DETOURS CLASSIQUES 01 … Johann Gottlieb Janitsh / Maurice Ravel / Ralph Vaughan Williams
DETOURS CLASSIQUES … Johann Gottlieb Janitsh / Maurice Ravel
/ Ralph Vaughan Williams
Un peu de classique, pour cette rentrée. avant qu'elle ne s'agite ...
- - -
JOHANN GOTTLIEB JANITSH : « Chamber Music for Oboe and Strings »
| ATMA Classique 2025.
Christopher Palameta / Notturna.
Johann Gottlieb Janitsh (1708 – Sweidnidtz/Swidnica | 1762 – Berlin).
Encore un « oublié » de l’histoire de la musique, comme nombre de ces
compositeurs dont l’œuvre a été rangée dans les placards de l’histoire, le
temps et ses vicissitudes faisant le reste.
En effet, après avoir été léguée à la Singakademie de Berlin, pillée par
l’armée rouge pendant la seconde guerre mondiale, l’essentiel de son œuvre manuscrite
est considérée perdue.
C’est en Ukraine qu’on en retrouve de ces manuscrits, qu’il faut cataloguer,
trier, réécrire.
Fort heureusement l'éditeur Breitkopf & Härtel en avait édité, en
son temps, une grande partie ce qui permet aujourd’hui de remettre ce
compositeur dit de l’école de Berlin, un peu au répertoire.
Johann Gottlieb Janitsh, contrebassiste (contre-violoniste disait-on à cette époque lointaine) et compositeur eut
pourtant un succès plus que d’estime de son temps occupant des postes
importants à la cour de Prusse.
Il va très vite entrer au service du jeune prince héritier Frédéric qui
deviendra Frederic II dit Frederic Le Grand, ce dès 1732, année où le prince
décide de créer un orchestre privé.
Cet orchestre le suivra par la suite et assurera à Johann Gottlieb Janitsh une
situation des plus confortables, organisant à la cour les académies du vendredi
et lui permettant d’affiner son style galant.
Il participera au sein de cet orchestre à la création de la fameuse école de
Berlin.
Il existe tout de même quelques enregistrements de la musique généralement
chambriste du compositeur, bien qu’il eut réalisé plusieurs commandes pour la
cour selon les événements.
Il a également composé des pièces pour clavecin ou pour orgue mettant en avant
sa parfaite maitrise du contrepoint.
Je me suis arrêté sur cet album empreint dès sa « sonate da caméra en sol
mineur » d’une infinie mélancolie qui laisse pointer les sentiments les
plus denses et subtilement pudiques, tel que le voulait cette époque de
détours, de non-dits, sous-entendus et
mystères de l’âme.
Le hautbois est ici à sa place expressive comme l’instrument quasi
irremplaçable pour "chanter" ces affres de la vie noble et sentimentale tant
décrire et exacerbée dans de nombreux ouvrages écrits et films issus, dont les drames sournois ont été le creuset de réalisateurs en besoin de sujets « historiques ».
Femmes à la peau blanche, parfumées et poudrées, se pâmant devant gentilshommes
galants et ambitieux, jardins taillés en fausse nature, précis comme les
méandres labyrinthiques de cette écriture musicale, où chaque dessin de chant,
contrechant et point est précieusement et méticuleusement pensé.
Pourtant, au-delà de ces contraintes quasi scientifiques de l’écriture musicale
et de la société qui veut ne laisser paraitre, enfouissant tant que possible
ses sentiments humains pour qu’ils finissent par s’exacerber, la beauté
expressive de ces compositions interrompt immédiatement le fil de nos
quotidiens en s’installant avec un naturel - quelque peu enrobé de sensiblerie
- qui déploie, au gré de ces magnifiques mélodies et de leurs compagnons
sous-jacents une élégance et un raffinement rares.
La souplesse de l’ensemble Notturna qui accompagne chaque phrase avec rondeur,
élégance diaphane et brodée, le chant léger et intime du hautbois de
Christopher Palameta nous font nous promener en ces temps lointains, chargés de
poésie, de mots choisis, d’architecture tant massive que distinguée et d’une
subtile esthétique, de décorum où rien n’échappe à l’homme et où le sens de la
beauté n’est vain mot.
En ouvrant ce chapitre musical au classicisme somptueux où les sentiments se
croisent avec l’écriture rigoureuse, je veux découvrir encore plus de l’œuvre
de ce compositeur que fut Johann Gottlieb Janitsh – une quête salutaire qui
renforce mon intérêt de toujours pour ce classicisme post baroque qui ne
faiblit pas.
Le soir, au retour de la chaleur et du bruit, quand le ruban de l’asphalte
défile sous les yeux attentifs alors que l’esprit et les oreilles sont
fatigués…
Le matin au réveil alors que tout se lève et que l’espoir d’un jour des
possibles est de mise.
- - -
BRITTEN QUARTET : « Ravel String Quartet – Vaughan Williams : On
Wenlock Edge & String Quartet N°1 » | Warner Classics 2026.
Nouveauté Warner de cette année, ces quatuors soyeusement exécutés par le Britten Quartet
m’ont éclairé la semaine, puis le mois…
Soyeusement est un terme que je prends plaisir à utiliser ici car c’est si rare
que les quatuors à cordes soient ainsi interprétés, sans rugosité, sans acidité
(en particulier pour les violons 1 & 2), sans insistance de l’archet qui
énerve la sonorité, sans « raideur ».
C’est en premier lieu Ravel qui va en bénéficier de cette mise en délicatesse,
en souplesse pour un quatuor, comme toujours chez lui, d’une immense
inventivité tant d’inspiration (la muse chez Ravel a vraiment fait un très long
séjour, sur sa vie entière) que de positionnement instrumental, donc
« orchestral ».
Ravel, on le sait, fut un orchestrateur tant génial qu’innovant et la
magnificence de ses pièces orchestrales en attestent.
Ses pièces pianistiques aussi, puisqu’elles furent déployées pour l’orchestre.
Il en va de même pour sa musique chambre, moins plébiscitée, moins connue, mais
tout aussi captivante et intéressante.
Maurice Ravel a composé ce quatuor en 1903.
Il avait 28 ans, était déjà un compositeur reconnu en France et sa réputation
internationale était en devenir.
Il a dédié cette œuvre à son professeur Gabriel Fauré qui lors de la première
le 05 mars 1904 à la Société Nationale de Musique ne la reçut, ni la perçut avec
le moindre enthousiasme.
Lalo, quant à lui, la critiqua comme étant
ressemblante à l’œuvre de Debussy.
Debussy par contre était un grand admirateur de Ravel.
On aime faire le rapprochement entre le quatuor à cordes de Debussy, composé en
1893 et celui de Ravel.
Cela semble logique comme une sorte de filiation entre cette volonté de créer
et rompre avec les usages formels séculaires. Mais si Debussy est un
impressionniste qui image avant tout et au-delà de la forme, sa musique, Ravel
tout en l’étant également ou du moins s’en inspirant, va remettre ce principe
de la forme en place.
C’est aussi là son génie.
Ravel se penche toujours sur le passé (« Tombeau de Couperin »,
« Infante défunte ») dont il sait exploiter, à sa façon, les codes et
règles pour les adapter à l’actualité de son époque.
Ce quatuor est en quatre mouvements et là où généralement le mouvement lent
intervient en second, c’est le scherzo joué pizz qui prend la seconde place, le
mouvement lent sera relégué en troisième position (avec de nombreux changements
de tempo).
Le rôle de l’alto est important tout au long de l’œuvre ce qui lui confère une
densité particulière et modifie sensiblement le rôle souvent prédominant du
premier violon.
Ce rééquilibrage de rôles instrumentaux est d’emblée ce qui va rendre le
quatuor attractif et c’est aussi ce que les interprètes de l’album ont pris en
compte replaçant ainsi l’écoute analytique de la pièce.
La musique de chambre de Ravel reste à découvrir.
Elle recèle tout autant d’innovations que le reste de son œuvre et cet
intimisme qu’elle exprime, de fait, nous fait plonger dans un Ravel où la
sensibilité est immédiate, palpable dès les premières notes.
Ce quatuor est tant superbe que magnifiquement compris et interprété ici.
Ralph Vaughan …
Découvert et adopté il y a bien longtemps avec sa suite Greensleeves, à
l’époque où je m’intéressais à tout ce qu’avait enregistré Sir Neville Marriner
réellement sorti de l’ombre de mes faibles connaissances par ses
interprétations devenant ainsi références, de Mozart, cf le film Amadeus.
Sa musique de chambre est à l’égal de ces grandes pièces symphoniques qu’il
composa.
Elle mérite un arrêt sur image sonore et après Ravel, « On Wenlock
Edge » avec le ténor Philip Langridge et le pianiste Howard Shelley opère
comme une transition bienvenue.
Un cycle de mélodies avec quatuor à cordes et piano, voilà bien qui est
d’emblée, original et mérite qu’on s’y attarde.
Le matériau, six poèmes extraits du recueil « a shropshire lad » (1896)
de A.E Housman qui en comporte à
l’origine 63 – un recueil qui connut une grand succès auprès des jeunes
lecteurs, un public auquel les « chants » du recueil étaient
destinés.
D’abord écrite dans cette version cette œuvre fut ensuite orchestrée mais aussi
réduite pour duo ténor/piano, un peu comme le faisait Ravel avec son matériau
créatif (cf les nombreuses versions de « Ma Mère L’Oye ») – est-ce là
l’un des fils directeur de l’album ?
Peu importe.
Par contre on ne peut rester insensible à l’originalité tant d’écriture que
d’inspiration mélodique que le compositeur a transposé sur ces petits joyaux
poétiques en exploitant une palette de jeu instrumental des plus larges avec
des nuances expressives d’une rare subtilité qui obligent le ténor à une
articulation et une retenue d’interprétation peu communes.
Ces six (presque) miniatures permettent une transition plus qu’anecdotique
(j’ai même pris un plaisir remarquable à isoler ces chansons pour les écouter à
part du concept, en tant que telles) entre les deux quatuors, celui de Ravel et
celui de Vaughan Williams.
Elles offrent une pause qui va permettre de sortir du langage si moderne de
Ravel pour s’engager vers celui de Vaughan Williams – c’est une gestion très
intelligente du programme de l’album et en même temps cela permet de découvrir
une œuvre chambriste peu jouée, ni connue.
Passons maintenant à ce quatuor, le premier (Vaughan Williams en a composé
deux).
Le lien avec Ravel est bien là, en effet.
Dès son retour de Paris en 1902 le compositeur qui était allé faire un séjour
d’études auprès de Maurice Ravel s’attelle immédiatement à composer cette œuvre
effectivement parallèle à bien des égards à celle du maitre.
Il ne faut pas pour autant s’attarder à ces seuls points de comparaisons
musicologiques et techniques et en écoutant attentivement l’œuvre on note
nombre de caractères spécifiques au compositeur britannique dont cette dimension mélodique qui s’impose immédiatement dès le premier mouvement (Allegro
Moderato).
De facture moderne tel que l’entend cette époque où le vingtième siècle débute,
souhaitant artistiquement et créativement s’émanciper de l’axe romantique et
cherchant d’autres pistes tant d’écriture que d’inspiration, de forme, de
caractère et d’impressions, ce quatuor à l’écriture académiquement parfaite, va
mettre cet académisme au profit d’une calligraphie musicale précise, au dessin
clair et minutieux.
Les chants et contre-chants s’entrecroisent en semi contrepoints, le fil
mélodique circule à l’intérieur et à l’extérieur du quatuor, permettant une
écoute d’attention permanente.
Toute la palette de jeu (le second mouvement Menuet et Trio – un trio admirable
de rupture et de concision à l’intérieur du mouvement - et ses pizz magnifié
avec ce petit motif court, léger, qui circule et sert d’argument) d’écriture
des cordes jusqu’aux tessitures larges et amples est présente tant que possible
pour renforcer l’inspiration et l’expression.
L’atmosphère intime et sentimentale qui s’en dégage avec ce côté antiquement
moderne (tel qu’aimait le faire Ravel de façon imagée, architecturale tant que
formelle) installe une pression musicale qui touche réellement l’auditeur.
Comme toujours le mouvement lent (le 3e, Romance, Andante Sostenuto)
crée le point d’arrêt sensible – les 4 cordes s’entrelacent dans un tracé en
équilibre quasi contrapuntique qui finira par une réunion quasi chorale
soutenue par un violoncelle ample et généreux.
Je ne peux m’empêcher de penser ici au somptueux adagio pour cordes de Samuel
Barber – moment fort du répertoire classique et de l’écriture pour cette
catégorie instrumentale qui exige un savoir-faire orchestral rigoureux tant qu’apte
à transcender l’inspiration.
Le dernier mouvement rythmé (Finale, Rondo capriccioso), semblant faire
ressurgir l’inspiration populaire chère à Vaughan Williams, conclut cette œuvre
chambriste magistrale, inspirée et captivante qu’il faudra plusieurs écoutes et
tant d’autres afin d’en apprécier toute la splendeur.
Le Britten Quartet l’interprète, en tout cas, avec un remarquable brio.
- - -
Deux albums chargés de pièces qui pourront ravir tant les amateurs de musique
classique que tout le monde finalement, pour peu qu’une envie curieuse pousse à
sortir de ses rangs.
Et puis, si l’on pense à Sheller, ou à Elvis Costello et ses Juliet Letters,
peut être bien qu’on fera un lien, en tout cas avec Ravel et Vaughan Williams,
sur cette écriture exacte tant que charmante qu’impose la musique de chambre.
à bientôt pour la suite.
La suite… est ici, j’ai longuement hésité pour faire mon choix, lu et relu ton texte pour opter pour Gotlieb, nom facile à retenir mais ce n’est pas l’important (je voulais le souligner). Je me suis arrêté à 1) un auteur redécouvert, c’est toujours émouvant comme situation 2) « une infinie mélancolie qui laisse pointer les sentiments les plus denses et subtilement pudiques, tel que le voulait cette époque de détours, de non-dits, sous-entendus et mystères de l’âme. » qui entraîne la réflexion sur la musique de cette époque, celle qui nous a atteints était destinée à des puissants dont il fallait ménager la susceptibilité, des puissants souvent éduqués et regardant sur les sujets et les traitements choisis par le musicien. Alors que de sensibilité dans ce que nous écoutons Pascale et moi, elle est friande de ces climats galants, délicats et sensibles. Du coup la violence de cette époque, sociale et militaire est gommée.
RépondreSupprimerJ’ai une oreille qui se tire toute seule pour aller écouter Ravel, ce sera pour plus tard
Effectivement cette musique galante, de divertissement, n'a pas le même impact quand on l'écoute aujourd'hui.
SupprimerPas le même contexte, pas la même destination, époque et public.
La musique destinée aux classes sociales supérieures, et l'autre, populaire, dont nous n'avons quasi pas de trace écrite si ce n'est justement celle dite savante qui la reprenait, s'en inspirait et en usait.
Les compositeurs usaient de nombreux stratagèmes pour continuer à être créatifs et parfois innovants tout en se pliant à des protocoles selon leurs commanditaires. Certains d'entre eux avaient l'oreille affutée et selon leur capacité à apprécier l'innovant et l'audacieux, ils ont permis que le langage musical puisse évoluer.
Musique et pouvoir, pour en musique, que pouvoir en musique ?...
On pourrait croire cela lointain et disparu que ce rapport du pouvoir sur l'artiste - pourtant bien des exemples prouvent le contraire...
Te reste Ravel et Vaughn Williams et je pense que tu apprécieras.
à +
Je voulais au moins repasser par là pour dire que je louche sur les papiers Jazz.... je reconnais Ravel et Vaughn Williams comme de fortes sollicitations. Mais le jazz n'attend pas ;-)
Supprimer