mardi 11 avril 2017

AL JARREAU – Milwaukee/12 Mars 1940 | Los Angeles 12 février 2017.

AL JARREAU – Milwaukee/12 Mars 1940 | Los Angeles 12 février 2017.

Il est des nouvelles qu’il faut du temps pour « digérer ».
Al Jarreau est décédé, ça m’a profondément attristé, peiné que ce fait pourtant logique de nos avancées irréversibles dans cette vie.

Des artistes la parcourent, on s’y attache, on s’y identifie, on les adule, les aime, les renie parfois. Certains comptent plus que d’autres, ils sont reliés à des sensations, des souvenirs, des moments particuliers, d’autres sont là, dans nos vies, pour et par la musique (si je me réfère à ce qui est l’art dont on parle ici le plus).
Al Jarreau a fait partie de ma vie aussi lui rendre hommage m’est apparu comme normal, logique et respectueux. Il a parcouru cet a compté pour cette vie et ce dès l’adolescence.

Si je devais garder une « image » d’Al Jarreau, ce serait celle du bonheur, tout simplement.
Ce sourire « arc en ciel » illuminant son visage suit sa vie et il représente pour moi le bonheur quotidien que procure la musique.
Là où d’autres vont la vivre avec intellectualisme, recherche, mal être, torture parfois, questionnements éternels, Al Jarreau m’a toujours laissé ce sentiment de bonheur pur, de foi, d’optimisme, de positivisme, de croyance simple et naturelle en la musique, la vie... en l’amour et en Dieu aussi.
Al Jarreau chantait le plaisir de la vie.
C’est peut être bien ce que j’aimerais retenir de lui.
Cet éternel plaisir qu’il transmettait à chaque mot, chaque onomatopée, chaque phrase, dans chaque interprétation, improvisation, transpirait sous son aisance vocale inimaginable, sa facilité déconcertante, son don divin à user de cet instrument universel de façon inédite et forçant l’admiration.

Nous étions une bande d’ados réunis autour de projets de vies artistiques, certains en art plastique, d’autres en musique. On appelait ces catégories A, préparant, aux choix, des BACs littéraires musique (A6) ou art plastique (A7).
La fusion des deux axes aura permis forcément des transferts de connaissances et d’intérêts, dont je me nourris encore, resté attaché à l’art plastique en général, contemporain en particulier, mais pas que.
Nourris d’études classiques, gavés de théorie solfégique, encadrés par le carcan d’une éducation élitiste ou se voulant telle, ces adolescents cherchaient dans l’art qu’ils avaient choisi comme référent pour leurs vies, des axes rebelles.
Les musiciens allèrent chercher du côté du rock et du jazz, de la musique contemporaine et des oubliés de l’histoire.
Les plasticiens s’engouffrèrent dans l’abstrait, le contemporain, la BD, le pop art et tant d’autres mouvements inspirants.
Les uns comme les autres échangeaient, débattaient, se cultivaient mutuellement.
Un jour, au détour d’un emprunt de médiathèque, il y eut... Al Jarreau.
La petite bande non guérie d’avoir usé la minicassette de « We Got By » (enregistrée en urgence) sur l’ensemble des lecteurs individuels ou du bahut décida d’aller régulièrement à la Fnac squatter la cabine d’écoute, n’hésitant pas à s’entasser à quatre voir cinq boutonneux chevelus dans l’espace exigu pour écouter « Glow » mais surtout son « Live –Look To The Rainbow ».

Dès sa sortie cet album fut une sorte de crédo, de rendez-vous, de sujet à débats, d’écoutes intensives pour tenter comprendre ce qui se passait là, sous nos oreilles.
Le silence s’installait, les blagues de potaches n’avaient plus légion, le moment était « religieux ».
Je fus le premier de la troupe à l’acheter ce live, et jamais je ne le prêtai, ayant trop peur de me le faire piquer...
Investir dans un double, à cette époque c’était vraiment investir tout court.
J’avais demandé à mes parents de me dispenser de « cantine », trouvant la nourriture du bahut trop infecte.
La réalité était qu’avec l’argent qu’ils me refilaient pour mes repas du midi (équivalent à celui du repas cantine), je me débrouillais pour économiser jour après jour un petit pécule afin de m’offrir une fois celui-ci  arrivé à mes fins, un disque.
Ce disque avait donc une valeur d’adolescent inestimable...
Parfois un peu de baby sitting, d’aide aux devoirs pour des « petits » en mal d’orthographe, de soutien en répétiteur pour des maladroits en gammes ou encore un petit boulot de massicotier en imprimerie me permettait de raccourcir le temps d’attente du pactole.
Mais immanquablement celui-ci finissait, au grand désespoir de ma mère, dans les caisses de la FNAC.

Il me serait impossible de calculer le nombre d’heures passée à écouter ce précieux album qui, dès son achat ne quitta plus la platine ou l’électrophone et qui est encore dans les rayonnages de ma collec’...
Un album qui, à chaque fois que je le tire de son rangement, lettre J, rayon Jazz, soigneusement rangé entre « Glow » et « All Fly home » me procure des flashs de souvenirs tant musicaux, qu’amicaux ou d’amourettes certainement sérieuses.
Rémi, Chris, Thierry, Jacques, Isa, Véro, Lolo, Caro... Champo...

Il me sera donc difficile de parler d’Al Jarreau hors du chemin de vie que j’ai parcouru avec lui.
Je sais bien que, régulièrement, il a été là pour me transmettre sa joie musicale et que je l’ai ressentie souvent avec la même simplicité, la même « évidence ».
J’admets qu’il m’a parfois agacé et que j’ai tenté de le bouder, mais à chaque fois, malgré tout, je lui pardonnais ses excès d’aisance, son trop plein de crème Chantilly, sa gourmandise aux mimiques parfois d’usage, car sa "classe" et cette approche positive de la musique l’emportaient finalement.

Se lancer dans une chronique visant à lui rendre hommage, voilà bien ce qui m’est impératif mais qui ne va être simple tant en objectivité (impossible) qu’en choix.
Alors je vais juste tenter d’en rester à cet exercice consistant à prendre douze titres piochés dans la case souvenirs.
Je sais d’avance que cela va être très difficile que cette « contrainte », mais il faut un cadre alors ce sera celui-là.
Il faut douze mesures pour un blues, il faudra douze titres pour cet artiste qui n'a jamais quitté ce blues.


1/ « YOU DON’T SEE ME » - Album « We Got by » / 1975 Reprise Records
Produced by Al Schmitt.
String and Horn Arrangement/Dave Grusin – Songs Arrangement Al Jarreau & Tom Canning.
Drums : Joe Correro – Bass : Paul Stallworth – Keyboards : Tom Canning – Guitar : Arthur Adams.

Al Jarreau - You Don't See Me (1975) - YouTube

Premier titre – celui-ci qui a été mon entrée dans l’univers artistique, vocal et virtuose d’Al Jarreau.
Il est pourtant placé en dernier, face b de cet album aux couleurs verdâtre, peu attirant visuellement qu’est « We Got By ».
Al y est en position de danseur prenant la pause, il semble pensif.
De curieux carreaux géométriques tels ceux d’un cahier d’écolier veulent le contraindre à une forme de droiture.
Au dos il détruit l’image du chanteur en se fumant une clope. Il est rangé à droite des paroles entassées, tout comme les crédits musiciens, prod (caractères gras, à sa gauche) etc... une pochette simple, des moyens pas encore excessifs.
Susan est là (« Susan’s Song »), son père aussi auquel il dédie cet album.
Il était prêcheur, cette foi est déjà bien présente au long de l’album qu’elle introduit d’ailleurs (« Spirit »).
C’est cette première image que j’ai retenu de l’homme dont on ne savait rien ou pas encore grand-chose mais qui commençait à être présenté dans les médias radio et Tv comme un « objet » incroyable, du jamais vu/entendu... même mon père était venu me chercher un jour dans ma chambre en me disant : « Viens vite voir ce type, c’est incroyable ! ».
Il passait au journal du dimanche midi et un grand silence s’était installé dans la pièce.
Pour une fois je n’avais fait l’ado rebelle blasé et j’étais resté face à cette performance, captivé.

1975 - L’album avait défilé presque d’un trait sur ma platine, les titres s’enfilant comme des perles précieuses d’un collier scintillant de pop, de jazz ballads, de funk seventies jazzy puis j’ai tendu l’oreille vers cette intro vocale inédite, inimitable, mêlant en un trait voix, percussion, texte, tout cela sans vraiment respirer, la respiration servant elle-même de fonction rythmique .
Alors la basse est apparue en contrepoint complémentaire de ce groove irrésistible et je n’ai cessé d’assimiler Al Jarreau à ce moment inédit.

Le titre s’appuie sur des points rythmiques lourds, renforcés par l’écriture des cuivres écrits principalement à l’unisson qui s’associent à la basse pour lui donner d’avantage de poids.
Le piano peine à s’échapper de ce funk pesant et torride et la guitare funky mixée en retrait ne permet pas de sortir de cette moiteur rythmique transcendantale, obsessionnelle, hypnotisante.
Au centre du morceau Al Jarreau renforce le trait introductif en jetant un infime solo combiné avec la basse.
Ce sera le seul moment où l’on « respire » - pas lui cependant, qui ne cesse du début à la fin de vocaliser, restant sur la ligne d’idée qu’il a installé dès le début du titre.
La conclusion du titre et de l’album est une coda d’une mise en place implacable, restant en l’air, ce qui laisse l’auditeur haletant, hagard, en suspens...
Un coup de maître...

Un véritable OVNI venait de débarquer dans l’espace sonore de mon quotidien et dès la fin de « You Don’t  See me » j’ai su qu’il me faudrait désormais compter avec ce chanteur exceptionnel.
J’emmagasinais vite en mémoire les noms de Canning, Correro, Stallworth, pressé de les retrouver dans quelque galette vinylique et savoir où ils pouvaient par ailleurs mettre leur prestigieux talent en service...
Mais les lascars étaient déjà partis en tournée, avec Al, évidemment.

2/ « COULD YOU BELIEVE » - Album « Look To The Rainbow – Live » WEA / 1977.
Recorded live in Europe – Produced by Al Schmidtt and Tommy LiPuma.
Drums : Joe Correro – Bass : Abraham Laboriel – Keyboards : Tom Canning – Vibes : Lynn Blessing.

could you believe Al jarreau - YouTube

Impossible de ne pas revenir sur ce choc que me procure encore aujourd’hui cet album live, sans concessions aucunes, véritable témoignage de l’immense machine jazz nouvellement relifté qu’est Al Jarreau en 1977.
J’ai 17 ans quand je découvre cet album, quand je plonge là pour savoir que, de toute façon le jazz fera désormais partie de ma vie.
Ce live aura énormément compté dans cette volonté.
Il reste encore à mon sens l’un des plus grands albums  live de jazz de ces seventies déclinantes, voire tout court sur l’ensemble des enregistrements jazz captés en public.

Le jazz s’était accolé rock, l’électricité avait envahi cette sphère, Miles s’était barré pour prolonger à sa façon les visions hendrixiennes, un soft calif’ assez peu encore identifié s’était installé, cool attitude oblige (à l’image d’un West Coast Jazz assouplissant l’expérimentation et la radicalisation, cela était arrivé dans une forme de pop, pas tout à fait rock), le swing tournait en rond, estampillé vieillot, has been avant que ce terme n’existe, c’était du moins le sentiment adolescent un peu perdu entre punk-new wave, prog-jazz rock...

Un album comme celui-ci est tombé à point nommé afin de remettre les pendules à l’heure du swing, d’un feeling pas encore appelé groove saupoudré d’électricité binaire et chargé de solos emprunts au bop et chargés de funk.
Ce live recadrait le sujet par son universalité, son naturel, sa bonne humeur quasi naïve, bien loin des excitations véhémentes d’une violence punky tout aussi naïve.
L’Europe venait d’accueillir la nouvelle star à la voix exceptionnelle, tous les festivals se l’arrachaient.
Les photos de pochette montrent Al Jarreau décontracté, sportif, en tenue scénique simple (pull rayé, pull rouge) entouré d’une équipe heureuse, jeune, dynamique, souriante, happée dans le tourbillon magique de ce don du ciel d’être là, de donner son maximum pour un public chaleureux et enthousiaste.
Le rêve quoi...

Cet album n’aurait pu être qu’un enregistrement anecdotique de souvenirs en public de versions studio modifiées – il a pourtant pris une place fondamentale dans les discothèques des amateurs de jazz.
Pourquoi ? Simplement parce qu’ici cette musique destinée à l’expression scénique, au don de l’instant, à la mise en chaleur humaine est captée comme telle, sans trafic, sans fioritures, sans le moindre ajout et avec une production volontairement fidèle à la scène.
Qui plus est, encore une fois c’est un optimisme, une joie communicative qui en émanent, une forme d’expression « tout public » qui attirera tous les publics, sorte de valeur non ajoutée mais incluse dans le packet Al Jarreau et qu’il fait si bon écouter.

Dès l’intro de l’album où Al Jarreau offre un délire de présentation aux berlinois en s’amusant autour du nom de leur ville on sait qu’on va avoir là une plongée d’une rare qualité musicale et artistique.
Les deux premiers titres le prouvent (« Letter Perfect » et « Rainbow in your Eyes » - au solo de Rhodes absolument inoubliable boosté par le shaker et les inflexions vocales de Al), portés par Laboriel (la ligne de basse qui se fige à la mémoire) et Correro en mode section rythmique idéale, puis Al va tenter de faire retomber la pression de façon habile (« One Good Turn ») pour une ballade jazzy, ce sans équivoque, au swing sous-jacent qui colle à l’écoute.

Face deux vinylique Al nous plonge alors dans les-ses racines profondes, sa culture, sa foi, avec une composition purement gospel chargée de soul et complètement dépouillée, accompagnée simplement par le Fender miraculeux de Tom Canning.
C’est pur, c’est simple, c’est juste et profond – la foi du chanteur est juste une évidence, il groove entre son corps et quelques clappings corporels, installe une transe spirituelle, sa voix n’est plus calcul, elle est continuité de l’âme.
Tel un prêcheur, Al Jarreau habite totalement ce moment qui n’arrive à se clore - pris par cette fonction commune du gospel consistant à doubler le sens du tempo en coda - tant sa puissance évocatrice emplit ce moment de paix au cœur de ces concerts, face à ce public bigarré, face à ce succès, muse facile à épouser.

« Susan, here ‘s a Rainbow », insert Al Jarreau dans ses lignes de pochette.
Cet album en est un et en reste un dans ma vie depuis sa sortie, c’est dire...


3/ « I’M HOME » - Album « All Fly Home » / Warner Bros – 1978
Produced by Al Schmitt.
Drums : Joe Correro – Bass : Reggie Mc Bride – Keyboards : Tom Canning – Vibes, Keyboards, Organ and Synth : Lynn Blessing  with Lee Ritenour :  Guitars – PaulhinoDa Costa : Percussions – Freddie Hubbard : Flugelhorn – Larry Williams : Additionnal Synth.


On m’a souvent offert Al Jarreau en cadeau, cette année-là il n’y aura pas eu d’exception à la règle, dès la sortie de ce « All Fly Home » c’était la certitude de (me) faire plaisir...
J’ai pourtant mis du temps avant d’apprécier ce nouvel opus à sa juste valeur, curieux, car aujourd’hui je considère cet album comme l’un de ses meilleurs.
Il semble une parenthèse, il est pourtant important, à mon sens, si l’on veut appréhender correctement le parcours artistique de l’artiste.

La pochette est naïve, enfantine – ils sont heureux, encore une fois.
Et encore une fois ce bonheur installe d’emblée le futur auditeur en bien-être, en bienveillance, en confort, en plaisir aussi.

L’immense tournée chargée d’un succès international unanime, mérité et logique les aura soudés, très certainement.
Abraham n’est pourtant pas là, au studio, pour cet enregistrement qui va encore flirter allègrement avec la muse du jazz, même si l’on sent bien que c’est la fin d’une époque, de cette « formule » chanteur et de son groupe parfaitement rodés.
Ils sont sacrément en phase et même si Reggie Mc Bride n’arrive à me faire oublier la souplesse féline d’Abraham Laboriel, ça groove grave comme on dit en langage musicos de base.

Le répertoire accentue encore l’axe pop song avec ce délicieux hommage aux maitres du genre : « She’s leaving home », arrangé comme une douce ballade jazz.
Il y a toujours ce latin de fou, emporté avec brio  (le souple et enlevé « Fly »).
Al va aussi infléchir d’avantage sa courbe rythm’n’blues/soul/funk et rend un vibrant hommage à Otis en positionnant de façon funky son « Dock of the Bay ».
 
Les envolées lyriques, avec de longues tenues vocales sont assez nouvelles et viennent s’inscrire clairement dans le lexique des nombreux gimmicks du chanteur.
Il n’oubliera pas ces moments chargés de soul, de foi, d’amour au milieu de synthés pouet pouet en frontière à la « faute de goût » ou excès de recherche afin d’user des technologies / lutherie nouvelles et insérer ça dans ce moule duquel Al souhaite certainement s’évader...
Ce moule qui jusqu’alors l’a mis au-devant de la scène internationale, il est sur le point d’exploser.
Al Jarreau conclue ici une période importante de son entrée dans la sphère musicale, il ira voir ailleurs et avec d’autres, mais pour l’instant « All Fly home » sonne, au choix, comme une coda magique, un glas quasi décisif ou une charnière entre deux espaces, ouvrant la porte vers un futur qui va nous captiver.
Mais ça on ne le sait pas encore.
Lui non plus peut être bien, d’ailleurs.

De cet album que j’ai là encore usé à en perdre le recul ou l’objectivité, j’ai retenu et ce, sur sa totalité, l’entrée d’un invité venu illustrer par son talent et sa pertinence plusieurs titres : Mr Freddie Hubbard, ce, avec un instrument rond, chaud, émouvant et chatoyant, le bugle.
C’est sur ce titre, second de l’album que ce sentiment de pleine ouverture apparaît.

« I’m Home » - Al est de retour chez lui après un long périple, il retrouve ses valeurs, sa vie, sa foi.
Il fait surement le bilan aussi.
Il(s) est (sont) parti(s) si loin tant géographiquement que musicalement.
Le son est un peu plus tendu qu’il n’y parait, le climat relax n’est pas encore tout à fait de mise, il faut le temps de se « poser ».
Les appuis de la rythmique afin de soutenir le texte et sa mélodie en attestent, le « cadre » n’est pas encore au recueillement, c’est juste le bien être.
On ouvre la porte, on pose ses valises, on pousse un immense soupir... enfin... chez soi.
Quand l’on est musicien et qu’on a vécu la vie de tournée on sait ce qu’est ce sentiment.

Le Rhodes de Canning introduit sur basses profondes Freddie Hubbard qui d’emblée fascine.
On croit à des nappes de ce String Ensemble revenu de tournée et branché sur la console, mais on va progressivement découvrir qu’un bon vieil orgue est de la partie.
Correro évite le cliché du break d’entrée et se contente d’un simple coup de grosse caisse pour amorcer Al qui n’a pu s’empêcher de vocaliser sous son invité feutré.
Orgue, piano, rhodes et synthé suranné monophonique en contrechant délicat tapissent les verses chantés quasi sans fioritures par Al Jarreau.

On va décoller sur la seconde partie aux accents finaux bluesy puis ce sera le solo de bugle, sur grille, jazzy à souhait, véloce sans excès, expressif sans renfort de vibratos, mélodique avec juste ce qu’il faut d’ornements, usant des méandres harmoniques de la grille pour en tirer les notes de tension, celles qui feront dresser l’oreille et l’épiderme.
On se prend alors à fermer les yeux, à se plonger dans cette atmosphère digne d’un club de jazz et des images pleuvent, des clichés surgissent, des sensations se dessinent pour associer à la vie cet instant inoubliable porté par cette sonorité qui l’est tout autant.
Al récupère la seconde partie du tracé et s’envole avec un lyrisme retenu, sensoriel et qui s’estompera en sifflotis prudes et délicats, faisant contrepoint avec ce synthé riquiqui, presque désuet qui pourtant a progressivement pris sa place sur l’échiquier du titre en devenant l’axe horizontal qui a permis au chanteur de positionner sans excès son tracé vocal.
Le point d’orgue laissera le dernier mot à l’invité qui profite d’une dernière ouverture harmonique pour laisser l’auditeur en suspens, en l’air, en extase intemporelle.
Mr Freddie Hubbard, Mr Al Jarreau... thx.


4/ « (I Can recall) SPAIN » - Album « this time » / WEA – 1980
Produced by Jay Graydon.
Drums : Steve Gadd  - Bass : Abe Laboriel – Fender Rhodes & Synthesizers : Larry Williams.


Passer outre ce titre m’est chose totalement impossible.
La raison ?
La performance de Steve Gadd qui ici est légendaire, mythique et positionne enfin de façon universelle cet immense batteur.

Voici des années que tu trimes à enchaîner les ras, flas et autres moulins/volants, que ton papa/maman commence enfin à ressembler à un véritable flux roulé...
Voici des années que tu t’escrimes à assimiler les rythmes basiques ou complexes assortis de leurs breaks tonitruants des Bonham, Paice, Collins, Bruford, Kirke, sans oublier Vander, Appice, Mitchell...
Voici qu’enfin une porte s’est ouverte et que tu t’es déterminé à changer de cap.
Tu as alors accroché l’after beat à ton pied gauche, tentant de ne jamais le lâcher pendant que ta droite cherche à affiner un rebond intitulé chabada.
Tu grogne comme Elvin, tu roules en visant les fulgurances de Tony et quand tu reviens à binariser ce sont Lenny et Billy qui te servent de ligne d’horizon, puis un jour il y aura eu Jack D et ton jeu se sera radicalisé d’avantage vers Jon Christensen, Daniel Humair ou encore Morello, Motian...
Correro fait partie de ton package de boulot, un peu plus groovy, comme Styx Hopper que tu vénères.
Gadd, ce nom tu l’as forcément croisé, un solo pas spécialement retenu (et pourtant) dans « Aja » de tes chers Steely Dan, un son massif chez Al di Meola en gitan élégant tout comme chez Stanley quand il se rappelle de ses journées à l’école.
Et puis, là où tu croyais fermement que c’est bon, t’avais de quoi bosser et d’identifier pendant la bonne décennie à venir, voilà que ce truc te tombe dessus, là, sans crier gare et qu’en l’espace de quasi 7 mn tout ton univers va s’écrouler.

Quand je dis cela je ne parle pas que de batterie, mais ce titre et le jeu de Gadd aura des répercussions tant artistiques, qu’esthétiques, que comportementales aussi.
Se porter volontaire au jazz avec Tony et Elvin en sommets à regarder d’en bas, c’est, disons, compliqué, mais « tracé ».
De là, on sait pouvoir jouer le jazz et être référent à un état d’esprit accolé à cette esthétique, ce mode de vie aussi.
Gadd va perturber totalement, à partir de « Spain », cet « idéal ».
Il va positionner un autre axe de jeu, de son, de feeling...
Il va casser mes idées reçues, il va également m’obliger à faire « un choix », car là où j’avais fini par mettre de côté mes idoles du rock et laissé tomber mes exercices de marches napoléoniennes, une grande similitude revenait, version « autre pan » musical et il me fallait non seulement l’accepter, mais aussi l’intégrer comme le comprendre.
Quand on a « tout juste » vingt ans ça perturbe que de devoir refaire ses choix...

En lisant les notes de pochette, je me rends compte que Larry Williams ne m’est encore quasi qu’anecdotique.
Il est pourtant l’axe essentiellement charnière de cette interprétation (et non uniquement « reprise ») du titre phare de Chick Corea.
Je savais également, mais n’avais pas plus prêté attention à cela, qu’Al (n’)est ici accompagné (que) d’un simple trio – ça peut sembler étrange que le formuler, cependant le « boulot » de réappropriation de ce standard est ici tel qu’on en oublierait presque ... le fond.
Pourtant, la forme est quasi respectée à la lettre, comme si la version originale de Corea ne pouvait être réellement détournée de son axe essentiel.
Alors ?...
Déjà, mettre un texte sur une telle mélodie relève de la prouesse et pour Al Jarreau, déjà coutumier du fait (« Take Five ») il va trouver là l’argument idéal pour sa haute voltige vocale.
Une grille ouverte, aux harmonies hispanisantes permettant un jeu de rôles entre latin et jazz, voilà qui s’avère là aussi « parfait ».

Dès l’introduction rappelant tant la version de Corea que l’atmosphère d’un certain Concerto de Aranjuez (sans distingo de version entre Miles, Gil ou encore la version classique originale), Al Jarreau installe un climat d’une finesse indéfinissable, chargeant d’emblée la trace mélodique d’intentions émotionnelles – 1mn20...
Un coup de caisse claire cassant, l’entrée du thème et voici qu’entre dans l’arène le puissant Gadd qui s’appuie sans vergogne sur le solide Abraham Laboriel (de retour en studio) toujours aussi souple et félin, inventif aussi même dans les fonctionnalités « basiques » – ils laisseront Larry s’occuper de la trame harmonique, il sera le repère, eux l’innovation.
Gadd surtout...
Gadd est déjà au centre de l’écoute avec son plan latin principalement sur les fûts, donnant une lourdeur de jeu au fond du temps qui lui est désormais accolée mais qui ici fait figure d’inhabituel rapport à Al Jarreau.
Puis ce sera cet unisson détonnant, unique, novateur et génial sur lequel il va déployer - en une cloche, une caisse et quelques fantaisie quasi militaires - une règle de jeu nouvelle, inédite, d’une rare « écriture », d’une technique novatrice, inscrivant une métrique absolument implacable dans un axe jazz (voire déchu du jazz-rock) là où l’on eusse attendu un délire, une échappée souple, up, légère... L’affaire sera réitérée deux fois (et plusieurs par la suite), puis il partira s’envoler sur ce magique plan de charley en doubles qui laisse échapper une cymbale à contre temps, obligeant une astuce technique que je sais avoir bossé des heures entières afin d’en attraper une relative substance.
Avec ces trois plans écrits c’est ici que ce phénoménal batteur va prendre pour moi une valeur de référence l’installant au même degré que mes précédentes idoles et incitant d’emblée le "débat d’esthètes", de "puristes".

J’aurais boudé Aldo Romano parlant de sa sonorité asthmatique en une interview de batteur magazine tout en comprenant son point de vue artistique face  cette « intrusion » d’un jeu quasi rock et écrit (et décrié comme aseptisé studio) dans une musique formulée pour l’ouverture, l’improvisation, la liberté et l’imagination.

Après ce déballage de découvertes drummistiques, Larry va chercher et taquiner les gimmicks de Chick et l’écoute de ce somptueux solo moogué me rappellera systématiquement le souvenir d’un de mes élèves éclair, devenu célèbre, balançant un solo de la même veine sur ce même « Spain » un soir de fête de la musique.
« ‘Msieur, j’ai bossé Corea et le solo de la version d’Al Jarreau, ça allait ? » - « Ça pour aller ça allait mon gars... », avais-je pensé alors tellement il m’avait bluffé...
Donc vous voyez, je parle d’Al Jarreau et tout se mélange, la vie, la musique, les souvenirs...

« Spain » défile, Al reprend le thème et enfin, le voici qui va, au sortir d’un break martial et profitant de relances de Gadd s’offrir LE solo de la fin...
Par cœur, je le connais par cœur ce solo dwidoudiiiiii...
La fin n’est pas anecdotique, chaque retour de cet unisson opère encore en magie, ce plan de drumming obsédant encore mon esprit, ce son de batterie planté là, si loin des habitudes d’écoute (et de réglages).

Al Jarreau avait trouvé là son partenaire de choc, parfait alter ego rythmique à la précision d’orfèvre qui lui permettrait, par sa pluralité de jeu, de surfer vers toutes les contrées musicales.
Steve Gadd venait de m'apparaître au grand jour, par et grâce à Al Jarreau – plus jamais je n’écouterais la batterie comme avant, plus jamais je ne jouerais non plus de cet instrument comme avant.
De nouvelles règles de jeu venaient de perturber définitivement mon chemin musical et c’est ici que ça s’est passé.


5/ « ROOF GARDEN » - Album « Breaking Away » / Warner Bros/WEA – 1981
Produced by Jay Graydon.
Drums : Steve Gadd  - Bass : Abe Laboriel – Fender Rhodes : George Duke – Electric Guitar : Jay Graydon – Horn Arrangement & Trumpet : Jerry Hey with Chuck Findley (tp), Bill Reichenbach (tb) – Background Vocals : Al Jarreau, Steve George, Bill Champlin, Richard Page.

Al Jarreau - Roof Garden - YouTube

1981, je suis en tournée en Corse, je vais bientôt rencontrer mon épouse, nous sommes arrivés, certains en avion, d’autres par la mer à Ajaccio.
Le festival d’opéra à la maison/domaine Milelli est désormais institué et on a bossé les Noces de Figaro.
J’ai recruté des amis afin de répondre à la demande du metteur en scène et de la prod d’avoir des choristes  jeunes, motivés, musiciens, efficaces et partants pour une tournée qui sera longue...
Tout ce petit monde arrive, j’ai planté la tente dans l’immense oliveraie et je révise au soleil du farniente les parties de chœurs, les indications du metteur en scène, on fume quelques herbes pas provençales, on boit le vin corse, on s’amuse, on flirte et on bosse tous les après-midi, le soir aussi. Certains sont à l’hôtel.
Les journées de relâche ils passent me prendre en Coccinelle afin d’aller à capo di Feno se baigner – profiter pleinement de la vie.

La radio hésite entre deux titres...
Je vais en faire ma bande son de cet été pas comme les autres.
Ain’t no Corrida » de Quincy et « Roof Garden » d’Al Jarreau.
Ils seront implicitement associés à toute cette part de vie et collés à celle qui suivra.
Malik est le copain d’une des choristes, on est fans de cette musique, de ce funk torride, de cette classe absolue, on chante en chœur ces titres, on achète la K7 afin de les écouter en boucle sur l’autoradio et on ne sait s’en passer.
Insouciance, jeunesse, plaisir, fête, travail aussi...
Cette tournée nous aura fait gagner notre vie au-delà du décent en ces années au futur mitterrandiennes, je finirais par abandonner ce milieu, par dégoût, par usure, par fatigue, par drogue aussi.
En écoutant encore et toujours Al Jarreau (avec Steve Gadd) je déciderais de changer ma vie et mes choix, un peu d’année après choisissant d’opter par goût mais aussi par vocation pour l’enseignement (et la batterie en groupes divers et variés).
Mais pour l’instant, dans la voiture rouge, il n’y a que le groove qui compte...

Je me remets ce « Roof Garden » et je saisis là la difficulté de parler avec bon sens de ce titre.
Il est l’un des plus connus (avec « Boogie Down »), il est aussi quelque part le titre symbolique du tournant opéré par Al Jarreau en ces eighties naissantes.
Avec cet album « Breaking Away » l’artiste passe à la vitesse commerciale supérieure.
Il est maintenant, chose acquise, entouré d’une équipe de ce qu’il est convenu d’appeler des requins de studio.
Juste « les meilleurs du monde », ces musiciens pour musiciens, aux sonorités, astuces, qualités innovantes mais aussi attitudes professionnelles qu’on inscrit sur la liste des résolutions forcément bonnes, assorties d’heures de travail afin d’espérer leur arriver à peine à la cheville.

« Roof Garden » c’est la fête, c’est la débauche de moyens pour la faire, c’est la surenchère, c’est la crème à foison, un immense bordel contrôlé par le maître des lieux et encadré, là encore, par Gadd et Laboriel.
C’est fun, funky, ça claque de partout, ça brille de mil feux et ça donne une envie de « bouger » immédiate, c’est tellement irrésistible.

Le schéma est pop, une simple chanson mais il y a là tellement de petites « ruses » pour nous mettre en éveil.
Il y a d’abord cette intro en talking – le groove déjà présent chez Zappa (« Roxy and...) qui colle aux doigts de George Duke et... l’idée qu’il y aura des cuivres... on l’installe dès le début mais on ne sait pas encore ce qui va se passer de ce côté rutilant de la musique.
Puis le « verse » avec ce petit gimmick qui tourne ça comme un riff, qui cherche la vocalise mais qui en même temps doit se conformer au texte incitatif à la danse.
Gadd et Laboriel se collent au contretemps fédérateur de relance de pulse et Graydon a sorti sa plus belle cocotte de collec’ du tiroir à astuces qui marchent.
Duke laisse traîner sa main gauche donnant ainsi la stabilité harmonique et titille de sa droite l’ami Al qui aimerait bien s’échapper.
Un break voix/cuivres et rythmique qui laisse sur le c... et voilà qu’en une relance de Gadd ça s’ouvre, ça se Ella Fitzgeraldise, ça se jazz grande dimension, ça devient Las Vegas, Hollywood, ça scintille de partout en paillettes au kitch muzak exacerbé, en guirlandes de noël...
Al est la star, le tapis rouge il le franchit vers les escaliers, triomphal.

Mais... tiens on module... c’est un blues ?... on dirait bien...
C’est du jazz alors... on avait failli ne plus y penser... retour du petit gimmick donc et ce plan virtuose de Duke. Même principe avec un petit bonus... ce bugle qui « sort » de la section et va provoquer Al.
Al ouvre à nouveau, évoque Fred Astaire, la piste de danse est bondée, c’est le feu sous leurs pieds y’a plus qu’à...
A quoi ?... mais pardi, sortir de l’artillerie des cuivres pour envoyer LE solo, tiens donc...
Et là, on va avoir du grandiose, boosté par des riffs de cuivres surcompressés (marque de fabrique de la Jerry Hey Horn Section, passée à la moulinette du mix pour ce son quasi synthétisé), Al Jarreau se fait plaisir et communique ce plaisir, cette fois il scatte presque, j’avais pensé à Ella, elle est donc bien là.
La section tombe un trait virtuose, celui qu’on attendait sans le savoir, celui qui va rester dans l’oreille et dont on va se demander s’il va « revenir un jour », celui qui est finalement, le moment sommet du titre, ce point vers lequel nous allions et vers lequel ils nous ont emmené tous ensemble, tellement soudés qu’on avait presque cru que c’était « simple » que d’être aussi efficaces...
L’ouverture Big Band va encore faire rage et les cuivres deviennent plus présents. Al a encore modulé, le bugle est là, toujours là, le Big Band a pris le pouvoir total, Gadd s’en amuse et en profite pour offrir une belle performance là encore.

On conclut un morceau de jazz par une « collective », sorte de conclusion permettant de superposer l’ensemble des éléments qui sont intervenus au cours du chemin musical écoulé.
Ce procédé est également commun en gospel avec souvent un dédoublement du tempo.
Ici Al Jarreau prend à son actif cet usage.
La coda est tout simplement enthousiasmante. Elle va « mélanger » une improvisation vocale du boss avec une démesure de choristes organisés en toutes directions, là-dessus la section de cuivres va reprendre l’ensemble de ses interventions autour d’un riff obstiné, addictif et n’oubliera pas ce trait virtuose qui s’inclut ici avec un naturel qui laisse encore plus pantois.
La rythmique recharge l’édifice en renforçant le trait de ce contretemps funky sur lequel tout le monde semble s’accrocher, Abraham en profitant pour slapper un tantinet, et quelques synthés cuivrés vont venir perturber l’écoute en ajoutant une touche de flou savamment orchestré à toute l’affaire.
Ça pourrait ne jamais finir, c’est une de ces transes dans lesquelles on entre en bonhomie, en bonheur, en naïveté mais dont ne ressort jamais.
Cela peut être énervant, agaçant, usant, mais on n’y échappe pas – « Roof Garden » un immense pouvoir, une fête interminable, positive, enthousiaste, presque enfantine.
On chante en chœur, on danse ensemble, on s’amuse...

« Roof Garden » - le titre véritablement charnière de la carrière.
Maintenant le public est large, international et n’est pas ou plus connoté jazz.
Les puristes vont ranger Al Jarreau sur l’étagère du « Rythm’n’Flouze », Nougaro aura aussi cédé à cette muse en s’associant avec Philippe Saisse et le « grand » public va s’enticher de ce phénomène jovial, charismatique, si sympathique.


6/ « BOOGIE DOWN » - Album « Jarreau » / enregistré en 1981 sorti en 1983 / Warner Bros.
Produced by Jay Graydon.
Drums : Steve Gadd - Michael Omartian : Syntheziseurs and rythm arrangement – Victor Feldman : Percussions - Horn Section arranged by Jerry Hey : Jerry Hey, Gary Grant, Chuck Findley, Bill Reichenbach, Lew Mc Creary – Bill Champlin, Richard Page, Venetta Gloud : Backing Vocals.

Boogie Down - Al Jarreau - Deezer

LE tube, incontournable, préfigurant les futures échappées synthétiques, voilà ce qu’est, tout simplement « Boogie Down ».
Al Jarreau entre lentement mais surement dans les eighties et commence sérieusement à lorgner vers le « tout synthétique »...
On est encore à la frontière, Gadd est resté là, fidèle et métrique sur un sujet taillé à la quantification, les cuivres sonnent de plus en plus de synthèse, traités avec une grosse compression dynamique. Ils sont et restent ici l’atout majeur du titre. La guitare de Graydon elle, est rangée au placard.
L’intro à elle seule vaut tout le détour de ce que je vais désormais adorer chez Al, ce feeling groovy irrésistible, cette écriture des cuivres luxueuse, classieuse, brillante, énergisante, rebondissante, Gadd aux commandes en carpettes disco sur récup’ de claps d’after beat massifs (ah ! ce truc gospel ça colle à la culture...) et il y a ce coup de génie signé Omartian, responsable de cette direction synthétique.
Cette ligne de basse main gauche ! On en a passé des heures à se la « tomber » avec Jacky.
Ce pitch qui dégouline afin de donner du feeling, ces cordes planes, ce piano se voulant « aéré »...
Ces plans issus des clavinets wondériens mais balancés sur ces nouveaux outils de synthèse, tout m’a de suite accroché dans ce titre, dès sa sortie où il a cartonné sur les ondes.
L’album « Breaking Away » était encore dans mes éblouissements de fan, avec « Jarreau » le cap était franchi, j’en étais carrément dingue.
Et puis, en ces années-là, rendez-vous compte, en bal, on pouvait oser jouer un tel truc et voir la piste de danse se remplir... et être admirés pour ce choix...

Je pourrais faire l’article de cet album sur des chapitres tant je l’ai usé, en vinyle, comme en K7 puis CD. Il contient tant de perles, de ces titres qui feront date et cliché dans le répertoire du chanteur qu’on pourrait presque s’en contenter... mais...
Mais là le bas a commencé à blesser sérieusement.
Les « puristes » n’aiment pas qu’un artiste oscille ou penche carrément vers l’axe commercial...
Al avait choisi de mettre sa voix au degré d’universalité, en prenant de l’avance sur un certain Michael (et son Bad), sur Stevie (Overjoyed), rattrapé bientôt à son tour par Tina (Private Dancer) choisissant d’aller flirter avec le démon synthétique...
De nombreux amoureux de la première heure qui déjà sautaient les titres pop pour se satisfaire des reprises de Brubeck estimèrent que cette fois, trop était trop et qu’Al avait « tourné le dos » au jazz.
On les connait... ils avaient fait la même chose avec Miles sortant sa wahwah ces crétins obtus tournant en ternaire dans leur bocal.
Ils se demandaient pourquoi des mecs comme Sanborn pouvaient jouer chez Bowie, sortir des albums solo flirtant de près avec celui-ci ou encore faire partie du Big band de Gil Evans.
Ils tiraient à boulets rouges sur Sade et rangeaient les Frangins Brecker dans l’étagère du funk instrumental, cet excellent justificatif les arrangeant pour les écouter en évitant d’aborder le sujet sous cet angle du terme « jazz »...

Pourtant ici, Al Jarreau ne lâche pas ses racines, il ne trahit pas sa culture, elle reste, tout au long de l’album étiquetée, estampillée et omniprésente – il la (re)présente juste « autrement », profitant de son succès et de son universalité pour la transmettre telle un « message », l’apporter au plus grand nombre, bravant l’élitisme, changeant l’image accolée au « musicien de jazz », ce en prêcheur, certainement, de cette culture ancrée en lui.
Ecoutez son solo vocal, il se suffit à lui seul pour remettre cette pendule à l’heure...
Ecoutez et chantez ces cuivres, ils sont dignes d’un Big Band swing à la Basie...
N’oubliez jamais si vous devez faire une playlist de titres qui dansent ce « Boogie Down »...


7/ « TEQUILA » - Album « Friends » Larry Carlton / MCA 1983.
Clavinet & Acoustic Piano : Don Freeman – Drums : Jeff Porcaro – Guitar & Bass : Larry Carlton – Rhodes : Joe Sample – Percussions : Paulhino da Costa – Saxophone Tenor : Michael Brecker – Synthesizer : Brian Mann – Horn Section : Jerry Hey - Vocal Scat : Al Jarreau.

Larry Carlton - Tequila - YouTube

Larry Carlton, le plein de « Friends », un album qui s’ouvre en grande pompe par des timbales au spectre immense et symphonique...
Ils sont là à avoir répondu à l’invitation style apéro entre potes de sessions.
Il y a là ceux qu’on croise à chaque session studio, ceux-là même qui font rêver la génération des musicos de tout poil.
Il y a là le respect envers les boss (Al Jarreau), aînés, références (BB King)...
Pas de prise de tête à l’horizon musical, juste prendre des prétextes à s’amuser autour d’un bon vieux blues, de quelques ballades bien soap pleurnichardes ou encore de vieux saucissons usagés tels ce « tequila » intégralement révisé, tant dans sa grille d’accords que dans sa forme, sa mélodie même qui sera détournée.
Deux stars sont aux côtés du guitariste légendaire à la sonorité imitée mais jamais reproduite, au phrasé mi jazz mi rock, mais jamais jazz rock, au blues évident mais jamais spécifiquement blues.
Larry Carlton est une personnalité du monde de la musique incontournable, un de ces guitaristes qui sont école, modèle, référence sur piédestal.
Pour s’autoriser à boire une tequila en studio il faut une tablée tant festive que détendue, amis de longue date, franche rigolade et convivialité, mais attention dès qu’on prend les instruments, c’est une autre affaire...
Du lourd, du sérieux et surtout encore une fois le respect s’impose, en quelques mesures.

Larry Carlton ouvre le jeu avec une rythmique mariachi en acoustique, le thème est évoqué discrètement (l’astuce) par la section cuivres soft (bugles en place de tpts) dans le grave.
Al Jarreau entre en espace scénique et de suite inonde le titre de talent avec un scat vocal percussif comme il en a marque de fabrique.
C’est instantané, c’est jouissif et on sait de suite qu’on va avoir là quelque chose d’inédit, de subtil, d’exquis.
C’est d’ailleurs de suite là avec le thème traité façon Michael Brecker, lui aussi inimitable et reconnaissable dès la première note.
Larry a pris la basse, histoire de les laisser s’exprimer au mieux et certainement de s’effacer dès la première prise (y en a-t-il eu besoin d’une seconde à part les re-recordings de Larry ? A ce niveau-là, j’en doute fort).
Brecker se laisse porter par l’écriture des cuivres délicieusement réalisée, faite « pour lui » et il profite du background 4e temps/1e temps des claviers pour saisir l’interprétation et ouvrir le B du thème par une envolée vers les aigus, rendant le sujet encore plus frémissant.
Technique usée fréquemment par la prod Al Jarreau (invité ici certainement vocalement, mais pas que, preuve en est des rapports musicaux issus directement de son environnement musical), on va alors croire en des cuivres mais ce pont instrumental dans lequel Michael Brecker ne peut s’empêcher d’intervenir est confié à une bardée synthétique, (encore un détour habile – décidément ici rien n’est laissé au hasard ou au laisser-faire, non on parle bien de « savoir-faire »).

Al Jarreau opère un retour sur percussion, sorte de passerelle qui va permettre à Mr Carlton non seulement de décoller de la terre ferme par un de ses solos dont il a le pouvoir mais en plus d’en profiter pour transposer au degré tonal supérieur, lancé par un riff cuivré pêchu et percutant, comme sorti là encore d’un... titre de Al Jarreau...
Les cuivres opèrent en crescendo de tessiture sur 3,4 et premier temps anticipé et Larry - dont on avait oublié qu’il collait en bassiste au groove torride Jeff Porcaro, cet autre Gadd des studios, cet autre immense référence pour les batteurs qui connurent par cœur le break de « Rosanna » - s’envole sans aucune virtuosité démonstrative, juste du feeling et l’essentiel...
La forme AA B A va ainsi se décliner, on va frissonner d’aise, de plaisir et on oublie déjà qu’il s’agit là simplement de... « Tequila », ce mambo saucisson des balluches accordéonisés du samedi soir...
Ils auraient pu nous la faire avec « Beasame Mucho » (comme le fit Joao) que c’eut été pareil...
Larry arrose, en chaque recoin, toute la forme de son solo, ce jusque dans ce petit intermède synthétiquement cuivré, point culminant expressif qui va servir à passer le relai à MR Michael Brecker, éructant de plaisir, faisant gueuler son ténor comme si l’orgasme paroxysmique était là, maintenant...
Al Jarreau revient calmer toute cette exubérance, ils avaient bien failli partir pour une petite « battle » entre potes, mais un boss sait calmer les esprits.
Et les voici ensemble autour du thème, chacun s’y retrouvant, chacun s’en détachant pour d’habiles interventions (l’art de « la collective » jazz, cette coda où l’on revient tous pour marquer d’un sceau personnel un retour thématique en le chargeant des traces que l’on a laissé juste avant).
On prête l’oreille, on savoure.
Al laisse penser qu’il aurait offert là encore un de ses solos de légende.
Il a juste laissé un scat dont il est le dépositaire de légende, émancipé des scats de Ella et de Sarah, tout en respectant leur identité, leur âme et leur acte historique.

Savoir s’effacer au profit d’une fougueuse jeunesse pour laisser cependant une trace musicale indélébile – voilà bien une des leçons qu’Al Jarreau donne ici.
Une leçon de respect, d’humilité et bien entendu, de musique.

8/ « IMAGINATION » - Album « High Crime » / WEA 1984.
Produced by Jay Graydon. Arranged by Clif Magness, Glen Ballard, Jay Graydon and Al Jarreau.
Drums : Chip McSticks – Guitar : Jay Graydon – Synthesizers : Robbie Buchanan & Jay Graydon – Bass : Nathan East – Fairlight Programming : Gary Chang – Symbolic Crashes and Low Hat : Mike Baird – Horn Section arranged by Jerry Hey : Jerry Hey, Gary Grant, Chuck Findley, Bill Reichenbach, Charles Loper.

Al Jarreau - Imagination - YouTube

Cette fois nous voici dans le vif d’un sujet à polémiques, de celles que j’ai adoré entretenir.

En pleines eighties Al Jarreau et son fidèle producteur vont céder à la muse du tout technologique, du tout synthétique, du tout high tech, du cubase à outrance, du compressé et acide à en faire péter les enceintes, du son, du gros son surtout...
La Simmons a remplacé la lourdeur subtile de Gadd et cet axe électronique va orienter cet album de façon encore plus radicale.
Sans transition, sans prévenir, là où l’on aurait imaginé continuer tranquillement à surfer sur cet espace jazzy-pop-soul luxueux et commercial, Al Jarreau va oser rompre encore plus brutalement avec son public et faire des choix audacieux.
Personnellement, une fois le choc de « Ranging Waters » passé (ma première écoute de l’album m’aura fait me précipiter d’avantage sur ma Simmons), j’ai immédiatement installé cet album dans mon « box-office » Al Jarreau.
L’idée qu’il osait, qu’il prenait des risques, qu’il voulait encore changer de direction, malgré une aisance artistique installée, un schéma bien rôdé, une facilité aussi, car entouré de telles pointures un nouvel album, c’était garanti gagnant avec ces procédés... c’est certainement ce qui m’a fait me pencher avec attention d’abord puis avec conviction et enfin passion vers cet album.
Cela, je le sais, peut paraitre bizarre là où nombreux semblent considérer cet album (et d’autres qui suivirent) comme une erreur de parcours, heureux par la suite de retrouver le Al Jarreau du jazz - que de me savoir ainsi quasiment aduler un tel disque.

Dans ces années 80 le jazz a pris un coup de lifting indéniable et s’est émancipé pour devenir une « image » commerciale permettant de vendre tant des parfums, que des voyages, de l’ambiance, etc...
Etre « jazz » c’est adopter un look, une attitude, se donner un genre, c’est à la mode, c’est fun, publicitaire... porteur, commercial et en France ce sera une certaine Boite de Jazz (85), un certain Nougayork (87) mais aussi Jazzille d’une certaine Nicole tout cela nous emmenant tranquillement vers un Rêve Orange accroché à une Liane (90) pendant que Serge ira taquiner les idéaux davisiens (87)...
Ce son eighties synthétique va inonder la tendance commerciale du jazz ou du moins ce qui y est assimilé.
Matt Bianco sera parmi mes idoles du moment (86), Sade fera fantasmer le jazz en mode glamour, Shakatak va pousser ce bouchon là aussi vers des contrées où latin festif se mélangera avec funky soft (préfigurant le smooth jazz) et synthèse sur fond de rigidité rythmique pendant que Kid Créole fera sa Lily Marlène entouré de ravissantes créatures.
La mode est à l’hybride, la mixité s’invite et le jazz va devoir passer par cette étape cruciale afin d’évoluer ou de muter, de changer.
Même Miles l’aura compris (« You’re under Arrest » - 85) quant à Marvin, lui aussi l’aura inscrit à peu près à l’heure torride de minuit.
Prince, lui, en aura fait « Parade ».

« High Crime » sort au milieu de toute cette mouvance et il est d’une qualité et d’une pertinence que le recul actuel permet de constater, sans la moindre équivoque.
Choisir un titre m’a été ici plus difficile que sur les autres albums car cette fois, je commence à m’éloigner de la pochette souvenirs ados et qui plus est, cet album est ici quasi conceptuel, agissant réellement comme un tout.

En 84 la vie devient financièrement active, l’enseignement a désormais sa place prépondérante et je me lance définitivement dans une nouvelle passion : l’arrangement.
Cette fois encore ce sera Al Jarreau qui me fera réfléchir, transcrire, agir.
Trouver en 84 des partitions d’Al Jarreau, cela relève d’un périple dont on ne sait l’aboutissement, alors la meilleure solution est la transcription, le « repiquage » - j’irais donc m’user les oreilles sur ces cuivres pêchus, écrits serré pour plus de hargne et de pugnacité, je repiquerais ces basses synthétiques claires et métriques puis, chose nouvelle, l’évidente mélodie, peu chargée d’ornementations rapport aux us et coutumes du chanteur, s’installera aisément sur le papier afin de pointer la ligne horizontale d’une musique au traitement nouveau, moderniste et très actuel.

L’arrangement chez Al Jarreau est un axe important et primordial, les équipes de musiciens en découlent, le choix des responsables auxquels sera confiée la tâche est minutieux et souvent Al Jarreau lui-même, en chanteur forcément apte à vocaliser ce qu’il désire, met la voix à la pâte.
En prendre acte, je l’aurais certainement su faire.

« Imagination » est un de ces funk torrides et synthétiques que j’aime à écouter de temps à autre, avec ses comparses placés stratégiquement sur le même album, même recettes, même immédiateté du propos, même vigueur, même audacieuse jeunesse, même relifting de ces recettes.
Associer ces cuivres à Al Jarreau, voilà bien dès l’intro d’une présence, d’une tonicité exceptionnelles, ce qui s’est progressivement installé obligatoirement en moi – cette façon de traiter le sujet cuivré en mode clavier synthèse, en les organisant sur un spectre aigu et ramassé, tel qu’un claviériste peut le faire (celui-ci chez Al Jarreau renforçant souvent par la suite les interventions des cuivres), les chargeant, qui plus est, d’effets est absolument indissociable de l’artiste.
Ce rapport avec le jazz mais aussi la soul et le funk, réactualisé par une écriture pointue, extrêmement véloce (ne laissant aucune place à l’approximation tant rythmique que de justesse) et pugnace continue à faire le lien avec des racines culturelles dont l’artiste ne se détachera pas ou jamais (comme ici avec le blues « Tell me »).
Le titre est haletant, oppressant même.
Il ne laisse place au « vide » et se laisse rebondir sur les slaps ultra calibrés de Nathan East émaillés d’interventions des cuivres.

Le son est acide, les guitares (que Serge aura su récupérer dans « You’re under Arrest ») sont d’un « clean » digne de Mr Propre tant dans leur sonorité funky électronique que dans leur métrique indestructible.
On est certain que cette fois c’est parti !... le mode boucle de la programmation va faire son bonhomme de chemin jusqu’en fin de titre et là, Al va briser le cadre en nous offrant un solo de batterie vocal dialoguant avec un solo de batterie Simmons sur breaks cuivrés et renforcés par la rythmique.
Ouf ! Voici le fan du grand Al Jarreau rassuré, il « sait » encore nous éblouir avec ses impros vocales, mais ce ne sera pas le moment clé du titre, juste un vrai/faux solo de batterie, comme il arrive en jazz d’en faire sur ce genre d’appuis écrits rappelant les Big Bands de la belle époque des Gene Krupa ou des Buddy Rich en puissance.
La cerise de ce gâteau de cuisine moderne c’est maintenant qu’elle va prendre toute sa saveur en un tutti de cuivres (encore eux !) absolument incroyable et inadmissible de virtuosité, de cohésion, de phrasé, « d’imagination » aussi... un moment qui placerait les traits de « Roof Garden » au rang de divertissement...
Al reprend alors le chemin ouvert sur cette programmation dense et torride, il réitère le plan de la collective avec ses amis scintillants que même Nathan East s’amuse à rejoindre – le fun est là, la danse va nous envahir à nouveau, la vie pleine de complications et de soucis va disparaître, regarde autour de toi... elle est belle, souriante, lumineuse, pleine d’imprévus !...
Positif... toujours positif...


9/ « SINCE I FELL FOR YOU » - Album « Double Vision » / Bob James-David Sanborn – Warner Bros 1986.
Produced by Tommy LiPuma.
Keyboards : Bob James – Saxophone : David Sanborn – Bass : Marcus Miller – Drums : Steve Gadd – Guitar : Paul Jackson Jr – Guitar : Éric Gale – Percussion : Paulhino Da Costa.
« Si ça vous plait, c’est normal, c’est calibré pour » titrait en termes quasi identiques une critique à la sortie de l’album.
On regarde le listing des zicos...
On se dit « encore les mêmes »...
On se frotte les mains, on sait d’avance que...

Bob James, David Sanborn & Al Jarreau - Since I Fell For You - YouTube

Ici Al Jarreau est encore une fois un « invité », un invité de marque, placé stratégiquement pile en plein milieu d’un album au court duquel le mot « parfait » ne peut que courir tant ici, en général qu’en détails ce terme est applicable sans la moindre hésitation.

Le blues, toujours le blues...
Le blues dont David Sanborn ne sort jamais, usant à l’infini de cette gamme pentatonique dont il ne sort que rarement, l’ayant personnalisée et redéfinie par une sonorité immédiate, âpre et nerveuse, par un jeu sans concession, direct, ultime à chaque prise de parole musicale et chargé d’une expression épidermique.

Les amis duettistes d’offrent une rencontre dans leurs carrières respectives aux parcours similaires.
Ils se croisent souvent, s’invitant l’un ou l’autre, se respectant infiniment.
Deux pointures pour un album de pointures...
Alors aux côtés de tels monuments on prend le must du must, encore une fois il faut les meilleurs...
Groover Washington avait perçu le pouvoir de la rythmique Gadd/Miller, comme Soloff savait qu’en Gadd/Gomez il tenait la quintessence du renouveau hard bop – l’évidence est là en ce « Double Vision ».
Ces gars-là sont absolument fusionnels  - jamais basse/batterie n’a pris autant de sens d’association, d'emboîtement, de mélange sans distinction.

C’est sur le son de piano électrique (genre Yamaha en gouttelettes) que ce standard s’installe.
Bob James distille tant le thème que le background, joue le concert-master en tête d’une super section de cordes, David Sanborn s’impatiente et va commencer à agacer Al Jarreau, légèrement réverbéré.
La rythmique Gadd / Miller va attendre un peu avant d’entrer (du moins en fonctionnalité), second tour, c’est parti.
Eric Gale insère des petites phrases à la BB (il est là pour ça), Gadd a sorti le jeu balais, c’est sobre, d’une efficacité sans faille.
La partie B arrive, Bob James sort maintenant de ses doigts des sections cuivrées issues de son attirail synthétique de haute technologie.
David Sanborn prend place et la section force le trait bluesy en infléchissant d’avantage le découpage du 12/8.
Les cordes « lyrisent », « contrechantent ».
Sanborn s’excite et prend LE SOLO, il déchire l’espace de ses aigus fulgurants et fout la chair de poule en trois couinements suraigus bien sentis. Pff... énervant... tellement bon...
Ça monte en pression, Gadd insiste encore, Miller shuffle en souplesse et Bob James sort le plan cuivres en tournerie qui va tout faire basculer de paroxysme.

Al Jarreau n’est ici qu’interprète, il a mis son feeling, cette fois sans aucun maniérisme, au service des deux amis.
Puis au sortir de ces cuivres moelleux tendant à s’échapper de leur enfermement synthétique le voici qui s’offre la vocalise sur l’intitulé du titre qui va tout reverser.
Break – il réitère.
Bob James se prend pour un big band, la rythmique a changé sa donne et ouvre le champ d’action (la ligne de basse de Marcus Miller, un art du groove, le jeu de balais de Gadd, un tapis rouge) pour un fade qui laisse rêveur et laissera deviner un solo du grand chanteur, estompé, mi rythmique, mi scat chanté, probablement réservé à des jam sessions qui suivront, en tournée, cet album.
Sur qu’ils vont se rencontrer pendant les festivals... et jammer, ça ils le savent bien et ont préparé le terrain.
Rien que pour ce final, cette version est un petit miracle d’orfèvrerie musicale.
Une extrême expression et une retenue de la part de ces maîtres au service de la musique.
La démonstration dans le détail, le souci du contour, la perfection de chaque angle de vue...
Juste immense.
Les racines, le blues, le jazz, par le must.


10/ « WHAT YOU DO TO ME » - Album « Heaven and Earth » / Reprise records 1992.
Produced and arranged by Narada Michael Walden.
Co-produced by Louis Biancanello.
Vocal arrangement : Al Jarreau and Claytoven Richardson.
Drums and Rythm Arrangement : Narada Michael Walden – Keyboards, Programming and Horn arrangement : Louis « King Pin » Biancanello – Electric Bass : Myron Dove – Guitar : Vernon « Ice » Black – Trumpet : Jerry Hey – Saxophone : Dan Higgins – Background Vocals : Claytoven Richardson, Kitty Beethoven, Sandy Griffith, Nikkita Germaine, Styler Jett.

Al Jarreau What you Do To Me - YouTube

Un gros faible pour cet album...
1992, mon épouse me l’offre pour mon anniversaire.
La disquaire de la petite cité de Morestel (il y avait, chose incroyable, une disquaire dans ce petit bourg) la prévient : « S’il aime Al Jarreau il risque d’être déçu, c’est très actuel, pas du tout jazz, en tout cas différent des autres disques de Al Jarreau – si ça ne lui plait pas vous pourrez me le ramener ».
Voilà les termes qui accompagnent donc cet album.
Rien de tel pour attiser ma curiosité et forcément tendre à y trouver un intérêt supplémentaire.

J’aime directement à me souvenir des tournages de dos à un Miles devenu électrique, idem pour Al, passé en mode Cubase dans les eighties.
En entrant dans les nineties, je me demandais bien vers où il pourrait dériver, ou ouvrir des portes sur une actualité musicale en groovement...
Al Jarreau n’est pas un novice, il sait, il écoute, il s’inspire, il hume le terrain et sait...
Alors il balance un pavé chargé de ses bagages, n’oubliant aucune racine, rien de « ce qui fait Al Jarreau », mais il y ajoute une touche qui le met directement au sommet de l’actualité musicale internationale.

Il a tout compris et sait d’emblée d’entourer pour parvenir à cet objectif.
Il sortira alors sort du chapeau des illustres inconnus qui ne le sont pas tant que ça, car ils sont sous la houlette d’un autre artiste qui a lui aussi pris un virage radical en se tournant vers la muse disco-funk, Mr Narada Michael Walden.
Souvenez-vous de ce nom...
Narada c’est le fracasseur de futs qui a pris le relais de Billy Cobham en second Mahavishnu, c’est le formidable groover au drumming bourré d’adrénaline qu’on retrouve dans le « Wired » de Jeff Beck, cet album qui produisit l’effet inverse de ceux d’Al Jarreau, à savoir un mec estampillé rock qui ose le jazz rock ou encore Mingus...
Des musiciens, donc, sans limites, juste en langage universel.
Il eut été facile et presque logique de ne retenir de ce « Heaven and Earth » que la reprise du « Blue in Green » de Miles, il eut été simple de lancer le jeu de fléchettes en ciblant les titres bonbon acidulé, forcément destinés au format FM radio.
Cela aurait fait oublier « le reste », à savoir ces purs moments chargés d’un funk qu’on peut enfin appeler « groove », ce terme commençant à s’inscrire dans le dictionnaire aux côtés d’une formule qui pose des interrogations, à savoir « R’n’B » (rythm’n’bass et non comme à l’époque on mettait en confusion ce terme avec le rythm’n’blues) que l’on accole désormais à ce son, à cette énergie.
Des titres immédiatement attractifs, fédérateurs, irrésistibles et oui... dansants...

Al s’en tient la tête de bonheur pensant au fun jouissif qu’il a encore là réussi à produire en un savant mélange de programmations et de jeu direct, un jeu porté par le drumming half time de Narada débarrassé de tout l’attirail hyper technique envahissant et revenu à un essentiel bénéfique, vital, énorme de présence, de feeling et d’envie, oui d’envie.

« What you do to me » est mécanique, imparable.
Al surfe sur cette métrique au piano sautillant en installant son jeu vocal bourré d’accentuations articulées afin d’augmenter le feeling de l’affaire.
Il ira bien sûr offrir la petite impro qu’on attend, calibrée, calculée, partie intégrante de ce qui est à jamais maintenant, son image sonore.
Alors on va prêter l’oreille... et retrouver ici en ce titre d’ouverture ce qui fait, finalement l’identité (ou une grande part de l’identité) musicale et Al Jarreau.

- Ce qui est devenu groove a finalement toujours existé chez lui, et cette façon de s’en imprégner vocalement afin de renforcer des sujets parfois métrique en leur donnant cette alternative sensorielle, « humaine », Al est maître en la matière... la leçon de « Tutu » (1986 – WEA prod LiPuma-M.Miller) est bien là en cette entrée dans la dernière décennie du XXème siècle.
Miles avait positionné la machine comme étant un partenaire – Al, lui aussi avait déclenché depuis longtemps cette réflexion, ce rapport.
- Les cuivres en mode réponse omniprésente au chanteur sont toujours là, comme si cette sonorité pêchue, nerveuse, agressive parfois mais en tout cas indissociable de la voix de Al ne pouvait s’effacer de la mémoire de l’auditeur fan ou désormais commun, international, du chanteur...
Progressivement ceux-ci se sont vus compressés, augmentés de synthèse afin de leur rendre leur brillance encore plus scintillante et leur attaque encore plus excitante.
Ils sonnent comme un big band de luxe moderniste – ils ne sont plus que deux (et savent le préciser dans chaque contre chant lyrique), mais, peu importe, portés par leurs copains synthétiques les voici démultipliés.
Jerry et Dan se chargent de l’attaque (le premier des paramètres de la virtualité MIDI est ici authentique) et environ six doigts sur des touches blanches et noires, noires et blanches se chargent du reste.
- La guitare a toujours cocotté chez Al, enfin depuis longtemps, même Larry s’y conformait dans un passé qui semble maintenant lointain.
Cette métrique rythmique qui sert de passerelle entre la fusion basse/batterie et Al, complément distillé, sorte de goût subtil à déceler mais qui une fois entre en bouche n’en sort plus, nous la retrouvons ici, forcément. Et ce son clean, aigu et pointu me rappelle aussi, là encore les leçons de Miles sur ses fins expérimentales des seventies où je me suis pris à n’écouter que Reggie Lucas dans les live « Agharta » et « Pangea » tant ses rythmiques de guitare à elles seules traçaient un chemin musical des plus riches et passionnants.
D’ailleurs elle ouvre le jeu afin qu’on ne pense l’oublier...
- La foi, le gospel, la soul ne sont jamais oublié(e)s dans les bagages spirituels de Al Jarreau.
Education, certainement, oblige mais pas que... repères aussi, mode de vie forcément, chemin personnel dont on ne veut s’égarer.
Alors il faut écouter ces chœurs qui inondent le titre – renforçant le chorus, augmentant la voix du boss, insistant sur le sujet en l’harmonisant à la perfection, simplement, permettant à Al de s’échapper, d’être lead, d’être le choriste qui s’émancipe, finalement.
- Puis il faut toujours chez Al Jarreau prêter une oreille attentive aux pianistes, chefs d’orchestre qui sont le point de perspective, comme en peinture, ceux qui unifient, réunissent, centralisent sans pour autant prendre les devants.
- Et pour conclure la section rythmique basse batterie ne déroge pas à la règle d’or du chanteur.
Il lui faut du solide, un socle, une métrique parfaite et « du son ». Ecoutez, faites-vous une idée, Simmons, programmation évidente sous jeu imparable, basse au jeu rebondissant de plaisir – rien ici n’est approximatif (certains reprocheront cette hyper rigueur, Al en fait son socle expressif), le hasard n’a jamais existé chez Al Jarreau.

Dans le jazz que certains voulaient pur, dans les eighties qu’ils boudèrent ou encore ici entrant de plein pied dans cette décennie colorée R'n'B conclusive, Al reste maître de son univers tout en sachant tant coller à l’actualité qu’être visionnaire et l’approximation, l’expérimentation quand on est à son niveau ne sont pas des termes de son lexique.
Et, pour conclure avec ce titre (et cet album) – toujours le plaisir, le bonheur, le sourire et l’optimisme... cet enrobage de l’artiste, peut être bien là, au-delà de ces détails musicaux, sa véritable carte d’identité.


11/ « Mas Que Nada » - Album live « Tenderness » / WEA 1994.
Produced by Marcus Miller.
Drums : Steve Gadd – Bass : Marcus Miller – Guitars : Eric Gale/Paul Jackson Jr – Keyboards : Joe Sample/Neil Larsen – Percussions : Paulhino DaCosta – Synthesizers : Philippe Saisse – Trumpet : Michael « Patches » Stewart – Background vocals : Jeff Ramsey, Sharon Young, Stacy Campbell.
Guest : Michael Brecker, Kenny Garrett, David Sanborn, Jason Miles, Bashiri Johnson, Don Alias.

Al Jarreau - Mas Que Nada - YouTube

Je n’ai jamais possédé cet album si ce n’est en K7, mais c’est ce titre qui a retenu nos réflexions sur ce fameux moment « latin » toujours phénoménal inclut dans chaque album du chanteur.

Et ici on est servis...
D’abord ça faisait une paye que le grand Al ne nous avait gratifié d’un moment en public (à part un « Live in London » oscillant entre un passé glorieux et des avancées eighties).
Ici un « certain public » amouraché  d’une envie de « jazz » retrouve « SON » Al Jarreau.
Enfin presque...
Forcément en voyant le dos de pochette avec un « Summertime », le retour de « Your Song », « Try a Little Tenderness » ou encore « My Favorite Things » et en savourant l’idée d’un « You Don’t See me » sous la basse de Marcus emporté par Steeevie... on savoure d’avance et on se dit qu’on va passer là un moment inoubliable.
Ce sera presque le cas car en plus le casting de « guests » augmente la tentation d’une lecture qui amène automatiquement vers le plaisir.
On guette Sanborn et Brecker, on attend Sample au tournant, on découvre Saisse, on a une oreille qui fléchit vers les percussions, toujours présentes elles aussi, chez Al...

Et puis on peut aussi faire comme moi, rester bloqué sur le premier titre, ce standard de Jorge Ben aux chœurs « made in Brazil » dont la « couleur » est ici comme un merveilleux soleil sur plage de carte postale.
Des chœurs qui vont directement ré-évoquer un certain « Another Star » wondérien, mais c’est une autre histoire.

Gadd est de retour, forcément alter ego de Marcus qui ici en tant que prod ne peut qu’inviter son complément à venir participer à cette aventure dont on sait qu’elle va d’emblée remplir sa fonction commerciale. Normal.
D’entrée en un break, une gratte bossa, un slide de bass et un piano alerte, on décolle vers le pain de sucre, on admire l’immense plage d’Ipanema, on rêve, on voyage, on part.
Marcus slapouille bon enfant, Steve tourne ça comme personne, les cuivres flûtés sont un régal et ces chœurs, mon dieu ces chœurs...
Solo de piano à tomber par terre de Joe, Al complète les percussions, Philippe tapisse le ciel de nappes de synthèse.
Al joue les tessitures et transmet d’emblée cette jouissance musicale qui sera le sceau de cet album.
Le final offre un solo vocal mi chant/percussions (principe de collective là encore) qui verra Gadd s’emparer du truc pour amener tout ce petit monde joyeux vers un break collectif conclusif à la mise en place forcément remarquable.

C’est bien parti, on est installés et oui, c’est sûr on a là un de ces grands live de ce qu’il reste du jazz, livré par la crème. Mais ça je l’ai déjà dit...

12/  « FOUR » - Album « Givin’ it up » / George Benson and Al Jarreau – Concord 2006.
Produced by John Burk.
Guitar and Vocals : George Benson – Vocals : Al Jarreau – Piano : Patrice Rushen – Bass : Stanley Clarke – Drums : Vinnie Colaiuta.

Al Jarreau & George Benson - Four - YouTube

Conclure ce parcours avec Al Jarreau par le jazz dans sa texture la plus authentique possible, enrobé là encore un casting grand luxe, avec qui plus est, un standard de Miles (ou du moins rendu célèbre et attribué à Miles alors qu’il fut composé par Eddie Cleanhead Vinson), quoi de mieux pour boucler cette boucle ?...

En 2006 les amis Benson/Jarreau se réunissent pour proposer un album, forcément de haut niveau, forcément chargé de plaisir, de jam, de qualité, de finesse et de feeling.
On y trouvera le Miles de « Tutu », et de ses célèbres quintets.
On savourera les reprises « par eux-mêmes » des deux compères, posant tout sourire là encore, papys bienveillants, heureux de se retrouver, chanteurs et scatteurs subtils, inventifs, toujours justes et swingy...
Quelques pop songs vont émailler l’album (« Everytime you go away » de Daryl Hall), du blues aussi qui n’oubliera pas Billie et, au gré de ce voyage « relax », on rencontrera des invités vocaux (Paul Mc Cartney, la fabuleuse Jill Scott ou la non moins diva Patti Austin).
Je ne parle pas des « accompagnateurs » invités là aussi à participer à l’aventure selon les titres...
Mais un régal tout de même avec par exemple Herbie Hancock, Marcus Miller bien sûr, Abraham Laboriel (et quel plaisir de le retrouver ici), Ricky Lawson, toujours et encore le délicat Paulhino DaCosta et l’orfèvre Dean Parks.
De quoi se délecter, même si à la sortie de l’album je fus cependant et curieusement assez « mitigé ».

« Four », standard peu joué a de nombreux atouts qui servent ici à prétexter une version personnalisée.
Le thème est « ouvert » vers la dernière croche de la mesure, anticipant l’entrée dans la suivante et permettant d’intensifier la « valeur » de swing, il a également une phrase bluesy issue du bop qui éduqua Miles à la vie.
Il est issu d’un de ces albums davisiens à sessions tiroirs (version originale de 1954 avec Horace Silver, Percy Heath, et Art Blakey...), hésitants entre bop et plongeant dans le hard bop tout en lorgnant vers une coolitude tentatrice.
Al en profite au passage pour chanter un texte de Jon Hendricks, ce phénomène vocal qui installait des paroles sur les standards les plus ardus allant même jusqu’à glisser du texte sur des solos originaux afin de rendre l’affaire plus technique encore...
En bref, ce choix aura certainement été fait sur ces nombreux critères.

L’intro en appuis trois, quatre (levée vers premier temps mesure suivant là aussi) permet d’installer le sujet. Le trio rythmique (piano, bass, dms - Benson et sa guitare restant solistes) prend place en tuttis comme si un Big Band allait au second tour sortir le grand jeu.
En souplesse le thème s’offre à l’auditeur, swingué comme pas possible, soulevé par Colauita (que j’adore quand il drive ainsi), émaillé par Rushen, poussé par Clarke.
Al et George dialoguent entre potes, relax, décontract’, jazz...
Break et cette amorce de ce qui sera plus tard le moment puissant autour du plan d'intro, mais pour l’instant Al vagabonde, puis ce sera George qui va délicatement partir en solo, naviguant d’aise sur les flots de cette grille qui avance par points d’appuis (issus du thème) doucement infléchis par le trio d’accompagnateurs.
Break à nouveau (ce thème s’y prête naturellement) et George prend le relais vocal pour être rejoint par Al.
Le retour du motif introductif leur permettra autour d’un jeu plus riche de Colaiuta de divaguer, se répondre, se relancer, s’amuser en tout cas...
Alors on a envie de se le remettre afin de se complaire à re-distinguer qui d’Al ou de George chante là ou là, afin de prêter un peu plus d’attention au jeu d’une efficacité et d’une sobriété inhabituelles chez Stanley Clarke, ici sideman infiniment respectueux.
On aura gardé dans la mémoire auditive le minimalisme de Patrice Rushen, tellement précis, pertinent et adéquat, sorte de modèle à faire écouter pour « école » et puis le jeu ouvert et infiniment pointilleux de Vinnie Colaiuta -auquel on avait accolé débauche, hyper-technicité ou encore fatigue démonstrative - repositionne cet immense batteur nouvelle génération.
Décidément les batteurs, les bassistes, chez Al Jarreau sont bigrement servis.

Ainsi s’achève ce tour de titres (12, comme les mesures du blues).
Des choix totalement subjectifs ou arbitraires, la discographie du grand artiste recèle tant de miracles musicaux.
J’aurais mis longtemps à réaliser cet article et peser les mots afin de rester à ce que j’imagine respectueux envers cet artiste qui a parcouru largement ma vie et que j’ai toujours suivi quels que soient ses choix artistiques, ses « revirements » ou virages musicaux.
Il compte parmi ces artistes contemporains de ma génération qui s’apparentent à une nouvelle idée du jazz, à un repositionnement de celui-ci dans une volonté universelle, une sorte de démocratisation, d’ouverture au public le plus large tout en lui restant infiniment fidèle.

Je ne sais si Al Jarreau me manque.
Bien sûr que ne plus le savoir nous sortir de nouveaux albums est un vide qu’il va falloir prendre en compte, mais il suffit de poser n’importe laquelle de ses aventures musicales comme je l’ai fait ici pour être simplement à ses côtés.
Le Jazz est histoire, et Al Jarreau en fait partie, comme un auteur classique, comme un peintre indissociable d'un mouvement, comme un cinéaste installé dans l'histoire du 7e art.
Il nous chantait l’amour, la foi, la beauté, la vie avec une telle conviction et une telle implication, sous couvert de ce bonheur et de cet optimisme positif, que c’est certainement ce que je garde le plus de lui.
L’expression du bonheur en musique reste et est chose trop rare.
C’est peut être bien l’un des sentiments les plus simples et pourtant l’un des plus complexes à exprimer artistiquement « complètement et sincèrement ».
Avec lui, tout comme le fit Armstrong, le jazz s'est inscrit en moi avec cette approche particulière, cette humeur bienfaitrice, cette bonhomie et ce plaisir indélébiles.
Le remercier avec le plus grand respect est ici logique, évident et normal.
Les artistes qui font partie de nos vies ne savent pas forcément à quel point ils peuvent les influencer, les orienter ou les motiver - Al Jarreau a fait beaucoup dans la mienne et je sais ce que je lui dois.
RIP pour cet immense artiste et toute ma gratitude.














4 commentaires:

  1. Hello Pascal,
    Superbe billet pour un immense chanteur.
    J'aime dans tes écrits ce savant mélange entre pédagogie et anecdotes personnelles. Je trouve que c'est un excellent moyen pour alléger quand il le faut un propos théorique/technique et nous faire entrer totalement dans l'univers du musicien et (ou) de son oeuvre.....et aussi dans ton propre univers musical....
    Comme souvent te lire me fait replonger dans mes albums et je ne vais pas t'étonner en disant que je tape ce petit mot en écoutant ( redécouvrant ) "Look to the raibbow "
    merci
    francis

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    1. merci Francis,
      Rien de tel que look to the Rainbow pour repartir du bon npied avec cet artiste.
      il y a plein d'extraits de concerts en Allemagne (émission TV) issus de ces enregistrements c'est sur youtube si t'as l'occasion c'est vraiment excellent.
      à +

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  2. Ah tu me donnes envie de plonger dans cette discographie. ..Al Jarreau ça reste des souvenirs d'enfance entendus à la radio, donc plutôt la période 80s. ..j'aimais bien, c'était joyeux, funky et ça parlait à tout le monde. ..
    En reecoutant tes extraits c'est toujours la même impression, cette voix inimitable et si particulière. ..c'est typiquement le genre de musique que j'aime bien écouter le dimanche. ..:)

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  3. Une si belle chronique mérite qu’on revienne pour te dire. Surtout qu’en ce qui me concerne tu as atteint deux objectifs, me faire faire une mini compil accompagnée de ton texte et surtout m’avoir fait monter mon plaisir d’écoute de M. Al de plusieurs crans


    01. Al Jarreau - Look To The Rainbow
    En écoutant celle-ci tout était gagné. En lisant ton souvenir je me disais donc que ces premiers émois s’impriment pour longtemps, un peu comme si ton « adn musical » s’était forgé ces temps-ci.

    02. Al Jarreau - You Don't See Me
    Je retrouve là bien “mon” Pascal. Tout y est, en te lisant et surtout l’état de l’auditeur sur la fin, je pensais à la difficulté de le suivre sur ce terrain, pauvre Jonasz (pas la partie que je préfère d’ailleurs chez Michel)
    En fait je me demande si au lieu d’avoir ouvert une voie, il (Al) ne l’a pas un peu fermé pour les autres ?

    03. Al Jarreau - Could You Believe
    J’ai cru devenir fou à cette intro, ce son. Quand on écoute trop de musique mais qu’on ne retient pas la source… Alors ? Une intro bonheur naïf ? (ce n’est pas de moi hein ? ;-) ) « Many River To cross » peut-être
    En ce Lundi d’après les élections, effectivement comme un baume.

    04. Al Jarreau - I'm Home
    Et là je commence même à admettre le terme de bonheur, donc ce n’est pas une trompette mais un Bugle ? A l’oreille pas facile de différencier, mais c’est tellement caressant. J’avoue même avoir moins écouté Monsieur Al, tellement c’était doux.
    Du coup j’ai été chercher l’album, alors qu’il n’est pas souvent mis en avant, si tu n’avais pas encouragé son écoute, hein ? Et dès « Thinkin' about it too » j’ai su que tu avais raison

    05. Al Jarreau - Spain (I Can Recall)
    Ouf, quel feu d’artifice, je parle aussi bien de la musique que ta volonté réussie de soudain me faire écouter une rythmique avec de l’attention ça va être chaud. Il fallait toute ta verve pour me faire écouter le batteur, jusque-là je n’avais que Keith Moon en tête… Tu vois, même pas, Led Zep et pourtant…
    Le dialogue Al Jarreau et le batteur (qui déjà ? Ha oui Gadd) époustoufle.

    06. Al Jarreau - Roof Garden
    Oui, bien entendu, mais à te lire on apprécie peut-être davantage la partie Funk, alors que je m’étais plutôt intéressé à la partie mélodique qui me faisait penser à Michel Legrand, pas la plus présente mais c’est celle que je pouvais chantonner.
    Ha le claquage de cuivre, pour mes références, c’est EWF … Ce que c’est que de mélanger les dates…

    07. Al Jarreau - Boogie Down
    Bien entendu, chouette, mais ne m’emballe pas davantage. Tu mets le paquet, jusqu’à ne pas oublier la piste de danse, je fais e toute façon un mauvais DJ. J’y entends avec de plus grosses ficelles le virage funksyntheq de Phil Collins. Peut-être aussi qu’à aimer la mélodie pop (EWF again) le chant collé à la rythmique ne me suffit pas ?

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