CLASSIQUE ?... 01. Michel Berger, William Sheller, Joe Jackson.
CLASSIQUE ?... 01.
Michel Berger, William Sheller, Joe Jackson.
Ils ont fait des études musicales poussées … et ont gagné leurs vies avec des
chansons.
Ils y ont mis tout leur savoir-faire, le fruit de leurs longues études, parsemées
de diplômes, de travail fastidieux, de concours et examens, de prix même.
Depuis l’enfance, emplissant l’adolescence, remplissant l’intégralité de l’espace
de leurs vies.
Puis…
La célébrité s’est emparée d’eux et sous leurs doigts (en général ils sont
pianistes) et dans leurs esprits, les grands orchestres, l’envie de créer,
enfin, une œuvre les a démangés.
Alors, ils ont écrit, osé, dépassé leurs images populaires respectives.
Et ils ont tenté l’entrée dans le monde dit « savant ».
Ont-ils réussi à se faire une « légitimité » avec ces projets ?
Tous en ont douté et doutent encore, certaines de ces œuvres, sont, soit
oubliées, soit curiosités, soit considérées comme une aparté, un truc issu d’un
délire personnel, d’une forme aiguë de mégalomanie.
Mais ici, je vais tenter de vous démontrer le contraire, vu par la lorgnette
musicale et non par la critique de celles et ceux qui œuvrent dans le domaine
de prédilection dans lequel ces artistes évoluent habituellement, qu’il soit
rock, pop, jazz et variété.
Chacun a droit à son coin de rêve et s’il le réalise, je l’accepte vraiment
comme tel et le considère tel.
Et avec lui, sa musique.
Pour ce premier chapitre, cela se fera en trois albums.
Deux sont issus des visions créatrices de compositeurs français bien connus, le
troisième d’un compositeur américain, lui aussi haut de podium.
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MICHEL BERGER : « Puzzle » | Parlophone 1971.
Michel Berger : compositeur, producteur | Michel Bernholc : piano,
arrangeur | Claude Engel : guitars | Pierre Alain Dahan : batterie |
Tony Rubio : bass | Ensemble Philharmonique de Paris, direction :
Paul Capolongo | Christian Bellest : arrangeur.
Oui, Michel Berger, ce faiseur de tubes quasiment inégalé, à la française,
génie mélodique, créateur de la comédie musicale la plus célèbre en hexagone,
dans laquelle Bowie croise un monde à la K Dick, futuriste, SF, trans tous
genres …
Oui, Michel Berger a composé un concerto, pour piano.
Sorti sous le titre « Puzzle », en 1971 - il n’a alors que 24 ans - cet
album n’a rencontré strictement aucun succès.
Il est passé immédiatement dans l’ombre et rares sont celles et ceux qui en
connaissent la moindre existence. Et ceux qui le possèdent l’ont rangé précieusement,
jalousement, avec fétichisme.
Son idée : composer un concerto pour piano, formation pop et orchestre
symphonique.
Il a déjà une carrière, ce jeune homme précoce … cela fait même cinq années
qu’il n’a rien sorti et avec cet album il compte bien se (re)présenter
autrement au grand public.
L’idée est effectivement excellente, d’autant qu’il y a dans cette œuvre nombre
de ses usages de compositeur et même de directeur artistique qui sont
instantanément de sa pâte, mais voilà, l’ambition n’est pas franchement
rétribuable dans un monde de variétés mené par des Lux, Carpentier et Drucker –
qui s’accordèrent certainement à estimer que cet « écart » ait pu
être, mais qu’heureusement il soit revenu aux choses « sérieuses »,
du moins pour un sérieux financier et populaire.
Une erreur de jeunesse, un pas de côté, un délire d’enfant prodige …
??? …
Alors cet album est passé sous silence, sorte de truc collector jamais réédité,
oublié, planqué chez certains comme un objet culte, ou un objet du hasard,
parce que le nom…
Enfin il réapparait hors compils où de maigres extraits en bonus devaient juste
être jetés là, en pâture aux fans.
Il réapparait dans son entier, réel … là.
Il aura fallu trente années après le décès de l’artiste pour qu’un jour on
pense à cet album…
Et avec lui toute sa dimension créative et inventive.
Le concerto est en trois mouvements. Le troisième est redécoupé en deux
parties.
La forme habituelle du concerto est respectée et le blues qui coule sous les
doigts de ce jeune homme maestro, ainsi que ses tournures rythmiques
caractéristiques faites de bondissements pianistiques ne sont pas oubliés.
Parfois même l’image de ELP et de Nice surgissent, insistant sur le côté
finalement progressiste de la composition.
Le rôle pianistique écrit savamment et avec complexité s’équilibre – même s’il
reste leader – avec l’écriture très précise du groupe qui circule entre
l’orchestre symphonique et le piano.
Ce concerto est doté d’une écriture ambitieuse et riche.
Il est « modernement pop ».
Il est représentatif de tout ce que la musique écrite a toujours fait, au fil
des siècles, rendre « savant » le populaire, le récupérer pour
codifier la musique de son temps.
Du temps de Bach il y avait des suites de danses avec gigues et bourrées,
allemandes et rigaudons, Mozart a voulu avec les noces et la flûte s’adresser
au peuple, le considérer et le respecter et ses arias étaient déjà des tubes
que l’on chantait dans les milieux populaires.
Dans les symphonies de Mahler, sortes de gigantesques fresques, sortes
d’univers où la pure pensée musicale s’inspire de tout ce qu’elle peut et
trouve, les mélodies traditionnelles s’invitent – et il ne faut pas oublier
Bartok, Kodaly et tant et tant d’autres.
Beethoven, Schubert, Poulenc, Ravel …
Chacune et chacun à son époque s’est inspiré et a transcrit en écriture dite
savante, la musique traditionnelle, séculaire, « pop » et actuelle de
son temps.
Pour Michel Berger en 1971 c’est le rock, la pop, le funk de Stevie et les
expérimentations tant de Ziggy-Bowie que de Magma-ELP qui sont là et on les
retrouve tout naturellement dans une œuvre concertante à caractère
« savant ».
Le premier mouvement place les éléments sur l’échiquier et ouvre le champ
d’écoute.
Les instruments sont agencés avec une définition des rôles que l’on va
retrouver au long des mouvements.
Groupe, piano, orchestre concertent réellement.
Le second mouvement opère de façon quasi identique mais respecte le tempo plus
balade où le talent mélodique de Michel Berger est évidence. De nombreux
breaks, ruptures, contrastes et jets orchestraux émaillent ce mouvement aux
changements d’ambiance, de tempo et de direction multiples.
La guitare de Claude Engel y joue un rôle prépondérant.
Le troisième mouvement groove – un axe qui s’était légèrement immiscé
jusqu’alors et ce groove auquel des réponses orchestrales bluesy agissent en
réponses tutti (avec un choral comme sorti de BS&T) va contraster avec une
écriture classique qui va progressivement s’installer.
Le groupe qui joue là est tout simplement (je rappelle qu’on est en 1971)
incroyable de tenue, de feeling, de texture et de pertinence rapport au sujet
engagé – la fin de la première partie du troisième mouvement l’atteste.
Puis ce sera la cadenza pianistique, une sorte de bergermania où tout ce qu’on
connait de lui se découvre déjà là, dans les doigts véloces de Michel Bernholc,
coacteur de ce projet.
Engel va aussi prendre la puissante parole, très rock et offrir lui aussi, sa
cadenza hendrixienne.
Là, on réalisera avec un solo violonistique comme sorti du bayou, l’immense
culture musicale tant actuelle que classique de l’artiste et sa façon géniale à
cet âge incroyablement jeune, de mettre toutes ses-ces influences, toute cette
musique qu’il possède, en partition.
Suivent deux pièces pianistiques qui sont les racines de ce concerto, sorte de
condensé minimal du grand ouvrage.
Quand je pense aux premières symphonies, œuvres concertantes et même de chambre
de nos compositeurs classiques les plus renommés, ces œuvres dites, « de
jeunesse », je me dis que là, nous sommes en plein dans cette émergence
créatrice, dans cette vision de ce que sera très vite le futur grand
compositeur.
Michel Berger a rêvé et ambitionné cette voie.
Il en avait à la fois le talent, l’imagination (mettre ensemble une écriture
classique, pop-rock et chanson dans le même package, fallait en avoir l’idée et
la capacité) et les compétences.
Sa vie, sa muse et sa carrière l’ont emmené ailleurs, peu s’en plaindront.
En un éclair il a marqué de façon indélébile la chanson française.
Mais si on le connait un tant soit peu, on saura, en écoutant cet album, y
retrouver nombre de symboliques musicales et usuelles du Michel Berger pop et
populaire qu’on aime.
Et peut-être là, enfin, ce concerto pourrait bien reprendre sa place méritée,
comme le sont certaines œuvres posthumes.
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WILLIAM SHELLER / Orchestre OSTINATO : « Musique symphonique et
concertante » | Universal 2006.
Orchestre Ostinato, direction : Jean Luc Tingaud.
William Sheller : compositeur, orchestrateur.
William Sheller n’a jamais camouflé, ou tenté de le faire, son inclinaison
passionnelle pour la musique classique qu’il a sérieusement étudié et … les
Beatles.
L’écriture de Sheller c’est une texture souvent très classique, à la frange du
romantisme – Haydn serait une bonne approximation, CPE Bach aussi, mais la
logique wagnérienne arrive à parfois s’immiscer ainsi que des effets
orchestraux plutôt beethoveniens.
Et parfois Stravinsky, Ravel et même Weill peuvent être ses invités, qu’il
reçoit avec courtoisie.
Comme souvent et malheureusement chez lui, la justesse des orchestres, là où
l’écriture est stimulante, incisive et précise, n’est pas spécialement à
l’ordre des sessions.
Cela donne un aspect certes empreint d’une désuétude nostalgique qu’il aime,
cela patine sa musique mais cela soumet à mon oreille pourtant tolérante envers
une relative justesse, des écarts d’attention rapport au sujet musical proposé.
Aparté.
J’ai tenté de lire et relire dans son entier son autobiographie,
« William », je n’ai pu, malgré toute l’envie, le respect et
l’attention que j’y portais, arriver au bout. Gagné par un ennui irrépressible
dont seuls les mots et tournures pouvaient fixer ma concentration, j’ai vite
laissé tomber le chemin de sa vie au demeurant captivante jusqu’à ses débuts,
puis s’étiolant vers le désintérêt dès les succès arrivant.
Bizarre…
Fort heureusement cette expérience « littéraire » n’a en rien affecté
mon intérêt de toujours pour sa musique et la teneur hautement qualitative de
celle-ci.
Ses chansons possèdent un pouvoir tant musical que littéral que j’admire.
Ce choix des mots inusités, ce choix des images, du nostalgique, des situations
et de leur expression par la chanson – ce type est tout de même génial.
On usurpe à foison le mot de star, celui de génie ne devrait pas tarder (et ça
a commencé) à l’être, mais ce gars-là entre de plein pied dans cette catégorie.
Le Sheller orchestrateur passant directement à l’œuvre symphonique, qu’il n’a
eu de cesse en arrangements d’insérer en mode ample ou chambriste, ne
surprendra donc pas, à l’inverse d’un Michel Berger précédemment écouté.
Nous voici dans un univers de cordes soyeuses, de bois langoureux et de cuivres
pétaradants sur effets percussifs embarquant le gigantisme vers des cieux en
souci d’universalité.
Sheller n’est en rien « moderne », son écriture généralement tonale,
parfois modale n’ira pas vers la dissonance.
« Sully » est la première œuvre qui ouvre l’album.
Trois mouvements comme il se doit presque, avec une forme respectueuse des
usages.
La légèreté apparait d’entrée avec un placement des pupitres – dont de
merveilleux cors – qui attestent du savoir-faire d’orchestrateur de William
Sheller.
La lecture auditive de l’œuvre se fait avec une limpidité qui ravit de
classicisme.
Comme dans toute œuvre symphonique on aime à s’attarder émotionnellement sur le
second mouvement, ici empreint de mystère, et de contrastes en jeu de registres
comme sortis de Brahms. L’écriture n’évite pas la pompe et le solennel.
Puis vient ce troisième mouvement, très marqué, très chanté – comme une chanson
d’ailleurs – à l’écriture d’exécution tenace et incisive explorant les
registres et tessitures de l’orchestre.
Des traits qui s’installent dans ce parcours mélodique attirant, des traits
bien souvent, aux cordes, approximativement – en justesse là encore – exécutés.
Mais la teneur de « Sully » ravit et le jeu orchestral offre une
myriade de surprises qui attisent la curiosité d’écoute.
Ce troisième mouvement recèle de bien beaux moments.
J’ai immédiatement été captivé par la seconde œuvre, sa « symphonie de
poche » aux pizz qui se dessinent sur la portée pendant que la mélodie
très Shéhérazade du hautbois prend sa place sur l’horizon.
Premier mouvement porté par une figure rythmique obstinée et circulatoire, là
encore jeu remarquable de pupitres et une partition à l’écriture qui ne cherche
jamais la facilité, ou l’aisance mais qui nécessite un réel travail d’exécution
tant que de pensée au niveau de la direction.
Le second mouvement, toujours ce mouvement, à l’écriture chambriste et épurée
où les sections dialoguent est d’une ample beauté et met en valeur quelques
vents solistes (cor, trompette, basson, etc.). L’agencement des voix des cordes
est d’une exceptionnelle limpidité et d’une écriture de quatuor qui suscite
émotion et attirance.
Un troisième mouvement où les premiers de pupitres cordes vont avoir une place
soliste, le tout encore une fois enlevé sur un axe rythmique tendu et
persistant.
Cette donnée soliste met l’écoute vers d’autres directions – une envie de
monter le son vient de me prendre.
« Elégie » nous rappellera d’autres élégies composées pour
violoncelle soliste.
Sheller a osé se frotter au grands avec ce sujet.
Et, même si, comme je l’ai précisé, il n’est en rien moderne dans son axe tant
que comportement musical, cette pièce en deux mouvements est absolument superbe
avec un jeu orchestral au profit du soliste des plus subtil et imaginé tel.
Il faudrait soumettre cette « Elégie » à Gauthier Capuçon – avec une
œuvre aussi originale il aurait là l’occasion de renouveler son répertoire tout
en restant dans les schémas classiques et post romantique qui sont son domaine
et qu’il semble affectionner.
L’entrée du second mouvement est absolument merveilleuse.
Et tout au long l’écriture du violoncelle solo n’est jamais démonstrative,
toujours mélodiquement pertinente et ne s’égare dans des méandres et volutes
inutiles que le genre permet parfois, de trop oser.
Certainement la pièce de cet album qui m’a le plus suscité d’intérêt.
Pour conclure ce parcours Sheller classique et symphonique nous allons entrer
dans son « Concerto pour trompette ».
Je n’ai jamais été un accro de ces œuvres symphoniques pour la trompette en
soliste – une overdose de Maurice André qui a marqué ma jeunesse, très
certainement.
Du coup, je n’ai pas franchement de véritables références pour ce schéma
trompette/orchestre.
Dès le premier mouvement, la mélodie du soliste cuivré assez tortueuse s’avère
très intéressante à suivre, à prendre en évolution, d’autant que les parties
orchestrales enlevées, toniques et insistantes (toujours ces cors dont Sheller
doit raffoler – cf « les miroirs dans la boue ») retiennent
irrémédiablement l’attention.
Weill et Rota ne sont pas loin, de même qu’un Stravinsky ou un Ravel en dessins
d’écriture classique de leurs temps.
Ce n’est pas pour me déplaire.
Il faut noter le nom de ce trompettiste, Jean Philippe Martignoni à
l’interprétation luxueuse et brillante.
Encore et une dernière fois, ce second mouvement, ouvert quasi choral – de
toute splendeur à l’écriture qui s’est modernisée, à l’expression imagée et à
l’orchestration grand écran.
Et justement le mouvement final, immense, vaste, virtuose avec un orchestre qui
a retrouvé sa justesse et ses marques et qui, par une dynamique certaine fait
se conclure un album enthousiasmant, par cette touche quasi martiale qui
l’anime.
Sheller orchestral vaut le détour, il s’écoute comme l’on écoutera(ait) toute
œuvre dite classique, sans se poser la moindre question de l’univers initial du
compositeur.
Cette musique se prend et se considère telle qu’elle.
Son écriture ne pose aucune ambiguïté, sa gestion orchestrale non plus.
William Sheller est un compositeur (prix de Rome tout de même) indiscutable si
l’on veut considérer ce pan musical de sa carrière et sa musique peut aisément
se placer parmi toute cette musique post classique qui revient avec certitude à
la mode, mais dont il est certain que lui, la mode, il en a largement profité.
Alors hors terrain conquis ou à conquérir, sans même l’idée d’un écart de sa
part, ces pièces peuvent prendre sans hésitation place dans l’univers de la
musique orchestrale que l’on aime écouter quand on apprécie sans trop de
distinguo la musique que l’on enrobe du nom de classique.
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JOE JACKSON : « Will Power » | A&M 1987.
Joe Jackson : acoustic piano, keyboards and percussions overdubs,
composer, arranger, orchestrator | Pat Rebillot : piano | Ed
Roynesdal : keys | Vinnie Zummo : guitars | Anthony Jackson, Neil
Jason : bass | Gary Burke : drums | Dave Carey, Dave Friedman, Sue
Evans : percussions | Andrew Zurcher : voice.
David Nadien : concertmaster, contractor | George Manahan :
conductor.
Si vous le voulez bien, traversons maintenant l’Atlantique et arrêtons-nous, le
temps d’un album, sur cet artiste étrangement inclassable qu’est Joe Jackson.
Le gars capable d’une entrée new wave fracassante, puis de s’amuser reggae/ska,
de s’exposer jazz, de flirter avec la muse latino-cubaine et … de composer des
pièces orchestrales à teneur et tenue « classique ».
Il a une culture immense Joe, il a des projets plein la tête, Joe … et il n’est
pas simple à suivre.
Fidéliser des fans préformatés à un format musical préétabli et vendeur, c’est
pas vraiment son truc, à Joe.
Lui, il fait comme ça lui vient, comme il a envie.
Il aura toujours des inconditionnels, des curieux, un public … mais est-ce
vraiment ce qui le motive ?...
Joe est un créateur prolifique et rarement inintéressant, chacun de ses albums,
plantés au gré d’une carrière qu’il faut arriver à suivre et pour nombre,
admettre, est un gage de surprise, de curiosité faisant dire, « bon,
qu’est-ce qu’il nous a sorti de nouveau le lascar, là ? ».
Déjà, en début de carrière, il a commencé à jongler avec les nerfs et les a
priori des chroniqueurs forcément rock qui en une poignée d’albums avaient
perdu tous leurs repères, tentant de se raccrocher à un possible esthétique
commun à leurs usages.
Ils ont décroché très vite, sont revenus de temps à autre et bien entendu, avec
« Will Power », leur vase trop plein a débordé.
On aura lu un grand nombre d’inepties sur cet album, déconsidéré par la
critique, attaqué de toute part, incompris en toute logique.
Là où un Zappa pouvait s’offrir toutes les facéties y compris enregistrer avec
Boulez, Joe n’a pas eu cette aura médiatique de compositeur immédiate. Il ne l’a
surement pas « entretenue » dès le départ.
« Will Power » est un album qu’il m’arrive souvent d’écouter.
Je n’y écoute pas spécialement Joe Jackson, j’y écoute une ambition symphonique
grandiosement américaine, particulièrement bien enregistrée et produite,
magnifiquement dirigée et interprétée avec un orchestre d’une incroyable tenue
et dirigé de mains de maitre par George Manahan.
« No Pasaran » qui fait décoller l’aventure semble sorti de nulle
part, s’obstinant à s’organiser autour de pizzs, ce même du piano intra-cordes.
Un gros hit synthétique va brusquer l’affaire, il reviendra sur cette
organisation minimaliste répétitive digne de cette école américaine que Joe
connait bien, forcément.
Une attraction rythmique s’installe progressivement, où s’additionnent en
entrées cumulées instruments de toutes factures (synthé, cordes, clavinet,
xylos, piano, soutien méthodique de la contrebasse … et timbales).
La batterie sur roulement de timbales va enfin entrer pour déployer ce tout
orchestral et l’embarquer vers une ouverture au gigantisme de grand écran
cinématographique.
Imposant !
« Solitude » prend immédiatement le sensoriel auditif s’inclinant
vers le mystère. Menée par la magie de ces flûtes qui invitent, la pièce va
presque s’orientaliser et un puzzle instrumental aux teintes mélodiques éparses
va lentement s’installer.
On retrouve là un sens qu’avait pris Joe dans « Body and Soul » pour
son titre : « heart of ice ».
Une pièce orchestrale qui se déploie de façon magistrale avec une grandeur
digne d’un grand compositeur.
Et qui va se diriger vers un soliste saxophoniste à la sonorité volontairement
classique qui émergera du spectre.
Flutes et clarinette basse auront pratiquement le dernier mot.
« Will Power » - japonisant et décidément, Joe aime contraster et
choquer auditivement.
Des accents très toniques introduisent sur un fond malléable l’histoire (car
les pièces de Joe sont effectivement comme des histoires).
Le groupe habituel de l’artiste semble s’installer et la basse va dialoguer
avec le violoncelle pour poser une ligne presque walking mais à tournure
classique absolument géniale de détournement de fonction, cela va se dévier
pour installer des propositions harmoniques qui vont « faire »
crescendo.
Le mode répétitif de l’école américaine minimaliste est toujours bien présent
et le rock, par instants va l’être aussi, comme un cliché, comme un flash,
alors que le clavinet usé comme un clavecin (ce qu’il est, en fait), lui aussi
se détourne de ses fonctionnalités habituelles.
« Nocturne », pièce pour piano m’aura toujours embarqué.
Mélodie sublime, harmonisation pop qui ne s’égare pas vers une richesse jazz de
réflexes.
On reconnait là le « style » pianistique de Joe qui se rêve Chopin,
qui se veut Prokofiev mais qui, fondamentalement et c’est ce qui est admirable
et respectable est Joe Jackson. Celui de « Be my Number Two », de
« Breaking us in Two » et de tant d’autres de ses pièces-chansons où
son piano est tel qu’ici, inventif et délicat.
« Symphony in One Movement ».
L’orchestre s’accorde et c’est écrit tel.
Au moins il n’y aura de soucis de justesse.
J’aimerais lire la partition pour constater l’écriture qui mène à ce rendu.
La flûte émerge du spectre dissonant pour égrener un motif qui sera l’axe
orchestral qui va se déployer massivement.
La gestion de la pièce avec son développement sera absolument riche en
surprises, émotions, sensations et intelligence.
Là encore on pourrait réinjecter sans souci d’esthétique cette œuvre dans
n’importe quel programme classique qui se voudrait ouvert dans une nouvelle
direction, proposant l’inconnu, l’innovation.
Il y a dans cette partition une matière, un matériau musical et instrumental
absolument géniaux à s’approprier et à exploiter, interpréter, déployer.
Les influences de Joe vont cette fois, clarinette à l’appui frôler le jazz, en
langage Gershwin.
Et la grandeur des usages de BO dont les orchestres sont friands à toutes les
sauces est là, dans le texte, avec des parties solistes (basson en partie
centrale, puis violoncelle – par exemple, mais aussi trompette, trombone, etc.)
qui rendent intéressante le sujet pour tout exécutant.
L’écriture orchestrale est digne des plus grands et est totalement liée à
l’œuvre qu’elle déploie avec une luxuriance sonore et un choix des registres
qui met chaque partie du développement dans un relief, avec un dessin, d’un
absolu réalisme.
Il faut mettre cette symphonie dans une playlist qui s’intitulerait
« classique » et sa place, une fois détachée de l’image déjà
kaléidoscopique du compositeur deviendrait très vite essentielle.
Tout comme elle le deviendrait dans le programme de n’importe quel orchestre
symphonique qui oserait franchir un nouveau cap et proposer un autrement
musical.
Karl Jenkins (Soft Machine) l’a fait – pourquoi pas Joe Jackson…
---
Michel Berger, William Sheller, Joe Jackson viennent de se soumettre ici à un
éclairage inédit.
Les découvrir et les apprécier sous cet angle où ils redimensionnent tant leur
musique que leur savoir, leur culture et leur éducation ainsi que leurs
influences les positionne maintenant différemment sur l’échiquier musical où
ils sont, chacun avec leur succès, posés.
Un-e véritable musicien-ne ne peut jamais se contenter de l’art mineur dont le
grand Serge fit engueulade avec Guy Béart.
Il met son savoir au profit de cet art, c’est aussi cela sa grandeur.
Mais il sera, la preuve ici, et restera, avant tout, un musicien avec des
projets, des ambitions et des espaces personnels qu’il voudra déployer à tout
prix, ce même si leur succès, la critique et le maigre retour commercial qu’ils
occasionnent suscitent débat, négativité, rejet.
Ou même oubli progressif.
J’oublie leurs noms, je me projette dans ces musiques orchestrales et
symphoniques.
Et la magie va forcément opérer, car c’est avant tout … de la musique … avec
tout ce que cela engendre d’imaginaire, de beauté et de dimension.
Et ici, vous le savez on ne parle que de ça … ou principalement : la
musique.
Bonne semaine.
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