JOURNEY : « Original Classics » - Coffret 5 CD – Sony 2011. Chapitre 1.

JOURNEY : « Original Classics » - Coffret 5 CD – Sony 2011. Chapitre 1.

Chapitre 1 – « Infinity » / « Evolution » / « Departure ».

Nos récents échanges avec Aissa, puis Sorgual, lors de la playlist orgue dans laquelle je mettais en avant le solo et le jeu de Gregg Rolie dans le titre « Walks like a Lady », m’a fait sortir de l’étagère ce coffret de cinq albums enregistrés entre 1978 et 1986 par ce groupe mythique.
La période où est arrivé Steve Perry, chanteur à l’organe vocal tant qu’au physique charismatique.
Et avec son arrivée le groupe, issu des jam sessions woodstockiennes post Santana (il faut rappeler que le groupe a été constitué par d’anciens musiciens de la première mouture Santana) a progressivement cédé à un son plus commercial, ce qui a fait le bonheur de la critique en général française et soit disant spécialisée, car le succès, on le sait, est un crime de lèse-majesté et même les « gros » tels que le l’aérostat dirigeable n’y ont pas échappé, eux non plus.
Cela n’empêche pas Manœuvre (encore lui), fervent détracteur en ces temps de ces groupes stars et gigantesques d’aller s’esbaudir devant le coffret nouvellement sorti du Floyd de « Wish You Were Here » – il n’y a pas que les politiques qui sont spécialistes du tournage de veste.

Je m’applique donc à écouter ces albums dans leur progression chronologique, ou pas d’ailleurs… et à faire le point sur ce groupe qui a traversé le rock américain comme une révélation, comme étant quelque part précurseur d’un rock qui va devenir eighties et connoté FM.
Foreigner, Toto, Boston, Journey et une poignée d’autres y compris la mutation de Van Halen ont largement participé à ce son, à ce format taillé pour les radios, mettant progressivement le rock en tubes, en minutage pour la bande FM, support vénéré et référent de cette mémorable époque.
Ainsi le rock a pris une dimension nouvelle, conquis d’autres publics, est devenu plus international, certes moins rebelle (quoique), moins engagé politiquement (là encore quoique), moins sale, donc plus propre (sur soi et dans le mixage, dans le professionnalisme de la production, etc) et il a également usé des nouveaux outils émergeants dans les studios d’enregistrement pour des produits plus précis, plus détaillés et taillés pour la bande FM.

Côté instrumental, le jeu des musiciens s’est soigné d’avantage, mettant leurs capacités dans une boite plus conforme et les obligeant à être plus efficaces, plus directs, moins … bavards.
Evitant ainsi les longues plages improvisées ésotériques, psychédéliques pour aller à un essentiel.
L’exercice n’était pas simple et il fallait se discipliner.
La guitare a dû faire parité avec les claviers de plus en plus synthétiques, de plus en plus orchestraux.
La batterie s’est habituée progressivement au clic, métronome imparable et si le batteur n’en était réellement capable, les boites à rythme efficaces, implacables, faisaient nouvellement l’affaire.
Le jeu de la basse s’est augmenté, a pris consistance et grosseur sonore.
Et le-la chanteur-chanteuse se devait obligatoirement d’être perçant, empreint d’une forte personnalité, charismatique, à la voix chargée tant de feeling que d’émotion très travaillée, un rôle là encore ouvert vers le grand public.

Journey c’est tout cela et ces cinq albums en démontrent avec clarté l’évolution.
Et à ce titre mais également à bien d’autres, c’est captivant.
On fera ça en deux chapitres, Journey mérite largement cette "attention".

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Naissance…

1975 sort : « Journey », un album où nos cinq rockers sont en apesanteur sur une planète qu’on imagine être Mars.
Vêtus de tenues aérospatiales, cheveux au vent qu’ils imaginent décoiffant sur cette planète hostile ils offrent au public qui ne leur est pas encore acquis une musique bien installée dans leur temps, un savant mixage entre un rock lorgnant vers le hard-métal, une stratégie progressive et des virées dans le monde du jazz-rock.
En soit, ils fusionnent déjà les trois grandes tendances qui influencent les musiciens de leur génération et quel que soit la carte de style qu’ils tirent, ils sont gagnants à tous les coups.
L’album est riche en musiques, variés, déroutant et sera assez vite oublié pour devenir un objet soit rare, soit de curiosité.
C’est en 1973, en fait que le groupe, aidé et managé par Herbie Herbert qui était le manager de Santana va faire ses débuts. Mix entre certains musiciens de Santana (dont Gregg Rolie à l’orgue et au chant) et des musiciens d’un groupe ombrageux nommé les Frumious Bandersnatch augmentés du futur batteur des Tubes, Prairie Prince, ils ne s’appellent pas encore Journey mais The Golden Gate Rythm Section.
C’est suite à un concours qu’ils ratent que leur roadie leur suggère de s’appeler Journey et ça tombe bien pour donner un peu de corps à cette chronique, puisque leur premier engagement sous ce nom fut au Winterland Ballroom, à San Francisco, pour le réveillon de la Saint Sylvestre de 1973.
Cela signifia le départ de Prairie Prince vers les Tubes et c’est Aynsley Dunbar, batteur anglais sorti de chez Zappa, ayant également travaillé avec John Lennon qui postula pour le poste. Et il l’obtint.

Le premier écueil du groupe est qu’ils n’avaient pas réellement de chanteur.
Pour pallier cette « absence », qui ne semble nullement être leur préoccupation du moment, c’est Gregg Rolie qui s’y est collé et ses comparses prirent même des cours de chant pour palier quelque peu à ce manque et assurer quelques chœurs et parties solistes.
C’est ainsi avec ces atouts et ces changements de personnel, ces hésitations, ces balbutiements, que ce groupe a commencé.
Personnellement, je n’aurais pas parié un kopek dessus, malgré un album absolument excellent …
C’était mal barré, d’autant que le second guitariste, rythmique, George Tickner se fit lui aussi la belle, il avait trouvé « mieux » ailleurs.

En 1976 sort le formidable « Look into the Future » que je considère avec beaucoup d’admiration et qui confirme de façon plus marquée la direction tripartite du groupe vers rock, prog, jazz-rock.
Les solos de Schon sont absolument flamboyants, le jeu de Dunbar dépasse de loin ce qui se fait ailleurs, la basse de Valory est digne de celle de Entwistle, et Rolie s’affirme en maitre des claviers.
Et il chante (fort bien), ainsi que Neal, mais par défaut.

« Journey » est un album qui mérite aujourd’hui d’être totalement réévalué tant il possède de titres absolument contagieux d’énergie positive et de moments brûlants (« Kohoutek », « Topaz »), dignes de la grande épopée de Santana.

Et…
« Look Into The Future » démarre tout shuffle dehors avec un titre très fun, « On a Saturday Nite », poussé à bloc par Dunbar et tranché à vif par Schon. Puis les titres, tous aussi majestueux s’échafaudent pour un plaisir des plus coupables et une maitrise instrumentale absolument décapante et inhabituelle pour l’époque.
Avec, de plus, une gestion de la forme qui permet à chaque chanson des possibilités de développements et d’ouvertures captivants « It’s all Too Much », « Look into The Future » et son orgue surdimensionné, « She Makes me Fell » trempé dans le métal rougeoyant etc.).
Mais Journey n’a … (toujours) pas de chanteur malgré des qualités de plus en plus affirmées.

1977… l’album « Next » sera la dernier de cette trilogie.
Et quelque part il marque une étape transitoire vers ce rock qui va devenir FM et dont ils vont devenir les têtes de gondole.
Des chansons plus courtes, plus pop au sens populaire où le piano va prendre une place plus prépondérante en mettant Rolie comme chanteur / pianiste, au premier plan.
Les chansons et l’axe musical commencent à prendre une tournure tube et ce d’entrée avec « Spaceman », un titre qui met Neal Shon indéniablement en avant avec un solo concis, incisif et très dense (ce qu’il fera systématiquement par la suite et sera quelque part, sa signature).

Alors Columbia convoque toute cette merveilleuse équipée de post hippies freaks dans leurs bureaux et leur intime de changer de cap.
Ayant prouvé là qu’une direction plus commerciale leur était somme toute possible, ils n’ont … plus qu’à…
Seulement voilà… ils n’ont toujours pas de « vrai » chanteur.
Et pour franchir ce cap, il leur en faut absolument un.
Il leur faut aussi dépolluer leur musique des résidus du passé qui trainent encore dans leurs usages de jeu (« Here we are » - « Nickel and Dime » - « Karma ») et dont ils peinent à se défaire (ce qui va prendre du temps, on verra ça plus loin), mais leur avenir est en jeu et si le groupe doit perdurer il y a là un cap à franchir et une opportunité, car Columbia croit vraiment en eux, à saisir.
Première urgence, trouver … un chanteur.
(Ah oui, on l’a déjà dit ! et cela dit j'aimais bien le chant de Gregg, moi).

Ils engagent donc Robert Fleishman (co-compositeur de « Wheel in the Sky ») qui part un an en tournée avec eux.
Bof…
Les fans et le public difficilement acquis n’adhèrent pas, des difficultés de management s’ajoutent à cela. Fleishman quitte le groupe.
Le groupe va alors engager celui qui sera leur apport décisif, Steve Perry.
Et qui sera aussi sa réelle et profonde, définitive même … identité vocale, aussi inscrite que Plant pour Zeppelin, que Gillan puis Coverdale (malgré Hughes) pour Purple, oui à ce point.
Mais ils ne le savent pas encore.

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1978 : « Infinity ».
Herbie Herbert décide de renvoyer Aynsley Dunbar qui retrouvera vite du travail chez Jefferson Starship et qui sera remplacé bientôt par le batteur de jazz Steve Smith.
Cependant, Dunbar va clore son partenariat dans Journey de façon admirable avec « Infinity » et signer là un jeu « de studio » qui ouvre véritablement la porte vers ce futur que le groupe visera toujours.
Les titres des albums en attestent, Journey voit toujours plus loin, plus avant, vers l’avenir.

« Infinity » ouvre le nouveau terrain de jeu avec la splendide balade : « Lights »
L’arpège de guitare de Neal est délicatement saturé – grandiose !
La chanson en mesure 12/8, lorgnant vers le slow-rock post blues augure d’entrée un album dont les changements sont efficients et surtout elle place en avant, d’emblée la nouvelle voix du groupe, Steve Perry.
Et le travail vocal des autres fait merveille désormais en chœurs.
Solo de Neal ramassé, concis et d’un très haut niveau.

 « Feeling That Way » prend le relai et là encore le jeu de Neal Schon prend aux tripes, rock quand il faut, délicat quand le titre opère sa parité. Steve et Gregg en parlant de parité, se partagent les vocaux, avec des identités complémentaires. Aynsley enfonce clous sur clous, Ross tel un énorme boa glisse son jeu reptilien sous ce déluge qui en public fera lever les foules, et d’ailleurs sans transition l’immense « Anytime » ouvert en chœurs prend le relai.
Gregg cherche des aigus afin de contrer Steve, Neal prend définitivement le pouvoir et surcharge sa guitare de tous les effets high tech à disposition à cette époque, Gregg, bien trop occupé à chanter depuis ses claviers lui laisse le champ libre et Steve vient pousser sa voix fédératrice sur le pont.
Un bon coup de flanger studio digne de chez Sweet Smoke pour renflouer la batterie et voilà, envoyé c’est largement bien pensé et pesé.

 « LaDoDa » ne laissera pas le moindre répit à l’auditeur, shuffle-boogie endiablé, il va permettre à Steve de poser son sceau, de creuser la distance de tessiture avec Gregg et d’installer sa voix dans l’esprit sonique de ce que Journey va maintenant et désormais représenter.
Des mises en place guitare batterie au cordeau, un solo de Neal qu’un certain Van Halen n’aurait pas renié, des chœurs qui inondent le terrain et toujours ce flanger doublé d’un reverse qui démontre que Journey va aussi passer pas mal de temps en studio à l’avenir afin de sceller sa réputation professionnelle.

« Patiently » est la première balade, le premier slow et on sait à quel point les slows des groupes de métal sont tant émotionnels qu’efficaces. Celui-ci ne déroge donc pas à cette règle. Le titre est subtilement construit, offre de belles parties mélodiques à tous degrés et bénéficie d’un mixage en traitements réverb, flanger et reverse au studio qui sont encore inhabituels et qu’Hendrix aurait tant aimé explorer…

Et voici le tube : « Wheels of Life ». Steve a adouci son expression vocale, Neal a composé un truc entre riff et arpèges. Le refrain est taillé pour haranguer les foules, réunir les fans en une communion musicale afin de chanter, en chœur – ce qu’ils font déjà là, avec le titre forcément sorti en 45tours et ayant rempli les ondes. Steve va chercher des vocalises insensées d’aigus derrière le solo de Neal.
Cette fois on en est certains, il a installé définitivement sa place et ne sera pas un chanteur de passage ou anecdotique – les fans l’espèrent en tout cas.

« Somethin’ to Hide » oscille en décomposition ternaire entre un beat dans le temps bien profond et un feeling accents jazzy détournés. Le jeu de Dunbar est remarquable et l’on y retrouve ce qui l’a installé durablement chez Zappa. Un titre où l’écriture est particulièrement soignée et où Steve va encore une fois s’envoler, en coda, en vocalises stratosphériques.

 « Winds of March » est d’une rare beauté, des réminiscences prog s’invitent dans cette balade où encore une fois l’ingé son, au mixage final, va profiter des breaks de batterie pour mettre en route ses flangers, dimensionnant ainsi le titre vers d’autres possibilités.
Le solo de Neal est « écrit », puis le studio va s’inviter sur son riff en jouant allègrement de la stéréo et Gregg va offrir, comme au bon vieux temps, un solo d’orgue puissant, inspiré, massif et solennel qui ouvrira grand la porte à Neal, désormais évident guitar hero qui va retrouver le merveilleux contre chant qu’il a écrit pour ce titre exceptionnel.

« Can Do » va trancher sans transition et nous faire un rapide rappel du Journey des débuts. Le riff de guitare est incisif, sauvage, nerveux, la batterie joue la profondeur avec le jeu sur toms.
On note le soin de l’écriture permanent qui même ici s’invite sous divers aspects : chœurs, solos inscrits, breaks et tuttis, souci de la forme, jeu de contrastes, etc.

 « Opened the Door » va clore l’album qui est passé à toute allure et nous a imbriqué la voix de Steve Perry.
Désormais Journey y est associé, comme par magie et avec ce quatrième album ils ont enfin leur chanteur …  et perdent leur batteur.
Désormais Neal est la cheville ouvrière de la texture sonore du groupe, son jeu de guitare tant subtil que varié et riche en idées musicales se place avec bonheur aux côtés, avec et en soutien de Steve et fait le lien avec les claviers de plus en plus orchestraux de Gregg.
A grands coups de cymbale China, boostant le solo de Neal qui fait déjà rêver à l’album suivant, Aynsley Dunbar tire sa révérence, en beauté, avec puissance et charisme, avec conviction et professionnalisme, avec inventivité et honneur.
Bientôt le groupe va encore gravir les marches d’un cran.
Le chemin fut long et cet album scelle à la fois la fin d’une époque et le départ vers de nouveaux horizons.
Les studios d’enregistrement, le matériel, les possibilités en cette proximité d’entrée en eighties sont plus que prometteurs … Journey a commencé à en user et il saura en abuser.

« Infinity » est bien plus qu’un album transitoire.
C’est un formidable pavé rock, intelligemment pensé et produit, ce qui n’a pas échappé à nombre de musiciens qui s’en inspireront pour tailler eux aussi leurs routes vers ce futur tout proche et qui fera tout changer.

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1979 : « Evolution ».

C’est toujours  intéressant d’entrée de constater – pour le moment du moins – le réalisme des titres des albums.
« Evolution » résume bien en quelque sorte ce que le groupe est en train de faire : évoluer.

Cette fois le groupe se fixe tant au niveau de son personnel que de sa direction musicale.
Steve Smith (fraichement arrivé de chez Ponty et Focus) fait sa première entrée dans le spectre, une sonorité plus actuelle, un jeu en apparence moins complexe, nettoyé des habitudes volubiles qu’Aynsley Dunbar gardait en lui, inscrites, témoignages d’une époque désormais révolue.
Nous allons entrer bientôt de plein pied dans ces eighties où l’industrie du disque, de la production musicale (même en classique) va évoluer, va muter et se développer de façon excessive, tentaculaire. Les enjeux sont colossaux et certains groupes devront soit disparaitre, soit se contenter d’un passé glorieux mais devenu obsolète, soit s’adapter pendant que d’autres, purs produits de markéting attendent sagement leurs heures de gloires futures.

Columbia a parié sur Journey.
Columbia ne s’est pas trompé.
Et Journey va suivre la direction souhaitée et qu’ils souhaitent certainement eux aussi.
Leur précédent album, l’arrivée de Steve Perry, le départ de Aynsley Dunbar retourné vers un groupe aux données passéistes, qui fut tant soit peu leur concurrent, leur ouvre des possibilités inespérées jusqu’alors.
Journey n’en n’est plus à s’adapter, ils ont compris les enjeux qui vont redessiner le rock et ils vont en devenir des acteurs essentiels, car, eux … ils ont … le métier.
N'oublions jamais que Journey c’est un groupe de super pros et de requins de studio réunis pour fonder un super groupe sous la houlette d’un manager brillant et visionnaire qui met toutes ses compétences (et les leurs) au service du … dollar.
Peter Grant a fait ça avec le Zep.

Il faut maintenant tailler le produit pour le gigantisme, les stades, travailler, répéter, figer, fidéliser les fans et en acquérir d’autres – leur manager, leur maison de disque sont là pour ça.
On demande à Roy Thomas Baker, qui a produit Queen, de passer aux commandes de la production et au mixage final.
Les essais de console de studio perceptibles dans « Infinity » vont être optimisés, le son hard rock FM va être le sceau de cette nouvelle direction.
Neal Schon est le guitariste idéal pour cela et le tandem Ross Valory-Steve Smith lui permet une assise d’une rare solidité, une puissance majeure qui va souder la musique du groupe et lui offrir la possibilité de créer pour chaque titre un impact sonique qui va prédéfinir le hard rock à l’américaine, sur une dimension inédite de variété internationale.

L’album est – et on le constatera avec le live « Captured », absolument extraordinaire – préconçu pour le live, les tournées et … les stades.
Journey pose en studio ce son dit « stadium » qui sera vilipendé par les passionnés du rock de club, adulé par le public (un équivalent de ce penchant chez nous c’est Johnny Halliday qui pourtant n’a pas repris de titre francisé de Journey, ce qui les auraient rendus forcément plus populaires chez nous).

On se pose face à ces sessions et on est happés par cette ampleur, cette largeur surdimensionnée, l’espace dépassant le seul critère de stéréophonique que prend la musique et la densité massive du mixage qui jongle entre grandeur, grandiloquence même et proximité détaillée des instruments, du jeu des musiciens, présence hypersensible du chanteur mais également possibilité de l’imaginer là, sur la scène immense, au milieu du stade bondé.
Journey ne propose pas vraiment d’autre imaginaire désormais.
Journey propose de l’écouter dans son environnement essentiellement de musiciens : compositions, chansons, hôtels, limousines-hélicos-jets, groupies, backstage, matos high tech, stades, puissance sonore tout ça dans le … studio et dans leurs vies.
Journey d’adresse aux teenagers, aux jeunes adultes, à une génération nouvelle qui doit les inscrire dans leur ADN au même titre que les tubes qui inondent les radios qu’ils écoutent en boucle, au même titre que Springsteen, Police … mais à la différence près que leurs univers respectifs n’ont pas la même dimension de langage.
Une force musicale, une faiblesse de propos sur la durabilité.

« Evolution » sera leur album phare, le plus vendu, le mieux positionné et ce encore aujourd’hui.
C’est une machine à tubes rock, c’est un rouleau compresseur métallique et hard, c’est un modèle exemplaire symbolisant la véritable évolution non seulement du groupe à l’aube des eighties, mais du rock, purement et simplement.
Et avec eux le flambeau du gigantisme change de main, à leur avantage.
Ils sont … enfin … prêts.
Et leurs nouvelles recrues, les deux Steve, sont les chevilles ouvrières de l’exactitude horaire qui leur permet cela.

L’album débute orchestralement, magistralement, pompeusement et justement, majestueusement avec l’instrumental « Majesty » qui ouvrira en toute logique leurs concerts.
Le parfait morceau pour fasciner le public, l’auditeur, le mettre en haleine, le rendre attentif.
Un morceau d’ouverture, réellement composé, pour ça, là où tant d’autres groupes se font annoncer par un titre pré enregistré (la grande mode de l’époque, comme Stravinsky pour Yes) permettant une arrivée solennelle…
Journey compose sa propre solennité.
Et avec ça il fédère instantanément son public.

Quand on écoute « Evolution », attentivement, au-delà du l’impact immédiat qu’il procure on réalise nombre de choses.
En premier lieu le rôle que prend Steve Smith va positionner la musique du groupe vers une écriture arrangée plus précise, subtile, ne laissant strictement rien au hasard. Steve Smith vient du jazz. Il a certainement joué dans des grands orchestres et est habitué à la lecture et à jouer tout ce qu’exécute l’orchestre.
En tant que batteur il est habitué à driver mais aussi à être la synthèse de tous les événements musicaux qui sont joués, ont été arrangés. C’est une donnée flagrante ici.
Il tient le beat, assure le tempo mais dans ses rythmes, dans chacun de ses appuis, détachements, breaks, bref, dans l’intégralité de son jeu tout, absolument tout est transmis et joué par l’interface du batteur.
Il ne se contente pas d’être inventif mais il va intégrer les détails rythmiques de tel riff dans son beat initial, mettre des accents avec la guitare tout en maintenant son tracé, enfler de cymbales et de breaks efficaces et jamais envahissants les appuis, les ponts, bref – son jeu de batteur est la clé de voûte du truc.
Cela permet à Ross Valory de le coller et de prendre un rôle plus efficace, immédiat et « simple ».
Et Neal de son côté use et même abuse de cette faculté d’être soudé à la batterie, il peut alors faire place à toute sa créativité, sachant que la section rythmique va intégrer toute l’inventivité de son jeu.
Et cela va le pousser à être d’avantage créatif.
Ses riffs se surdimensionnent car soulignés en tout points par la batterie, ses solos deviennent de plus en plus mélodiques car ouverts par le jeu de Smith, etc.

Au milieu de tout cela, Gregg peine encore à trouver sa place, ce qui ne l’empêchera pas de trouver quelques rythmiques de piano à la construction habile (« Just the Same Way »), de soutenir le tout orchestralement et bien sûr de chanter, en lead mais aussi en chœurs.

Parlons des chœurs maintenant.
On constate à l'évidence le travail du producteur de Queen…
La place des chœurs est prépondérante et leur écriture serait comme sortie des traditions du jazz et donc du gospel, avec un souci de grandiloquence comparable à Queen, mais avec des voix beaucoup plus homogènes, moins acides et moins trafiquées en mode pastiche.
L'autre tenant du titre chœurs (je laisse de côté CSN&Y) eut pu être Yes, mais du fait du registre falsetto haut perché d’Anderson, ils sont souvent très forcés dans des tessitures aigues inclinant nombre de faussetés que n’arrange pas la complexité harmonique des compositions du groupe.
Les chœurs, chez Journey, ça semble évident, on n’y prête pas plus d’attention que cela tant ils sont inclus dans la musique, de façon logique et naturelle et pourtant c’est de la pure tuerie ! ...

Et, sans détailler les titres, car leur agencement, leur progression, leur exactitude font de cet album un véritable témoin d’une époque, il faut inspecter à la loupe les détails trucs et astuces qui feront que ces titres seront des exciteurs de foules, de fans et prévus, taillés pour ce faire.
Des chœurs en Na, na, na, ça peut paraitre cul-cul, oui mais, partout dans le monde on peut reprendre, en chœur, na, na, na – ça dépasse tous les textes à message ou pas du monde et c’est … intemporel si c’est soutenu par une mélodie efficace et simple.
(« Lovin’ Touchin’ Squeezin’ ») … suivi par l’entrée en chœurs de « City of Angels » où l’on peut écouter tous les détails d’écriture entre Shon et Smith.
Le southern rock est en vogue ? on va faire un pendant Skynyrd et l’affaire est dans les oreilles des fans
Et ça reste du … Journey, tellement c’est bien agencé. « Sweet and Simple » - cf « Simple Man » …
Il faut un titre qui mette d’emblée la voix de Perry en avant, ce sera le second « Too Late » bien enfoncé par la rythmique et bien renforcé par des chœurs (un petit côté Kansas) avec en sus le solo mémorable de Neal.
Côté riff tranchant, acerbe, ce sera « When you’re alone » où chaque accent de guitare est validé par la batterie, du grand art, tout en tenant un beat absolument remarquable et puis ce pont avec un élargissement dû au jeu de Neal. Métal.
Réminiscences jazz-rock funky en mode Purple - "Stormbringer", avec « Lovin’ You is Easy »,
Le hendrixien et purpleien : « Lady Luck » … lourd à souhait qui conclut l’album.
Le folk prog zeppelinien en mode III de « Daydream ».

Vu comme ça on se dit, les vilains copieurs…
Vu autrement je me dis que ces gars ont une énorme faculté d’adaptation culturelle, de synthèse du rock de leur temps et que leurs personnalités respectives transcendent ces zones d’influences pour les faire … Journey.

« Evolution » mérite bien l’engouement dont il a fait part et s’il est un album de Journey qu’il faut absolument avoir c’est effectivement et certainement celui-ci.
Le groupe y est à son apogée, il a toutes les cartes dans son jeu et avec ses deux Steve il a non seulement évolué vers les objectifs dont il rêvait (ainsi que leur manager), mais il s’est aussi doté dune réputation qui peut lui ouvrir des possibilités illimitées.
De groupe rock reconnu, ils sont passé stars.

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1980 : « Departure ».

« Departure », mais vers quoi ? vers où ? titrait la lamentable chronique de rock’n’folk à la sortie de l’album.
Cette fois ci, après « Elevation », Journey était passé du cabinet de curiosité au dinosaure de stades et on le sait, le « succès » divise très vite et attise très vite les jalousies.
Outre Atlantique Journey tourne, remplit les salles et surtout les stades et épuise son succès.

 « Any Way you Want It » sonne d’entrée comme un hymne, un titre à chanter ensemble, en chœur…
Cette fois Steve Perry est bien installé face à nous, indissociable et représentatif du groupe et il compose la plupart des titres.
Derrière lui Steve Smith est désormais rompu à son complice Ross Valory et ensemble ils sont une paire que chaque groupe est en mesure de rêver devenir ou avoir un jour.
Voilà pour l’axe.
Et avec, autour, sur ... eux évoluent Neal et Gregg, complémentaires, gestionnaires du son, des arrangements et de la texture maintenant identifiée et identitaire de Journey.

Ils peuvent entrer en studio, le nouveau départ a été pris et ils sont maintenant sur l’autoroute du rock et du succès qui va avec ce rêve américain de rock band dont ils touchent au quotidien la réalité.
C’est Geoff Workman (Foreigner, The Cars, Queen, Toto …) qui passe aux commandes de la production.
Ils entre au studio The Automatt, à San Francisco pour enregistrer, cette fois quasiment live en studio leurs nouveaux titres.
Le son général s’en ressent et cet album aura son lot de fans.

Journey tourne beaucoup et Gregg Rolie signera là également sa dernière participation en studio au groupe, chantant peu (« Someday Soon ») et ne composant quasiment plus, il laisse ce champ d’action à Steve Perry et Neal Schon.
Il choisira même son futur remplaçant : Jonathan Cain, du groupe The Babys et de Bad English, un artiste très impliqué dans la musique chrétienne évangéliste contemporaine.

Comme le précédent album, « Departure » est une usine à tubes rock.
Il enchaine comme des perles les riffs tapageurs, les refrains qui font dresser les foules et chanter à tue-tête en voiture, les fracas de batterie, les balades sentimentales …

Des titres absolument magnifiques émergent de tout cela, comme le miraculeux « People and Places » et ses claviers féériques ou ses chœurs placés dans le spectre stéréophonique de façon à leur donner une dimension auréolée de spiritualité. De l’écho, …
Et l’entrée de Steve Smith qui déboulonne tout en quelques mesures…
Et le jeu de guitare de Neal y est complètement addictif. Il déploie là tant et tant de savoir jusqu’à son solo qui inonde tout sur son court passage.
J’ai écouté ce titre de très nombreuses fois et Gregg y trafique son orgue de façon exceptionnelle.

« I’m Cryin’ » oblige à une attention toute particulière. Le solo d’entrée de Neal (et toutes ses petits interventions) puis son passage en son clair. Les incartades de Gregg, la présence vocale de Steve, la lourdeur de Steve et Ross.
Tout cela redimensionne l’habituel schéma de la balade rock et pourtant la règle d’or, un maximum de déploiement vocal et une guitare surexposée est très largement respectée.

 On peut lui adjoindre le slow-rock « Stay Awhile », planté dans le blues le plus profond et le jazzy « Walks like a Lady » dont j’ai déjà parlé en chroniques orgue.
Gregg commence à développer des tapis synthétiques en imitation de cordes qui reprennent le penchant rock symphonique vers lequel Journey a failli s’incliner à ses débuts.
Il y a aussi « Little Girl » toutes cordes dehors, où Jan Hammer rejoint Neal à … la guitare… et où les chœurs de Gregg sonnent comme un adieu pour le dernier titre. 

Côté j’envoie du lourd ce sera le riff et le chant rythmique presque onomatopée de Steve qui va en plus partir vers des aigus inimaginables dans « Homemade Love » avec la cymbale perçante de Steve Smith, remplaçant la cowbell dont il a une (fâcheuse ?) habitude. Solo incisif de guitare, jeu de batterie phénoménal… brrr…
Ou « Line of Fire », bon gros boogie au jeu de batterie hyper technique et à la guitare sinueuse (encore une fois quel solo – mais dans chaque titre de Journey les solos de guitare semblent d’anthologie). Steve hurle tout son rock vocal et Gregg enfonce les touches de son piano. Petit passage en flanger, bref…
Et puis ce titre tranchant, décapant : « Where were you ».
Le genre de titre que tu mets à fond la caisse (cliché solo de piano délicieux) … et que tu remets encore, et encore et … encore (pour éviter de plagier Cabrel, c’est mieux en trois fois).

Une production plus live, plus directe, plus nerveuse, plus percutante.

 « Departure » sonne le départ non vers des contrées autres, Journey confirme et se confirme avec cet album.
Mais confirme ici probablement le départ de Gregg, fondateur, piliers et socle du groupe.
Ils sont en tournée, vont enregistrer un live (« Captured ») absolument historique et pourtant passé sous les radars des pavés du rock. Gregg y fera sa dernière tournée et partira avec les honneurs car le groupe y est au sommet des sa forme, de son professionnalisme et de ses capacités.
On en parlera de cet album live.

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Second chapitre qui traitera des deux albums suivants pour très bientôt.
Bon week-end.










 
  





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