JAZZ NEWS 2026 - MAI KHÔI and THE DISSIDENTS

JAZZ NEWS 2026 

MAI KHÔI and THE DISSIDENTS : « Five years in Exile » | Ropeadope 2026.

Je vais consacrer cette chronique uniquement à cette artiste vietnamienne et à cet album qui m’a profondément surpris, choqué (au sens où il y a autre chose dans cette expression artistique que la seule musique – et on le découvrira juste après), positionné, interpellé et même stupéfait.
J’aime toujours, avant de chercher qui est l’artiste et me faire « une idée » à l’avance, orientant ainsi mon écoute, plonger directement dans son projet, son art, sa musique et ensuite et seulement ensuite, si - comme ce fut le cas ici – je crois qu’il faille mieux comprendre ce que j’ai perçu, je vais faire ma petite enquête.
Là il le fallait et cela a largement confirmé mon ressenti – ça me rassure quand à mon restant d’instinct face à l’art.

Allez, imaginez-vous face à du jazz qui va heurter le hard bop et le modal façon Herbie dans le quintet de Miles en approche d’une électricité imminente et qui s’incline plus que de raison vers le free.
Vous y ajoutez un brin de sel très puissant issu du R.I.O des Henry Cow et autres Art Bears, comme si vous ressuscitiez Dagmar et vous mélangez le tout façon King Crimson de « Lars Tongues in Aspic », côté violence maitrisée.
Reste à pousser le zeste coltranien mais ce serait trop réducteur, pensez plutôt à David Murray ou à un John Zorn (qui ici passera carrément pour un gentil garçon un peu rebelle) et vous y êtes presque tout à fait. Et surtout n’oubliez pas les réminiscences impossibles à ne pas inscrire de musique « traditionnelle » ou de musique vietnamienne tout court, cela englobant la pop et une forme de musique actuelle.
C’est bon ? Vous secouez tout ça et bien d’autres influences qui pourraient vous venir, ou plutôt similitudes et voilà, en gros, ce que vous allez vous prendre dans la tronche.
Cela pourrait sembler réducteur ou possibilité de réduire simplement à ces sensations, car là, face à ce choc sonique, il faut bien s’accrocher à un semblant de quelque chose et seules quelques références pourraient vous sauver … enfin je ne sais si on peut parler de sauvetage.

Mai Khôi chante en vietnamien, cela ne surprendra guère – enfin chante … disons plutôt que ses capacités tant que l’usage de sa voix vont vous heurter, vous faire fuir, peut-être ou vous inciter, comme je l’ai fait à … comprendre.
Sa voix est un vecteur total d’expression et avec celle-ci, aux possibilités de démesure et démesurées, l’artiste expulse réellement ce qu’elle a en elle.
Une hargne évidente, des sentiments qui se croisent, se disent et se contredisent, elle crie, hurle, murmure, chante, vocalise, parle, saute de notes à notes, faisant perdre tout repère et tout fil que nos oreilles occidentales désirent, elle discours, improvise, « mélodise » aussi …
Bref, ce rapport vocal est inhabituel et la langue rajoute cette stupeur supplémentaire, mais si l’on a été apte à apprécier Ursula Dudziak ou Laureen Newton ainsi de Cathy Berberian, peut être l’acceptation sera plus plausible.

Cette fois, je vous ai perdus.
Vous partez en courant ou bien vous vous dites que…

Et je vous suggère, avant de lire la suite de vous arrêter là, chose curieuse de ma part et d’écouter l’album, en entier ou par bribes, car vous aurez certainement besoin d’une pause pour faire le point.
Une fois cela fait, on va tenter ci-dessous …  de comprendre et tout va s’éclairer.

PAUSE … ECOUTE …
ECLAIRAGE !

Vous avez probablement été jusqu’à « Teyaka » et maintenant, après ce déluge expressif et nerveux, habité et transcendé, il vous faut en savoir d’avantage.

On y va et au passage ce titre « Teyaka », mais quelle merveille !

Mai Khôi est chanteuse, compositrice et activiste très militante.
Au Viet Nam elle est, fut et reste une véritable star.
7 albums, pop, dance … suite à sa révélation par la tv vietnamienne (prix en 2010 de la chanson et de l’album de l’année).
Mais en 2016, tout bascule.
Des manifestations exigeant la transparence du gouvernement suite aux rejets de déchets chimiques au large de Formosa Ha Tin Steel qui vont dégénérer et dont elle va être témoin (arrestations massives, violences policières) vont lui faire changer radicalement son positionnement face à la censure du gouvernement vietnamien.
Elle décide donc de se présenter aux élections pro-législative soutenue par quelques militants mais surtout par Barack Obama en personne …
Cet activisme lui vaudra l’annulation de l’ensemble de ses concerts.
Il lui vaudra également des expulsions de ses logements, d’être arrêtée, interrogée et détenue.

Là on commence à mieux comprendre cette hargne, cette profondeur dans son art.

« Cela m’a profondément touché et l’artiste qui est en moi m’a fait changer ma façon de créer et de penser la musique, pour faire de la musique qui aide les gens de mon pays »

Un spectacle : « Bad Activist ».
L’exil, en 2019, aux Etats Unis.
Le prix Vaclav Havel, pour sa dissidence, le prix des Quatre Libertés, pour la liberté d’expression, elle est reconnue par Amnesty International – elle continue son activisme en l’exprimant courageusement par son art et sa musique.

Au départ, « The Dissidents » était un groupe de musiciens vietnamiens, créé en 2016, mais il a dû se dissoudre sous la pression du gouvernement.
Mai Khôi vit désormais en exil à Pittsburg, en Pennsylvanie et en 2021 elle a reformé « The Dissidents » aux côtés du pianiste Mark Michelli qui a réuni des musiciens de la scène free, avant-gardiste et modern jazz.

Mai Khôi : « chaque son que je produis avec ma voix a une signification … quand je chante le bruit de la rivière, c’est incessant, doux et harmonieux et ça ne s’arrête jamais … ».

La musique de Mai Khôi and The Dissidents transmet nombre de ressentis, de sentiments, elle transpose le vécu et leur relation avec l’actualité.
Guerre, quotidien, colère, désir, amour, nature … leur représentation sonique est certes portée par l’incroyable expression vocale de Mai Khôi, mais le traitement qu’ils insufflent et l’implication à un rendu total et expressif ne peuvent laisser indifférents.
Ils se battent contre la censure y compris l’autocensure du public qu’ils estiment sous contrôle.
La censure politique et son vecteur artistique sont au cœur de leur musique qui ainsi devient un acte réel, un moyen – donnant à leur art une autre portée que l’art en lui-même.

J’écoute cet album, je tente de m’informer au mieux sur cette artiste et son groupe de dissidents qui désormais combattent, également aux States, ce qu’elle n’aurait jamais imaginé possible dans ce pays où elle s’est exilé pour justement pouvoir s’exprimer librement et dénoncer l’entrave à la liberté d’expression de son pays, le Viet Nam.
J’écoute ses cris, sa rage, ses sentiments les plus divers passer par la puissance de sa voix aux possibilités expressives inouïes.
Elle a choisi l’axiome du jazz, potentiellement free (et ce choix est forcément symbolique) et en tout cas d’avant-garde certainement comme étant le vecteur le plus approprié pour exprimer la pluralité de ses ressentiments.
Je l’écoute, entends sa sincérité et ce qu’elle a vécu, sort là, concrètement et je ne peux pas m’empêcher de me marrer face à tout ce cirque politico de gauche qui s’indigne et se désire insoumis (je n’irais surtout pas m’adresser à leur pendant infléchi à l’inverse, eux n’ont pas vraiment de considération envers l’art qu’ils scellent obligatoirement à gauche – comme si les artistes étaient tous à fourrer dans un sac uniformisé).
Et j’aimerais suggérer à ces badernes omnipotentes d’aller voir un peu ce qu’est la véritable non-liberté d’expression, d’aller rencontrer vraiment ce qu’est une identité s’exprimant par l’art qui a vécu le joug du contrôle gouvernemental et qui a donné un sens réel, de sa personne, à l’acte dissident, abandonnant une carrière auréolée de succès en son pays, pour dénoncer sa « politique » de non-liberté d’expression.
Histoire, sans minimiser le moins du monde, de relativiser là où la réalité fait mal et marque à vie et histoire, en écoutant non des discours creux et pathétiques, de pénétrer réellement par cette artiste le sens réel d’activisme, militantisme et dissidence et … de vérité, honnêteté, car il s’agit aussi, ici, de tout cela.
Pas de fanfaronnade…
Et pourtant Mai Khôi nous parle de changement climatique, d’incarcération politique, d’oligarchie des entreprises … et d’exil.

Mai Khôi : vocals
Mark Michelli : keyboards
Jeff Siegfried : saxophones
Eli Namay : basses
PJ Rotuda : drums

Impliqués, activistes, illustrateurs sonores, libres et non contraints, responsables et forts de leur mission, virtuoses de la liberté musicale, expressifs et expressionnistes, contemporains tant qu’actuels, vindicatifs et volontaires, militants …
Et courageux.

Commentaires

  1. C'est une bien belle musique, encore une fois inconnue,et comme beaucoup de musiciens engagés seuls et ceux ayant soit un parcours politique répressif , savent où leurs raisonnements musicales doivent les menés..la musique au service de la contestation,et à minima essayer d'aider l'opprimé...,Mais quand une voix essaie de se faire entendre et si elle devient audible,alors l'essai peut se transformer en but . Peu de musiciens ont réussi ce pari de société...Se faire entendre c'est montrer que l'on existe,et que sa voix porte un autre message,une autre vision...C'est courageux,de vouloir s'opposer au pouvoir, de lutter pour ses idées et d'essayer d'ouvrir cette petite lucarne de l'autre monde possible...quand tu as cité mai khoi et son parcours j'ai pensé de suite à john Coltrane,et à Alabama...avec ses moyens,john à exprimé son désaccord... Mais,la avec mai khoi..on touche un degré de contrainte libertaire, puisque l'exil s'impose ..Je dis cela, parce que nous autres, vivant dans nos vies ...ne subissons aucune contraintes, nous vivons et nous nous exprimons gentiment,dans nos musiques standardisées,...Pas de prises de risques,pas de dangers...C'est toute la différence avec ces artistes engagés...ils vont au bout de leurs rêves...night and day...
    Et je rejoins ce terme que tu as employé, choquant...
    Mais ici je trouve que le vernis du jazz s'estompe ici, il faudrait presque se dire ,c'est sa musique..inclassifiable.. personnelle et revendicatrice.. perceptive pour qui veut essayer de comprendre sa démarche et son cheminement.Il fallait déjà savoir que le Vietnam est un état qui censure ,contrôle les artistes...et politiquement, il faudrait se documenter.
    Ainsi ,j'ai commencé à écouter Mai Khoi..While waiting superbe morceau, du jazz.,mais un genre de scat vietnamien ?...innatendu...et jamais entendu.. innocent deer..quel voix !quel cri.. déstabilisant et en même temps incroyable de sincérité..d'expression ...
    Je décroche ,et passe à ses lives. Il y en a pleins .et je tombe sur ce'' re éducation camp'l avec une traduction en anglais.. époustouflant.
    le language étant une barrière, j'ai cherché dans son trailer en anglais des éléments de réponses,je retiens ses derniers mots.. '''personne ne peut m'arrêter...'' ainsi dommage que ses paroles ne soient pas traduites,car ici la musique, si belle soit elle,est un vecteur porteur de message...un pont ...une rampe de lancement...Et je me dis , comme c'est motivant d'écouter des vrais personnes avec des vrais valeurs... qu'elle leçon!



    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Aissa d'être venu commenter.
      Je prends ton dernier mot : quelle leçon !
      Alors qu'aujourd'hui en politique nationale le sens des vraies valeurs n'a plus sens avec une présidentielle en vue qui fait dire tout et n'importe quoi quitte à dire le contraire de ce qu'on disait hier, histoire de récupérer de l'électorat,
      Alors qu'on réalise que l'art chez nous s'il semble si confortable et aisé ou du moins ce qu'on nous en montre médiatiquement - dans tous les styles de musique d'ailleurs - sous tutelle des sociétés pyramidales qui contrôlent tout, de la création à l'édition, du ministère d'une culture uniformisée se désirant intellectuelle et contemporaine, mais happée par le pouvoir politique et du pognon,
      Alors qu'en France on s'insurge, on s'insoumise pour tout et aussi pour rien, sans distinguo, juste par posture politique, insoumission revendiquée telle ou insoumission d'autres bords qui affirment, croient que ...
      Il est des pays du monde où en plage de brasser du vent pour de l'électorat et surtout ne rien, mais strictement ne rien faire, quand on prend position sur des sujets graves, sur du vécu, sur ce qui touche réellement aux gens, ce, qui plus est quand on a un certain succès médiatique et artistique, on va passer de star à paria ce jusqu'à s'exiler.
      Le parcours de cette artiste m'a touché et sa façon de l'exprimer par la musique en vecteur n'est pas surfaite, n'est pas un effet de style, une "posture" de celle, là encore chez nous, que certains artistes prennent...
      Elle est totalement impliquée et engagée et effectivement cela dépasse la musique.
      Pour nous occidentaux c'est à prendre avec une immense considération et avec un relativisme total quant à la parole et les actes.

      C'est rare quand la politique passe par l'art.
      Ce le fut un peu en France (j'aurais un artiste bien plus tard dans une chronique dont je parlerais avec ce sujet), ça devrait - toute différence de société de mise - l'être encore.
      Mais le lissage de l'expression se désirant libre et se voulant engagée est désormais commun ici.
      Même dans le jazz...
      Va t'en demander à l'ONJ, sous tutelle culturelle de l'état, d'être réellement en jazz, rebelle et anti-institutionnel et de dire la vérité sur le marasme du jazz en France, par exemple et pour n'être qu'un petit bout de lorgnette, car nos "préoccupations" françaises sont bien loin de la réalité exprimée ici...

      En tout cas avec une telle artiste on aborde un sujet très vaste et une réalité qui fait effectivement leçon et fait réfléchir.
      Oui, tout est en vietnamien, ce qui ajoute la dimension à son expression et l'étrangeté pour nous occidentaux de son mode d'usage tant de textes que musical.

      merci.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Articles les plus consultés