CES BONS VIEUX VINYLES … (06) - Live jazz.
CES BONS VIEUX VINYLES … (06) - Live jazz.
Festivals, soirées dédiées au jazz (mais pas que), labels qui organisent, en
réservant une scène prestigieuse, une soirée représentative …
Le jazz est avant tout une musique de partage scénique et ces « grands
moments », de plus en plus délicats à organiser, car eux aussi impactés
par des difficultés financières, sont-furent souvent captés pour être compilés
ou produits dans leur intégralité en albums.
Certains ont eu la chance d’être réédités en CD puis réinjectés en streaming,
d’autres restent à trouver dans les bacs à vinyles, moments qui auraient pu
être « historiques », ou dispensables.
Moments de partage scénique entre artistes présentant leurs projets respectifs,
entre artistes réunis là pour une jam qu’on avait souhaité mémorable, c’est
selon.
Orchestres éphémères constitués de stars du genre jouant des arrangements
écrits spécialement pour une soirée événement
Rencontres improbables fusionnant parfois des univers que l’on eut cru séparés
par une frontière esthético-artistique, croisements improbables et éphémères.
La plupart des festivals dits de jazz ont ouvert leurs portes à la musique
actuelle sous de nombreuses formes – on ne s’en plaindra pas.
A Nice j’aurais assisté dans la même soirée à Magma, Joe Jackson et Erika Bahdu
pendant que les frangins Belmondo envoyaient du Miles électrique.
Des vinyles – sont-ils collectors ? – qui résument au-delà de l’intérêt
réellement musical très subjectif que parfois ils transportent de face en face,
cette opulence certaine qui a mis le jazz en grand public.
Des stars pleuvent, le démonstratif du live s’invite souvent.
Ce qui dans la salle a provoqué l’admiration peut donc installer l’ennui ou le
désintérêt.
Mais il y a aussi l’étincelle et le constat que, quelles que soient les années,
une vitalité et une certaine positivité restent bien présentes et ressenties,
même au travers des sillons.
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MONTREUX SUMMIT « VOLUME 1 » & « VOLUME 2 » | CBS 1977.
Bob James, George Duke : Keyboards | Eric Gale, Janne Shaffer, Steve
Khan : guitars | Alphonson Johnson, Gordon Johnson : Bass | Billy
Cobham, Peter Erskine, Billy Brooks : drums | Ralph McDonald :
percussions | Maynard, Ferguson, Woody Shaw : trumpets | Stan Getz, Dexter
Gordon, Benny Golson : saxs | Bobbi Humphrey, Hubert Laws, Thijs van
Leer : flûtes, piccolo | Slide Hampton : trombone.
Deux doubles albums… largement de quoi se satisfaire et quand on lit le listing
des candidats pour ce sommet, ça laisse rêveur.
Commencer par ces albums c’est juste qu’ensuite, il va être très difficile de
rentrer plus pleinement dans les suivants.
Montreux, Nobs … quand ils ont un projet, ils mettent les moyens et savent
organiser le truc en un moment inoubliable et qui sera enregistré comme tel.
Montreux aime la jam session, Montreux aime créer l’unique, l’exceptionnel et
aime le jazz, fortement.
On se souviendra d’un Miles/Quincy devenu légende dès la première note, le soir
même. Décrypter ici chaque titre serait totalement inutile tant que stupide.
On s’embarque dans 8 faces vinyliques absolument phénoménales avec des
musiciens emblématiques de leurs instruments respectifs.
Cobham, résident suisse mène l’essentiel avec un fracas jubilatoire aux côtés
généralement de A. Johnson, bassiste qui s’est fait détrôner par Pastorius mais
qui vaut tout de même son pesant d’or.
Stan Getz est mémorable, Maynard est réjouissant, Eric est blues jazz comme on
aime, Hubert et Bobbi vous feront adorer la flûte jazz, Bob est juste parfait,
comme toujours, le pro toutes catégories, Billy met le feu, Peter aussi d’ailleurs…
Woody, mais c’est toujours la grande classe et etc, etc.
On sent le grand moment de plaisir qu’ils font partager, ça éructe, ça gueule
de bonheur sur scène, ça s’écoute, se regarde, s’admire …
Bref, le bonheur en 8 face jazz, live … il est là, en 1977 et, de « Blues
March » (l’incroyable Billy Cobhal, tout de même…) à « Infant Eyes »
(sublime Getz), en passant par « Red Top » ou « Fried Bananas »
et tous ces titres magnifiés parfois issus de albums de pur jazz rock (« Bahama
Mama »), on ne peut que se réjouir que de tels moments, en public, aient
pu réellement exister.
Comme je vous le disais, pas de titre… mais un festival, un vrai, de chaque
instant.
CBS
Jazz All-Stars - Montreux Summit, Vol. I (Full Album) - YouTube
Montreux
Summit Vol 2 - YouTube
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BLUE NOTE LIVE AT The ROXY | Blue Note 1976.
Alphonse Mouzon :
Alphonse Mouzon : drums | Robby Robinson : Piano | Rex
Robinson : guitars | Charles Fillilove : bass | Rudy Regalado :
percussions
Carmen Mc Rae :
Carmen Mc Rae : vocals | Marshall Otwell : piano | Bernard
Baron : bass | Edward Bennett : drums
Ronnie Laws :
Ronnie Laws : tenor sax, flute | Bobby Lyle : Piano | Bill
Rodgers : guitar | Donald Beck : bass | Steve Gutierrez : drums.
Earl Klugh :
Earl Klugh : guitar | Robert Budson : piano | Ron Carter
(overdub) : bass | Ngudu Chandler : drums
Donald Byrd :
Donald Byrd : trumpet | Stephen Johnson : tenor sax and vocals |
Orville Saunders : guitar | Joe Hall : bass | Keith Killgo :
drums | Kevin Toney : keys
The Blue Note All-Stars :
Jerry Peters : conductor + Gene Harris, John Lee, Gerry Brown, Bobby
Hutcherson, Earl Klugh, Ngudu, Chuck Findley, George Bohannon, Fred Jackson,
Gary Herbig.
Enregistré le 28 Juin 1976, au Roxy, Los Angeles, Californie.
Bien usé par le temps, les déménagements et les écoutes, je l’ai avisé au fin
fond du bac à soldes, oublié, négligé même pour la somme plus que modique de …
3 €.
Pochette bleue fracassée, disques enfouis dans des pochettes intérieures
permettant à l’époque d’être découpées en coupons afin de commander un
tee-shirt Blue Note.
Tellement de ces « choses » qui font que ça attise une forme de
convoitise.
Disque 1 face 1 et 4, disque 2 , face 2 et 3 … erreur de gravure ou volonté du
label ?
Le fleuron d’un Blue Note en quasi perdition, concurrencé par tant de labels
émergeant est là.
Une soirée exceptionnelle commence par un groupe en vogue, exceptionnel, du
moins considéré tel à cette époque seventies.
On commence la soirée de gala avec le groupe tonitruant de Alphonze Mouzon, ce
batteur leader tout aussi symbolique du mouvement jazz-rock.
Un peu rangé de côté Alphonze Mouzon, juste derrière les Billy Cobham et autres
Lenny White qui eux, ont bénéficié pour leurs escapades solistes de l’aura des
Mahavishnu et Return to Forever.
Pourtant ce batteur remplit largement son appartenance au mouvement musical et
je dirais même qu’il le représente plutôt bien. Certes, d’entrée, on aura droit
à un solo, (puis un second-samba percu) de batterie bien balaise, bien pêchu,
tellement technique pour l’époque que forcément on en reste babas.
Les compositions sont habiles, soutenues par ce drumming fédérateur,
catégorique, clair et précis qui va chercher dans les plans latin-samba, funk
et même discoïdes.
Le groupe est poussé par Alphonse, survolté comme un gamin franchissant les
grilles du parc de jeu. Des solos qui valent leur coup d’oreille, un batteur
omniprésent vers lequel la musique est centrée. On appréciera, ou pas.
En disque, sans la magie du spectacle, ça peut paraitre, lassant, mais en
concert ça a dû être quelque chose.
Alphonze a ouvert la soirée, il a mis le feu et laisse maintenant la place à
Carmen McRae.
Il lui a déployé le tapis rouge et le groupe s’installe sur cette dynamique.
Il va lui falloir un peu de temps pour installer l’intimité dont a besoin la chanteuse,
car ils s’embarquent groove et funky et la poussent vocalement dans un angle
duquel elle va devoir, pense-t-on, en une poignée de titres, s’extirper.
Mais, dès « Paint your pretty Picture » elle va reprendre la main et
malgré un piano déjà désaccordé, son blues feeling va automatiquement charger
le public d’une émotion tangible.
La face A est terminée, Carmen vocalise et le public est en phase avec elle. Un
timide et sensible « thank you », voyons la suite.
Bernard envoie direct le walking qui va faire booster un tempo d’acier, bien
bop. Ils sont en pleine forme, Marshall fonce sur le solo et hop reprise chant.
« Them there Eyes » - déjà fini.
Mais le blues est de retour, « T’aint nobody’s Bizness if i do », le
blues tel qu’il s’exprime, réellement en avec le public. Extra le solo vocal
puis ce break bien suspendu. LE groupe est suspendu à son chant – magique.
Bernard accorde vite fait, Edward latinise et voici « You’re
everything », de Chick Corea qui va finir le set. Gros travail de mise en
forme et en place, solo de batterie transitoire, exigence du trait musical,
rapidité sans détours.
Le set Carmen est terminé.
Envoyé et largement bien pesé.
Je cacherais difficilement que la prestation qui me réjouit le plus dans ce
moment de rencontres scéniques est celle de Ronnie Laws, funky en diable,
wahwahtée et chargée de clavinets, d’électricité frémissante, d’énergie
bouillonnante. Le groupe dès qu’il entre en lice, sur « Captain
Midnight » n’a qu’une idée en tête : en découdre et remporter haut la
mise ce moment scénique opportun. En quelques titres, comme sortis des mains
d’une bande de Headhunters déchainés, en pleine possession de leurs moyens, ils
envoutent l’auditoire (merveilleux « Night Breeze ») lissé par les
strings ensemble synthétiques de l’époque ARP tandis que Bill Rodgers chope à
plein rendements les astuces de WahWah Watson. Délicieux Bobby Lyle aux
claviers, à retenir.
La face 3 est d’ailleurs consacrée à ce saxophoniste directement influencé tant
en jeu qu’en inspiration musicale par les Crusaders.
Elle s’ouvre par une introduction au piano électrique, de Boby Lyle, sortie
tout droit du gospel et chargée de spiritualité, ce qui fait immédiatement
réagir le public.
« Always There », titre représentatif du set, conclura le fil de ce
funk instantané, célébré par ce groupe décidément très motivant.
« Presentation of Proclamation » - discours de Dave Cunningham qui
célèbre le Label et nous voici embarqués dans l’univers délicat du guitariste
Earl Klugh.
Le guitariste en pleine ascension réjouira le public – pour l’enregistrement
définitif Ron Carter aura été ajouté en overdub certainement afin de donner
plus de socle à la prestation, au demeurant de haute volée.
Face 4, un bon gros all stars, rapidement introduit – l’équipe prend place et
c’est parti pour une face de pur groove. La basse sautille, la batterie marque
le trait, le rhodes et la guitare complètent le tout. Sax, trompette, trombone,
chacun y va de son bon gros solo.
L’énergie est au rendez-vous et il n’y a là d’autre réel prétexte que la jam
session et un plaisir communicatif entre musiciens et public. Immense moment
collectif où le dérapage free s’autorise, où Ngudu mène tout ça avec vigueur,
cette face conclusive permet également à Bobby Hutcherson de s’installer avec
la couleur de ses marimbas.
En disque, cela peut paraitre redondant, peu « utile » et je l’admets
volontiers.
Mais pris dans la chaleur du moment, en tant que public, cela a dû être un
moment de partage mémorable.
C’est aussi cela l’avantage comme le problème des albums live.
Dépasser le moment fugace, enregistré, pour le rendre pérenne dans le temps …
Faire un album live historique ?...
Hmm, pas si simple.
Et l’arrivée de Donald Byrd volontairement conclusive ne parviendra pas à
réellement – malgré un coup de poing funky comme sorti de chez EW&F – à
reprendre la main.
Au-delà de cet album, nous sommes en 1976, le label semble être en pleine
volonté de s’ouvrir vers le nouveau jazz, celui que CTI a su mettre en boite
commerciale.
Le créneau hard bop qui est leur marque de fabrique tant esthétique que sonore
est tourné avec la page d’une nouvelle génération émergeante.
Ils sont réunis ici, nouveaux fleurons du label.
Ce soir-là ils devaient rendre le moment exceptionnel et représentatif.
Ils l’ont fait.
A nous de l’apprécier tel.
Blue
Note Live At The Roxy Vol.1 - YouTube
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PLAYBOY JAZZ FESTIVAL | Elektra Musician 1984.
Pieces of Dream :
James K Lloyd : piano | Cedric A Napoleon : bass | Curtis D
Harmon : drums
Grover Washington Jr :
Grover Washington Jr : alto sax | Richard Lee Steacker : guitar |
Daryl Washington : drums | Leonard Dr Gibbs, Curtis D Harmon :
percussions | James K Lloyd : piano | Cedric A Napoleon : bass |
Dexter Wansel : synth.
Dexter Gordon Group :
Dexter Gordon : saxophone | David Eubanks : bass | Eddie
Gladden : drums | Kirk Lightsey : piano | Woody Shaw : trumpet
Weather Report :
Joe Zawinul : keys | Wayne Shorter : saxophones | Omar Hakim :
drums | Victor Bailey : bass | Jose Rossi : percussion + Manhattan
Transfer
Art Farmer, Benny Golson & Nancy Wilson Trio :
with John B Williams : bass | Michael Wolfe : piano | Roy Mc
Curdy : drums
The Great Quartet :
Freddie Hubbard : trumpet | Mac Coy Tyner : piano | Ron Carter :
bass | Elvin Jones : drums
1984, la label Elektra Musician est en pleine lumière.
Un catalogue mélangeant les fleurons du hard bop en quête d’un éclairage
nouveau (tant en packaging qu’en production, électricité, etc.), les stars d’un
jazz moderne (Mc Coy Tyner, Manhattan Transfer…) et bien entendu le jazz qui
n’est plus rock mais penche fusionnel avec ici l’une des prestations les plus
médiatisées de Weather Report nouvelle dimension, c.-à-d. post Jaco.
Ca attaque bien souple et jazzy avec Pieces of Dream qui chauffe avec
« Take the A Train », ce standard dont l’interprétation ici n’est pas
spécialement à poser en haut de liste, mais ce n’est pas le but, c’est juste
histoire de positionner un festival intitulé jazz. Le second titre
« Pop-Rock » fera une habile transition pour une couleur qui en 84
est l’actualité, celle que va mettre en avant Grover Washington, Jr, au succès,
depuis « Winelight », inespéré pour un jazz qui n’est vraiment plus
rock et qui est certainement le point de départ d’un certain smooth jazz.
Grover entre en lice avec, justement, ce titre miracle qui l’a rendu célèbre et
l’a fait dépasser le cadre réducteur des clubs et festivals exclu jazz.
Pieces of Dream c’est la cheville ouvrière de son groupe.
Excellents bassiste et pianiste.
Le batteur Curtis D Harmon laissera la place à Daryl Washington, une affaire
familiale certainement – il aura cependant posé un petit solo, histoire de…
Le public est chaud et « Winelight », malgré le gimmick qui lui est
caractéristique (et qui a un peu de mal à se mettre avec précision en place sur
cette rythmique), produit son effet spectaculairement commercial.
Grover est dans une forme olympique et balance tout son jus sans un solo qui
tranche avec le thème sucré vers lequel il revient avec saveur et nuance.
LE tube d’ascenseur, live, transcendé – bon ça le fait et côté public ça a dû
être très sympa à recevoir (cela dit ils ont pris leur billet pour ça).
« Let it Flow » va conclure la face A et ce sera le second extrait de
ce concert Grover et comme c’est l’un des titres de l’album célébrissime que je
préfère, je me laisse envahir par ce verre de vin doux et sirupeux qui coule
comme un nectar. Le groove est indéniable et ce titre porté live ne déçoit pas
rapport à son original, ce même si la portée initiale Gadd-Marcus faisait une
obligatoire différence. Et Grover, là encore, quel soliste !
La face B peut prendre place.
On n’a pas été déçus par la A, faudra voir.
Dexter va faire son entrée. Il n’est pas encore pour moi, à cette époque, le
héros du jazz que présenta « Autour de Minuit » de Tavernier, aussi
sa « visibilité » est autre.
Il attaque par l’un de ses titres Blue Note emblématiques : « Fried
Bananas » et, curieusement, il me fait penser par instants fugaces à
Michael Brecker … tiens donc.
La rythmique est furieuse, son complice Woody Shaw l’est tout autant.
Hard bop pur et vraiment dur comme au bon vieux temps.
Ce moment Dexter a dû réjouir le public des amateurs de jazz en besoin de cette
expression rude, engagée, instantanée.
Comme toujours Eddie Gladden, batteur torride, met le feu au groupe tant qu’en
partage avec le public.
Un bop enlevé puis une balade, c’est tout ce que nous aurons de cette entrée
fracassante de Dexter. C’est peu mais dans ce registre romantico-jazz où il
pousse son ténor Dexter excelle.
Et on chante avec lui cette déception que sut si bien nous transmettre Billie.
La transition va être immédiate avec la prise de pouvoir sonique de Weather
Report.
L’après Jaco a mis en place et fait de nouveaux fans autour de Omar Hakim (qui
passera chez Sting le temps d’un premier album solo et d’un live resté
mémorable) et de Victor Bailey, le bassiste dont le groupe avait finalement
besoin, tenant un rôle identique à celui de M.Henderson chez Miles dans sa
période dite électrique.
Wayne pousse pour sortir du spectre envahissant des synthés de Joe.
C’est leur concept et leur procédé que cette bataille acoustique -électronique et
« Volcano for Hire » donne une idée particulièrement réaliste de ce
qu’est le groupe en plein succès, avant d’imploser.
Ils seront rejoints par le quartet vocal Manhattan Transfer pour
« Birdland », prestation jugée historique pour laquelle,
personnellement, je n’arrive à trouver de réel intérêt, alors que
« Volcano », c’est vraiment une incroyable performance sur boostée
par Hakim et Jose Rossi, percussifs en mode feu d’artifice.
W.R est vraiment au sommet de sa cohésion et de ses capacités live ici.
La photo arrière de la pochette montre la scène, au loin et la foule assise et
massée face à cette démesure d’un festival immense, certainement plus adapté en
régie son à un jazz rock (donc au rock) qu’à un intimisme de quintet de club.
La surenchère américaine, d’un côté un groupe parfait, rôdé par la complicité
et les tournées innombrable, de l’autre un ajout vocal pris dans ce tourbillon
avec un tempo stressé, une urgence et une pression forcément médiatique due
probablement, de surcroit, à une répétition de balance, à l’arrache.
Mais ça assure tout de même – le contraire ne serait pas possible ni
envisageable.
A ce stade je me rappelle qu’en ces années je ne ratais que rarement l’occasion
d’enfiler une K7 pour enregistrer depuis le tuner FM (encore un truc qui a
disparu… souvent associé à l’ampli pour un … ampli-tuner), en prenant soin de
bien positionner l’antenne, les émissions de retransmission des festivals d’été
en direct ou non, présentées par André Francis.
Je dois avoir un Weather Report caché au fond d’une boite, enregistré lors d’un
passage en France.
On va maintenant ranger le vinyle 1 et passer au second.
Cool d’aller ainsi au festival.
Manque l’ambiance, certes, les frites, la bière, le sandwich salvateur après
une longue file d’attente qui t’a fait croire que t’allais louper le début du
groupe suivant.
A Vienne t’avais bien pensé à prendre ton coussin anti tape cul, un parapluie,
en cas (et il a souvent été salutaire), le K way au sketch inoubliable …
Un attirail de randonneur du jazz.
Les fouilles à l’entrée c’était pas comme aujourd’hui – disons que c’était
vraiment soit inexistant, soit sommaire.
Allez, je suis prêt.
Face C.
Art Farmer et son pote Benny Golson, ce grand saxophoniste tant que compositeur
prennent le devant de la scène. Benny est très (trop ?) réverbéré par
l’ingé son et dans cet espace qui résonne, il va trouver sa place par rapport
au micro et lancer un solo nerveux et hargneux pour « Stablemates ».
La rythmique le pousse de façon inévitable et il va remporter, sur elle, avant
de passer le flambeau à Michael Wolfe au piano, le premier round.
On le comprend là, le set ne sera pas plaisantin, les gars en veulent et
l’attestent.
La mise en place combo est implacable, Art va devoir ajuster son bugle, un peu
bas, car maintenant c’est son grand moment avec « I Remember
Clifford » et sur cette mélopée il va lui falloir apprivoiser cette scène
immense et gérer son expression à priori intime avec l’immensité du lieu, bien
loin de ses clubs habituels. En peu de mesures il va capter le public et même,
du fond de son chez soi, vinyle sur platine, l’effet produit reste
identique : c’est imposant.
Roy Mc Curdy à la contrebasse est d’une rare densité. Un des grands passages de
l’album – ceux qui furent présents dans la foule lors de ce moment doivent
encore en avoir frisson.
Elle entre en scène, vêtue d’un costume blanc classieux et estival, se place
entre trompette et sax et d’un vibrato immédiat chargé de vibes que Benny va
prendre en mimétisme, elle saute de plein pied dans le blues : « Save
your love to me », de Buddy Johnson.
Art a bouché le bugle et va tempérer cette fougue immédiate qu’elle insuffle à
tous : Mrs Nancy Wilson.
Trois titres, pour une prestation vocale où elle capte directement son public,
le quintet Farmer/Golson parfaits serviteurs de la dame (« I thought about
you » avec des solos et des backgrounds bien sentis). Ça s’est bien excité
et la face va se conclure avec « Teach Me Tonight », l’archétype du
saucisson vocal jazzy-blues que Nancy engage dangereusement sur la seule
contrebasse. Un souci de retour et ça deviendrait vite catastrophique. Michael
va vite replacer par chromatisme la marche de l’harmonie et remettre les
pendules blues dans leur heure séculaire et installant de bons gimmicks issus
du jeu gospel et penchant vers ce jeu honky qui s’est par la suite invité dans
le rock.
Benny et Art sont allé en coulisses prendre une petite bière – il fait vraiment
chaud, heureusement, ils étaient de blanc vêtu.
Cette face C, tout de même, la grande classe…
Face D.
Elvin prend le pouvoir avec, je le redis à chaque fois ce jeu bordélique qui
forme un tout swinguant, un cas unique dans la batterie et tellement excitant.
Ron en bon pilier, connait son affaire.
Freddie dépote grave et Mc Coy tout en block-chords, tout en finesse comme en
appuis massifs centralise le sujet.
Il fallait absolument une face pour ce quartet de réunion de festival, de stars
regroupées là pour la vente de billets et qui vont se donner à fond pour faire
de cette rencontre la soirée all stars mémorable pour le public et devant
dépasser le flash anecdotique du vinyle.
Monk, superbe, Gershwin, au solo immense de Mc Coy puis de Ron, très véloce,
enfin de Freddie au feeling incommensurable (quelle coda !) et pour
conclure un titre de Freddie, « Byrdlike » afin de se rappeler qu’en
plus d’être l’un des plus grands trompettistes de l’histoire du jazz il en est
également l’un des plus flambants compositeurs.
Face D validée, on aura terminé tout bop festif.
Freddie va faire bondir l’ingé son qui tentera en vain de baisser le gain de la
trompette, pavillon dans le micro, toutes voiles dehors, Mc Coy va creuser le
sujet pendant qu’Elvin drive le tout fédéré par Ron en swing de rêve. Ils
furent au taquet, magistraux et sublimes.
On en a récupéré les miettes de cette soirée all stars aux billets forcément
onéreux et la chance d’une gravure vinyle qui aura permis d’immortaliser cet
instant qui a emplit le ciel étoilé californien de Juin 1982, pour son
quatrième Playboy festival.
Il faut maintenant trouver cet album vraiment magnifique…
Car là, c’est encore une fois, un travail d’enquêteur et il est vrai que le
catalogue Elektra Musician est encore loin d’être totalement réédité.
In Performance at the
Playboy Jazz Festival (album 1 of 2) - YouTube
In Performance at the
Playboy Jazz Festival (album 2 of 2) - YouTube
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HAVANA JAM | CBS 1979.
Weather Report, Irakere, Stephen Stills, Sara Gonzales, CBS All Star Project,
Orquestra Aragon, Kris Kristofferson, Rita Coolidge, Mike Finnigan and Bonnie
Bramlett, Fania All Star, Trio of Doom, Cuban Percussion Ensemble.
Contexte :
1977 Carter et Castro par voies diplomatique réussissent enfin à un accord
visant à lever l’embargo américain contre Cuba.
1978, Bruce Lundvall, patron de CBS part à Cuba écouter le groupe Irakere. CBS
commence à s’intéresser sérieusement à la musique cubaine et ce groupe coche
les bonnes cases commerciales pour élaborer un partenariat qui se fera avec le
patron de Fania Records, Jerry Masucci.
Irakere a un succès immédiat et reçoit, dans la foulée un Grammy, part en
tournée et se produira jusqu’à Montreux.
Fort de ce partenariat, les deux labels et leurs présidents respectifs décident
d’organiser un festival à La Havane.
Les dates sont fixées, les artistes convoqués et signés.
Ce sera du 2 au 4 mars 1979.
Trois années de travail, pour arriver à créer cet événement unique qui sera
forcément enregistré et deviendra culte.
Qui sera aussi diffusé conjointement sur les chaines américaines et cubaines.
Comme quoi la musique (et les bénéfices substantiels que peuvent engendrer de
telles initiatives pour les labels) peut vraiment être un vecteur de
réunification, de partage et de possibles.
Il faut des têtes d’affiche.
Côté américain ce sera un pastiche où vont se croiser tant Weather Reprot que
Stephen Stills ou Rita Coolidge, Billy Joël et bien entendu un CBS All Stars.
Côté cubain : Irakere, Pacho Olongo, Orquestra Aragon et bien entendu le
Fania All Stars.
Les musiciens américains arrivent le 01 mars.
Les répétitions dans la foulée pour mettre en place ce all stars.
L’événement aura lieu au Théâtre Karl Marx de La Havane ; tout un symbole.
Il reste privé et seuls les membres du parti communiste et leurs familles ainsi
que quelques étudiant-tes des écoles d’art et de musique peuvent y assister.
D’ailleurs la presse cubaine n’en a pas fait mention et personne à Cuba, n’a
réellement su que ce festival pourtant présenté aux artistes comme un véritable
événement, avait eu lieu mi même n’avait été effectif…
Personnellement, dès que le double vinyle est sorti, je me suis rué dessus.
Il était collector et prometteur, du fait de la rareté du moment, du fait de la
qualité des artistes présents et en conscience d’une forme de mission
diplomatique par leurs musiques respectives.
Pochette rouge mal aux yeux, kaléidoscope photographique, zicos et
organisateurs heureux et concentrés…
La face A s’ouvre avec Weather Report, la formation qui a tant défrayé la
chronique et est restée légendaire pour la génération jazz rock dont je fais
partie. Joe, Wayne, Jaco, Peter et un « Black Market » d’un dynamisme
peu commun, Jaco, impressionnant comme à l’accoutumée.
Prise de son d’une rare qualité (le fameux Record Plant de NYC). Wayne est très
inspiré, Joe jongle avec ses synthés et son Rhodes aux effets phaser comme un
furieux et Peter emplit généreusement l’espace.
Dommage – un seul titre. Leur prestation a dû être fantastique.
Et le matos déployé a dû remplir le cargo affrété pour l’occasion…
Parité oblige, nous allons enchainer avec le groupe qui a été le pôle central
de cette initiative, Irakere.
Un groupe de salsa qui s’amuse à reprendre un concerto pour flûte de Mozart,
voilà qui est bien original. Hormis l’idée originale et tellement tonale du
texte, le prétexte mi funk-salsa réinjectant Mozart est des plus
enthousiasmants et surprenants. L’espace concertant (questions-réponses entre
soliste et orchestre), mené par un flutiste mortel puis réapprivoisé par un
pianiste au feeling imposant laisse admiratif et enfin sublimé au sax soprano.
Et nos amis américains ont dû l’être, depuis la salle ou la coulisse,
également.
Et je sais l’extrême difficulté que l’écriture classique de type mozartien,
très tonale, impose comme adaptabilité pour le contexte jazz.
Le silence dans la salle, le public pantois.
La musique fait son effet total … et Mozart devient, le passeur diplomatique –
j’aime cette idée.
Face B.
Stephen Stills de son côté a pris l’affaire très au sérieux et a composé
« Cuba al Fin » pour l’occasion qu’il va chanter en espagnol. Le
latin rock dans une certaine splendeur qui lui va bien et vers lequel il a
parfois penché. Larry Harlow au piano électrique a pris place et a sorti le
grand jeu cubanista…
On reste sur sa faim, d’autant que le riff est vraiment sympa et s’accorde
merveilleusement à ce contexte de mixité musicale. On passera sur le solo de
Stephen, juste de circonstance.
En tout cas, le titre composé spécialement pour l’occasion produit l’effet
souhaité.
Mais la réjouissance arrive avec la chanteuse Sara Gonzales pour « Su
Nombre es Pueblo ».
Le chant surchargé d’une émotion plus que palpable, l’artiste déploie avec une
simplicité poignante une intensité rare. Le moment est important, l’instant
rare et elle en a conscience, car elle empoigne là cette liberté d’expression à
pleine voix qui sera applaudie avec ferveur.
Pour conclure cette face le CBS all Stars va s’installer pour « Project
S », parmi eux Stan Getz, Dexter Gordon, Arthur Blythe, Woody Shaw … et un
Tony Williams débridé, aux côtés de Percy Heath à la contrebasse, qui joue
l’accélérateur d’énergie.
L’esprit jam dans ce qu’il a de plus vrai, de plus dense, de plus intense et
vécu.
Stan, Woody, un final en feu d’artifice pour Tony, redoutable pour un thème
écrit à l’occasion qui l’est tout autant et qui résume bien cette volonté de
mixité entre les musiciens et leurs sphères respectives.
Il faut maintenant prendre la pause et sortir le second album.
Au passage, il existe des extraits youtube de ce concert, mal filmés, mais
représentatifs de l’état d’esprit du moment.
Allez, Face C
Orquestra Aragon : « Que Barla Mionda », pur moment salsa,
congas en avant, flûtes perçantes, toute l’armada percussive, le piano qui
colle à la basse, le solo de flûte, couleur typique du style, instrument
fétiche du genre qui s’amuse avec la proposition que lui offre le titre.
Là encore l’influence de la musique classique semble de mise, curieux mais qui
attise l’oreille au milieu de ce fatras tant vocal que percussif.
Ils chauffent la salle, l’ambiance est au comble.
Le groupe bénéficie d’une prise de son remarquable.
Arrive Kris Kristofferson et le moins qu’on puisse dire c’est que ça tranche.
Ce moment est jugé par CBS comme l’un des meilleurs de l’album – j’ai du mal à
adhérer à cet avis, même si, effectivement l’artiste profite du contexte pour
un texte de circonstance.
On vise la suite avec l’arrivée de Rita Coolidge qui sur une nappe d’orgue va,
le temps d’un titre – « ( You’re love has Lifted me) Higher and
Higher » - nous emmener vers le rythm’n’blues le plus commun, certes très
bien joué et représentatif du style, mais si l’effet produit pour un public
visé a forcément été spectaculaire, pour nous, habitués à ces poncifs musicaux,
ça ne passe pas vraiment la rampe.
Il est temps de revenir au jazz avec le CBS all Stars et un titre en mode
samba-latin jazz encore une fois survolté par Tony Williams.
L’équipe de Stuff est là (Eric Gale, Richard Tee) et la touche de
professionnalisme de studio est au rendez-vous.
La face C, par ce titre remet de l’intérêt à l’album. Ouf.
Voyons la D.
Place à un bon rock blues qui va envahir le théâtre …
Mike Finnigan et Bonnie Bramlett, toutes voix et guitares, orgue saturé, grosse
rythmique boogie vont prendre le pouvoir sonore. Là encore on sait le public
visé et le côté représentatif souhaité pour que ce soit le plus large possible.
Pas de surprise mais toute de même une très bonne performance, même s’ils ont
bien failli louper la fin rattrapée in extremis …
L’un des purs moments de plaisir salsa sera ce titre « « Juan
Pachanga », un hit classique par le Fania All Stars, une forme de
perfection qu’un certain Bernard, bien de chez nous, a inscrit dans son ADN
musical et poétique.
Trop court, trop fugace mais il faut en deux albums le panel complet aussi
place à ce que tous les fans de jazz attendent, la rencontre des trois monstres
du jazz rock : John McLaughlin, Jaco Pastorius et Tony Williams sous
l’étiquette Trio of Doom.
Titre « Dark Prince », en hommage à Miles bien évidemment.
Tony lance l’affaire, son drive est enthousiasmant. Puis le thème entre John et
Jaco laisse totalement pantois, sans parler du walking de Jaco. Là, on a
affaire à une pure démonstration de haute voltige par les meilleurs du genre.
On appréciera ou pas, ce tour de piste en formule 1 musicale.
La rencontre fut légendaire, le niveau technique pur est incroyable et
l’énergie déployée par les trois furieux est jubilatoire.
On va conclure avec le Cuban Percussion Ensemble pour
« Scherezada/SunSun » où là encore le classique de Rimsky, cette fois
va croiser le fer latino porté de mains de maitre par Frank Emilio, au piano.
Ainsi s’achève cette Havana Jam, en dents de scies certes, où la musique se
veut représentative d’un moment unique de partage se voulant ouvert et
dépassant les clivages politiques.
Les titres choisis se veulent symboliques des esthétiques présentes pour cette
rencontre hyper médiatisée aux States et peu relayée à Cuba, car privatisée.
Il restait beaucoup de chemin à faire, mais par la musique et la volonté de
quelques organisateurs fous et passionnés, un premier pas – et pas des moindres
– fut franchi.
Et il faut saluer l’initiative.
JUAN PACHANGA Rubén
Blades con Fania All Stars | Álbum: Havana Jam (1979) - YouTube
Trio Of Doom - Dark
Prince (Live) - YouTube
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Le jazz, live, c’est tout de même « la base ».
Impros immédiates, non calculées, rencontres fortuites, organisées ou de
passage, les festivals sont férus de ça.
Créer l’événement, associer les artistes en jam ou autour d’un projet.
Et en tirer par l’enregistrement quelques retours financiers subsidiaires.
Mais quand j’entends, comme ici, Stan, Dexter, Tony, Billy, Jaco, Wayne et Joe,
Woody, Art, Benny, Nancy ou Carmen et tant d’autres, je frémis, je me réjouis
et comme dans cette joute entre trompettistes dans « Andromeda »
(Montreux Summit), je ne peux qu’être un admirateur frissonnant de ce que le
jazz peut offrir de pur partage entre musiciens – et pour le public.
A vous d’en juger et d’en apprécier le contexte tant que le résultat.
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