ELECTRONIQUE VINTAGE… Roedelius, Jan Hammer, François Bréant ...
ELECTRONIQUE VINTAGE… Roedelius, Jan Hammer, François Bréant ...
Il faut toujours des pionniers, des « inclassables » de leur temps.
Sortis du cadre où ils apparurent, ils se sont enfermés dans leur studio qui n’était
pas encore intitulé home, ou dans un studio intimiste.
Ils ont branché leurs machines futuristes, ont transformé le lieu en un récit
de SF.
La pièce est devenue un amas de câbles, un mur de branchements jacks.
Et lentement, mais avec la certitude que chacun d’entre eux avait en
perspective sonore, en réalisation musicale, palier par palier, sonorité sur
sonorité, tranche par tranche, ils ont construit, inlassablement, patiemment,
intelligemment et expérimentalement parfois, laissant aussi le fruit du hasard
générer de nouvelles idées, de nouvelles pistes des espaces sonores inédit …
des univers métaphysiques non imaginés jusqu’alors.
Un travail de fourmis laborieuses, de laborantins du son, de chercheurs
fanatiques.
Qu’ils s’appellent Jean Michel Jarre, Tangerine Dream, Klaus Schulze, Eno, Harold
Budd, Vangelis ou plus obscurément Cluster, François Bréant, et même Jan
Hammer, ils ont été fasciné par les synthétiseurs et en ont exploité tout ce
que leur imagination leur dictait de créer, avec eux, par eux et jamais sans
eux.
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
ROEDELIUS : « Wenn Der Südwind Weht » | Sky Records 1981.
Joachim Roedelius : Music, Performer, Recorder, Producer, Cover.
Il y a bien longtemps, une musique inclassable qui a aujourd’hui trouvé son
rangement hésitant sous la houlette d’electro (et certains qui s’y croient
référents feraient bien d’aller jeter un coup d’oreille vers ces pionniers) a
vu le jour. Sortie de ces machines synthétiques qui n’ont strictement rien à
voir avec la lutherie – même ré-analogisée, d’aujourd’hui – cette musique
ouvrait des univers célestes, lunaires, atmosphériques inédits, puisés dans des
sonorités là aussi inédites.
Elles étaient pilotées par des êtres hybrides, mi humains, mi cérébraux-robots,
ingénieurs des hautes sphères mathématiques, contrôleurs de fréquences,
passionnés de la précision du potentiomètre, envahis par des montagnes de
câbles qu’ils débranchaient et rebranchaient sans cesse, effectuant un ballet
technologique incompréhensible si ce n’est par eux-mêmes.
Ces êtres « à part », qui vivaient reclus dans des studios où ils
erraient sans le moindre sens de la réalité temporelle, créaient sans relâche
et sans fin, au gré de boucles devenues loops, des trames sonores se répétant à
l’infini et sur lesquelles ils ébauchaient, de façon minimaliste de fugaces
mélodies, de douces mélopées, de spatiales improvisations.
Las d’un environnement industriel sans lendemains à faire chanter, étouffés,
déjà, par une atmosphère chargée de nuages pollués et polluants il cherchaient,
en eux, un ailleurs, une possible évasion, immatérielle, abstraite et hors de
leur temps.
De ces allemands passés de rock électronique à kraut rock, certains eurent la
chance d’avoir un étiquetage électro, voire ambient…
Il fallait bien les ranger quelque part.
Tangerine Dream, Kraftwerk, Klaus Schulze, Ash Ra Temple, Cluster …
Joachim Roedelius a toujours été un gars discret, comme sa musique,
confidentielle, faite de miniatures qui absorbent et font rêver ou même
rêvasser.
Des miniatures méticuleuses, qui parfois pourraient faire penser à Terry Riley
(« Auf Leisen Solen »), réalisées savamment, en haute intelligence,
avec les outils que chaque époque a pu lui procurer.
Il a travaillé, cela est-il étonnant ( ? ), avec Brian Eno pour deux
albums fabriqués avec son duettiste de Cluster : « Cluster and
Eno » et « Eno, Moebius, Roedelius » - hautement
recommandables si ce n’est essentiels pour sortir du cadre.
Cela l’était et cela l’est encore plus aujourd’hui, que cette nécessité
d’évasion.
Que dire de ce premier album ?
Qu’il défile sans heurts, comme un livre de nouvelles qui, à peine pénétrées
sont déjà finies et laissent un goût, une trace, un passage en nous qu’il est
difficile d’effacer, mais dont l’emprise spécifiquement musicale (mélodie,
harmonie, rythme), bien qu’elle soit présente, ne sait rester.
Il reste des sensations, des impressions, des reliefs sonores qui se sont
immiscés et qui s’inscrivent là, comme indélébiles, ayant pris une part de
notre corps, de notre sensoriel et de notre âme, certainement.
« Wenn Der Südwind Weht » ne fera pas crier au génie, cette notion ne
semble même pas avoir de pouvoir distinctif ici – cette musique dépasse
finalement toute notion, elle semble, comme ces îles désertes et neutres, posée
au milieu d’un nulle part, isolée du fatras, détachée de la réalité, même de
celle appelée communément musique.
Elle est malgré tout et avant tout musique et va même déjanter une valse
diaphane qui n’en a qu’apparence (« Felix Autria »), histoire d’une
trace, d’une évidence mémorielle – mais cet assemblage de sons probables,
écouté en boucle, fait véritablement dépasser le seul axe musical.
Ces miniatures sonores permettent, tout simplement, comme celui qui les a créées
l’a fait, pour lui-même, de s’évader et de dépasser la réalité.
Passionnant…
Roedelius
- Wenn der Südwind weht (Bureau B) - YouTube
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
FRANCOIS BREANT : Voyeur
Extralucide » | Egg 1979.
François Bréant : vocals, keyboards
/ Felix Blanchard, Thierry Tamain, Guy Khalifa : keyboards / Marc Perrier,
Pascal Arroyo : bass / Jean Michel Kajdan, Laurent Jeanne, Marc Perru,
Mick Martin : guitares / Patrick Smadja, Emmanuel Lacordaire :
batterie / Didier Lockwood : violin / Klaus Blasquiz, Stella Vander, Liza
Deluxe : backing vocals.
Après un album cinématographique-synthétique « sons optiques » (qu’il
faut absolument découvrir, soit dit en passant), François Bréant reprend
l’aventure solo.
Claviériste régulier chez Bernard Lavilliers, on ne sera pas surpris de voir là
ses amis de route participer à son projet dont Pascal Arroyo avec qui il a joué
pour de nombreux groupes, collectifs et projets.
Une forme de jazz rock s’est cette fois invitée et il déploie sur cette trame
technique et solide, son habituel talent de mise en image de la musique.
Chaque titre agit (et les titres ne laissent nul doute à cet axe) comme un
court métrage musical et sa panoplie synthétique les surligne, les orchestre,
leur donne une dimension d’écriture d’une rare et surprenante originalité … et personnalité.
L’album est véritablement attractif de bout en bout et sa gestion synthétique
me rappelle un certain Roger Powell (Utopia-David Bowie), ce genre de tisseurs
d’univers virtuels aux sonorités inédites qui augmentent de leurs textures
personnelles l’attrait de tout titre.
Pour « l’amour au grand air », l’artiste va cependant, avant de se
barrer synthétiquement en grandiloquence, choisir de favoriser le piano pour
une introduction majestueuse.
Ce titre démontre sa véritable facette d’orchestrateur et ses synthés sont les
outils qu’il met à la disposition de sa débordante imagination.
1979 … l’incroyable inventivité de cette musique et l’audace dont elle fait
montre, pour une production hexagonale atteste du fait que la création
française se portait alors vraiment bien et que le circuit variété certes
omniprésent à la tv n’empêchait à de tels artistes de réaliser des projets
parallèles et de les faire exister.
On note la présence vocale de la cohorte Magma (Klaus et Stella – « we ate
the zoo » très kobaien) ainsi que celle de Didier Lockwood très vite
indispensable (l’éveil de l’acrobate »- « l’obus rouillé, trouvé dans
la dune »- « les funérailles du voyeur ») … quand on parle de
création et de projet …
François Bréant a eu une carrière des plus passionnantes, il a tout joué, prog
rock, funk, free, jazz, psychédélique, chanson, etc.
A ce titre il a rencontré et travaillé avec la crème des musiciens hexagonaux.
Il a même fait projet, hors Magma, avec Christian Vander
(« Cruciférius »).
Il n’aurait pu être ou ne rester qu’un musicien de sessions mais il a choisi
très vite la voie de la composition et à ce titre, ses albums sont de
merveilleux espaces où il fait bon s’évader et partir à l’aventure.
Ce second album réédité chez Musea, n’a pas pris la moindre ride même s’il
reste trempé et en correspondance avec les axes créatifs de cette fin seventies
(« l’obus rouillé, trouvé dans la dune »).
Mais il a cette « chose » supplémentaire, cette dimension tournée
vers l’avenir qu’offrait les synthétiseurs.
Il y a là une dimension de composition-orchestration qui ne peut laisser
indifférent et il dépasse largement ces albums de jazz-rock assez fourre-tout
dans lesquels la technique instrumentale prend le dessus sur la vérité
musicale.
Ici, elle est et c’est bien ce qui fait plus que sensiblement la différence.
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
JAN HAMMER : « The First Seven Days » | Columbia 1975.
Jan Hammer : all instruments.
Steven Kindler : violin on 2.5.6.7
David Earl Johnson : congas and percussions on 5.6
Premier claviériste du Mahavishnu Orchestra, Jan Hammer s’est très vite
émancipé spirituellement et musicalement de l’aura Mc Laughlin.
On aura noté (et adoré, au passage) sa participation aux albums jazz-rock de
Jeff Beck assortis d’un live où son apport fut plus que décisif.
Jan Hammer multi-instrumentiste et batteur exceptionnel tant que claviériste,
pianiste, compositeur, producteur, arrangeur, ingé son est un touche à tout
difficile à suivre, mais à chaque fois qu’on entre dans sa musique, l’intérêt
est palpable.
Pour ce second album solo (il y invite tout de même quelques amis : Steven
Kindler et David Earl Johnson) il précise qu’il n’y a ici aucune guitare
(spécifiant par-là que les « guitares » que l’on croit entendre sont
totalement crées synthétiquement, ce qui aujourd’hui pourrait paraitre étrange
au regard de la progression des sons de synthèse, mais qui à l’époque était
quelque part une forme de prouesse tant technique que technologique – il y a
trouver un son de guitare et ensuite, au clavier, imiter le jeu de guitariste
avec bends, vibratos et autres tremolos, sans parler des réglages d’amplis …
tout un mimétisme complexe).
Et pour ce second album, que l’on peut qualifier de concept album, il s’inspire
des sept premiers jours de la création de la terre, « en supposant que
ces jours aient duré entre 1 jour et 100 millions d’années… ».
Science et récit biblique se croisent là comme sources d’inspiration.
Et côté inspiration, Jan Hammer a une culture tant vaste que lisible
musicalement, dont il va user pour illustrer son propos conceptuel.
La musique classique est bien présente, la pop et le rock vont se mâtiner de
tendances jazz principalement en ce qui concerne l’axe improvisation.
Côté textures on retrouve ici sa pâte lead qui le caractérise au mini Moog et
qui fait que dans tous les albums où il officie, ce jeu associé à cette
sonorité pointue l’identifie immédiatement. Un gage supplémentaire à ajouter à
sa personnalité musicale.
Ici la panoplie synthétique de l’époque est largement déployée, tel un vaste
orchestre analogique, un jeu d’organiste, somme toute, même si pianistiquement
Jan Hammer œuvre – ici très pop – avec une grande sensibilité.
Cet album est bien plus qu’une parenthèse Mahavishnu.
Il déclare ouvertement une rupture d’un musicien enfermé dans une esthétique
jazz-rock, lui-même qualifié de « trop » rock en son temps (et de
fait récupéré par Jeff Beck et son album avec Jerry Goodman prenait aussi ce
virage).
Et encore une fois on réalise là qu’un musicien qui a des idées, des projets,
un imaginatif et un savoir faire tant instrumental que technique n’a pas à être
stupidement rangé dans une case où l’on souhaiterait le forcer à rester et
s’installer durablement.
« The First Seven Days » est une sorte d’exception américaine, dans
un univers musical où le prog peinait à se faire une place, où le rock et le
jazz prenaient place prépondérante dans le spectre.
En 1975, Jan Hammer a brisé de nombreux codes et créé là un album synthétique
parallèle à la musique dans laquelle il évoluait jusqu’alors tout en récupérant
les poncifs de celle-ci pour l’emmener ailleurs.
Une exception solitaire aux connotations finalement, bien européennes…
Pour un album qui se déguste et où chaque trouvaille tant sonore que
conceptuellement musicale est émerveillement (« Sixth Day – The
People » avec Steve Kindler au violon …).
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Trois albums à découvrir ou redécouvrir.
Trois espaces de pionniers, d’artistes pour lesquels le tout synthétique a été
une révélation, une passion.
Réalisés avec un outillage qui leur a permis d’échafauder des projets de grande
valeur, tant musicale que sonore.
Des albums de ce « genre », y’en a plein dans les cartons.
J’en sortirais de temps à autre – pour vous, mais aussi pour moi, car ces sonorités
ne doivent pas disparaitre de la mémoire synthétique.
Elles furent les premières, il faut s’en souvenir …
Bonnes écoutes et voyages synthétiques.
Commentaires
Enregistrer un commentaire