JAZZ NEWS - Gretchen Parlato / Emmet Cohen / Dave Holland.

JAZZ NEWS - Gretchen Parlato / Emmet Cohen / Dave Holland.


L’été des festivals où le mot jazz ne veut plus dire vraiment grand-chose et où – sans vouloir être un puriste de base – le remplissage en autocars de comités d’entreprises, de public aux clapotis d’applaudissements, est sécuritaire et assurera la subvention pour l’année suivante, est conclu.
« Cette année, Nice ? » …
« Eh bien, j’en connais pas beaucoup » m’avouait un de mes amis, pourtant mélomane averti et au fait de ce qui … sort.

Alors hors cadre estival, dans et pour  les platines, les streamings et les YouTube incontournables désormais, qu’est-il sorti du fil de l’été, en cette rentrée, de labels en artistes, d’artistes en albums, de styles en caractéristiques de formation d’instruments…
Du vocal, du trio, du grand orchestre (de plus en plus rare), des duos (économique quand on veut tourner) …
Moderne, revival, dit contemporain, écrit et aux multiples influences, le jazz reste campé là et intrigue, intéresse toujours.

2026 se termine bientôt.

Alors et pendant que chez nous, oui, là, en France, la politique se fatigue (et nous fatigue) déjà, que nos « élites » font leur « rentrée » avec un seul objectif, gagner à tout prix sur la ligne d’arrivée présidentielle.
Et que cette rentrée est un puissant bordel car de retour de vacances, incendiés, inondés, épuisés … le ras le bol gagne du terrain (jusqu’aux collèges et lycées – on parle bien de rentrée, là – où des élèves revendiquent simplement d’être mieux éduqués, entourés, encadrés et surtout, respectés …) …

Nous parlerons ici du jazz.
De ce qu’il représente symboliquement, culturellement, socialement et expressivement, si ce n’est expressément.
Lui, contrairement à nos politiques, se réinvente en permanence, se réforme (et sait le faire) et il garde ses belles et bonnes bases, et même il essaie, prend des risques et ose encore.
Toujours là, fidèle au poste, installé et peu détrônable, il continue, bouge, se module et veut durablement évoluer.
Mais il garde – une leçon que cela – précieusement ses racines et s’y réfère toujours et encore.
Le jazz se devrait d’être un exemple, une philosophie, un modèle de pensée et de fonctionnement et, qui plus est, son engagement musical rejoint fréquemment un engagement politique et socio-culturel.
Cette musique n’est jamais détachée de l’espace social, du quotidien et de nous – vous me direz que, certes c’est aussi valable dans d’autres critères esthétiques musicaux …
Mais le jazz est rarement parasité par le rêve clinquant du pognon, même si certain-es de ses stars, évoluant de festivals en pays et l’inverse, les étés durant, laisseraient à penser, parfois, le contraire.
Faire croire en ce qu’on exprime…
Le croire fondamentalement…
Rien à voir.
Et le jazz reste une expression et un langage actif, passeur et penseur, bien souvent rebelle et révolté.
Alors, désolé, mes petits punks chéris – en nombre de décennies c’est un peu plus puissant... et depuis longtemps, côté revendicatif, le rap vous largement supplantés …

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GRETCHEN PARLATO : « The Wise Ones » | Edition Records 2026.
Gretchen Parlato : vocals
Robert Glasper : piano, electric piano Rhodes
Gerald Clayton : piano, Rhodes, Wurlitzer
Mark Giuliana : drums
Meschell Ndegeocello : bass, voice
Amber Navran : synth, voice, woodwinds
Becca Stevens : voices, kora
Jacob Mann, Max Bryk : synth
Josh Mease : guitar
Marley Giuliana : voice

The Wise Ones - YouTube

On va éviter le déploiement cv de l’artiste, même si le fait de savoir qu’elle a joué avec Marcus Miller, Wayne Shorter, Esperanza Spalding (ce qui est particulièrement perceptible ici) ou encore Terence Blanchard autorisera à entrer dans son nouvel album « en toute confiance ».
De jazz, au sens le plus commun que l’on croit imaginer, il n’est pas forcément question ici, même si tout ici est jazz (« Already Gone »).
Ma cerise sur ce gâteau est la présence identifiable de Meschell Ndegeocello, cette artiste que l’on pourra pas que réduire à son seul axe de bassiste tant son talent est immense (comme Marcus d’ailleurs qui est un parallèle de multi-talent comparable …).
Pourtant son dernier album, à Meschell, m’a laissé très perplexe …

Dès « Capricorn », le ton est donné et on sait qu’on va être bercés dans cette atmosphère sensuelle groove, r’n’b aux accents toniques jazz (le solo de piano ne laissera aucun doute là-dessus).
Et directement on va entrer dans le vif du sujet Meschell Ndegeocello avec « Never Come Down » au beat impossible à reproduire entre basse et batterie tant il est astucieux et complexe à installer.
Pourtant, c’est bien là, dans ce type de situation musicale, que le groove prend tout sa puissance et son sens perturbant et impénétrable. Ou injouable …

La voix, que dis-je, le chant de Gretchen est d’une présence sensuelle assez inexplicable.
Elle enveloppe d’une aura hypnotique tout l’album, une voix mise en valeur par une production aux aspects smooth envoutante, dont elle est la maitre(sse) d’œuvre.
Dans cet album au raffinement extrême - qui retrace quelque part sa carrière (elle a aujourd’hui 50 ans) puisqu’elle reprend plusieurs de ses anciennes chansons en les réactualisant et qu’elle les associent à de nouvelles, sans oublier les reprises, s’entourant de ses fidèles amis musiciens de tournée – on sera vite charmé par l’ensemble de ce chemin subtilement organisé.

Au gré des plages je vais retrouver avec un immense plaisir cette chanteuse que j’adore, Becca Stevens (également à la kora) pour la reprise du Mad World de Tears for Fears toute en chœurs et mode percussif africanisés.
Je vais admirer la reprise de « If it’s Magic » de Stevie Wonder, un titre assez peu repris de cet emblème de la musique afro-américaine et qui ici ressort avec miracle (la beauté du Rhodes en tapis moelleux, là encore le pattern de drums, un pur bonheur). Stevie qui est à n’en point douter l’une des principales zones d’influence de l’artiste.

Ici, décliner chaque titre relève de l’inutile, on s’arrêtera là, on se laissera bercer ici, on sera immuablement attiré par le sens impeccable du mot groove qui, au long de ces plages d’une souplesse, d’une élasticité musicale et sonore addictives, n’a de cesse de nous envahir et de nous envouter jusqu’à « Landslide », conclusif et aéré par un Wurtlizer diaphane.

Il n’y a dans cet album, à la parfaite cohésion-direction, nulle démonstration, nulle prétention, nulle autre affirmation que celle d’un plaisir mature qui suinte partout, qui s’exprime avec l’aisance de l’expérience, du « métier », de l’envie et du don personnel envers la musique.
Un album d’influences, la somme musicale et artistique d’une carrière qu’il va falloir impérativement redécouvrir tant il en éclaire le parcours et en installe la vérité.

« The Wise Ones » est le genre d’album qui laisse sa trace et celle-ci sera difficile à effacer.
On sait qu’on le réécoutera souvent et en ces temps de zapping, d’instantané, d’immédiateté, il arrive comme un cadeau musical qui ne sera pas consommé, mais apprécié et gardé précieusement.

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EMMET COHEN : « Universal Truth » | Mack Avenue 2026.
Emmet Cohen : piano
Yasushi Nakamura, Ron Carter : bass
Joe, Farnsworth : drums
George Coleman, Tivon Pennicott : saxes
Jeremy Pelt : trumpet

Universal Truth (Deluxe Edition) - YouTube

Il a 36 ans, est devenu très rapidement une sorte de star du piano jazz, pur produit réussi de la méthode Suzuki - qui sait faire des merveilles tous instruments confondus - où il a posé les doigts sur le piano à l’âge de 3 ans, il va très vite par des études musicales poussées se barder de diplômes issus d’écoles et facultés prestigieuses (Frost School, Miami, puis Manhattan School of Music, concours international de piano Thelonious Monk …) et parallèlement il va écumer les clubs dont le célèbre Cecil’s jazz Club ou encore le Smoke Jazz and Supper Club où il jouera de l’orgue Hammond.
Ce gars-là est une petite encyclopédie du piano et il peut tout à la fois jouer le classique qu’il a étudié, comme le ragtime et bien entendu le jazz.

Pendant la pandémie il a lancé une émission live en streaming, ‘Live from Emmet’s place » qui a très vite remporté un immense succès. Il se produisait depuis son appartement avec son trio et invitait d’illustres artistes.
Cela a bien entendu contribué à le mettre sur le devant de la scène, mais même si l’on ne peut négliger ce coup de pouce médiatique, quand on l’écoute, Emmet, on comprend très vite qu’on a affaire à un musicien inspiré, talentueux et pianistiquement charismatique.

Ce énième album le confirmera aisément.
Un jazz pur et parfois dur, embarqué avec un brio et une aisance qui forcent l’admiration et captivent l’auditeur dès l’entrée sur le titre de Bud Powell : « Budo ».
Puis l’album va rendre des hommages aux grands, Trane, Monk et poser ses propres compositions dont celle qui donne le titre à l’album (« Universal Truth »), de texture hard bop qui semble sortie de n’importe quel ancien album du genre, tant elle est authentique, tant le jeu des interprètes (Jeremy et Tivon, respectivement trompette et ténor sax) est trempé dans ce jus intense, poussé par un drumming là aussi bien défini avec un soutien de contrebasse de Yasushi, absolument incroyable.

Le jeu d’Emmet est littéralement encyclopédique.
Il ratisse tout ce que le piano jazz m’a fait aimer le piano jazz…
En background il pousse, sollicite, attend, ouvre le champ harmonique pour le soliste, rythme et ponctue, bref, quand on est soliste et qu’on bénéficie d’un tel sideman ça ne peut que donner des ailes.
En soliste, il est créatif tout en restant dans le langage que les « grands » lui ont dicté à l’esprit, il est une sorte d’immense synthèse du piano jazz dans laquelle on va retrouver tout ce que chez tant et tant d’autres l’on sait admirer, mais là c’est du tout en un et en plus avec une très forte personnalité, assise sur ces bases devenues un incontournable patrimoine.
Deux invités renommés complètent avec bonheur cet album, certes reposant sur des bases familières, mais qu’il fait toujours plus que bon de retrouver, l’immense contrebassiste Ron Carter et le saxophoniste George Coleman à la carrière qu’il faudra reprendre en marge des titres où, ici, il est frétillant d’aise.

Le « nouveau » Emmet Cohen ?
Une plongée dans ce jazz qui m’est cher, qui ne fait pas de concessions, qui est ancré dans une implication de vie absolument ineffaçable de ce que sous-entend être jazzman et consacrer sa vie à cette musique.
Cela se déguste donc et la moindre modération n’est cette fois, surtout pas de mise (« Luck be A Lady ») car savoir et constater qu’en fin 2026 de tels albums sortent encore ce n’est que réjouissant.

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DAVE HOLLAND : « Freedom Call » | Edition Records 2026.
Coffret 3 albums live.
Sextet (Unity) : Dave Holland (bass), Antonio Hart (alto sax), Alex Sipiagin (trumpet, flugelhorn), Robin Eubanks (trombone), Mulgrew Miller (piano), Éric Harland (drums).
Freedom Call: Sextet - Unity - YouTube
Quintet (Synergism) : Dave Holland (bass), Chris Potter (soprano & tenor saxophones), Robin Eubanks (trombone), Steve Nelson (vibraphone & marimba), Nate Smith (drums).
Freedom Call: Quintet - Synergism - YouTube
Prism (Freedom) : Dave Holland (bass), Kevin Eubanks (guitar), Craig Taborn (piano & electric piano), Éric Harland (drums).
Freedom Call: Prism - Freedom - YouTube


Dave Holland a 80 ans …
Oui, ça laisse perplexe et à l’écoute de ces albums regroupés en 6 vinyls ou 3 Cd selon le choix d’achat, ça le sera d’autant plus même si l’on considère qu’il s’agit là d’une « rétrospective » live de concerts enregistrés (jamais édités) depuis 2000 présentant, en situation, trois des formations avec lesquelles il s’est produit régulièrement, sous son égide.
Dave Holland …
Bassiste, contrebassiste mythique de l’instrument dont la discographie sous son nom et en sideman, invité, etc. remplirait aux côtés d’un Ron Carter, d’un Eddie Gomez, par exemples … à elle seule un bon espace mural de collectionneur de disques de jazz.
Un monument représentatif de cette musique, de cette esthétique, de cet engagement artistique d’une vie qu’il lui a consacré.

Des albums de Dave Holland (en particulier ceux enregistrés chez E.C.M) j’en ai un petit paquet.
Je sais les sortir quand j’ai besoin de me ressourcer jazz et de me souvenir de ce qui est du domaine du possible quand on parle de concept, de vérité, d’audace et d’avant-garde.

Dave Holland est un vétéran du jazz.
La première fois que j’ai lu son nom et écouté sa puissance, sa présence et sa solide flexibilité c’était chez Miles, aux côtés de Jack DeJohnette, avant l’arrivée de Michael Henderson, dans l’entrée en électricité, dans ce que Miles a ouvert comme champ de possibles et de « directions » (référence au titre mais aussi à son entrée dans la naissance concrète d’un futur du jazz).

Directions et esprit d’ouverture qui n’ont jamais quitté Dave Holland, continuateur parmi d’autres de ce que le trompettiste leader avait installé et insufflé dans l’esprit de toute cette jeunesse bouillonnante, qui se trempait dans le jazz mais qui se nourrissait du rock.

Trois cadeaux, trois albums en CD, six en vinyle et d’un jet en streaming par concert.
Et il faut souligner le packaging artistique qui s’associe avec perfection à la musique présentée ici.

1/ Je vais commencer par le dernier, en quartet mais pas exprimé tel, intitulé à juste titre « Prism (Freedom) ».
Pourquoi ai-je commencé par celui-ci ?
Une raison disons affective, car j’ai toujours été un inconditionnel du guitariste Kévin Eubanks, ce même quand il a dévié sonorités eighties.
Ici, il surprendra par un jeu parfois aux frontières du rock et cela fait mon bonheur de le retrouver sur ce fil tendu entre jazz et rock, sans être jazz-rock (« The Empty Chair » - « Confirmation Bias » et son riff aux tournures complexes).
Par la suite, Kevin (tout comme son frère tromboniste d’ailleurs) a travaillé régulièrement (en atteste ces concerts) avec Dave Holland et les albums où il intègre le groupe du contrebassiste dépassent l’idée de recommandable.
Puisqu’il s’agit de liberté, ce concert en est assez représentatif.
Comme un fil continu de ce que Miles proposait à l’époque où Dave participait à l’aventure, cette musique qui m’est vraiment familière est ici exprimée avec une sincérité qui reste authentique et perpétue cet esprit non free jazz, mais de liberté … je me comprends…
Et je me réfère à cet album de Miles « Black Beauty », même si, dans le présent concert une relative sagesse (toute relative – « Evolution ») réactualise le propos libertaire de la fin seventies.

Le fait de n’avoir d’instruments à vent impose là une texture et une direction musicale autres et le jeu d’échanges - sur une rythmique base batterie de feu et de folie, Dave en pilier, solide comme un roc – entre Kevin Eubanks et Craig Taborn poussés par l’énergie du partage du concert et le jeu dense, impératif de Éric Harland offre des moments électrisants, ahurissants.
Comme si on y était … et le timing de chaque titre est là aussi un cadeau dépassant largement les 10-15 mn (avec parfois un fade out …) il permet de prendre conscience de l’expression possible de chaque musicien.
Et ceux qui y étaient à ce concert ne sont pas en rade de participation active, ne se contentant pas de simples applaudissements mais on les sent totalement impliqués, abasourdis, happés par ce moment qui, fort heureusement, a été enregistré pour notre plus grande satisfaction.

Un jazz évolutif qui n’aura pas forcément besoin d’une clé spécifique d’entrée tant il est immédiat, réel … et vrai.

2/ Passons au second album, celui en quintet : Quintet (Synergism »).
D’entrée, le vibraphone modifie sensiblement l’axe d’écoute, installant une forme de légèreté cristalline qui sera immédiatement contrastée par un thème cuivré en section inhabituelle ténor/trombone.
Et Potter (quel grand saxophoniste que cet artiste !) prend la main.
Il nous fascinera tout au long du concert d’ailleurs – par lui cet album devient vite un essentiel du jazz moderne, à écouter absolument par les amateurs du genre et les musiciens qui sont en recherche de modèle.
On constate que Dave aime à s’entourer de batteurs puissants, virils et intenses, cela certainement depuis sa jeunesse où il a fréquemment, voir régulièrement, côtoyé l’immense Jack DeJohnnette. Et sur ce jeu issu des avancées davisiennes, absolument fantastique de Nate Smith, il solidifie le propos par des lignes de basse ordonnées sur motif qui évolue, se rétracte, repars, revient, par un mouvement de soutien permanent reposant sur une base pré-écrite, mais qui n’est jamais figé.
L’écoute, entre elles, de ces personnalités fortes et particulièrement imposantes par leur jeu, par leur sens musical et créatif, par leurs langages respectifs est respectueuse, cohérente et là encore s’offre des champs d’exploration libertaires qui permettent fusion, échappatoires, dialogues, réunion et folies d’expression improvisée avec prise de pouvoir de l’instantané.
Le schéma thème-impros est traditionnellement respecté, mais ce qui est captivant c’est bien entendu ce qu’ils en font, une fois le thème exposé sur un arrangement entre écriture et échappées libres (en général de Robin Eubanks qui brode autour du thème soit en écriture soit en improvisation de contrechant).
Robin Eubanks, grand tromboniste de jazz, peut être bien effacé par l’aura de son guitariste de frangin fut, jeune, un temps célébré, car ayant participé à beaucoup d’aventures jazz avec un estampillage « young lions » ça l’a mis d’emblée dans une caste de jazzmen modernistes, à l’esprit post bopper/post free jazz, sous houlette du label Elektra Musicians.
Il est dont toujours dans cette mouvance, passée de mode mais qui a laissé d’ineffables traces et artistes affiliés à cette dynamique de faire revivre l’esprit du jazz (une composante revenant régulièrement quand celui-ci aurait-avait eu tendance à s’égarer de ses racines) et ici il est « à sa place » pour continuer cette éthique.
La grande et magistrale surprise de ce groupe est le vibraphoniste Steve Nelson, quasi monkien sur le langage de cet instrument encore trop peu représenté et qui a, par et avec le jazz, beaucoup évolué, tant en langage qu’en technique pure, lui permettant une ouverture de jeu qui se régénère au fil des décennies et de l’évolution musicale.
Les musiciens qui le représentent l’associent souvent à un autre clavier-percussion, le marimba qui avec eux a pu sortir de l’image exotica dans laquelle il faut enfermé pendant de longues décennies aux débuts du jazz.

A nouveau un concert qui s’impose à nous, avec toute sa modernité esthétique, d’une façon évidente, sans besoin d’approche préconditionnée tant la sincérité qui s’exprime là est évidence.
Des thèmes superbes (« Souls Harbor ») véritablement composés afin d’avoir un matériau qui va permettre une qualité d’inspiration pour les improvisations, un niveau de jeu et d’écoute qui offre une cohésion rare où chacun a sa place et s’y permet une liberté d’expression faisant jaillir son inspiration et sa personnalité.
Et pour finir un leader charismatique, sorte de shaman qui centralise les énergies, fédère ce bouillonnement sous son contrôle et sait organiser la répartition des rôles – comme le fit son maitre, un certain Miles Davis, mentor et référent esthétique de cette nouvelle ouverture musicale que prit le jazz en pleines seventies.
Des titres forcément longs mais au cours desquels chaque événement musical, chaque détour est une surprise, une illumination, un « moment » particulier, inspiré et inspirant.

3/ On va donc se jeter avec avidité, maintenant que le concept est installé, que l’image sonore est présente en l’esprit et qu’on sait la qualité et le plaisir au rendez-vous, dans le premier opus, en sextet, cette fois-ci et d’entrée, ce même avant d’écouter on se demande comment à six, cette parité liberté-écriture, cette osmose réalisable un plus petite formation, sera possible.
L’intitulé « Unity » est peut-être la piste à suivre, mais « Step to it » avec son entrée au faux thème librement exprimé va directement briser cette idée … jusqu’au véritable thème posé en toute beauté expressive.
De la section cuivrée je ne connais que Robin Eubanks.
De suite le cadre avec trompette (exquis Alex Sipiagin) modifie l’orientation.
Ce sera plus nerveux, dense et incisif.
Mulgrew Miller indécemment critiqué par certains à ses débuts (entre autres un pianiste de jazz français présomptueux que j’éviterais de citer mais qui n’a pourtant pas grand-chose à lui envier) se positionne instantanément dans le sujet et dès l’ouverture pseudo-latin jazz de ce « Step to it » il clarifie le sujet. Personnellement j’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour ce pianiste, aussi discret qu’efficace, souvent sideman de très grands, aux solos qu’il place et justifie sans esbrouffe, juste avec le sentiment musical … des solos bien fournis, intenses en recherche de couleurs, de style et de formulation.
Il sera au centre et sera le liant de cette bardée de cuivres dont on sait que ça va envoyer…
On va pouvoir admirer et retrouver Eric Harland qui là aussi va avec un solo de batterie gigantesque s’imposer comme le complément de la clé de voute essentielle et organisatrice qu’est Dave Holland. Je ne connaissais pas du tout ce batteur et j’avoue faire là une immense découverte – non des moindres et elle fera suite …

Le public est toujours là, très participatif et ébloui par ce qui se déroule là, sous ses sens ébahis.

Le programme sera trempé de latin-jazz, de jazz ternaire swing enfoncé à la masse volubile (« Mr B », au délicieux solo de Antonio Hart) et la ballade s’invitera de façon logique.
Et malgré tous ces rapports stylistiques symbolisés par leurs lignes, patterns, écriture, jeux respectifs, la profonde identité de la musique de Dave Holland et du choix de ses comparses reste indéniable, imagée dans la réalisation sonore comme dans l’écrit, comme elle l’est dans n’importe lequel de ses albums en studio.
Et chargée d’une pensée – oui une pensée – axe qui ne s’invite que trop rarement dans les productions actuelles, même si celles-ci sont souvent auréolées de l’idée de « projet », cet espèce de truc qui semble notion ultime pour la réalisation artistique (et qui est issu de nos vies qui semblerait n’avoir de sens sans « projet »).
François Jeanneau s’est exprimé sur le sujet et j’ai rejoint à cette lecture, nombre de ses réflexions.
Chez Dave Holland, il y a des groupes, des esthétiques choisies en fonction d’eux et le seul projet est de jouer avec eux et d’exprimer une musique personnelle, identitaire, reliée par son leader, personnage central et charismatique, lien qui permet l’expression libre et sous un contrôle fluctuant de celui-ci.

Un florilège d’albums en triplette que je vous recommande plus que tout.
De plus, la captation live permet une entrée, une pénétration dans ce bouillonnement musical absolument sensationnelle et instantanée, sans fards, sans effets, juste la musique, le concert, l’ambiance, le public et l’atmosphère de ces clubs qui osent encore l’avant-garde, la multiplicité musicale
Mon cadeau jazz – réellement – de pré Noël que ces trois concerts.

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Après Dave Holland, impossible d’enchainer avec d’autres albums.
On s’arrêtera donc là pour ces nouveautés de fin d’année, piochées parmi tant d’autres, le jazz produisant de plus en plus d’albums, comme si un véritable regain d’intérêt arrivait enfin à reprendre une place conséquente.
Et c’est peut-être vrai – je n’ai jamais autant rejoué de jazz, en formations pourtant difficiles à « placer » (trio avec contrebasse et batterie, combos, big band) que cette année.
Un cycle qui corrobore l’idée que le public reprend la main sur l’idée de la musique réelle, live, jouée par des musiciens et non normalisée par le dj-ing et la tablette tout en un.
Signe qu’à force de ne considérer qu’une seule frange d’un public que l’on croit majoritaire, puisque représentatif de « ce qui marche » ou qu’on estampille dans le « ce qui plait », l’autre public, celui qui a été culturellement négligé, oublié, ce comme une insulte, reprend la main et veut autre chose, être (re)considéré et qu’on lui propose (avec le jazz mais pas que), une justesse musicale et artistique.
Espérons que cela dure et ne soit pas qu’un effet de conscience collective éphémère.

Alors foncez écouter ces trois nouveautés.
Vous aurez forcément des préférences immédiates, mais aussi, tentez d’insister sur chaque album – ils en valent le coup (j’évite la peine, car écouter de la musique ne doit jamais être une peine).

Bonne semaine.






 





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