NOTRE INVITE ! … LE JAZZ ! … (face A)
NOTRE INVITE ! … LE JAZZ ! …
C’est toujours la grande classe, ça fait toujours chic, ça apporte un feeling
selon le sujet traité, c’est carrément au cœur de l’action musicale et du
projet …
Quand on invite le jazz, les raisons sont multiples.
On l’aime, on en use, on s’en sert, on le détourne …
Chez certain-es, le jazz, c’est leur époque, ils en usent de façon naturelle,
leurs chansons en sont imprégnées, tamponnées. On les chante, on les fredonne,
on les connait par cœur et on les trouve joviales, fun, sensibles et sensuelles
– mais pas un instant, ou si rarement, le rapprochement jazz ne se fait
« réellement » (Aznavour, Trenet, Piaf …).
Ah oui, à ce stade, j’avais oublié de vous dire qu’on allait parler ici,
chanson française, variété …
Chez d’autres, le jazz c’est un « style », une image, une façon
d’être et ils-elles le récupèrent, souvent avec talent si ce n’est esprit pour
marquer leur distinction, leur amour pour cette musique qui pourtant ne fait
pas partie de leur succès, mais qu’en douce, en cachette peut être et en tout cas
de façon délictuelle, ils-elles aiment.
Et puis le jazz c’est un sujet, avec lui il trimbale une scénographie, une
imagerie, des légendes et mythes, un rêve bien sûr américain avec ses albums,
ses films, ses héros et héroïnes. Alors on lui rend hommage, on le raconte et
on le fait vivre en technicolor par le texte, l’histoire et l’entrée en
chanson.
L’autre jour, dans le lecteur CD-usb acheté spécialement pour la voiture - car
maintenant c’est ou radio ou Bluetooth et tu mets ton tel si ton streaming te
titille dans le port usb qui se trouve bien planqué sous le tableau de bord –
je me décide à me réécouter un bon vieux … Patricia Kass.
Son deuxième : « scène de vie ».
Comment ? vont s’interroger les lecteurs du blog, il écoute … Patricia
Kass ?
Ben ouais, les gars (et le filles), non seulement j’ai adoré ses albums (et son
hommage à Piaf est absolument incroyable), mais en plus j’aime tout chez elle,
sa carrière, sa voix, ses choix et ses textes, bien qu’elle ne compose ni
n’écrit.
Marrant d’ailleurs, Ruffin l’encense dans un de ses derniers réels comme une
chanteuse qui parle des gens, du peuple, d’une région et d’une identité.
Ses chansons restent toujours représentatives et leurs sujets identifient
immédiatement et parfois, cruellement. Et dans cet album, le jazz est bien
identifié avec une mise en projecteurs, quelques figures emblématiques (Sidney
Bechet, Bessie Smith), mais aussi la vie qui en fait partie.
On jouait Patricia Kass en bal et son « Mademoiselle chante le
blues », malgré une grille à la Barbelivien pas très catholiquement jazz,
on aimait bien le balancer.
Et puis ça faisait le bonheur des trompettistes qui reprenaient le solo et bien
entendu improvisaient ensuite rallongeant cet espace et transformant le titre
en un vrai « truc » de jazz, cela provoquant de façon incroyable
quand on y pense aujourd’hui, le remplissage de la piste de danse et une
ambiance de délire où ça bougeait en tous sens, en beuglant, bourré au bal des
pompiers, « Mad’moisell, chante le blu u ues ».
Puis tu enquillais « la boite de jazz » et un bon « oui j’l’adore »
et l’affaire (même Louis Trio) était classée.
Et le contrat signé pour l’année suivante.
Le trompettiste avait charmé ces dames, la chanteuse avec sa robe à fourreau
avait fait fantasmer ces messieurs, le guitariste était heureux de placer
enfin, tout comme le pianiste, ces accords de 9e et 13e
qu’il avait bossé chez lui et avec son combo jazz. Quant à la rythmique, ça
faisait une pause, car le disco, c’est tout de même fatiguant et tétanisant,
alors la souplesse du jazz c’était vraiment le bonheur.
On tape sur la musique des années 80.
C’est certain que DJ ouin ouin qui balance les plus mauvais tubes de ces
années-là (tiens donc) en faisant tourner des serviettes a un peu - par son
manque cruel de culture, par son esprit formaté au « truc qui
marche » et fait se lever la horde de blaireaux que justement il
blaireautise, relai qu’il est de la sous culture télévisuelle qui matraque nous
esprits à l’année – voire beaucoup, contribué à ce rejet années 80.
Mais cette décennie a aussi apporté énormément à la musique et à la gloire du
disque, puis du cd.
Et de tubes en mouvements musicaux, la musique live, en ces années eighties
c’était vraiment un espace de vie possible pour les amateurs qui arrondissaient
leurs fins de mois comme pour les pros intermittents.
Pas de passéisme ringard et désabusé dans mes propos, juste le constat d’une
rapide évolution de choses, de la musique et de ce que, socialement, elle
engendre et sous-entend.
Lors, allons-nous promener dans des espaces de chansons, de
« varièt’ »aussi, où les artistes, les compositeurs, les arrangeurs, les
interprètes, chanteuses et chanteurs, invitent et déroulent le tapis rouge … au
jazz.
Une face pour commencer, c’est un début.
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FACE A.
01- PATRICIA KASS : « L’heure du jazz ».
Album : « scène de vie » / CBS 1990.
Patricia Kass : chant | Jean Paul Celea : contrebasse | André
Ceccarelli : batterie | Kamil Rustam : guitare | Jean Yves D’Angelo : piano, orgue | A. Russo (Tony
Russo) : trompette.
Paroles : Jean François Collo – Musique : Didier Barbelivien,
François Berheim.
Arrangements : Jean Yves D’Angelo & Kamil Rustam.
On commence par le titre déclic de cette chronique.
Paroles d’une rare pertinence, d’une exceptionnelle réalité, à peine fantasmée,
carrément figurée et imagée, déjà, ça pose.
Les références…
Charlie Parker oui … Rex Stewart … là aussi.
Le club, l’heure plus que tardive, l’ambiance, l’atmosphère … la boite de jazz
façon classe féminine.
Maintenant, une fois le champagne ou le whisky on the rocks dégustés, une fois
la cigarette qui volute élégamment et sensuellement depuis la bouche
sensuellement de rouge maquillée…
Maintenant que l’atmosphère, forcément tamisée et laissant apparaitre les
jambes fuselées habillées de bas entrevus, suggestifs de la muse évoquée et qui
s’évoque, qu’en est-il du reste… de la musique…
Déjà, Patricia, chanteuse à la diction parfaite, précise, qui rauque un
tantinet, articule le texte comme rarement. Un bon feeling jazz-blues, elle a
ses références… pas photo, elle est en terrain connu et a bien ce truc, elle en
rajoute un peu, actrice – axiome bien français - de son texte, le chant colle à
l’écriture musicale et aux arrangements ciselés (arrêts, appuis, accents…).
Kass est une chanteuse de jazz, tendancieusement blues – je n’en ai jamais
douté et elle le confirme dans ce second album.
Elle en connait tous les trucs et astuces, vibes légers, chant en arrière sur
le tempo, voix qui feule, qui feutre, qui émeut …
Les compagnons, les requins de studio sont là…
Dédé et Jean Paul (nos Gadd-Gomez de chez nous) poussent le swing avec tout ce
qu’il a de meilleur, balais, puis drive baguette, le jeu de chat nocturne de la
contrebasse, qui frôle la chanteuse, qui ronronne, qui lui tourne autour…
Jean Yves D’Angelo, certainement LE pianiste français tout terrain pour lequel
j’ai le plus d’admiration. Je vois son nom et déjà je me régale. Ici il officie
piano et orgue. Ecoutez le donc en accompagnement, il soutient, sollicite,
ponctue, tourne autour de la petite appogiature typique qui introduit…
Puis il embarque l’orgue afin de chauffer le sujet.
On pousse, on respire, bref, on est un grand… et toujours au service de la
chanteuse.
Et voici Kamil, ce guitariste vétéran du jazz, de la fusion, capable aussi de
tout, le pendant six cordes des dix doigts de Jean Yves…
Un solo introduit en bend, une poignée de mesures – oui, mais quel solo…
Et derrière, au fond, planqué à l’arrière-scène de ce club minuscule, à la
scène exiguë, Tony Russo lance quelques phrases, quelques touches pour créer le
sujet et le rendre réel, réaliste.
Plus qu’un cliché, le point horizontal qui continue le chant – admirable.
Le texte, Kind of Blue, Bill Evans, Charlie Parker … Rex Stewart …
La nuit avance, les plombes avec, l’alcool coule, le bonheur est là,
l’ambiance, ça gaze, ok man.
Le jazz c’est la nuit que ça se passe, cliché, ou vérité ?... Je connais
bien la seconde version, je suis tellement rentré au-delà du mot tard.
Tous les (bons) clichés et purée que ça swingue, jusqu’au dernier accord, posé
avec retenue sur l’orgue qui va conclure cette immersion totale jazz.
Beaucoup de jazz, de blues dans cet album « scène de vie ».
Et des titres hommage qui restent collés en mémoire avec bien d’autres qui
épinglent la société et qui ont encore leur vérité aujourd’hui.
02- BERNARD LAVILLIERS : « Funambule ».
Album : « Voleur de feu » / Barclay 1986.
Ambiance jazz trop rare chez Bernard.
Le texte, éternel sujet du gentleman cambrioleur, s’y prêtait.
Hésitation sur les lines de musiciens (Ceccarelli, Michelot, Wideman … et
percussions y’a le choix probablement Lacordaire) ce qui parait fort probable.
Dans les années 80, les musiciens étaient soit ignorés des pochettes, soit mis
en vrac et il faut faire les déductions.
En tout cas, Lavilliers qui swingue et fait swinguer en toute coolitude son
délicieux texte agrémenté de quelques chœurs sexy et kitchissimes à souhait, ça
vaut le détour.
Il ne chante pas jazz, là où il chante salsa ou bossa, le jazz, mais il en use
pour – formidable arrangement à l’appui – un texte comme toujours poétique,
imagé, réaliste et sensible.
Lui aussi, acteur de son texte, l’installe en toute obscurité sur ce trio
augmenté de claquements de doigts et congas qui font que ce voleur, franchit,
dans la nuit (toujours la nuit avec le jazz…), en toute souplesse, les murs,
obstacles, se glisse là où pourtant l’on avait tout sécurisé.
Un félin, artiste, souple et aérien, invisible qui swingue sur un décor
jazzyfié.
Extra.
03- SERGE GAINSBOURG : « Requiem pour un Twister ».
Album « N°4 » / Mercury 1932.
S’il est un titre du grand Serge que j’adore, c’est bien celui-ci.
Le personnage de Charlie, l’orgue, magistral, encore peu utilisé en sessions de
chanson française à cette époque (Eddy Louis ?, Maurice Vander ? un
sessionman issu de l’équipe Goraguer ?).
Le héros du jour, cet organiste ?
Ce dandy qui fréquente les clubs, qui tombe la gente féminine, picole grave, va
au bout de la nuit… Serge quoi.
Un titre qui swingue en diable, avec cet orgue aux tirettes et percussion
frontalement dans l’aigu, la nervosité, sur ces balais et cette contrebasse qui
anticipe les temps forts…
On entre dans le club, on y voit Charlie, accoudé au bar, avec une pinup, il
sirote son whisky, son costume trois pièces tiré à quatre épingles commence à
être froissé. Le groupe joue, au fond et swingue rive gauche…
(Quand j’écoute ce titre je ne peux m’empêcher de faire une analogie avec le
« Samouraï », Delon-Melville et cette organiste Valerie /Cathy Rosier
– j’y colle cette ambiance immédiatement) – Musique de François de Roubaix).
J’ai joué ce titre fut un temps.
Un bonheur.
04- EDDY MITCHELL : « Il faut vivre vite ».
Album : « Big Band » / Universal 2015.
Rob Mounsey : piano | Christophe Luty : bass | Jeff Hamiltion :
drums | Grant Geissman : guitar.
Trumpets-Flugelhorns : Chuck Findley, John Papenbrook, Chris Tedesco, Bill
Churhville.
Trombones : Duane Benjamin, Eric Jorgensen, Reggie Young, Julian Gralle.
Saxes, flutes, clarinets : Ian Vo, Jerry Vivino, Michel Gaucher, Adam
Schroeder.
Arrangements : Rob Mounsey.
Eddy connait son rêve américain par cœur.
Eddy connait ses films hollywoodiens mieux que quiconque, toujours
délicieusement entouré il nous offrait un rendez-vous resté mythique avec sa
dernière séance.
Eddy connait Elvis comme un chat sauvage. Il s’est aussi apprivoisé au jazz et
il sait nous parler de Frankie comme nul autre.
Son album « Big Band » est forcément du très haut niveau jazzistique
que l’on est mesure d’attendre de lui.
Il y chante le jazz et ses crooners, il nous raconte en technicolor, quoi de
plus évident, ce jazz qu’on a en images et en swing, passé à la moulinette du
grand arrangeur Rob Mounsey qui a réuni là la crème des musicos de pupitre tant
en sections vents qu’en rythmique.
Ce titre ouvre le feu et Eddy nous raconte son Frankie à lui qui est sa voie,
son crédo et un tracé de vie, probablement.
Frankie a vécu vite, Eddy en bon père tranquille a choisi la durée, la lenteur,
le swing et le laid back.
Ici, il est comme un poisson en eaux limpides.
Il a composé une musique au top, il a écrit un texte aux petits oignons qui
rend un bel hommage à Sinatra.
Du jazz, et du meilleur.
My Way…
05- MICHEL JONASZ : « Le Scat ».
Album : « Pôle Ouest » / MJM Warner 2000.
Pas de musiciens crédités pour ce titre.
On voudrait croire que tout a été fait par des « machines » et que
Michel est au piano, ce dont je doute.
Il n’empêche, quel titre !
Sacré Michel, il n’en est pas à son coup d’essai avec le jazz.
De Mr Swing (pari risqué) en passant par une certaine boite de jazz, il en
connait les recoins principaux par cœur, en a méthodiquement décortiqué tous
les clichés et a rendu hommage maintes fois à cette musique.
Il aime l’effet de genre, Michel… et il y inclus ses personnages fétiches, sa
poétique tourne autour, ses mots s’enrobent d’artefacts imagés et, comme ici
pour une intro piquée directement dans le bottin des licks de Basie, à coup de
flash, il rappelle, il distille, il installe.
Le voilà qui s’attaque au scat, ce langage clé de voute de l’improvisation dont
Ella est l’emblème.
Un langage chargé de petits usages codés et pas si « instinctif » que
cela.
Chez nous, Laurence Saltiel en a répertorié et classé les manières et là on
découvre un véritable jeu de langue, car c’est une langue, que le scat.
Dès 2000, à la sortie de cet album, quand on m’a demandé des projets jazz dans
les interventions musique à l’école, ce titre est devenu un incontournable.
Les gamins adorent, se lancent en impro, se font des joutes de rapidité, tout
ça dans le fou rire et la bonne humeur et ça transforme ta séance de musique en
un pur moment festif et au retour tu remets encore le cd dans la bagnole et
c’est parti : wapoudouwap hm wapapadouwap !
06- RICHARD ANTHONY : « Nouvelle Vague ».
Album : « Nouvelle
Vague » / Columbia 1959.
Orchestre : Les Angels
Arrangement : Christian Chevalier.
Souvenir d’enfance que ce titre.
Chez Jeanine on écoutait cela en boucle et je chantais, tout gosse (je devais
avoir 6-7 ans) le refrain.
Je rêvais de la petite MG rouge et admirais naïvement ces jolies filles dont
Richard et ses copains causaient…
Et je dansais en chantant à tue-tête.
Ce rythme boogaloo, sorti tout droit de chez Ray Charles emplissait alors le
salon du petit appartement et on s’éclatait.
Elle était comme ma grande sœur, j’étais certainement son petit frère.
C’est vieux tout ça, mais c’est forcément entré dans ma tête et a contribué à
installer le jazz et toutes ces musiques américaines, dès l’enfance, car … elle
en avait un paquet de disques.
Mais pourquoi a-t-on réduit ce chanteur extra à un simple train qui
siffle ?...
Va-t’en y comprendre quelque chose…
07- NINO FERRER : « La Maison près de la Fontaine ».
Album : « Metronomie » / Barclay-Riviera 1971-72.
Nino Ferrer : chant, guitare, piano
| Giorgio Giombolini : orgue | Slim Pezin : guitare | Lucien Dobat ou
Donald Rieubon : batterie | Jean Mandengué : basse | Pierre
Dutour : trompette | Bernard Estardy : claviers | le Système
Crapoutchik : chœurs.
L’album « Metronomie » avec sa pochette qui dénote des habituelles
photos d’identité ou posées des artistes français de la chanson est considéré
comme un album de rock progressif.
Intéressant constat et je comprends mieux pourquoi j’ai toujours beaucoup aimé
cet album quand adolescent je me le suis procuré.
D’une part cette pochette qui te faisait dire que…
Et d’autre cette musique assez barrée avouons-le, ou, quelque part, qui n’était
pas vraiment en correspondance avec les productions – même de groupes – de
l’époque.
Un tube, ou du moins cette chanson, magnifique, avec ce changement de tonalité
absolument incroyable en seconde partie et cette trompette qui jongle autour du
thème.
L’écologie, le progrès, la société, la normalité … ces sujets déjà bien là en
…1971.
Ville et urbanisme contre village et ruralité – chez moi, à Vidauban le
bétonnage de plus de trente années de règne d’un maire bâtisseur pourrait très
bien se résumer dans cette chanson (si j’y ajoute « le petit jardin »
de Dutronc et « qui a tué grand maman » de Polnareff).
C’n’est pas si mal…
Et c’est normal…
C’est le progrès…
Et j’ai fait chanter là encore, de nombreuses fois ce titre dans les écoles
dont les projets éducatifs écologistes sont récurrents.
Mais c’est vrai que nos politiques n’ont pas fait, apparemment, les mêmes
écoles que nous.
Intriguant.
Et ce titre avec ce swing tranquille, cool, Nino qui pose un texte grave avec
une diction décontractée et nuancée, c’est surement cela le truc…
Et l’orgue … super !
08- JACQUES DUTRONC : « J’aime les filles ».
Album : « J’aime les filles » | EP Vogue 1967.
Alain Chamfort : piano autres musiciens non référencés.
Pas spécialement fan de Dutronc, j’aime pourtant cette période du chanteur.
Celle que toutes et tous ont dans l’oreille, une sorte de truc qu’on installe
en patrimoine de la chanson française.
Toujours la classe, rarement le pas de travers, un chant minaudé et
chewing-gum, des aigus très approximatifs mais le côté dandy qui entre en
scène.
Donc, encore une fois un jazz scénographié, qui sert d’écrin et qui est
circonstanciel.
Le groupe trace son swing, immuable, organisé pour mettre le chanteur et
surtout son texte en valeur, de doodoos en vibratos de fin de phrases douteux, et
enfin un violon comme sorti du hot club qui va colorer le tout.
La mode yéyé dans toute une certaine splendeur, avec une fausse superficialité
et un j’men foutisme délicatement assumé.
A prendre avec la distance qu’il souhaitait et qu’il affichait.
Mais bon sang, le groupe et Chamfort, tellement surprenant de savoir que…
Et les musiciens de jazz, c’est vrai, aiment les filles (et toutes les filles)…
09- NICOLE CROISILLE : « Bluesette »
Album « Jazzille » / CY records 1987.
Toots Thielemans : harmonica, guitar, whistle | Frank Sitbon :
Oberheim Synth | Alfo Frank, Thierry Eliez : back vocals | Jean Marc
Jafet : bass | André Ceccarelli : drums | Aldo Frank : Roland E
piano | Thierry Eliez : Hammond Organ | Paco Sery : percussions | Benor
Widemann : programmations.
Quand ce album est sorti on a fait de longs trajets de répétitions avec mon ami
trompettiste en l’écoutant en voiture.
Il est ensuite très vite entré dans notre répertoire que cette gestion aux
sonorités eighties d’un renouveau du jazz dans lequel on baignait totalement.
Nicole Croisille était tant surprenante dans ce répertoire qu’enthousiasmante,
c’était oublier son travail précédent avec le jazz comme axiome et lui avoir
trop vite collé l’étiquette varièt’ que, forcément on avait en œillères.
C’est là que j’ai découvert Thierry Eliez, ce fantastique pianiste (qui je
crois est aujourd’hui chez Magma et qui a également enregistré un album dédié à
ELP absolument réjouissant).
Purée ces niçois ! Jafet, Dédé… quel groove, quel style !
Et la cerise de ce titre est son compositeur, tout de même ça pose l’affaire,
Mr Toots himself qui vient poser ses trois instruments de prédilection avec
talent, harmonica, of course mais aussi la guitare et un solo guitare-siffloté
de toute beauté.
Un grand plaisir chargé de souvenirs que d’avoir réécouté cet album.
Et du coup, je me suis remis ce « Bluesette » dans les doigts.
10- LIANE FOLY : « Va Savoir ».
Album « Reve Orange » / Virgin 1990.
Steve Indiana Shena : percussions mystiques, Drums, Kalimaba, Waterphone |
Tim Cansfield : guitares | Hervé Gourdikian : sax | Eric Serra, Jean
Yves Casse & Christophe Butin (as Ungawa), André Manoukian, Nick
Plytas : claviers, programmations.
Avec cet titre, cet album, on entre de plein pied dans ce que le jazz, par sa
musique et sa réappropriation va devenir en image, en marketing, en idéal
esthétique, en look, en attitude aussi.
La chanteuse glamour, à la voix de velours incarnée avec un idéal sous couvert
d’un réel fantasme érotico-vocal, sensualité absolue, allumage de mèche
instantané, incarnée par une Liane Foly, sortie de la scène du bal, gros
métier, chanteuse au talent multi-style et au feeling plus que parfait pour le
produit jazzy midifié que voilà.
Une prod qui a des moyens et a flairé, avec le talent et le physique de la muse,
que le jazz est LE créneau qui déjà à Londres (Matt Bianco, Kid Creole, Basia
et autres Sade) cartonne. Il faut absolument en cette fin d’eighties plombées
par la qualité et parallèlement la beauferie surdimensionnée (Emile et Images,
Début de Soirée, etc…) changer le cap, oser et comme en Angleterre le renouveau
est là, par et avec le jazz, c’est l’occasion.
Fallait juste oser.
La France n’est pas Londres et Paris s’est réservé et imposé en tant qu’élite son
jazz, alors va falloir jouer serré.
Mais ces lascars qui environnent la voix d’alto sur-féminisée de Liane ont leur
produit bien en tête, leur savoir-faire est solide et Éric Serra en pleine
gloire du Grand Bleu, va même venir – gage de qualité, de sécurité et de valeur
du produit présenté – prêter son nom et ses synthés.
Le résultat est bien entendu à la hauteur de leurs attentes, car nous, public,
on n’attendait pas grand-chose et on a même pour bon nombre, découvert Liane
Foly avec cet album qui dans son sillage a semé une multitude de tubes (« Rêve
Orange », « Au fur et à Mesure », « Nuit Halogène » …
l’album ce n’est que ça, des tubes) et raccroché l’estime d’un bon nombre de
zicos qui mendiaient clubs jazz le vendredi (j’exagère à peine) puis
cachetonnaient bal de samedi pour conclure thé dansant le dimanche après-midi
au dancing du coin.
Alors une fois la jam du vendredi, avec la fatigue en trois sets du club de
d’avant week end, bien arrosée ou fumée, puis un retour chaotique au domicile
quasi fixe, terminée - ils repartaient le lendemain, voiture chargée à
l’identique pour le cachet du bal des pompiers et en jouant ce « Va
savoir » que toutes et tous dans la salle connaissaient, ayant acheté le
CD.
Ils se faisaient un petit fun jazz en matant les jolies filles dansant
voluptueusement avec leur copain, conjoint, petit ami etc. sur ce slow jazz
« Va Savoir ».
Le batteur avait sorti ses balais, le saxophoniste entrait en jeu sous les
projos brûlants et le clavier faisait vibrer son DX7 pendant que le guitariste
égrenait par un son clair les accords 9 et 13 alors que la basse
s’arrondissait.
Puis arrivait Mimile avec son accordéon et sur un florilège immuable paso,
valse, java, tango, réglé comme papier musette, toutes et tous reprenaient le
chemin déjà bien engagé de la fête avant de finir en chenille qui se balance.
« Va Savoir »…
Une intro caractéristiquement blues jazz (accord #9 qui deviendra 9 pour le
chant), un piano de bar, une basse qui oscille, une forme avec AA et un B qui
ouvre le champ. Liane passe le relai à Hervé Gourdikian pour un solo
imprégné de blues, elle chante l’amour comme Billie, avec le feeling d’Ella,
magistral.
Contrairement à certaines, Liane n’anglicise pas son français en jeu vocal et
elle offre quelques vocalises bien senties.
Le club va fermer, la nuit est bien avancée, dehors le réverbère sous lequel
les tardifs fument une dernière clope jaunit la ruelle sombre et lugubre. La
chanteuse est là, sur cette scène exigüe, ils sont restés là pour
l’accompagner, le mec là, au bar, lui a demandé une dernière chanson et a posé
un biffeton sur le zinc. Le pianiste a rappelé les gars et il veille. Il veille
sur elle, la soigne et la bichonne.
Elle est leur image, leur travail leur contrat…
11- PAULINE ESTER : « Danser avec vous ».
Album : « Le Monde est Fou » / Polydor 1990.
Jean Yves d’Angelo : basse et claviers | Laurent Dehors : saxophone.
On reste en 1990.
Sabrina Ocon, toulousaine née en 1963 monte, comme tant d’artistes, à Paris
pour faire carrière. Elle a chanté dans les cabarets toulousains avec Frederic
Loizeau.
Elle doit avoir une bagnole bien pourrie car pendant tout le trajet, ou
quasiment, raconte la légende, elle suit un camion transportant du polyester et
c’est là que va lui venir son nom de scène.
Pauline Ester…
On se rappelle, vaguement.
Moi, nécessairement.
En piano bar, son tube, « Oui j’l’adore » c’était obligatoire, ça
« faisait » jazz et ça remplissait bien sa fonction.
On avait acheté l’album et j’avoue le plaisir dont je ne me sens vraiment pas
coupable de l’avoir longuement écouté. Le Cd en voiture, c’était la garantie de
mettre un album en boucle, sinon fallait fouiller dans la pochette à Cd, en
sortir un autre, récupérer l’un puis glisser l’autre dans la fente et
franchement y’a bien qu’en ville dans les embouteillages qu’on s’offre ce
loisir, sinon, pour la route, vaut mieux en choisir un qui fera la distance.
Je jouais deux tubes extraits de cet album, dont j’avais piqué les grilles pour
accompagner une chanteuse avec laquelle je bossais à l’époque.
On avait d’ailleurs auditionné pour un grand hôtel avec ceux-là et le patron
avait signé direct la saison :« Oui j’l’adore » avec le solo de
guitare repiqué et joué obligato et « Une fenêtre ouverte » qui
permettait une ouverture d’impro des plus sympa.
Ce second était là encore idéal pour faire chanter des enfants dans les écoles,
ça permettait des prises de conscience et de découvrir la bossa.
Ces artistes français ne peuvent imaginer à quel point ils ont été inspirants
pour la musique en milieu scolaire, par leurs textes, par leurs choix musicaux…
J’y ajoutais « Chic Planète » et « Le monde est fou », de
Pauline, comme quoi…
Quand je prononce le nom de cette artiste c’est, sans réelle distinction, cette
époque bénie où je me suis engagé pianistiquement dans le piano bar qui ressurgit.
Mais ma madeleine de l’album c’était ce dernier titre « Danser avec
Vous »…
Que Jean Yves d’Angelo en soit la cheville ouvrière ne m’étonne pas vraiment
avec le recul d’aujourd’hui – on peut presque dire qu’une grande part de son
style que j’aime tant se retrouve là, en ces quelques lignes musicales.
La magie du fender rhodes ou assimilé, rejoint par un vibraphone de synthèse.
La basse fretless puis ce sax lointainement mixé quand s’ouvre l’espace
harmonique, agissant en un pont spatial
Le syndrome de la serveuse derrière le comptoir, depuis un certain Mylord, la
désillusion, la réalité sociale, le fantasme, au féminin, le rêve d’une vie
meilleure avec une autre vie sociale…
Sabrina-Pauline exprime cela à merveille et même si sa voix n’est pas encore
placée à la perfection de ces autres artistes qui soit susurrent, soit envoient
du lourd (elle écrase ses graves, par exemple, mais par contre elle vocalise
ici avec quasi fureur), on ne lui ôtera certainement pas son engagement intègre envers les textes de ses chansons.
Les musicos récupérés là pour les séances de studio de cet album ne se sont pas
trompés de partenariat, Pauline-Sabrina reste une artiste et une chanteuse
certes éphémère, certes récupérée par des tournées comme Stars 80 – faut bien
vivre et faire revivre sa carrière, mais qui (avec son album démontrant un
monde qui, ne nous rassurons pas est toujours, aussi, si ce n’est plus, fou) a
bien marqué cette fin d’eighties avec un axe jazzy presque loufoque, toujours
fun et désinvolte.
Et qui portait un message bien plus profond que son support musical.
12- ENZO ENZO : « les Yeux Ouverts ».
Album : « Enzo Enzo » / RCA-Ariola 1990.
François Bréant : piano | Jean Michel Kajdan : guitare | Marc Perier :
basse | Kirt Rust : batterie | Catherine Steiner, Georges Seba, Marilou
Seba, Veronique Lortal : chœurs.
Körin Ternovtzeff a déjà un bon bout de carrière quand elle va enregistrer ce
bien bel album.
De fait, elle a aussi un réseau musical bien fourni.
Machiniste éclairages du groupe Téléphone en 78, elle va rencontrer Olive avec
qui elle partira fonder, en tant que bassiste, le groupe Lilidrop.
Gros succès que ce groupe.
Quelques essais dont une reprise du « China Girl » / Karin Növiz
sorti en 45 tours en 1982 produit par Laurent Sinclair (Taxi Girl) et enfin,
cet album.
Il y a des lines – noms de - sur pochette qui scellent la qualité, l’axe
délibérément artistique et choisi tel.
Celui de François Bréant, dont les albums solos et les machineries chez Lavilliers
m’ont toujours fait penser à un travail similaire engagé chez Peter Gabriel, en
fait partie.
« Les yeux ouverts » m’aurait presque fait oublier le titre initial
et ses versions tant jouées par les musiciens de jazz avec Ella en haut du
podium.
Là il n’est pas question de ce jazz-là.
Il est question d’un autre jazz, celui qu’on aimera chez Stacey Kent, par
exemple, sorte de pendant inverse de cette artiste française qui, là encore, en
1990, tiens donc quelle année, va avoir un succès presque inattendu en surfant
sur la vague jazzy-pop dont elle sera étiquetée instantanément.
Sorte de modèle d’une réussite de ce que la chanson française en mode jazz des
années 90 naissantes peut imaginer produire, nombre de chanteuses popounettes
vont adopter ce style nonchalant acoustique ce même aujourd’hui.
Juste qu’elles en ignorent désormais l’origine qui est peut être bien là.
Cette façon de chanter « Fly me to the moon » avec un jeu d’accompagnement
de guitare où taper l’after beat sur la caisse est devenu légion, en oubliant
qu’il s’agit de jazz pour le transformer en une simple chanson, c’est le commun
de toutes les plages de Saint Tropez.
Ajoutons à cela le look bab et les cheveux au vent mistralisé, et on a tout el
packaging.
Le jazz dans tout ça est un excellent vecteur, une sorte de fil ténu qui permet
de garder le lien avec la musique en place de s’échapper vers des espaces Dj-isés,
autre phénomène actuel qui sans cet axe salutaire mettrait définitivement à
mal, la musique live.
Enzo Enzo, c’est avec cet album, un petit havre de paix musicale, de
décontraction hyper huilée et chargée d’une émotion intimiste qui pénètre l’auditrice
et l’auditeur sans heurt, sans agression juste avec des mots, une voix suave et
paisible et une musique qui l’est tout autant.
Choisir, parmi les nombreux titres de l’album d’une incroyable musicalité, ce
titre, était un choix semblant risqué, mais cette mélodie, entrée dans les gens
par le jazz, sans une réelle identité de titre, transformée avec un magnifique
texte, mélancolique et nostalgique à souhait, ne pouvait qu’attirer le plus
grand public.
Un album plein de beauté naturelle, comme cette artiste et sa carrière.
Kajdan est simplement miraculeux, Bréant aérien et la rythmique Perier/Rust limpide
et puis, ces chœurs, mais quelle belle idée.
« Dream a little Dream of Me ».
13- ZAZ : « Champs Elysées ».
Album : « Paris » / Warner 2014.
Sous la direction artistique de … Quincy Jones
On va terminer cette première face avec ce petit rayon de soleil, cette chanson
tube de Joe Dassin célébrant la plus belle avenue du monde sous le flash d’une
histoire d’amour.
Zaz ? en toute honnêteté, j’ai beaucoup de mal avec la voix, le côté titi
volontairement populo pour la vente.
Du moins c’est ainsi que jusqu’à ce brillantissime album je la rangeais.
« Paris » c’est un objet rare, un ovni orchestré de partition de
maitre par un Quincy Jones, certainement tout heureux d’être revenu ici pour se
souvenir des années où il était l’arrangeur et directeur artistique de chez Barclay,
suite à ses études au Conservatoire avec Nadia Boulanger.
Alors arranger avec son savoir faire de jazzman, pour un big band luxueux ces
chansons qu’il connait bien et qui sont des cartes postales parisiennes, pour
une jeune chanteuse qui affirme sa gouaille comme un patrimoine, forcément ça l’a
attiré.
Ce n’est pas n’importe qui qui peut se « payer » Quincy Jones et pour
que le producteur le plus mythique du monde accepte un tel projet il fallait
que la musique, l’artiste et la passion, certainement soient au rendez-vous.
Pari gagné et « Paris » y gagne.
Un Paris qui reste internationalement et culturellement mythique, bien qu’aujourd’hui…
Mais restons positifs et visitons le en commençant, ici, aux Champs pour
ensuite aller vers la Butte et d’autres quartiers, au gré de cet album
magistral qui me fait terminer cette première face…
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Tiens, au fait, les baladeurs K7 sont de retour.
Ils sont Bluetooth, USB et même qu’on peut transférer, par eux, nos vieilles K7
vers une SD micro.
Je n’ai pas pu m’empêcher d’investir dans l’un d’eux.
Ma vieille platine Hifi commence sérieusement à fatiguer et la crainte de
perdre tous ces enregistrements stockés depuis … des lustres m’a fait tenter l’affaire.
Surprenant résultat.
Cela va surtout me permettre de transférer et numériser – par exemple – les nombreux
albums de jazz français non réédités, introuvables si ce n’est en brocantes ou
vinyles markets qui débordent de mes tiroirs…
Un challenge de plus au menu…
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La face B, pas pour tout de suite…
Le plus long dans ce genre de chronique n’est pas de chroniquer… mais de
trouver les artistes qui ont participé aux sessions car, manie bien française,
rares sont les pochettes et indications permettant de savoir qui joue quoi dans
tel ou tel titre.
Et l’aide de l’IA permettant parfois de cibler par déductions n’y a pas fait grand-chose…
juste confirmé ce qui d’instinct semblait probable.
En attendant, profitez de ce moment de plaisir jazz ou jazzy à la française.
Vous aurez remarqué que Nougaro n’y figure et cela vous aura peut être heurté
que je l’oubliasse…
Pas d’inquiétude, même si je n’en suis pas un fan absolu comme nombre de
musiciens de jazz français peuvent l’être, il reste un pilier que je ne
négligerais pas … plus tard.
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Bon week end à vous.
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