QUAND LE JAZZ EST LA … (04) – Cabinet de curiosités.
QUAND LE JAZZ EST LA … (04) – Cabinet de curiosités.
STEVE MARCUS : « Count’s Rock Band » - Vortex 1969.
Steve Marcus : saxophones, electric saxophone | Mike Nock : piano,
harpsichord | Chris Hill : bass | Bob Moses : drums | Larry
Coryell : guitar | Dominic Cortese : accordion.
Voilà bien un album particulièrement roots, immédiat, qui ratisse expérimental,
funky, free aussi.
Le casting du groupe réunit dans cette session fait rêver. Ils sont jeunes à
cette époque et touchent à tout ce que le jazz peut leur offrir de
possibilités, d’ouverture et d’expériences.
Mike Nock, futur pianiste ECM aux albums méditatifs est ici plein de fougue,
image autre de l’artiste que celle que j’avais jusqu’alors.
Larry Coryell semble tout droit sorti des sessions davisiennes de ce jazz
électrique qui a mis John McLaughlin sur la voie des premiers Mahavishnu,
âpres, durs, hargneux. Il va chercher loin dans ses solos, du plus loin de ce
que le langage guitaristique de cette époque puisse proposer, entre rock saturé
et gammes issues du jazz avec une volonté de s’embarquer vers le free jazz qui,
à la guitare n’est pas encore vraiment inscrite.
Bob Moses est partagé entre Elvin Jones et Mith Mitchell et cette dualité
d’orientations qui s’articule autour de la basse de Chris Hill renforce cette
approche ouverte, libre et bien caractéristique de ce jeu profondément
seventies.
Quant au leader, Steve Marcus, qui s’est fait connaitre aux côtés de Buddy Rich
et Larry Coryell, Stan Kenton ou Herbie Mann, il expérimente à fond, fait
couiner son sax, le sature électriquement. Il détruit, tel un Pete Townsend en
fin de concert, par une énergie incontrôlable, le tracé fait jusqu’alors,
incapable de tenir en place, excité comme un électron libre, sous perfusion
d’adrénaline.
« Scarborough Fair » et son clavecin « baroque » avec sa
mélodie qui l’est tout autant atteste de cette volonté d’aller voir ailleurs,
autrement et différemment.
Entre free jazz, funk et rock en mode jam session cet album est une expérience
à vivre.
Il est déviant tout en reposant sur des fonctions qui nous apparaissent
communes.
Il intrigue même quand le socle est « rassurant ».
Il finit par happer notre curiosité et il nous emmène dans un trip
hallucinogène post freak, hippie dans lequel le voyage aux notes
tourbillonnantes, aux sonorités acides, aux délires sans mesures est quasi
initiatique.
Captivant.
Collector ? Certainement.
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DON PULLEN : « New Beginnings » - Capitol/Blue Note 1989.
Don Pullen : piano | Gary Peacock : bass | Tony Williams :
drums.
Gary Peacock et Tony Williams ont, chacun de leurs côtés respectifs, toujours
aimé expérimenter, oser, chercher.
Les constater ensemble est déjà, ici la première curiosité.
Don Pullen, c’est pour moi, le pianiste free par excellence – il y en a
d’autres, mais aux côtés de son ami George Adams, il a été représentatif du
renouveau de cet esprit free à l’époque où j’écoutais et m’initiait à tout le
jazz. Et concernant le free jazz, il m’a aidé à y voir plus clair.
On ouvre l’album et, grande surprise, Don commence très classiquement, ce qui
intrigue tant que surprend, habitués que nous sommes à son jeu libre reposant
sur la masse sonore sortie du piano en solos déjantés. Mais il ne suffira que
de quelques instants pour que cela soit.
Intéressant…
Don va creuser les usages d’un certain classicisme du trio jazz, offrir des
mélodies simples et belles, des solos de langage harmonique et émailler tout
cela de son jeu free si caractéristique, si reconnaissable.
De beaux arpèges, un jeu et des compositions à l’écriture parfaite, un panel
complet du jeu pianistique (y compris stride) et d’un coup, la plus grande
modernité, les usages free, comme anachroniques, comme parachutés, intrigants,
surprenants, choquants parfois.
Alors Gary et Tony participent, sortent du cadre, élargissent le champ d’action
avec leurs savoir- faire et expériences personnelles.
On est tendus, à l’écoute, attentifs et systématiquement surpris de ce qui se
passe là, sous nos oreilles avisées.
Tony offre des solos d’un tel degré qu’ils suffisent à s’intéresser à l’album
et son jeu « d’accompagnateur » est à l’identique. Fabuleux. Dans la
lignée de ce qu’il a enregistré avec le VSOP Quintet ou aux côtés de Hank Jones
avec son Great Jazz Trio.
Gary a la rondeur et la vélocité habituelle, il porte tout cela avec une
rigueur nécessaire qui permet ce dialogue Don-Tony libre, puissant et
énergique.
Il faudra du temps et une bonne dose de perception pour entrer dans cet album
qui désintègre méticuleusement les usages d’un jeu jazz classique (bop, hard
bop, swing, latin-jazz, valse jazz, stride, etc.) avec en plus, de superbes
thèmes (« new beginnings »), mais c’est une excellente expérience,
surtout quand elle est présentée par des musiciens de ce niveau, ce qui
implique que ce n’est pas fait de façon juste expérimentale, mais avec
réflexion et concept, projet … préalable.
A vous de voir et d’essayer.
Et de m’en faire retour.
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BILL MASON : « Gettin’ Off » | Westbound Records 1999 – Eastbound
1972.
Ron Coleman : congas | Idris Muhamad : drums | Gordon Edwards :
bass | Wilbert Longmire : guitar | Bill Mason : organ| Hubert
Laws : tenor sax, flûte | Dick Griffin : trombone
GARY CHANDLER : « Outlook » | Westbound Records 1999 – Eastbound
1972.
Gary Chandler : trumpet | Ceazar Frazier : organ | Buddy Caldwell :
congas, tamborine | Idris Muhamad : drums | Gordon Edwards : bass |
Cornell Dupree : guitar | Harold Ousley : tenor sax.
Attention, petites bombes funky que ces deux albums sortis en 72 et compilés
sur un CD.
Le personnel de section rythmique y est identique (Idris Muhamad et Gordon
Edwards de Stuff) pour les autres musiciens se référer si dessus.
Il y a une unité d’esprit entre ces deux albums, cette tendance jazz-funk issue
du groove de James Brown est la direction affichée ici.
Les sessions sonnent live, enregistrées d’un jet, avec une forme d’urgence, de
plaisir quasi juvénile immédiat.
Bill Mason avec son album met l’orgue Hammond en évidence, avec un jeu soul
très dense, rempli et des solos bluesy inspirés, souvent mélodiques ou en block
chords (« Now run and tell that ») qui tranchent avec son jeu rythmique
pêchu et incisif. Quel dommage que la version originalement enregistrée de
« Let’s Stay Together » de 8 mn ait été lamentablement tronquée dans
cette compil’ certainement pour tenir dans le timing CD.
Les cuivres écrits très Stax, JB, rythm’n’blues renforcent le sujet et incitent
les solistes à entrer de plein fouet dans le jeu.
Comme dans beaucoup de ces productions funky de cette époque les parties
s’emboitent rythmiquement pour un groove implacable, sur fond de texture
bluesy, qui agit sans hésitation sur l’auditeur, de façon attractive et
immédiate.
Bill Mason, cinq titres et décollage immédiat.
Passons à Gary Chandler qui lui aussi bénéficie de cinq titres.
Et forcément d’entrée les cuivres prennent le pouvoir thématique. On croirait
avoir transplanté les bons vieux Macéo Parker.
Trompettiste inspiré, qui use bien des piques aigues pour donner de l’énergie
au jeu et solliciter tant la rythmique que ses suiveurs solistes, Gary Chandler
envoie du nerveux.
« Baby let me take you (in my arms) » est là encore représentatif du
funk en général de cette époque. Un accord, un groove d’éléments parfaitement
imbriqués, des riffs de cuivres en thème ou en ponctuation et sur cet accord
joué en mode hypnotique côté rythmique, les solistes pénètrent réellement le
titre. Cela peut durer indéfiniment, l’auditeur, s’il rentre dans le truc est
sous hypnose.
Chandler va tout de même basculer vers le jazz de façon plus directe avec le
thème « Flamingo », délicieuse balade qui est élargie par le jeu
churchy et soul de l’organiste Ceazar Frazier qui dans cet album est un
accompagnateur somptueux.
Tout cela ne sera que de courte durée car dès le titres suivant,
« Kaleidoscope », c’est reparti avec cependant une écriture pour la
section cuivre plus hard bop (mélodique et unisson) que réellement empreinte au
rythm’n’blues. Bon gros solo de Harold Ousley et retour en force de Chandler,
décidément un artiste bien peu connu et qui mériterait un bon éclairage ce même
actuellement où la mode est au vintage, à ce qui fut acid jazz dont ces titres
sont très représentatifs. Ceazar Frazier chauffe bien ce beau monde.
Retour au jazz feeling avec « The Jet Set », mode hard bop vraiment
bien affirmé et un solo de Chandler parfait dans le genre.
« Blue Dues » conclut l’album avec un thème où section cuivre et
guitare se répondent ce qui a la capacité de le faire entrer dans la mémoire et
directement Chandler prend le relai avec un solo brillant, rentre dedans,
énergique. Et là encore un solo d’orgue exquis dépassant ce que j’aime dans le
genre.
Deux albums pour le prix d’un c’est certainement ainsi que ça a pu être promu.
Bon, j’y ai retrouvé cet orgue sous sa forme funky la plus jubilatoire et ça,
forcément, ça m’a fortement influencé. Mais au-delà de cette préférence
subjective, on est face à deux albums absolument jouissifs d’envie, de plaisir,
de partage simple et hautement efficaces.
Une cerise sur la galette des rois de ce janvier 26.
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MEL BROWN : « Chicken Fat » | Impulse ! 1967
Mel Brown, Herb Ellis, Arthur Wright : guitars | Gerald Winnings :
organ | Ron Brown : bass | Paul Humphrey : drums.
On va terminer ce cabinet de curiosités avec cet album du guitariste Mel Brown
à la sonorité rugueuse, acide et nerveuse.
Deux guitares (Herb Ellis, rythmicien magistral), un orgue et une section
funky-rhythm’n’blues absolument jubilatoire.
Tout le jeu funky – sorti directement de chez JB – de ce qui fera bien plus
tard l’immense Nile Rodgers est là.
Pas une seconde de répit, ça avance, ça joue, ça booste et c’est quasi irrésistible
(« greasy spoon »).
Les deux guitares s’entremêlent, la basse rebondit, la batterie pousse et
récupère ce beat en double croches qui avance et court à perdre haleine.
Les amplis guitare de l’époque ont les lampes qui surchauffent et se saturent
avec un naturel magnifique qu’aujourd’hui il est impossible à imaginer,
tellement c’est … sale. Et c’est bien ce côté purement roots qui oblige au
plaisir de l’écoute de cet album chargé de rythmiques prétextes en place de
thèmes réels.
Le bon gros blues sera bien entendu là et le choix des registres d’orgue dans
les fréquences aigues afin de percer dans le spectre des guitares va augmenter
ce sentiment d’âpreté.
Il est des albums essentiels pour symboliser la jonction entre jazz,
rythm’n’blues, funk et pur blues.
Celui-ci incontestablement en fait partie.
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à très vite pour la suite …
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