ORGAN (04) … Classical works 01.

ORGAN (04) … Classical works 01.


Cette fois ci, pas de playlist mais des albums dédiés à cet instrument imposant, majestueux et à la littérature musicale dépassant l’imaginaire qu’est l’orgue dit liturgique.
Je n’en suis guère spécialiste, un de mes amis, lui l’est et le pratique encore.
Mais qu’importe, la musique en solitaire, par les voix célestes de ces instruments aux dimensions orchestrales et à la lutherie impressionnante, émeut par sa grandeur et la résonnance qu’elle nous procure.
Nombre de compositeurs ont écrit pour l’orgue, souvent maitres de chapelle ou simplement attirés par cette dimension spirituelle.
Et parfois des plus surprenants ou auxquels on n’aurait probablement pas pensé.
Pourtant…

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CZERNY : « Organ Music » - Naxos 2017.
Iain Quinn

Carl Czerny …
La hantise des pianistes, celui que l’on a pratiqué qu’en exercices et relégué tel s’avère un compositeur des plus surprenants, si ce n’est intéressants.
Dans cet album l’illustre Iain Quinn s’empare de l’orgue du séminaire théologique de Princeton, dans le New Jersey pour nous présenter un répertoire peu connu, si ce n’est jamais joué du compositeur.

Carl Czerny à partir de 1835 se rendit souvent en Angleterre et il eut l’occasion de jouer pour la reine Victoria à maintes reprises (pas encore reine, reine, reine mère…).
Une écriture qui croise la musique de Bach tout en restant à connotation anglaise.
Je n’ai pas de réelle surprise en constatant que la virtuosité, ou du moins la difficulté digitale d’exécution est un élément bien présent dans ces œuvres imposantes, grandiloquentes et chargées de solennité.
Mais il n’y a pas que cela.
Les contrastes de plein jeu et de douceurs, en créant de superbes climats, dans les pièces « Voluntaries », emplissent l’atmosphère d’une certaine allégresse, d’un sens empreint de ferveur optimiste et d’un esprit serein et déterminé.

Il parait que cet orgue construit en 2000 par le facteur Paul Fritts permet, tout en s’inspirant des orgues nord allemands de 1680 à 1720 Schnitger, par l’ajout d’une boite expressive (qui permet de masquer le son de certains tuyaux afin de créer des nuances expressives, en particulier crescendos et decrescendos) et une mécanique permettant le contrôle de l’attaque et des sonorités, une expression aux plus grandes possibilités.

Me pencher sur la musique de Carl Czerny dont j’ai les nombreux volumes d’études et exercices pianistiques sur les étagères de partitions et dont le souvenir ressemblait plus à une corvée-torture digitale que plaisir musical, par la musique de clavier liturgique m’a procuré un regain d’intérêt et de curiosité.
Nombre de ses études d’ailleurs s’attachaient à un travail préliminaire des usages des procédés digitaux que l’on rencontre dans tout le répertoire pianistique classique, preuve que, non seulement sa culture du répertoire était solide, mais qu’avec ce bagage il était muni d’un savoir-faire lui permettant de composer ou improviser diversement avec de nombreux possibles.

Carl Czerny a, par la magie de notre temps, traversé l’Atlantique pour se poser sur le pupitre de l’orgue de l’église de Princeton et tel un fantôme embarqué dans une traversée d’il y a presque deux siècles, sous les doigts inspirés de Iain Quinn, le voici qui surgit du passé dans un écrin de lutherie organique de ce nouveau millénaire.
Sa musique pour orgue, oubliée, rangée, négligée reprend désormais son chemin vers l’éternel, vous savez, cet endroit ultime où, parait-il l’on est enfin en paix.
Et où, bien souvent, dit-on, la musique est passerelle, passage et peut être même pour certains, du fait de sa non-réalité temporelle, bagage.

Asseyez-vous, installez-vous, écoutez, méditez et entrez en vous-même, serein, apaisé, calme et pensif.
Le plus redouté des compositeurs d’études et d’exercices vient cette fois, vous apporter la vérité musicale et c’est peut-être bien cela, la révélation de cet album.

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JEHAN ALAIN : « Organ Works Vol 1 » - « Organ Works Vol 2 » | Naxos 2020.
Eric Lebrun.

C’est ce même ami qui, il y a bien longtemps m’a mis sur la piste de Jehan Alain dont la sœur, Marie Claire perpétue l’œuvre au fil de nombreux enregistrements.

La musique liturgique et l’orgue font partie intégrante de la famille Alain.
Leur père, organiste à l’église de Saint Germain en Laye est également compositeur de musique religieuse et est un élève de Gabriel Fauré. Il a même construit un orgue dans sa maison.
Une sœur, Marie Odile, pianiste et soprano, un frère, Olivier, compositeur et critique musical au Figaro et sa sœur célèbre, Marie Claire, organiste.
Très tôt Jehan commence la musique avec son père : piano, orgue et harmonie.
Puis il entre au conservatoire de Paris en 1928. Il obtient le premier prix d’harmonie en 1933, puis ce seront composition, orgue et improvisation.
On l’aura compris, Jehan est baigné de musique … et d’orgue.
Il en connait toutes les … tirettes.
En pleine maturité musicale et créative il sera tué à la guerre, le 20 juin 1940, au petit Puy, près de Saumur et il devient alors un héros de guerre posthume.
Cela atténuera fortement l’intérêt porté à sa musique qui reste l’une des plus avant-gardistes et originales de ce XXe siècle, bien qu’ignorée, ou connue de rares amateurs, et il va de soi, du milieu très fermé des organistes.

Si je n’ai pas choisi les enregistrements réalisés par sa sœur Marie Claire, ce n’est pas et surtout pas parce qu’ils ne sont dignes d’intérêt, mais parce que, étant justement référents et premier réflexe que l’on a lorsque le nom de Jehan Alain suscite la curiosité de l’écoute, il m’a semblé intéressant d’aller se rendre compte de sa musique interprétée par un autre organiste.
En l’occurrence Eric Lebrun qui lui a consacré deux albums, chez Naxos.

Comme je vous l’ai dit en préambule, je ne suis nullement un spécialiste de l’orgue et n’en ai nulle prétention, mais si l’on veut parler musique, écoute et ressenti, vous savez où me trouver et il n’est nul besoin de savoir encyclopédique pour parler de ce que la musique procure.
Et l’œuvre de Jehan Alain procure (et m’a toujours procuré) une sensation unique, comme nulle autre, d’inconnu, d’inédit, de novateur.
Sa musique apporte une dimension évidemment trop simple à qualifier de spirituelle à celle ou celui qui ose s’en approcher et qui peut avoir la curiosité de la pénétrer.
Pourquoi ces mots ?
Il faut s’approcher plus qu’entrer dans la musique de ce compositeur, l’observer, l’apprivoiser, la pressentir, se la dévoiler.
Puis il faut pénétrer dans cet espace immense, inédit, sorti de la pénombre pour s’ouvrir directement vers la lumière la plus céleste possible.
Plus qu’une image, peut-être bien une réalité.
« Suite pour orgue AWV 86 – Introduction et variations ».

Alors les méandres harmoniques complexes, les phrases enchevêtrées, les sonorités tour à tour douces, aigres, cuivrées, massives, amples et généreuses vont s’autoriser à devenir non familières, mais palpables, possibles et imaginables.
A jamais définissables et enfin la révélation est là.

« Se rappeler que presque tous les musiciens parlent trop longtemps »
« La musique est faite pour traduire les états d’âme d’une heure, d’un instant, surtout l’évolution d’un état d’âme. Donc mobilité nécessaire. Ne pas essayer de traduire un sentiment unique, fût-ce un sentiment éternel ».


Jehan Alain était également réputé pour son humour, un humour qui, comme le soulignait sa sœur Marie Claire, apparaissait même dans ses pièces les plus tragiques.
« L’ironie, l’humour, seuls cela rendent la vie supportable »

Un jour j’ai écouté Jehan Alain, puis ce nom s’est inscrit au feutre indélébile.
Un génie, un destin tragique, encore une victime de l’absurdité des hommes.
Il est mort à 29 ans et il laisse une œuvre qui doit dépasser le cadre réducteur des « amateurs » d’orgue et de musique liturgique pour inonder le sens de la musique d’aujourd’hui.

Eric Lebrun a une carrière conséquente, de nombreux prix et dès 1991 il a commencé à travailler avec Marie Claire Alain pour l’intégrale des œuvres du compositeur afin d’inaugurer le nouvel orgue du Conservatoire de Paris. Filiation directe donc.

Arrêtez-vous un instant sur ce « jardin suspendu » décrit par Jehan Alain comme « l’idéal de l’artiste, toujours poursuivi et insaisissable, un refuge inaccessible et inviolable ».

Une fois que vous aurez pénétré la musique de ce compositeur, une fois le choc émotionnel et spirituel passé, je sais que l’oublier et en oublier la sensation procurée vous sera impossible.

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IVETA APKALNA : « Pärt and Vasks » | Berlin Classics 2026

L’orgue et la musique liturgique (et parfois profane) qu’il suscite, engendre et dicte traverse les siècles, les styles et les époques.
Quasiment tous les compositeurs et compositrices s’en sont emparés, y ont improvisé, créé de grandes ou intimistes pièces.
Il a été souvent le premier instrument de certains, ayant commencé la musique dans le cadre religieux.
La musique dite contemporaine qui déjà est passée avec le XXe siècle et qui peine à trouver un nouveau nom d’étiquette avec le XXIe a forcément eu son passage obligé par l’orgue.
On l’a vu juste avant, en France, avec Jehan Alain.

Nous allons maintenant aller plus à l’Est, en Lettonie et en Estonie avec deux compositeurs représentés magistralement dans cet album de l’organiste estonienne Iveta Apkalna.

Elle a dédié son dernier album à ces deux compositeurs, Arvo Pärt et Peteris Vask, ce qui va permettre de découvrir leur musique par le spectre de cet instrument. L’orgue qu’ils vont traiter et exploiter orchestralement, du moins pour Vask, car l’approche de Pärt, ce qui n’est surprenant, s’avère plus méditative.
L’album s’organise ainsi Vask – Pärt – Vask.

Voilà bien un album qui fait aimer l’orgue dans sa présence jusque dans sa spécificité sacrée.
Qu’il soit de plain jeu ou de touches flûtées d’une extrême délicatesse, sous la sensibilité de cette artiste, l’adhésion à l’environnement sonore que l’instrument procure est instantanée.
De flamboiement en recueillement les pièces présentées dévoilent la richesse de ce que cet instrument peut susciter en création pour les compositeurs.
Ampleur (« Te Deum ») ou minimalisme (« Spiegel im Spiegel ») se contrastent ici pour un voyage spirituel vers lequel on n’aura cesse de revenir pour s’imprégner, se reposer et qui sait, probablement méditer.
La dernière pièce, « viatore » est, à elle seule une véritable incitation à la contemplation.

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Cette chronique s’étiole au fil de ce « viatore », subliminal.
Trois albums pour entrer dans l’immensité d’une littérature musicale incroyablement riche et conséquente, c’est bien trop peu.
Trois albums pour partir à la rencontre d’une musique pour l’orgue rare et sortant des sentiers habituels que l’on prête à l’instrument.

L’organiste est un-e musicien-ne solitaire, enfermé dans un monde sonore qu’il-elle n’a de cesse d’explorer, de faire vibrer et d’intimement aimer profondément.
De cette solitude, de cet isolement volontaire et incitatif au recueillement, à la dimension spirituelle et à l’élévation de l’être et de l’âme il-elle n’a certainement que peu d’inclinaison au partage.
Seuls les fidèles et les amateurs font partie de ce cercle fermé du partage et la musique qu’ils jouent semble figée dans une intemporalité séculaire que l’on ose pénétrer qu’à tâtons.
Mais une fois cette démarche faite, une fois cette entrée osée, une fois cette porte de cathédrale, d’église franchie … on est bien capable d’y rester et que la musique prenne alors son réel sens d’infini, arrêtant le temps et figeant le moment dans un espace où cette donnée n’est et n’a cours.

Essayez et pour celles et ceux qui le feraient au casque, le voyage risque d’être fabuleux.

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