’époque – Direction Christopher Hogwood.


Le génie mozartien dans ce concerto…
L’incroyable manière d’utiliser le simple arpège de l’accord de do majeur pour le faire thème…
L’association des timbres flûte-harpe pour une forme de galanterie expressive et délicate, enrubannée, sucrée, parfumée et féminine.
Il y a bien entendu nombre de références pour ce concerto, Rampal (qui revenait souvent dans ses propos), Laskine, incontournable nom dès qu’on parle de harpe…
C’est pour ma part avec cet album (puis de suite le stabat Mater de Vivaldi) que j’ai découvert Christopher Hogwood et cela a été immédiatement mon virage en forme d’addiction vers ce baroque et classique présenté avec respect historique et sonore par ce mouvement d’interprètes engagés, défricheurs, historiens, curieux et apportant une vision musicale dégagée de tout maniérisme post romantique.
Un bien curieux mouvement où la préciosité du jeu sur instruments anciens côtoyait (et côtoie toujours) la plus haute technologie d’enregistrement permettant une clarté de son novatrice et peu égalée.
Un magnifique paradoxe qui me fascine encore et toujours dès que je mets ce concerto et ses premières mesures joyeuses, souriantes, limpides, jubilatoires…
On dit que Mozart n’aimait pas la flûte et les flûtistes, voici encore un paradoxe dont j’ai du mal à me remettre avec une telle œuvre, si directe, si immédiate... si simplement mozartienne en possédant tous les ingrédients de ce qui fait Mozart avec ce style et cette aisance qui le placeront toujours au-dessus de tous.
C’est ainsi et le nier serait absurdité.
Trente petites années d’existence et se positionner comme le plus grand compositeur de l’histoire…

Ici, comme pour tout ce qu’a dirigé Hogwood la musique s’exprime par elle-même et la partition parle, d’elle-même, sans la moindre surenchère, simplement et efficacement et l’on peut alors aller au plus réel de l’expression. C’est cela qui me séduit ici et ce sentiment reste avec le temps dès que j’écoute cet album.
J’aurais pu choisir Marriner, le grand mozartien… mais Hogwood est ma véritable découverte de ce concerto et dès que je pense flûte, hop, il apparait en ligne directe dans les rayonnages de ma collection…

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Ravel – « Daphnis et Chloé ».
Choisissez entre :
Pierre Boulez et le Cleveland Orchestra.
Claudio Abbado et le LSO.
Myung- Whun Chung et l’orchestre philarmonique de Radio France.
Sans oublier les versions de Pierre Monteux.


Il ne s’agira pas ici d’un comparatif de versions, chez chacun des interprètes sus cités des choix ont été faits pour une approche coloriste (Boulez), de mise en valeur instrumentale et textuelle (Abbado), de présence de pupitres (Chung) et bien sûr de référence historique (Monteux).
Ravel est un génie tant de la composition que de l’orchestration, il possédait cet art de la mise en valeur de l’élément musical qu’il soit thématique, harmonique ou rythmique par le déploiement orchestral.

Dans cette symphonie chorégraphique et pastorale, aux arguments mythiques commandée par Diaghilev sur un roman grec, la flûte (le dieu Pan en toile de fond) est omniprésente sous plusieurs déclinaisons (piccolo, flûte, flûte en sol).
Elle installe une douceur bucolique et une légèreté qui donnent à l’œuvre une clarté, une douceur et une limpidité naturelles tout en réservant de véritables solos de virtuosité à l’exécution de haute volée.
Glissandos vertigineux, traits véloces, chromatismes en chute libre – tout y passe… côté virtuosité.
Douces mélopées, lumineux chants, évocation antique – tout y passe… côté expression.

Je m’écoute Ravel et je réalise à quel point la flûte est prédominante chez lui, dans ses orchestrations… c’est elle qui ouvre son « Boléro », c’est elle qui illumine de sa présence le recueillement de la « Pavane »… elle est au détour de chaque contour orchestral elle sort du pupitre des bois pour rejoindre les cordes, pour s’associer avec harpe, cors…
Sa légèreté et sa puissance évocatrice antique qui plaisait tant à Ravel sont une imagerie omniprésente dans son œuvre et je me souviens avoir eu cette difficulté de jeu quant il a fallu s’inspirer des versions orchestrales de ses œuvres pour jouer ses miroirs pianistiques. 
Car la plupart des œuvres de Ravel sont également de grandes pièces pianistiques et il faut avec le marteau et la cordes réaliser cet essentiel orchestral et chercher à « réaliser » cet imaginaire de timbres.
« Daphnis et Chloé » est une œuvre qui ne me quitte pas depuis l’adolescence et là encore, rien que l’évocation de l’instrument flûte me la fait ressurgir tant cette pièce lui donne la part belle et maitresse.

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Debussy – « Prélude à l’après midi d’un Faune ».
Cleveland Orchestra – Pierre Boulez.


L’antiquité là encore, l’évocation d’un passé idyllique, intemporel, sorte de rêve miraculeux, dès les premières notes de cette flûte nous voici transportés dans cette intemporalité.
Boulez pensait que cette œuvre était l’ouverture vers la contemporanéité, qu’elle avait ouvert les portes vers cette nouvelle dimension musicale, ce nouvel espace sonore et temporel.
Sa version reste ma référence, même si là encore il en existe tant…
J’aime cette approche coloriste et forcément extrêmement impressionniste que Boulez apporte l’orchestre étant réellement un transmetteur de couleurs et de sensations pigmentées…
De ce motif chromatique flûté émergent, là encore, harpe et cors.
De crescendos en vagues, ces arpèges de harpe, lyre délicate sortie d’une antiquité pastorale posent un paysage et une légende musicale. Alors un univers se créée, des images prennent place, une légende se dessine – place à l’imaginaire.
Pas d’effets grandiloquents, pas de romantisme sentimental exacerbé, pas de tensions harmoniques, juste une douceur, une sorte de nuage musical suave, chaleureux poétique et bienfaisant.
La plénitude…

Debussy – « Syrinx L 129 » / James Galway.


Comment ne pas parler de James Galway ?
Comment éviter cette pièce debussyste soliste qu’est « Syrinx », sorte de rêverie là encore antique et faisant appel directement cette impression de passé intemporel.
Ce moment musical est hypnotique, la mélopée aux méandres doucereux éveille les sens de façon exquise teintant l’horizon imaginaire d’un pastel que rien ne déchire, que rien n’érafle, que rien ne peut véritablement perturber.
Nous avons souvent parlé de James Galway et de sa vision de « Syrinx ».
Un arrêt sur cette impression s’impose.

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Jeremy Steig and Eddie Gomez « Outlaws » - Enja 2006/
Enregistrement live at Die Glocke, Bremen, 15-12 1976.



La flûte dans le domaine du jazz est et reste « anecdotique » …
Elle ira fréquenter l’ethnique, mais assez rarement le langage improvisé du jazz va jusqu’à la valoriser, la dévergonder, la transmuter.
On reste dans le cadre de l’exception et Jeremy Steig en est une de la plus haute de ces exceptions.
Cet album en duo avec l’impressionnant Eddie Gomez, partenaire de tellement de stars du jazz qu’en citer ici serait la teneur même d’une chronique (Corea, Gadd avec lequel il est le duettiste idéal en matière de section rythmique jazz post hard bop sans oublier bien entendu son passage essentiel dans le trio de Bill Evans…)
« Outlaw » est un enregistrement live, sorte de moment de grâce qu’un public a pu appréhender un soir en prenant son ticket, à Breme, patrie de musiciens de contes et légendes.
Un dialogue amical entre deux extrêmes tant de tessiture que de taille se formule là, sous nos sens auditifs éveillés. Une liberté au cadre qu’eux-mêmes savent se fixer réunit les deux protagonistes traçant un chemin fluide où la verticalité harmonique s’évoque au profit de l’axe horizontal, de fait, qui installe un contrepoint dont même les feuilles mortes ressortent ravivées.
Le langage n’a pas de limites, le contexte permet l’expression totale et ici aucun déballage d’effets ne vient perturber ce « tout pour la musique » ressenti dès les premières mesures, si tant est que le terme de mesure puisse être ce qui se remarque dès les premières notes tant l’ouverture d’esprit redéploye le cadre de celles-ci en-grillées en apparence.
« Arioso » permet un merveilleux solo d’archet… et prouve que virtuosité n’est pas incompatible avec grande musicalité.
Puis « Nightmare » me fait revenir à Syrinx…
Des hors la loi que ces deux-là, sortant d’emblée des sentiers battus pour discrètement et sans battage partir explorer le versant contrapuntique de l’improvisation, voilà qui aurait forcément plu à notre chère amie.
Ils terminent par « Nardis » ce standard de la sphère evansienne, incontournable de beauté.
Eddie a traficoté sa contrebasse d’un petit chorus, le public toussote, le thème à peine installé s’envole et moi avec... d’un souffle et d’une volée de walkings.

James Newton « The African Flower » - Blue Note 1985.

James Newton - The African Flower 1985 (FULL ALBUM) - YouTube

L’autre versant de la flûte jazz est pour moi l’artiste James Newton.
J’avais chroniqué cet album dans mon précédent blog et je ne reviendrais pas plus que cela dessus, mais la couleur des racines ellingtoniennes en swing comme en Cotton Club est là, issue de cette génération de jeunes lions dont le flûtiste est émergeant en cette mi décennie d’eighties jazz où l’oreille est envahie de synthétisme cubasé et de new wave aseptisée.
De ces jeunes lions un certain Wynton et son frangin se taillent la part, eux aussi.
Cet album est un petit joyaux posé sur le mot jazz et il faut absolument le (re)découvrir…

Jethro Tull « Stand Up » - Chrysalis 1969.


Parler de la flûte et oublier la célèbre « Bourrée » de J.S Bach mise à l’épreuve du grand public (avec son solo de basse en accords) par Jethro Tull avec en lutin facétieux notre Ian Anderson à la jambe gaélique levée serait une inconvenance.
On parle de flûte en rock et automatiquement ils sortent du chapeau ces Jethro Tull, ces émissaires autres du prog, puisant dans un univers de légendes et de mythes et dont Steven Wilson s’est entiché à remasteriser les albums pour leur donner une actualité plus respectueuse.
Second album du groupe, sorti la même année, juste trois mois avant le 21st de King Crimson, ça fait réfléchir tout de même…
En tout cas, le paquet d’élèves flûtistes toutes générations confondues qui ont travaillé ce titre a fait exploser le box-office de l’instrument.

Je conclus ici cet hommage douloureux mais que j’estimais nécessaire.
A chacun de choisir la mémoire que l’on veut ou peut attribuer à ces êtres chers qui disparaissent de notre espace mais qui restent indéfiniment dans notre espace mental et dans nos mémoires.
Paola réussit donc à se procurer via Jean Claude et Mr Bolling lui-même la fameuse partition de la suite pour flute et jazz piano trio.
Elle les a certainement rejoints là-bas où ils l’attendent pour lui jouer cette pièce amoureuse dont je suis certain qu’elle était.
Bon voyage, mon amie…




 



2 commentaires:

  1. Je suis désolée pour toi...

    J'ai découvert Ravel ces derniers temps et j'ai toujours apprécié Debussy...Bon plein de choses à découvrir, même si la flûte n'est pas un instrument qui me touche plus que ça à priori, j'ai remarqué que j'avais du mal avec tout ce qui était trop aigu...🤔

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    Réponses
    1. Certaines fréquences ne sont pas toujours facile à appréhender, je crois que ça commence dès l'enfance et même en y réfléchissant selon les personnes il est probable que c'est ce qui peut déterminer le choix de tel ou tel instrument.
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