COMME DES RETROUVAILLES … Jan Hammer / Andy MacDowell / Chick Corea Elektric Band.
COMME DES RETROUVAILLES … Jan Hammer / Andy MacDowell / Chick Corea Elektric Band.
Tout synthé ?
L’argument du jour : le tout synthétique (ou presque) et le jazz qui s’en
empare.
Ou du moins ces artistes labélisés tels qui font le pas de côté, fascinés par
ces nouvelles technologies en fin eghties, se disant qu’il est grand temps que ces
outils magnifiques servent tant leurs propos, que le jazz.
On voudra classer ça quelque part, après jazz-rock et peut être bien fusion…
Mais l’axe de compositeurs prend ici le dessus, mais le free s’invite, mais le
conceptuel organise, mais le souci de forme les oblige.
Et le synthétique prend bien des tournures, bien des usages … et nous rappelle
qu’il est avant tout un outil et que l’humain, s’il sait ce qu’il désire créer,
s’en sert, tout simplement, pour réaliser avec ses possibilités d’alors,
fascinantes et attractives, sa pensée artistique.
Trois albums.
Trois visions.
Trois espaces magnifiés.
JAN HAMMER : « SNAPSHOTS » | MCA 1989.
jan
hammer snapshots full album - YouTube
Des clichés, des instantanés tels des diapos.
Des titres extraits de ces séries pour lesquelles Jan a bien rempli sa mission
synthétique et son compte en banque dans ces années de commandes où il composa
la B.O de la série « Miami Vice » et celle présente ici de
« Eurocops ».
Il s’est entouré, en vrac (et ce sont ses seuls compagnons), de son CMI
Fairlight, de plusieurs claviers Kawai, d’un DX7 Yamaha, de synthés Roland
Jupiter et D50, d’un moog (dont il joue de façon extraterrestre-ment
reconnaissable) et de son fidèle piano Steinway (qu’il utilise avec le
romantisme européen de l’Est qui fait transpirer ses origines).
Il va, en plus, de temps à autre et au-delà des boites à rythme qu’il programme
avec une minutie laborantine toute particulière, s’assoir derrière sa fidèle
batterie Gretch.
Bref tout le Jan Hammer qu’on sait aimer et qu’on croit connaitre.
Pas d’invités, pas de copains passant par là et qui viendraient poser un ‘tit
solo.
Non, Jan est maitre d’œuvre, fausses guitares comprises, de cet album qui – si
l’on excepte/accepte le fait qu’il soit chargé de tracks utilisés pour les
séries, lui conférant une certaine direction pour l’image – passe d’épisodes en
titres, le tout étant tant magistralement joué, organisé, qu’inspiré.
J’avais parlé d’un de ses albums synthétiques dans un précédent article, là je
me retrouve à ressortir celui-ci de l’étagère où il était soigneusement rangé
et voilà que toute la qualité de sa musique en solitaire m’interpelle … à
nouveau.
Nous voici à la fin des eighties et en dix années de démocratisation de
l’enregistrement musical, de logiciels tels Cubase (qui va faire des petits
très vite, dont Cakewalk dont je serais vite un utilisateur addictif) les
musiciens se sont, soit adaptés à ces nouveaux outils, soit ils les ont laissé
aux soins des « spécialistes », mais quoiqu’il en soit, personne ne
peut désormais les ignorer.
Que Jan Hammer, ce tchèque un peu hors normes et court-circuitant volontiers
les images trop réductrices qui en ont fait le pianiste claviériste du
Mahavishnu Orchestra se soit engouffré dans cette voie créatrice et salutaire,
il n’y a rien de vraiment surprenant.
Déjà par son association régénératrice avec Jeff Beck (« Wired », « There and
Back », « Live with the Jan Hammer Group ») il avait commencé
avec certitude ce chemin du tout en un studio, usant du re-recording pour
laisser le brillantissime et mythique guitariste s’exprimer.
Le contexte restait certes, jazz-rock, ou post jazz-rock, si l’on veut, John
McLaughlin considérant en interviews que Jan désirait revendiquer par là son
penchant « rock ».
Jan, indépendant et devenu autonome a donc fait son petit bonhomme de chemin,
d’années en décennies, maitrisant à la fois ces outils de synthèse FM après
avoir conquis l’analogique, mais aussi les systèmes permettant d’enregistrer
(dont le fabuleux Fairlight, instrument ordinateur tout en un – un de mes rêves
cachés et enfouis que d’un jour, en avoir ou même en approcher un).
Et le créneau TV lui a permis une « autre » carrière, plus créatrice,
affranchie de tout lien et rapport avec ses partenariats célèbres,
véritablement personnelle.
Alors, sous ce lustre synthétique nerveux, sec, acide parfois, troublant
souvent, que trouve-t-on réellement ?
On trouve une B.O qui finalement n’a pas besoin d’image tant elle les suscite,
tant elle suggère, tant elle offre un imaginaire, certes quasi calibré par le
petit écran, certes millimétré pour ces aventures policières, enquêtes menées à
la chaine, résolues en un ou deux épisodes.
L’estampillage musique pour séries est bel et bien là, mais finalement peu
importera de se rappeler laquelle et ce que tel ou tel titre illustre.
Car comme pour chaque épisode sitôt passé, très vite passé au suivant et
« oublié ».
Sauf ces musiques, de Jan, qui même si elles défilent comme les titres d’une
saison, suscitent envie de les réécouter, d’y revenir et de s’y pencher tant
elles sont auréolées d’une réelle particularité, d’une incontournable
personnalité.
Et Jan met au profit de ces images un talent créatif qui est la somme de ses
rencontres, de son savoir-faire, de sa conséquente carrière, souvent en
sideman, rarement en leader si ce n’est avec son « Group », peu connu
du grand public.
Son solo de piano, sous les hits synthétiques fulgurants dans « Russian
Night », en est un brillant exemple – il injecte son expérience jazz quasi
free dans le contexte calibré de l’image.
Comme toujours, cet album - en tout cas dans ce format de 89 - n’est pas
réédité tel quel.
Il y a une autre édition plus récente qui reprend une partie des titres,
omettant le générique de « Eurocops », ce qui est fort regrettable.
Ce petit écart dans l’atmosphère TV de la fin des eighties avec ces sonorités
si caractéristiques usées à l’excès dans la production variété internationale
mais servant ici de prétexte créatif m’a rappelé à la fois le génial Jan Hammer
et que ce haut degré synthétique home studio, sous l’esprit d’un tel
compositeur, c’est véritablement bluffant.
« Ça sonne grave » … comme on dit maintenant …
Et dans le domaine de la série TV, Jan Hammer se révèle ici, encore une fois,
un pionnier du genre.
Sa musique dépasse largement d’ailleurs tout ce que ce genre produit
aujourd’hui, au km2 netflixé.
C’est certainement ce qui fait le charme de ces « vieilles » séries
dites vintage, avec leurs bagnoles ostentatoire, les fringues kitch et les
coupes de cheveux qui le sont tout autant mais aussi avec leurs intrigues bien
ficelées et cette musique qui, comme un sceau, les caractérise.
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AL MACDOWELL : « TIME PEACE » | GRAMMAVISION
1990
Al MacDowell : piccolo bass, bass,
keyboards, drum machine programming
Jack O’Neil : tenor and soprano saxophones
Jeff Ciampa : guitar
Dave Bryant : drums and percussions
Kenwood Dennard : drums
Bernard Wright : keyboards
Richard Martinez : keyboards, computer programming (« Blue Age »)
Bruce Purse, Dave Gordon : trumpets
Ornette Coleman : alto saxophone
Jay Hogard : vibes
Lizette : vocals
Al
MacDowell - Time Peace - YouTube
Cet album, je me le suis acheté en Cd pour deux raisons, la première était la
présence d’Ornette Coleman dont à cette époque je tentais de découvrir tout ce
qui lui était relatif, en second lieu le label Gramavision avait cette
réputation d’être orienté actuel (machines, synthés et mix orienté en ce sens)
et jazz (il faut d’ailleurs écouter l’album de Jamaladeen Tacuma « Renaissance
Man » sur ce même label, avec Ornette).
Il a relativement peu tourné à son achat et a mis du temps à s’installer dans
mon giron musical, son aspect multi-musiques surchargé de programmations en a
certainement été l’une des causes principales.
Et pourtant !
Le temps a donc passé allègrement et voilà que je le ressors et lui donne une
nouvelle chance d’appréciation, de recul et ça fonctionne.
J’ai balayé mes premières appréhensions, hésitations et interrogations et d’entrée
j’ai plongé comme dans une eau claire et chaude dans ce CD qu’il faudra certes
apprivoiser, mais une fois cela fait, il recèle bien des petits miracles.
On aurait aimé un album de bassiste, tel que Jamaladeen et surtout Stanley l’eussent
fait et le firent.
Il n’en est rien (et c’est tant mieux) et même si la basse a ici un rôle
prépondérant, pas dans son jeu qu’on aurait là encore imaginé démonstratif, elle
sert le propos musical.
Et la basse piccolo offre de magnifiques interprétations thématiques.
Le jeu slap, bien d’époque est l’obligatoire invité et il colle de façon
fusionnelle avec les programmations de drums, forcément, c’est Al qui en est l’agitateur.
Quant aux compositions, elles sont d’une grande richesse d’inventivité.
Leur niveau d’intérêt ne faiblit pas tout au long de l’album.
Il ne faudra pas pour autant (et c’est bien là l’intérêt face à la
diversification d’enrobage musical), s’arrêter à ce degré synthétique qui
semble être le tracé de l’album.
Des titres comme « Fantasia » mix entre samba et funk avec un thème
superbe à reprendre pour celles et ceux qui seraient en mal d’originalité de
reprise (il y a là un jet de solos époustouflants) attestent de la grande
pluralité du jeune bassiste.
« Maybe » qui est le titre suivant, en sorte de faux « All Blues »
à la Miles, avec son thème semblant sorti du patrimoine du style fera user du
replay. Les solos croisés piccolo de Al et guitare de Jeff Ciampa en mode jam
session y sont imparables.
Jeff qui va croiser le fer, par la suite directement avec Ornette dans « Feng
Shui » sur un thème minimaliste qui n’est qu’un petit prétexte avec points
de rendez-vous à offrir au maitre du free des plages taillées électroniquement
à sa mesure. L’un des moments les plus audacieux et avant gardistes de l’album.
Là encore mais quel thème à double sens !
Je ne vais pas décliner chaque titre, car il faut absolument que cette
découverte, vous la fassiez par vous-mêmes.
Et je pense qu’elle sera des plus avantageuses et qui sait, peut-être bien que
ce « Time Peace », une paix dont nous avons tous bien besoin, pourrait
prendre une place conséquente et même de premier rang dans votre jazz de
favoris…
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CHICK COREA ELEKTRIC BAND : « INSIDE OUT » | GRP
1990
Chick Corea : Midi Piano & Synthesizers
Frank Gambale : guitar
Eric Marienthal : Saxophone
John Patitucci : Electric Bass
Dave Weckl : Drums.
Chick Corea Elektric Band
- Inside Out (1990) Full Album - YouTube
On a très vite aligné cet Elektric Band sur l’idée essentiellement technique,
démonstrative et virtuose des protagonistes.
Les restes collés aux basques de Return to Forever seconde version où à quatre
(CC, Di Meola, Clarke, White) ils provoquaient l’admiration générale relayés
par une presse de tout poil (y compris « rock », puisque étiqueté
jazz-rock) se pâmant sur les capacités virtuoses effectivement inédites (mais
si ces abrutis à œillères rock avaient écouté un peu de jazz et par exemple
Bird ou Trane dans leurs vies, la virtuosité aurait été différemment
« comprise ») de ce groupe qui flirta conséquemment avec le concept
album quasi prog (« Romantic Warrior »).
La synthèse FM s’installe, durablement.
Le MIDI est incontournable, on range précieusement ses vieux synthés
analogiques et on fonce dans la pointe du progrès.
Chick Corea a toujours été multitâches.
C’est l’un des plus grands et prolixes tant que réellement inventifs
compositeur de la sphère du jazz qu’il aura, tout au long de sa carrière,
trituré en tous sens, du free au bop, de l’hispanisant au jazz rock et
désormais il entre là de plein pieds dans la « fusion ».
C’est l’un des pianistes puis claviéristes jazz les plus renommés, sorti de la
sphère Miles qui lui a ouvert quelques portes dont il n’avait pas forcément
besoin mais qui assirent plus durablement et conséquemment sa réputation.
Adorateur de Monk, émule de Bill Evans, défricheur d’abord au Fender Rhodes
qu’il traita avec des modules de son pour le rendre guitaristique ou autre
(chez Miles) il s’est ensuite passionné et entiché de tout ce que la sphère du
synthétiseur évoluant vitesse grand V pouvait offrir.
C’est l’un des leaders les plus respectés et charismatiques du jazz (englobons
là tout le jazz, sans distinction aucune, sinon on ne s’en sortira pas, tant il
a œuvré dans moulte styles s‘y référant) et de là l’un des découvreurs de
talents (souvent jeunes il va de soi) les plus représentatifs du genre. Talents
qui, une fois passés chez lui, faisant une carrière solo ou s’installant dans
un groupe dont ils sont généralement leaders à leur tour, prennent leur envol,
se référençant à jamais de Chick, comme lui le fit avec ses mentors.
Entrer chez CC cela suppose avoir un degré de capacité musicale tant
qu’instrumentale du plus haut niveau, cela suppose être ouvert, lecteur et en
aptitude à oser, expérimenter et aussi ne jamais être en dessous de la moindre
« moyenne », CC et sa musique ne supposent jamais l’à peu près, la
démagogie et la facilité.
1990, j’ai un bon nombre des albums de cet Elektric Band qui me fascine.
Je les ai adoré en concert à Vienne où j’ai emmené mon fils aîné, tout gamin il
fut fasciné par le « piano » en bandoulière de Chick – ce soir-là on
en a pris plein les oreilles, yeux, l’esprit et on est rentrés silencieux,
abasourdis face à ce déluge musical, virtuose, sous total contrôle, exécuté
avec une aisance stratosphérique.
1990.
Je joue encore beaucoup de batterie et j’ai installé Dave Weckl dans le package
de ce que je bosse au quotidien – irréalisable bien sûr, car il faut tellement
de détachement technique pour arriver à jouer musicalement comme lui en se
débarrassant justement de tout cet aspect qui semble prioritaire alors qu’il
n’est que vecteur pour la complexité musicale de CC.
J’ai investi dans quelques joujoux midi électroniques pour batteurs, c’est dire
à quel point sa zone d’influence est omniprésente.
Je joue désormais depuis des lustres le piano et quelques claviers
électroniques commencent sérieusement à envahir mon espace de travail, reliés à
l’ordi, pièce d’antiquité dans laquelle la disquette sert d’interface entre
logiciel et synthés.
Voilà que sort « Inside Out » …
Je ne sais véritablement, face au prix de l’album que faire…
A cette époque un album GRP tout comme un album ECM c’était un investissement
et on ne les trouvait jamais dans les bacs à soldes.
Je déciderai de franchir ce cap et je vais découvrir là un album qui sera
transitoire tant que captivant. Avant
dernier avec cette formation qui a traversé en six années la sphère musicale et
créé de nouveaux concepts instrumentaux, sonores, techniques et charismatiques.
Plusieurs axes vont me faire adorer et adopter cet album.
CC y compose plus, à savoir que ses compositions, ici, semblent moins activées
par l’idée de technique instrumentale avec des thèmes demandant une capacité
technique hors du commun (on a dépassé « Spain » depuis bien
longtemps…).
Et le groupe est là complètement happé, absorbé, par ce retour vers une
écriture tant complexe que quelque part novatrice (rappelons-nous ses quartets
avec M.Brecker, S.Gadd et E.Gomez, on est dans la même veine), solidement
ancrée dans le jazz-fusion, tout en accentuant les mouvements typiques du CC qu’on a en tête, en caractère.
CC revient plus abondamment au piano autour duquel il construit son propos
qu’il augmente d’orchestrations synthétiques denses et arrangées spécifiquement
pour ces sonorités qu’il adopte conceptuellement.
De ces compositions absolument fascinantes émergent les solistes,
obligatoirement d’une rare technicité, mais celle-ci se trouve encadrée par la forme
dont l’environnement harmonique, structurel et directionnel leur impose des
solos sortant des usages.
Ce qui les obligent à réaliser des figures inhabituelles.
Et qui plus est, ces compositions sont organisées en suites avec plusieurs
mouvements, donc le degré formel du concept de l’album va primer sur la simple
idée de titres qui s’enchainent.
On retrouve là les éléments conceptuels de, justement … « Romantic
Warrior », un album qui se distinguait dans l’univers massif du feu jazz
rock et le dernier chapitre de « Tale of Daring » le rappelle sans la
moindre équivoque.
Avec « Inside Out » et ses suites (« Make a Wish » /
« Stretch it » / « Tale of Daring ») l’Elektric Band mute,
les compositions savamment agencées et d’une difficulté formelle tant que
d’exécution prennent maintenant le dessus.
Chick redevient purement compositeur pour la seule musique, avant de composer des
titres – certes remarquables - pour le spectacle qu’offrait son groupe au grand
public, ébahit, admiratif et enthousiaste.
Et cet album va s’apprécier sur la durée.
Il est indubitablement resté durablement dans mon esprit.
- - -
Voilà pour cette salve synthétique.
J’espère que vous l’apprécierez.
Les vacances s’amenuisent, mais il reste de beaux moments à vivre avec elles,
alors profitez en bien même si les incendies ont entaché l’idée qu'on s'en faisait …
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