CES BONS VIEUX VINYLES (07) … HENRY COW / PHIL MANZANERA /FRANK ZAPPA
CES BONS VIEUX VINYLES (07) … HENRY COW / PHIL MANZANERA /FRANK ZAPPA
Tiens, ça faisait un moment que je n’avais pas chroniqué quelques bons vieux
vinyles.
L’autre soir, à la répétition on parle vinyles avec le pianiste du big band,
sympa ce retour vers des modes d’écoute physiques qui interpellent les
« jeunes ».
Qu’est ce qui fait aimer le vinyle, au-delà de toute considération de qualité
sonore, ce qui reste très mais vraiment très subjectif.
Pourquoi ?
D’abord la capacité à réellement différencier, faire des comparatifs, certes en
ressenti cela semble immédiat, mais ensuite …
Quel mode de diffusion ?
Chaine Hifi – Casque – Enceinte Bluetooth reliée à la platine … de là, la
chaleur analogique du vinyle prendra, ou pas, toute sa « vérité ».
La réelle précision, image sonore reste à vérifier … et en fait peu importe.
Non je préfère l’idée d’objet, de choix qui impose de parcourir le rayonnage
personnel (l’idée de bibliothèque-discothèque), de lire la tranche du disque,
de le sortir de son enclos, coincé qu’il était (et ce depuis peut être des
années) entre son pote chronologique suivant ou son pote d’un style musical
radicalement opposé, différent, lui, ayant accepté cette cohabitation par
simple hasard alphabétique et d’étiquetage généraliste.
Alors on l’extirpe de son sommeil, on le sort de sa pochette, on constate au
passage son poids et enfin, après tous ces préambules, cette envie qui a
déterminé ce choix (rappel, curiosité, souvenir, dépaysement environnemental,
actualité …), on le pose sur la platine.
On vérifie que le diamant ou saphir n’est pas emboucané de traces poussiéreuses,
on le nettoie à la brosse micron et on pose délicatement le bras sur le premier
sillon, ce gros truc qui va enfin faire apparaitre la magie du son.
Que de préliminaires – mais c’est justement ça qui force l’intérêt du vinyle.
Le vinyle, peut-être même bien plus que le cd, plus réduit, au nom symbolique
de compact possède cette fascination du souvenir, du vieil objet et de ce qui
s’y rattache réellement ou fantasmé, concrètement ou imaginé, matériellement
puis spirituellement/mentalement.
On pose la pochette, belle, anecdotique ou hideuse, mais de taille conséquente,
avec en son intérieur quand elle se déploie (ce qui n’est pas toujours le cas),
cette véritable idée d’album que l’on feuillette, que l’on lit parfois si il y
a un livret.
Qui accompagne-ait artistiquement, socialement, publicitairement,
médiatiquement, stylistiquement, la musique qui va jaillir du pavé noir (mais
parfois collector coloré et même imagé) qui va tourner jusqu’au dernier sillon
et offrir son lot de sensations.
Oui, je préfère cette idée du vinyle, objet choisi qui oblige l’écoute au lieu
de la rendre anecdotique et boulimique.
Oui, je préfère le vinyle quand il me rappelle mon père qui écoutait ses albums
en leur consacrant un temps précieux ne faisant rien d’autre que se poser, là,
dans son canapé, et se laissant envahir par Wagner-Karajan, Beethoven-Karajan
ou Furtwangler, Brel, Piaf, Montand, Ferré, Béranger, Louis Armstrong, Golden
Gate Quartet …
Ou mon oncle qui le dimanche matin sonorisait toute la résidence d’un opéra
complet.
Oui, je préfère le vinyle quand je choisis de le mettre avec mes propres
souvenirs sur – j’ai poussé le vice à ce point – mon ampli Sansui d’ado,
retrouvé par miracle en bon coin et acheté illico et ma bonne platine Denon
pour mes enceintes Cabasse achetées ado…
Alors cet environnement sonore familier me fait voyager dans le temps et les
souvenirs.
Alors plus rien n’existe d’autre que … la musique.
PS – au regard parfois de l’actualité chargée vous en conviendrez, il va
arriver que je date les chroniques, afin de les mettre si besoin ou
opportunité, en lien-rapport avec la vie et le quotidien qui évoluent
désastreusement à grands pas.
- - -
1975 …
J’ai quinze ans.
Rupture totale – mes parents déménagent de région parisienne pour s’installer en
« banlieue » grenobloise.
J’entre en classe de troisième, un collège d’Echirolles.
Je détone, normal … j’écoute du rock, me sape glam, je vais au conservatoire
(où l’entrée était digne d’un haut concours d’administration) – comme tout ado
déraciné je n’ai tout simplement pas envie…
Mais la musique, on le sait, fait très vite se briser les barrières et un
premier groupe de rock émergera, puis un autre et d’autres…
Mon père galère (il aura créé une société de publicité qui ne tardera pas à se
casser la figure), ma mère, institutrice, n’arrive pas à se faire muter, ma
sœur … pff, ma sœur …
Des vinyles estampillés 1975, j’en ai pas mal, j’y passais mon argent de poche.
Des vinyles estampillés 1975 mais achetés plus tardivement, j’en ai de
nombreux.
C’est fou comme cette mi seventies était créative et en pleine mutation
musicale évolutive.
1975, j’invite mes nouveaux amis à fêter chez moi, mon anniv’ et on m’offre « Come
Taste The Band », le dernier Deep Purple – mais ce n’est pas le sujet ici.
Juste le souvenir.
- - -
HENRY COW : « In Praise of Learning » | Celluloid-Virgin 1975.
Tim Hodgkinson : Organ, Clarinet, Piano
Fred Frith : Guitars, Violin, Xylophone, Piano
John Greaves : Bass, Piano
Chris Cutler : Drums, Radio
Dagmar : Voice
Peter Blegvad : Guitar, Voice and Clarinet
Anthony Moore : Piano, Electronics and Tapework
Lindsay Cooper : Bassoon, Oboe
Geoff Leigh : Soprano Saxophone
Mongezi Feza : Trumpet
Phil Becque : oscillator
In Praise of Learning - YouTube
Bien d’actualité ce groupe auquel on va préférer l’appellation de collectif.
Un collectif activiste marxiste, affirmé tel, pas de leader, décisions prises
exclusivement à l’unanimité, musique engagée qui mixe rock progressif, free
jazz, écriture contemporaine, musique concrète et école Canterbury.
Henry Cow, à la célèbre pochette à la chaussette (Ray Smith, le
créateur-concepteur fournissant ici par ce sceau un antidote aux habituelles
pochettes du rock prog), issu de Slapp Happy, en est ici à son troisième album
et la maison de disques grince des dents – tu parles !
Leur radicalité (textes comme musique) n’est pas spécialement vendeuse…
Et cette radicalité va créer ce mouvement : « R.I.O » (Rock in
Opposition).
Mouvement qui fera des émules, tant bruyants que discrets, mais imposant leurs
idéaux musico- littéraires- artistiques-politico-militants anarchistes sur
nombre de scènes.
Quelques Art Zoyd ou Eltron Fou Le Loublanc chez nous avec en figure de proue
bien sûr Magma qui, si même inclassable pourrait certainement s’en rapprocher
par, là aussi, sa radicalité.
L’éloge de l’apprentissage … sur un poème de Brecht.
« L’art n’est pas un miroir, c’est un marteau » … (John Grierson,
cinéaste).
« Qui est celle qui apparaît comme l'aurore, belle comme la lune, claire comme
le soleil, et redoutable comme une armée en ordre de bataille ? » … Cantique
des cantiques.
Ici, le collectif, des invités, de passage, participatifs un peu ou quelque peu
acteurs de cette musique véritablement commune – chose relativement rare car
menée avec un jusqu’auboutisme absolu, qui fera que le groupe splittera, de
façon logique après d’autres opus de plus en plus avant-gardistes.
D’Henry Cow, j’ai tous les albums, en vinyle.
Je ne m’étais même pas posé la moindre question de les écouter préalablement
pour savoir s’ils me « plairaient » en les dégottant à Lido Musique,
mon passage obligé parisien quand j’étais en tournée.
Ce n’est d’ailleurs nullement la question qui peut ou devrait se poser ici.
De plaire…
La musique d’Henry Cow n’est pas faite pour plaire, elle est faite pour
interpeller, faire réfléchir, agir, réagir – elle violente les attitudes
consensuelles tronquées, elle fait face à la société et la bouscule. Elle
manifeste et est un manifeste artistique.
Avec Henry Cow, acte concret, réel, tangible d’une contre-culture, les
vociférations d’un Mélenchon se rangent dans la case figurine de souvenirs
achetée lors d’un voyage en Chine qu’on active par un bouton poussoir (et dont
la pile finira par la rendre muette) – tellement prévisibles, tellement
normées, tellement calculées …
Eux ne cassaient pas d’autre choses que les codes, les usages d’un rock qui
arrivé punk se voulait « révolutionnaire » - ils l’étaient réellement
et structurellement.
Et ça choquait, ça dissonait, ça interpellait, ça parlait à celles et ceux qui
désiraient un autre chose, une autre politique et une vision collectiviste de
la vie, pas hippie ou flower power-freak, bien que l’on puisse imaginer des
racines dans ces engagements réciproques.
Je fais le rapprochement politique, excusez-moi car c’est vraiment actuel et
factuel – Mélenchon sous couvert d’insoumission flatte, brosse le poil, rameute
et sous son « label », il commercialise sa verve et s’en enorgueillit
…
Il n’aura plus qu’à nous sortir un clip-tube (YouTube) rap et la panoplie du
parfait révolutionnaire embourgeoisé sera complète (s’il veut je lui fais les
backing tracks, j’ai besoin de pognon en ce moment et avec deux accords je
devrais m’en sortir).
Henry Cow s’insurge, véritablement, honnêtement, crucialement et la flatterie
n’est pas son crédo – ils s’en tapent d’avoir un public, des
« militants » … ils savent que leur acte politico artistique parle de
lui-même et que chacun-e en fera bien ce qu’il-elle (en) voudra.
Contre-culture – pas besoin de « plaire », juste dire ce qu’il y a à
dire, sans confiscation, sans récupération – d’ailleurs qui pourrait ou aurait
pu, véritablement à part quelques rares cas (mais réels), récupérer
l’engagement artistique rock de Henry Cow ?
Et surtout, le populariser …
Henry Cow est un acte collectif engagé, révolutionnaire tant en idéal politique
qu’en acte artistique – en gros, par la musique et avec des textes qui
pourraient ressurgir aujourd’hui tant l’actualité s’y prêterait.
Alors on pourrait même se demander pourquoi ils ont tout de même inscrit leurs
noms sur la pochette au rouge maoïste affirmé ?
En tout cas, cela permettra de constater qu’en rock (est-ce du rock ?... à
vous d’en avoir la certitude, personnellement j’en reste convaincu et dans ce
qu’il a de plus radical), les instruments tels le basson, hautbois, saxophone
soprano, xylos n’étaient pas chose courante et qu’un Zappa qui en était féru
n’en avait nul monopole.
Et puis, on sera forcément troublé par la voix de Dagmar Krause, comme sortie
d’un opéra de Kurt Weill ou d’une ruelle où, chansonnière, elle harangue de sa
gouaille les passants – tellement rock et si peu rock.
Fred Frith sera toujours le gars à part, l’artiste qui bricole, essaie, ose et
provoque, destructeur d’amplis et de guitares, essayiste et laborantin
insatiable.
Chris Cutler, le plus « engagé », est symbolique de ce jeu tendu,
soudé dans le rock et cherchant – comme aurait pu, plus encore, le faire Robert
Wyatt à la batterie s’il n’avait eu son accident – un espace fusionnel entre
free jazz et rock (Nick Mason avait presque failli se rendre dans cet espace mixte
en le prouvant avec Pompei).
Il est à l’origine de cette fracture avec labels, commerce du disque et du
mouvement R.I.O.
Aujourd’hui j’engage cet album en platine et je sais à quoi m’attendre même si
la mémorisation réelle dans le temps de cette musique ne peut véritablement se
faire.
Un son, une image musicale tendue, âpre, libre, une expérience … voilà en gros
ce que j’imagine me souvenir en mettant le diamant sur le premier sillon.
Et – comme le temps a passé – maintenant leur musique me semble bien plus
abordable que lorsque je l’avais découverte, fasciné et ayant composé quelques
pièces pour espace collectif éphémère, d’une trempe que je voulais similaire.
Dégager l’idée de beau.
Dégager l’idée de tout public, de « faire plaisir ».
Prendre l’espace sonore et l’instrumentarium comme simples outils pour dire,
s’exprimer, débattre ouvertement, librement – et en écrivant ça je pense à la
dérive de ces débats politiques creux et stériles, encadrés par des médias sous
contrôle et démunis, mous, consensuels, face à la réalité qui, comme en ce
moment, saute à la gueule.
La musique n’est plus musique, l’art n’est plus appuyé sur les normes, codes,
ce même quand il veut évoluer, chercher et avancer – elle-il est vecteur.
Le disque, épais, lourd s’est posé sur la platine.
Les deux faces ont repris leur familiarité, car j’ai tant écouté Henry Cow
qu’il m’en est resté des traces plus que substantielles en mémoire et il
tombait bien, cet album, parce que cette actualité, cette jeunesse qui veut
qu’on l’écoute, ces gens, paumés, dépités, déprimés, désabusés face à ces
politiques inertes, hors cadre, inaptes et récupératrices ont envahi comme une
météo désastreusement prévisible, notre espace quotidien.
Et en 1975 des combats similaires, des fractures sociales identiques, des
volontés d’un autrement s’affichaient, pas déjà (car ce n’était pas nouveau)
mais encore, face à une évolution sociale qui n’était que prémices de ce qui
est installé aujourd’hui.
Et l’art, sans intellectualisme suprématiste, mais issu du rock, populaire,
estudiantin, manifestait avec l’idéal politique de son temps.
D’un autre temps…
Chronique écrite le 21-10-2026.
- - -
PHIL MANZANERA : « Diamond Head » | Island 1975.
Phil Manzanera : all guitars, bass, synths, organ, piano and vocals
John Wetton : bass, vocals, mellotron
Paul Thompson : drums
Brian Eno : vocals, treatments, rythm guitar
Robert Wyatt : vocals, timbales, cabasa
Andy McKay : saxophones, oboe
Eddie Jobson : strings, clavinet, synths
Doreen Chanter : vocals
Bill McCormick, Brian Turrington : bass
Danny Heibs, Chyke Madu, Sonny Akpan, Charles Hayward : percussions
Dave Jarrett : keys
Ian McDonald : bagpipes
Diamond Head - YouTube
Roxy Music et sa sphère…
Brian, crooner en tête de gondole.
Brian, l’autre, le chercheur, qui enveloppe tout ça d’une aura incommensurable.
Et Phil, gentleman discret, guitariste pas franchement classable, toujours prêt
à surprendre et se surprendre.
Nous surprendre.
Avec lui, ici Andy et son sax râpeux ou son hautbois se voulant romantique,
Paul solide, lourd, rock et Bill, bien sûr.
Et avec eux, les potes, ceux avec qui on s’est croisé, on a tourné de festivals
en clubs, de salles en studios.
Wetton, incontournable, impérial et gigantesque (« Same time Next
Week » - groove et bluesy).
Eddie, fringuant jeune homme qui s’est inclus dans la sphère Roxy (« Viva
Live ») avec John et un beau jour ils envisageront UK après son passage
chez Zappa (« Zoot Allures »).
En gros Roxy est là, sans Brian Ferry.
Avec ce qui fait toute l’originalité musicale et représentative sur le plan
sonore, créatif et différent, original, etc. de Roxy.
Il y a dans cet album un titre qui me fascine encore : « Miss
Shapiro » qui ouvre la face B.
Une sorte de jet expérimental faussement chanté par Eno, irisé de guitares
acides et uniques, tout cela posé sur un beat rock solide et qui suit tant que
faire se peut un ensemble épars.
Et une mélodie descendante guitare/chant.
Puis il y a ce solo, sur basse médiator nerveuse, presque chantante.
Un anti solo, sans fulgurance digitale, juste du son qui sort de là ou de nulle
part.
Le titre avance, le chant de Brian Eno s’ajuste, le jeu de Paul se débride, des
chœurs obsessionnels agissent comme une guitare rythmique – tous les codes
usuels de la « chanson » sont brisés, déformés et les repères ne sont
plus.
Et ça va s’enchainer avec l’autre fascination post Roxy, traitée par Eno :
« East of Echo », un ovni sonore qui se pose sur l’espace de nos vies
avec toujours des mélodies, des bribes horizontales, des moments fugaces
absolument inédits, inattendus.
Cet art-rock véritable, déviant le langage commun, saturant indécemment le
propos, usant d’effets encore naissants mis à tout va.
Puis, finalement je vais décider que cette face B est vraiment le côté
attractif et inédit du pavé sonique que j’ai remis en platine car l’hispanisant
« Lagrima » - où le hautbois de McKay semble s’être perdu au fond du
monastère, là-bas, sous les arcades pendant que Phil, assis au centre, sur la
fontaine égrène ses accords hispaniques – ne cesse de me hanter.
Elle va se conclure, cette face, ainsi que cet album unique, expressif et
expérimental avec le chant de McCormick sur « Alma », épique, ample
et généreux, presque prog sans l’être vraiment.
Juste suffisant pour laisser l’empreinte du souvenir immédiat d’un album unique
dans un genre qui n’est pas – d’une aventure autour d’une guitare et de son
dépositaire qui n’a que peu de comparaisons valables.
Nous étions en 1975 et les adorateurs de Roxy Music même s’ils le savaient
déjà, ont compris ici que Phil en était l’élément force, représentatif,
identitaire musicalement et avant-gardiste conceptuellement.
Brian crooner n’a pas été invité pour l’aventure.
Brian explorateur était venu y participer pour extrapoler et prolonger
l’imaginaire de Phil.
Et j’avais, là, découvert l’essence fondamentale de Roxy, celle qui au-delà de
la voix chevrotante, fluette et faussement posée du remarquable et remarqué crooner
fashion glam leader, faisait de la musique de ce groupe quelque chose d’inédit,
d’anormal, de surprenant et d’agaçant parfois, d’intriguant et de captivant…
Et c’est bien à cet endroit, au creux des sillons de « Diamond Head »
que j’ai pu le vérifier.
J’ai pu parler de ceux qui regardent passer le train (rapport à la pochette)
restant sur le quai.
De ceux qui y montent.
J’avais oublié qu’il y avait aussi des conducteurs et des concepteurs desdits
trains – Phil en a toujours fait partie.
Mais ceux-là, on a toujours tendance à ne plus y penser une fois qu’on est
confortablement installé.
C’était le second flashback 1975.
Cette musique a … 51 ans …
Chronique écrite le 21/22-10-2026.
- - -
FRANK ZAPPA AND THE MOTHERS OF INVENTION : « One Size Fits
All » | Discreet Records 1975.
Frank Zappa : all guitars, vocals
George Duke : all keyboards, synthesizers, vocals
Napoleon Murphy Brook : flute, tenor sax, vocals
Chester Thompson : drums
Tom Fowler : bass (when left hand is not broken)
Ruth Underwood : vibes, marimba, other percussions
James « Bird legs » Youman : bass (« Can’t Afford no
Shoes »)
Johnny Guitar Watson : vocals
Bloodshot Rollin’ Red : harmonica.
One Size Fits All (Album Playlist) - YouTube
Cet album, sorti en 1975, écouté au gré de passages chez des potes et qui
m’avait fait m’intéresser au moustachu, on me l’a finalement offert en 1979,
pour … Noël.
Dédicace du frangin de ma petite amie de l’époque – toute une époque pendant
laquelle Zappa remplissait nos soirées enfumées, s’invitait partout et très
souvent, créant débats d’idées, d’esthétiques.
Il divisait, ouvrait d’outrageux débats, difficile à suivre, trop d’albums à
l’année pour nos portefeuilles d’ados – étudiants.
Alors on en achetait un chacun et on faisait tourner…
Economique, pratique sur le moment, mais si t’avais pas eu l’idée de les mettre
sur K7, bien plus tard il te fallait tout de même te les procurer.
Ou te les faire offrir …
Quand il est arrivé, matériellement, ce Zappa est très vite monté en haut de
mes écoutes forcenées.
J’en étais devenu raide dingue, avec « Apostrophe » … et je passais
presque sans discontinuer, de l’un à l’autre en faisant intervenir au passage
le sans commune mesure, « In N.Y », brûlot incandescent qui faisait
jonction avec le jazz, le free et le jazz-rock fusion dont j’étais devenu
friand.
Zappa restait une sorte de ligne encore rock à laquelle je m’accrochais.
« One Size Fits All » …
Pochette absolument beurk, ce sofa qui lévite dans la galaxie, ces multiples
références cosmiques, le divan, ce lieu où le psy t’analyse au pire et où, au
mieux, tu t’installes et écoutes … Zappa.
Ça commence très fort avec « Inca Roads », qui mélange en overdubs
des enregistrements live (KCET TV plus le solo de guitare issu d’un concert à
Helsinki) – une spécialité Zappa que de picorer, associer, mélanger et
(re)créer ainsi en studio.
Téo Macéro faisait de même avec les sessions de Miles, le studio devenant
véritablement l’outil de prolongation créatif des musiciens.
« Inca Roads » c’est la porte d’entrée vers l’addiction pour cet
album.
La carrure du titre, tout en brisures contemporaines, cartooning, pour une
« chanson ».
La voix de George Duke, fausset soul au timbre chargé d’harmoniques naturelles
qui font vibrer. Son jeu pianistique groovy puis ce solo de Rhodes qui va
intervenir en fin de titre posant là le point de rencontre inimaginable
jusqu’alors entre Herbie et le rock.
Et le solo de guitare, magistral avec une maitrise absolue de la pédale wahwah
…
Chester arrivera un beau jour chez Genesis – sorte d’incongruité qui en aura
surpris plus d’un, dont Zappa se demandant ce que ce batteur de jazz allait
bien foutre chez ces anglais – et dans « Inca Roads » que ce soit
pour sa sonorité (un réglage de la batterie assez visionnaire, ni rock et plus
du tout jazz tel qu’on l’entendait jusqu’alors) ou son jeu trempé jazz-rock il
est admirable …
En fait, « Inca Roads » rassemble quasiment tous les ingrédients
chéris du zappaphile.
Ces percussions de Ruth qui surgissent à chaque détour d’une façon anarchique
en apparence mais totalement sous contrôle d’une écriture solide et
visionnaire, en réalité.
Ces chœurs à tessitures extrêmes, multiples et forcés qui s’organisent autour
de George et Frank, l’ange et le démon.
Et puis il y a cette mélodie que chante George, impossible à fredonner mais qui
finira par l’être, même si elle prend des chemins modaux et rythmiques
inusités, inédits … ce qui la sublime.
A partir de « Inca Roads » on va avancer de fascination et surprises
avec ce déballage de musiques tout en un parfaitement bien géré et pas encore
vraiment en mode pastiche – ce truc qui justement animait tant et tant les
débats de nos écoutes de l’artiste protéiforme.
Le blues est omniprésent et chez Zappa (dans ses solos, mais pas que) il est et
reste une direction rock revendiquée, assumée et affirmée.
Le gros riff n’épargnera personne (« Can’t Affort no Shoes ») sur
l’identité rock définitive de Zappa et le piano honky de George, un pur délice.
L’instrumental « Sofa N°1 » soutenant le claviers percussifs de Ruth,
le piano churchy de George, la grandiloquence des cloches tubulaires, ce tout
amenant un solo de guitare mélodique – un symphonisme dépassant en quelques
minutes toutes les avancées du prog dans le genre, jusqu’à la cadence picarde.
Et que j’ai pu aimer cette intro blues-church de « Po-jama People »
où Frank prend le pouvoir vocal et dévie le titre funk puis shuffle – et
toujours George très inspiré – même là c’est écrit au cordeau. Traits
d’ensemble et … ce solo de guitare ! Hurlement de bonheur, orgasme
électrique, fascination blues.
Et c’est simplement là, la fin d’une face A surchargée de génie, d’idées
amalgamées méthodiquement, savamment, intelligemment – avec ça si on a eu la
chance d’avoir un jour entendu cet album, on ne sera jamais indifférent à
Zappa.
Cette face change la donne et on hésiterait, presque, après un tel choc à
tourner le disque.
Alors on hésite, mais une fois cela fait, c’est reparti mon kiki !
« Florentine Pogen », un riff hard lourd, un Chester (héro du titre)
qui se prend pour Cobham, une mélodie qui pourra être traitée en multifacettes…
Lourdeur et légèreté se croisent, se côtoient et la chanson prend forme, se
dessine, brisée par une multitude de contre valeurs (cartoon, rock’n’roll,
jazz-rock, foire, circus, soul, barber song) au gré du sketch mis en scène
orchestralement et vocalement.
Magistral et subliminal.
Du jamais entendu avant.
« Evelyn, a Modified Dog », court, récité, transitoire où Frank
déclame accompagné par le piano se voulant diaphane de George va faire le lien
avec le fantastique « San Ber’dino » basé sur ce fond de
blues-rythm’n’blues avec harmonica et la voix soul, choisie là où il faut de
Johnny Guitar Watson qui accroche instantanément.
Il va d’ailleurs rester là et continuer à nous enflammer après le final du
titre où il s’échappe de la profondeur du riff de Frank (grand moment énergique
de l’album).
Ce sera avec « Andy » qui, comme « Inca Roads » va nous
mettre en suspens, en haleine par une écriture typiquement Zappa, faite de
ruptures symphoniques à la Igor ( Stravinsky), d’encarts au stabilo rock, de
vocaux puisant dans tout le patrimoine américain, de funk et de jazz et de
bazar.
« Inca Roads » - « Andy » : deux véritables pépites de
l’univers musical et créatif, orchestral, artistique, visionnaire et rock de
Frank Zappa – dans chacun d’eux LE solo que tous les fans voulaient, dans
chacun d’eux l’écriture populaire et savante que tous les musiciens auraient
rêvé un jour d’arriver à imaginer, mais trop tard…
Dans chacun d’eux cette énergie du live, de l’immédiateté sous contrôle d’un
écrit absolu et dans laquelle la place d’expression de chacun est calibrée,
calculée volontaire et identitaire.
Puis George va nous enchanter en s’opposant à un allemand sommaire de Frank
pour la version chantée de « Sofa N°2 » - histoire de terminer
sérieusement mais pas sérieusement du tout, en s’amusant, en pastichant, en
déconnant – car chez Zappa, la musique, même la plus sérieuse est toujours
accompagnée de la plus grande déconnante.
Ce disque est passionnant de bout en bout et si, parmi l’immense patrimoine de
l’artiste il en faut un, ou quelques-uns, il m’apparait impérieux.
On pourrait presque classer la production de Zappa par périodes.
Il est vrai que la seconde période seventies est riche en sorties … mais au
milieu d’un fatras incommensurable où on a pu se demander comment pouvait vivre
ce type, toujours sur les routes, en studio, créant en permanence – Dormait-il ?
Mangeait-il ? Vivait-il ? … cet album – et j’y accole un aspect
affectif indéniable (surtout maintenant que j’ai relu la dédicace faite
d’expressions de djeun dont j’usais abondamment à l’époque) – se détache du
bac.
Le Bac, tiens d’ailleurs était juste passé et j’étais pour quelques temps, en
Fac de musicologie et Zappa, on en parlait sur les bancs, on voulait faire
comme lui et c’est là (cf Henry Cow) que j’ai composé pour collectif naissant
des trucs tarabiscotés, issus de ces deux mouvances soniques (Zappa-Henry Cow).
Je dois en avoir une trace quelque part, dans une boite à archives et ça n’a
pas dépassé l’espace estudiantin, les répétitions, la mise en lumière loft et
un bout de K7 enregistré à la va vite.
Ce disque m’est d’une grande préciosité, avec ce qu’il propose, avec ce qu’il
intente, impose comme suggère.
Mais comme on le sait … à chacun son Zappa …
Chronique écrite le 22-23/22-10-2026.
- - -
Trois albums vinyliques.
Des espaces créatifs et visionnaires, révolutionnaires parfois, car même le
rock avait besoin de l’être, devenu déjà représentatif du capitalisme
commercial qui avait – comme toujours – compris qu’avec lui et même quand il « s’indignait »,
y’avait du fric à se faire.
Zappa a créé son label, Henry Cow désirait la rupture.
Quand à Phil, Brian et leurs amis, ils regardaient ailleurs, en rupture certes,
mais dans un monde à part qu’ils créaient de toute part.
Fin de semaine - on est vendredi 23-10, article programmé jeudi prochain.
Le week end sera tendu.
L’actualité avec…
« Stay Tuned » comme ils disent.
Commentaires
Enregistrer un commentaire