CES BONS VIEUX VINYLS (05) … jazz & others … Ben Sidran, Ella Fitzgerald, Abus, Cotton Club.
CES BONS VIEUX VINYLS (05) … jazz & others … Ben Sidran, Ella Fitzgerald, Abus, Cotton Club.
Quatre disques, quatre rappels à l’ordre du jazz, qu’il soit cool, fusion,
swing ou très oldies, histoire de ratisser large et se faire plaisir.
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BEN SIDRAN : « Old Songs for the New Depression » - Antilles
1981.
Ben Sidran : vocals, piano | Marcus Miller : bass | Buddy
Williams : drums | Richie Cole : alto saxophone | Bob Malach :
tenor saxophone.
Avec cet album dont j’ai usé la K7 jusqu’à la corde en m’étant précipité dessus
à sa sortie, s’est défini quelque part en moi l’idée du piano bar jazz.
Le gars assis là, au piano, seul ou accompagné, qui raconte, chante, se répond sur
l’instrument plus que ne s’accompagne réellement (rien à voir avec le schéma
pop du genre sous couvert de eltonjohnning).
Cool, décontract’, avec une connaissance quasi encyclopédique du jazz et du
piano jazz (« Piano Players »), une voix qui n’en est pas vraiment
une mais qui s’insère dans le concept.
Qui va marier humour, humeur, nostalgie passéiste, énergie et swing et tant
d’autres aspects simples de la vie qui se transposent là, en jazz.
Cette façon de mettre ses paroles sur la musique, sur le jazz et de la raconter,
bien autre que les délires lamentablement poétiques de Nougaro, alors que juste
à côté Sacha remplissait, à la française, bien mieux ce rôle.
Ben Sidran je l’ai découvert ici, avec cet album au casting ahurissant (Marcus
et Buddy étant la section rythmique fusion – funk de David Sanborn : « Straight
to the Heart – Live ») et avec les deux saxophonistes invités sortis du
bop (Richie Cole) et du hard bop (Bob Malach) qui en carrière solistes tant
qu’en pupitres de Big Band sont tout de même des références de l’instrument.
Centré autour du piano et du chant raconteur de Ben, l’album a cette
particularité, cette spécificité. Et chaque standard abordé ici (le fantastique
« Old Folks ») est présenté sous cet angle. Le talent de Marcus et
Buddy se met humblement mais avec une pertinence aiguisée, au service de cette
idée, de ce concept et c’est ainsi pour ma part que même aujourd’hui quand je
suis en trio type piano bar, je considère (avec toute la modestie et la
relativité tant technique que culturelle qui m’incombe) mon approche.
Il me fallait un modèle.
Dans le critère jazz, piano bar, pub et autre petit club, Ben Sidran l’a été et
le reste encore, car il va de soi, que depuis ces deux faces, j’ai suivi toute
sa carrière, qu’elle passe par la fusion, s’autorise la tournée en solo, en duo
avec contrebasse, qu’elle soit le relai encyclopédique d’une certaine histoire
du jazz ou que le son des DX7 des eighties envahissent une certaine idée pop
jazz avec « Mitsubishi Girl ».
En fait l’après cet album m’a inspiré et l’avant m’a également sidéré
(« the cat and the hat » fait partie de mes albums fusion jazz
fétiches (Brecker, Gadd, Lee, Khan…).
Je crois connaitre sans m’en lasser tous les recoins de ce « old songs for
the new depression » sans être capable de m’en lasser ou m’en passer. Je
mets l’album, cd, désormais vinyle (quelle « chaleur »), streaming et
même vieille K7 (qui fut à l’origine de cette passion, terrain conquis, mais
duquel il me reste encore tant et tant à conquérir en jazz pianistique
attitude) et me voilà reparti pour ces thèmes inusités (« Makin
Whoopee » - « Nostalgia in Time Square » de Mingus) que j’ai,
grâce à lui, bossé, installé, imposé dans mes usages et répertoire.
Il est des albums pas forcément essentiels pour tous, mais qui le sont pour
quelqu’un, en devenant déterminants et inspirants.
Celui-ci est, pour moi, indispensable et me sert toujours d’exemple.
Alors, imaginez quand je l’ai trouvé en vinyle !...
Ben
Sidran - Old Songs for the New Depression - YouTube
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ELLA FITZGERALD : « Fine and Mellow » - Ella Fitzgerald
Jams » | Pablo 1979.
Ella Fitzgerald : vocals | Tommy Flanagan : piano | Joe Pass :
guitar | Ray Brown : bass | Louie Bellson : drums | Harry Edison,
Clark Terry : trumpets | Zoot Sims, Eddie « Lockjaw »
Davis : saxophones.
Il y a jam et jam, entendons le bien.
Et ici sous la houlette d’Ella avec son Ray Brown de mari, forcément ça dépasse
la simple rencontre anecdotique.
Un Joe Pass quasi méconnaissable dès le « Fine and Mellow » chanté
hyper bluesy et laidback par la grande artiste.
Louie Bellson, un batteur dont le nom a oublié d’être retenu réellement aujourd’hui
(et pourtant, quel drive…) assure la bonne tenue de l’ensemble et Tommy
Flanagan vient aussi sortir de son cadre habituel pour s’amuser pleinement lors
de ce moment de rencontre.
Le fond en est le blues et c’est un plaisir que d’écouter encore et encore
Ella, plus toute jeune, mais en pleine possession vocale de ces sujets qu’elle a
tant chanté, pousser cette musique du fond de ses racines.
Elle modernise même un peu l’affaire, chose admirable tant que rare dont il
faut profiter pleinement (« I’m just a lucky so and so », qui tend
vers le halftime groovy).
Les gars sortent de chez Basie et forcément, ce blues jazz ils en connaissent
toutes les astuces et détours. Chaque solo est empreint d’un feeling qui prend
aux tripes et c’est bien là, dans cet esprit instantané que l’idée de jam a
tout son réalisme.
Les riffs de cuivres sortent tout droit de ces usages de soutien non écrits,
installés à la volée, lorsque le soliste a besoin d’un bon gros coup de boost.
On l’aura compris, il y a dans cet album tout ce qu’on aime dans le jazz.
On ne se prend pas la tête, on se pose dans ce club imaginaire et virtuel et on
ne peut qu’apprécier, ce métier, cette aisance, cette facilité apparente, cette
transmission et ce partage, cette complicité aussi et ce plaisir qu’ils
prennent à nous offrir, sur un plateau Pablo d’argent, cet immense patrimoine
qui est en eux.
Ella va scatter, aussi, inévitable tant que représentatif de celle qui, un soir
de « Mack The Knife », à Berlin, ayant oublié les paroles s’embarquât
dans une longue improvisation vocale le temps de se ressaisir et découvrir plus
tard le nombre de vocations vocales devenues instrumentales elle avait, par
hasard, suscité (« Rockin’in’Rythm »).
Ellington, Gershwin, Monk, Holiday … un programme luxueux pour une simple …
jam.
Bon je vous laisse, je mets la face B, un whisky m’attend.
Là faut au moins un quinze ans d’âge, vu l’ambiance.
Ella
Fitzgerald-Fine and Mellow - YouTube
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ABUS : « Jazzn’Roll » - Media 7, 1986.
Pierre Jean Gaucher : guitars, computer program, synthesizer | Bobby
Rangell : alto saxophone | Philippe Talet : bass | Patrick
Buchmann : drums | Randy Brecker : trumpet | Robert Thomas Jr :
hand drums, water slap | Nathalie Barbey : vocals | Arnaud Devos :
percussions.
Quand cet album est sorti il n’a pas quitté mon habitacle de voiture pendant
plusieurs semaines (K7 bien sûr).
C’est un guitariste qui m’avait sollicité pour son groupe de jazz-rock très
éphémère et surtout très centré sur lui-même qui avait en tête de se lancer
dans une aventure disons, similaire.
Après, il faut avoir le talent et les capacités d’atteindre le niveau, surtout
en compositions et conceptuel, de P.J Gaucher. Sans parler guitare, car là…
Et en même temps mon ami trompettiste me dit qu’il me faut écouter Abus, car y’a
Randy Brecker.
Jazz Hot avait d’ailleurs je crois me souvenir proposé une transcription du
morceau « Vanille Chocolat », ce qui nous permit de le jouer et de se
frotter à la complexité inhérente entre ce presque reggae, ces breaks
thématiques et tous ces truc et astuces droits sortis des Brecker, pour sûr.
Mais ce qui m’a surtout beaucoup « aidé » et inspiré dans cet album
pour un autre contexte qu’instrumental de batteur ça a été la formidable
adaptation imaginée pour « West Side Story ». Je n’ai pas manqué de
la réécouter des heures durant quant une école de musique m’a demandé, quelques
années après de faire un arrangement pour les élèves d’un orchestre de leurs
pratiques collectives.
Et de la prendre sincèrement, en compte.
Déjà, à cette époque, rares étaient tout de même les artistes – même en jazz
pur (à part Oscar Peterson) – qui prenaient réellement le risque malgré l’apport
énorme de cette comédie musicale, de jouer les plages de West Side comme des standards.
Alors traitée, façon arrangement avec cette école française qui nous
caractérise, par un groupe encore estampillé jazz-rock, en pleine mouvance Uzeb
et avec un guitariste touchant la frontière de Scofield (« Piscine Blues »),
cette œuvre de Bernstein avait de quoi susciter plus que de l’attention.
Et même si ce moment est l’un des plus marquants de l’album, il ne faut surtout
pas négliger le reste. Randy n’est pas là que pour le cacheton et il dépote
grave (encore « Piscine Blues ») et à ses côtés Bobby Rangell n’est
pas là pour faire tapisserie…
La rythmique basse-batterie m’a beaucoup aidé à travailler et Patrick Buchman m’a
laissé quelques réflexes de jeu que j’ai par la suite pas mal utilisé.
On peut aussi apprécier le talent soliste du bassiste Philippe Talet dans l’intro
de « Dernière chance », même si à l’époque je ne faisais pas
spécialement cas de ses nombreuses qualités, trop focalisé sur les deux axes
batterie d’un côté et compo-arrangement de l’autre.
Quant au leader, il est tout de même un de nos guitaristes français des plus
extraordinaires, reconnaissons-le sans vergogne et cet album ne peut que le
démontrer pour l’affirmer.
Puis Abus a continué sa route, il est devenu dangereux…
Le pseudo-groupe (ou plutôt le guitariste qui m’avait engagé) s’est
immédiatement étiolé car les mecs aux egos surdimensionnés c’est pas vraiment
mon crédo, j’avais déjà, à cette époque, en toute honnêteté, suffisamment à
gérer avec le mien (d’ego).
Puis ce jazz fin de rock et début de fusion, bardé de synthés et computeurs, de
sonorités FM et de trigs massifs m’a lassé, la démonstration technique avait eu
raison de mon espace adolescent et jeune adulte et j’étais passé à d’autres
directions.
Symbole en tout cas d’une époque où tout le jazz en France se portait plus que
bien et où il pouvait être créatif, avoir sa place et exprimer des idées, être
réellement actuel et conceptuellement inventif, Abus n’a pas pris la ride que j’aurais
cru (et que j’ai pris – physiquement en tout cas).
Et quand j’ai vu, au fond du bac ce disque, il n’y a pas eu l’ombre d’une
hésitation à le prendre, histoire de voir avec piqure de rappel si cette
musique pourrait encore me provoquer ce quelque chose qui, à sa sortie m’avait
fait être incapable de m’en débarrasser.
Eh bien, oui ! La magie est restée intacte et cette musique tant
intelligente qu’exigeante, tellement bien écrite, composée, arrangée et
exécutée avec une maestria dépassant largement certains groupes de jazz-rock
hexagonaux des seventies s’est réinstallée comme par miracle, dans mon esprit, peut-être
même dans mon âme…
Abus Featuring Randy
Brecker - Funkadeclic (feat. Robert Thomas Jr.) - YouTube
Dernière chance - YouTube
Jazz'n'Roll - YouTube
Prologue (West Side
Story) - YouTube - Cool
(West Side Story) - YouTube - America (feat. Randy
Brecker) (West Side Story) - YouTube
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JOHN BARRY : « The Cotton Club – Orignal Motion Picture Sound
Track » | Geffen-Orion 1984.
Lew Soloff, Dave Brown, Britt Woodman, Randy Sandke, Marky Markowitz :
trumpets | Joel Helleny, Britt Woodman, Dan Berrett : trombones | Bob
Wilber : alto sax & clarinet | Frank Wess : tenor and alto sax |
Chuck Wilson, alto & soprano saxes, clarinet | Lawrence Feldman :
tenor sax, clarinet | Joe Temperley : baritone sax, alto sax, bass
clarinet | Bob Stewart, Tony Price : tuba | Mark Shane : piano | Mike
Peters : guitar, banjo | John Coldsby : bass | Chuck Riggs, Brian
Brake : drums | Danny Druckman, Dave Samuels, Gordon Gottlieb, Ronnie
Zito : percussions.
Music by Duke Ellington.
Arrangements, Transcriptions : John Barry, David berger, Randy Sandke, Al
Woodburry.
Difficile de ne pas aborder cet album sans avoir toutes les références
visuelles et cinématographiques liées au film « the Cotton Club » de
Francis Coppola.
Ce film colle à la musique autant que la musique colle à ce film.
La bande son estampillée John Barry, simplement producteur et transcripteur,
est un florilège représentatif du jazz made in Harlem de cette époque où les
lettres J.A.Z.Z commencèrent à s’anoblir.
La musique jouée à l’identique est principalement celle du Duke Ellington de
ces années où elle soutenait la revue de ce club entre danse, jungle (ce qui
donnera chez nous la fameuse revue nègre de Joséphine Baker), claquettes et
chant sorti du tréfond du blues, de l’authentique spiritualité gospel.
Le festif, le spectaculaire côtoient l’émotion.
Et la ségrégation.
Duke va lentement, mais surement, avec une exactitude de plus en plus
pertinente, orchestrer de façon quasi classique (cabaret et revue l’y obligent)
ses compositions destinées à faire emblème musical du lieu.
La production est un véritable bonheur et sans dénaturer le moins du monde
l’original, elle permet une proximité, un détail sonore qui remettent cette
musique mythique en relief.
Des clarinettes, banjos, trompettes aux sourdines diverses et variées, des
trombones chantant comme des voix, des voix chantant comme des instruments, un
piano de bastringue entre rag et stride, contrebasse et batterie entre Afrique,
polka et émergence du jazz.
Cab Calloway surgit et harangue le public, Lonette McKee s’épanche sur
« Ill Wind » et exprime son désarrois, métisse.
Un beau jeune homme trompettiste qui fait sombrer les femmes et rend jaloux les
hommes deviendra une star du muet sur fond de pègre et de prohibition.
Al Capone et toute une clique de mafieux excités, nerveux, agressifs et furieux
qui se battent pour des territoires, des tonneaux de whisky, forment des gangs
et s’entretuent sont là, en réalité, parallèles à cette musique qui ne vit que
peu sans eux et qui, déjà, sert de revendication afro-américaine.
Les artistes, eux, peuvent accéder au Graal, à la reconnaissance ultime.
Être programmé au Cotton Club, c’est la reconnaissance absolue, c’est mettre le
jazz à la portée populaire des blancs et ce sera un jour avoir la possibilité
d’y entrer, non uniquement par les coulisses, mais aussi comme spectateur.
Le jazz est un spectacle, lié à la danse, au chant et à une sorte de comédie
musicale, agencée en revue.
Être programmé au Cotton Club c’est aussi, par une forme de
professionnalisation et un cachet, se mettre en ambiguïté avec ses racines et
son peuple.
Il y a tout cela dans le film.
Il y a tout cela dans cette musique.
Et film ou pas, l’écoute de cet album assez difficile à trouver est une plongée
dans toute cette atmosphère qui n’est ni rêve, ni cauchemar, ni simplement liée
à une atmosphère procurée par l’image et le film, mais qui est le reflet à
peine exacerbé de la réalité dans laquelle était trempé le jazz à ses débuts.
Magique !
John Barry - The Cotton
Club- soundtrack -1984 -FULL ALBUM - YouTube
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C’est sur ces claquettes magistrales que je termine cette visite vinylique.
à très vite pour la suite.
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