THAT’S THE WAY I FEEL NOW – A TRIBUTE TO THELONIOUS MONK
THAT’S THE WAY I FEEL NOW – A TRIBUTE TO THELONIOUS MONK
A&M 1984.
Il est des albums que l’on estime soi-même cultes.
Pas besoin d’avis de presse ou autres critiques avisées, tu inscris celui-ci
dans cette appréciation.
Cet album, j’ai déjà dû en parler, l’évoquer, le citer – je ne sais plus mais
peu importe, je lui (re) consacre une chronique entière.
Quand il est sorti j’ai commis l’erreur de le mettre en K7.
Je l’ai épuisée cette K7 jusqu’à ce qu’elle me supplie de la sortir des
lecteurs, de ma tête, de mon esprit – obsessionnelle que cette musique,
n’est-il pas ?
Puis j’ai cherché à me procurer le vinyle, puis le CD – épuisés, difficiles,
sur commande et j’en suis resté à la K7, remise sans cesse.
En streaming- il n’apparait pas (sur YouTube, si par un vinyle rip).
Bon je ne vais pas dire que j’avais presque fini par l’oublier cet album – ça
ne s’oublie pas comme ça – mais voilà que l’autre fois, au fameux
vinyle-market, il était là et me tendait les bras.
Bon, vous imaginez, déjà le vendeur ça lui a éclairé sa journée de voir un mec
complètement dingo s’enthousiasmer à ce point pour les retrouvailles avec un
album qu’il se traine depuis des lustres ne trouvant acquéreur – ce qui indique
bien là que le mysticisme envers un objet que l’on rend culte n’a pas besoin
d’être médiatisé. On peut se réserver ça pour soi, égoïstement.
Qu’est-ce qui fait que cet album je le mets en si hautes appréciations ?
D’une part, c’est quelque part lui qui m’a fait entrer dans l’univers musical
de Thelonious Monk, même si, en 1984, je commençais sérieusement à tremper dans
le jazz tant en mélomane qu’en musicien, gagnant une part de ma vie avec la
batterie dans cette esthétique.
Monk on le jouait peu, pour ne pas dire qu’à part « Blue Monk »
souvent détourné en blues pas loin du 12/8, rares étaient les musiciens qui
l’osaient.
« ‘Round Midnight ? », trop difficile… et surtout éviter
Nougaro…
« Monk’s Mood » ?, tellement complexe…
Alors on l’écoutait, tentant, real book en mains, de piger ce qui, dans cette
musique, fonctionne.
Abrupt, austère parfois, un univers totalement à part, une musique outrepassant
les codes, redéfinissant le langage du jazz et qui pourtant swingue comme
jamais.
Etrange, quand tu commences à « vivre » du jazz.
Puis un jour, ton instinct te guide vers ce tribute.
Il vient de sortir, est globalement chroniqué avec une critique en mode listing
qui n’est ni négative, ni enthousiaste, juste le minimum qui répertorie la
pléthore d’artistes qui sont venus rendre hommage à la musique du grand
compositeur, pianiste, artiste … ce génie complètement barré qui a pondu ces
thèmes et enchevêtrements harmoniques, souvent sur fond de blues … et pourtant uniques
en leur genre, du jamais entendu.
L’étrangeté qui devient puis s’inscrit dans le giron du terme
« standard ».
Autre étrangeté.
Alors ce double album a été un petit électrochoc bienvenu.
Il m’a démontré plusieurs choses.
En particulier celle qui consiste à se dire et à affirmer qu’à partir du moment
où une musique est un matériau bon, excellent ou génial, elle n’a strictement
aucune frontière.
Elle peut non seulement influencer comme être aimée et appréciée, reconnue par
les musiciens des horizons les plus divers … mais en plus elle peut être jouée
dans les styles les plus divers, car ouvrant tellement de possibles qu’elle
s’adapte (ou l’inverse) à tout.
S’il est un album qui en est preuve, c’est bien celui-ci et presque plus que
tout autre de ces tributes qui restent à la mode, présentés comme projets,
hommages et autres prétextes à éclairer un-e artiste.
Par la suite, il y eut aussi celui dédié à le musique de Nino Rota que je mettrais
presque sur un pied d’égalité, sa musique se prêtant elle aussi aux
réappropriations les plus diverses.
A partir de là et en écoutant pendant des heures cette fameuse K7, j’ai
envisagé de faire ce que j’avais loupé dans mes débuts de culture jazz, à
savoir comprendre Monk.
Alors j’ai décrypté, joué et analysé puis j’ai profité de l’occasion de l’un de
mes orchestres dits interactifs pour m’emparer de plusieurs titres de Monk, des
directions suivies ici et de créer un arrangement en forme de suite qui naviguait
parmi les diverses approches présentes ici.
Le point de départ fut le « ‘Round Midnight » dans sa version de Joe
Jackson, de là s’est organisé un ensemble d’environ cinq titres.
Et en écrivant les arrangements sur la musique de Monk, le portail de la
compréhension d’une part de son esprit musical et créatif s’est ouvert.
J’ai donc été obligé d’intellectualiser sa musique alors qu’aujourd’hui elle me
semble d’un naturel et d’une évidence (ce qui est le titre de l’une de ses
compositions d’ailleurs).
Effet positif, c’est que les membres de l’orchestre (élèves, adultes,
étudiants, musiciens amateurs), d’abord surpris par la bizarrerie de cette
musique l’adoptèrent très rapidement au point de réclamer à chaque répétition
et pour chaque concert que cette Monk’s Suite soit impérativement au programme.
Et Monk est, depuis cette époque qui correspond à peu près à la sortie de
l’album, devenu un passage pédagogique obligé de mes cours et pas qu’en jazz –
de musique (s) tout simplement.
Cela faisait longtemps que je ne l’avais fait pour un album (je l’ai fait pour
les playlists), je vais donc prendre chaque titre, un à un -un peu comme si cet
album était en fait une playlist Monk – et on va ainsi se rendre compte de
l’immense diversité de ce cette initiative, qui fut géniale, imaginée par le
producteur Hal Willner.
Face A.
1- « Thelonious ».
Arranged by Bruce Fowler.
Bruce Fowler : trombones | Phil Teele : bass trombone | Tom
Fowler : bass | Chester
Thompson : drums.
Rien de tel pour entrer dans le vif (très vif même) du sujet.
Court, excessivement représentatif de l’univers monkien, massif et écrit comme
ses voicings quasi clusters de piano.
Une fanfare de trombones, dont celui de basse qui soutient le tout tel un
pilier de mêlée.
D’un jet, Chester prend le pouvoir rythmique soutenu par Tom – le temps d’un
thème, puissamment envoyé et c’est pesé. Pas d’impro, comme pour toute entrée
d’une personne de haut rang, cela se fait en fanfare – Monk, avec
« Thelonious » se devait d’être introduit avec les honneurs pour son
engagement envers la cause musicale artistique.
Voilà, c’est fait – et pas n’importe comment.
(et rien que ces quelques mesures m’ont aidé, en les décortiquant, pour
l’écriture moderniste des cuivres – moderniste parce que la musique de Monk
l’est, moderniste parce que cet arrangement exclu trombones l’est aussi)
2- « Little Tootie Rootie ».
Performed by NRBQ and the Whole Wheat Horns.
Al Anderson : guitar | Terry Adams : piano | Joseph Spampinato :
bass | Tom Ardolino : drums | Don
Adams : trombone | Keith Spring : tenor saxophone.
Comme si c’était le même groupe, de la même veine, on enchaine, sans
transition.
Grosse claque dissonante, thème à la guitare, acide comme une bande de lézards
sortis de la salle d’attente sous piqure du docteur Lurie.
Ce « son » newyorkais de basse fosse de clubs où se croisent rockeurs
underground, jazzmen du free, accros du groove
- et on secoue tout ça pour un cocktail détonnant et étonnant.
Immédiatement explosif et en second plan, Monk a déjà bien été secoué.
Il aurait adoré, n’en doutons point.
3- « Reflections ».
Arranged and performed by Steve Khan : guitars | Donald Fagen :
synthesizers
Après Monk rockyfié et presque punkysé façon NY des fonds de clubs où l’on se
croise et se rencontre, voici la plage apaisante, celle qui s’étale lentement
et longuement en nappes de synthés lisses et travaillées soyeusement sur
lesquelles la guitare cristalline, limpide et délicate comme une dentelle de
chemise à jabot monkienne.
Donald prendra le relai pour un solo chanté par son synthétiseur, usant de
pitchs pour le saxophoniser et il rejoindra Steve pour le thème final.
Un duo de rêve, une osmose dépassant le sens du terme parfait pour un titre qui
est à lui seul un espace de « réflexion ».
Le plus « beau » moment de l’album ?
On verra.
4- « Blue Monk ».
Arranged and performed by Dr John : piano
Dr John va trancher, il s’en prend à « Blue Monk », seul titre devenu
saucisson du répertoire monkien et il va le triturer façon bastringue.
Le bar est plein, la bière et le whisky coulent à flot.
Derrière la caisse, au-dessus du comptoir une photo de Thelonious au sourire
énigmatique l’observe, du fin fond de ce blues qu’il a dans la peau et qu’il a
traité à sa sauce – piquante il va de soi.
5- « Misterioso ».
Arranged by Carla Bley
Performed by « The Carla Bley Band » with special guest Johnny
Griffin : tenor saxophone.
Carla Bley : organ | Mike Mantler : trumpet | Gary Valente :
trombone | Vincent Chancey : french horn | Bob Stewart : tuba | Steve
Slagle : alto and baritone saxophones | Hiram Bullock : guitar |
Kenny Kirkland : piano | Steve Swallow : bass | Victor Lewis :
drums | Manolo Badrena : percussions ans special effects | Hal
Willner : the voice of death …
On termine cette face par ce moment absolument sublimissime qui s’ouvre en
choral de cuivres avant de laisser la place au gimmick de détour de gamme en
octaves du célèbre titre, compliqué à investir, à rendre, arrangé par l’immense
dame : Carla Bley.
Monk-Carla, filiation qui ne pose doute.
Puis, sur le walking tenu rondement par Steve, Johnny Griffin, l’invité de
service va te poser un ‘tain de solo, sorti du fin fond du jazz hard bop et
blues.
Carla ne peut résister à tisser quelques fonds d’orgue pendant que le
formidable Kenny s’est emparé pianistiquement de la chose.
Mais voilà que surgit Hiram – il fait cracher ses pédales en surcharge
d’effets.
Nouveau choral et Kenny entre en lice, monkien de filiation, pianiste jazz de
naissance.
Le jeu de Victor – comme toujours quand il est chez Carla – est LE modèle de
précision d’écoute et d’écriture grand ensemble avec une palette de nuances
admirable.
Purée, encore cette écriture chorale qui fait surgir à nouveau Hiram – pff,
géant et Johnny Griffin qui s’en extirpe pour agrandir cette longue et
magistrale coda.
La face A se termine avec grandeur, elle a commencé en fanfare…
Elle se termine en choral, mystérieusement et spirituellement.
Elle s’est punk-jazzifié et a voyagé vers la côte ouest, pour prendre un peu de
soleil avec Donald et Steve.
Il faut se lever et aller envisager, après ce déluge de beauté musicale, la
face B…
Face B
01- « Pannonica ».
Arranged and performed by Barry Harris : tack piano
Barry a préparé son piano pour le rendre bastringue, métallique.
Il lui donne ce côté fond de cave, éclairant de son lustre de nervosité de
métal le titre et le lieu sombre, exigu et obscurément underground.
Il a Monk dans les doigts, en parfait mimétisme, en totale perfusion stride et
il va déployer ce thème illustre autour
duquel il va tourner, comme si le fantôme du grand Thelonious s’était emparé de
son âme et de son corps.
Cette face commence remarquablement.
02- « Ba-lue-Boliva-Ba-Lues-Are »
Was (Not Was) :
David Was : flute | Don Was : guitar, synthesizer, horn arrangement |
Sheila Jordan : vocals | Marcus Belgrave : trumpet | Jervonny
Collier : trombone | David McMurray : alto saxophone | Michael
Ward : tenor saxophone | Larry Frantagelo : percussions | Sweet Pea
Atkinson, Harry Bowens, Carol Hall, Donald Ray Mitchell : backing vocals.
De suite la voix de Sheila Jordan, sortie de son cadre E.C.M expérimental fait
mouche.
Ils sont nombreux, bien plus longs à référencer que la durée du titre, très
court ne le permet.
Lourdeur percussive et cuivrée vont contraster avec ces vocaux qui vocalisent
éthéré, pendant que Marcus soloïse là au fond pour être récupéré en thème par
un tout dense, imposant et cuivré duquel la guitare va s’extirper in extremis.
Expérimentalement conceptualisé et réussi bin sûr.
03- « Brillant Corners »
Arranged by Mark Bingham
Mark Bingham, Brenden Harkein, John Scofield : guitars | Steve
Swallow : bass | Joey Barron : drums
Guitares sur guitares avec des rôles bien définis (faut écouter c’est très
subtilement arrangé), soutenu par la basse de Steve Swallow reconnaissable
entre toutes (ce jeu de guitariste basse, qui lui colle au digital), pour la
seule expression du thème qui, comme beaucoup de thèmes monkiens, se suffit en
lui-même. Presque rock, pas vraiment jazz, se voulant sautillant sur un beat de
drums qui lui confère cet « aspect ».
Décidément les guitaristes aiment jouer Monk, le dévier, le transformer, le
saturer, le convier dans leur univers de six cordes et de pédales d’effets.
04- « Ask Me Now »
Arranged and performed by Steve Lacy : soprano saxophone and Charlie
Rouse : tenor saxophone.
Le moment intimiste que j’ai dans cet album.
J’ai toujours gardé Steve Lacy dans un coin de mon jazz, il est un joueur de
soprano qui use de l’instrument, avec une donnée free qui lui colle à
l’identité, avec une sonorité d’une rare personnalité (son album en duo avec Gil
Evans en est un parfait exemple – on y reviendra) et les voilà, à l’horizontale
avec Charlie, anciens compagnon de route de Monk, seuls face lui, pas de piano,
pas de section rythmique et ils se questionnent mutuellement sur cette absence
que tout partenaire de Monk doit avoir en lui et qui ne cesse de le hanter.
Cette version de « Ask me
Now » a beaucoup marqué mon imaginaire, elle possède une dimension de
liberté, autour d’un sujet traité en contrepoint, absolument unique.
05- « Monk’s Mood »
Arranged by Sharon Freeman
Sharon Freeman : french horn, celeste | Willie Ruff : solo french
horn | Vincent Chancey, Bill Warnick, Gregory Williams : french horn |
Kenneth Barron : epiano | Buster Williams : bass | Victor
Lewis : drums, percussion.
Le cor en jazz est rare, aussi là on sera servis, ils semblent tous s’être
réunis autour d’un club sorti bien évidemment du Carla Bley Big Band.
Effet de reverse, puis ce thème lointain que seul rapproche le célesta sur la
petit phrase obligatoire de la partition.
La partie B se met à swinguer.
Le moelleux s’est invité avec un arrangement d’une rare originalité
instrumentale (4 cors), qui là encore se contentera de la seule expression du
thème, prouvant que chez Monk, chaque thème est une donnée suffisante en soi et
qu’il peut largement suffire à dépasser l’idée de prétexte pour l’improvisation
(ce qui est souvent le cas en jazz – le thème est juste un argument pour
improviser).
La face B s’est terminée. Monk s’est noyé dans ces cors en échos, en
réverbérations – formule paradisiaque pour y mettre sa musique et la lui
envoyer par colis de pensée interposé.
Il va falloir ranger le précieux disque en pochette et sortir le second pour la
face C.
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Petite pause.
J’apprends ce jour où je continue à écrire cette chronique que Sonny Rollins
n’est plus.
Dernier symbole d’un certain mot recouvrant un jeu, une esthétique, une
éthique, un axe artistique, à savoir jazz, il a survécu là où tant de ses
contemporains sont partis depuis bien longtemps.
Il fut une sorte de fil conducteur, inaltérable, indestructible que ce colosse
du saxophone ténor.
Je réalise là qu’avec lui s’en va une certaine idée du jazz, une certaine
dimension de cette musique.
Je réalise aussi que rien qu’à la prononciation de son nom nombre d’albums tant
écoutés avec cette sonorité reconnaissable entre toutes, m’apparaissent titres
et pochettes en mémoire.
Ainsi que sidemen des plus formidables.
Ils l’attendaient tous dans l’autre dimension, maintenant ils sont presque au
complet, une génération qui a inscrit le mot jazz en lettres à gros caractères
est maintenant quasi réunie.
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Face C
01- « Four in One »
Arranged and Performed by Todd Rundgren : synthesizers, keyboards, guitars
and drum machine & Gary Windo : alto saxophone.
Si vous trouvez plus réellement barré, faites-moi signe, même Monk doit danser
sur cette version complètement déjantée où Windo fait gueuler et piailler son
sax et où Todd joue les sorciers pas franchement apprentis depuis son studio
emplit de machines dont il va réveiller le côté le plus loufoque et délirant
possible.
On attaque le versant du second LP et pff, ça décoiffe.
02- « Functional »
Arranged and Performed by Randy Weston : piano.
Randy, seul, a en digital pianistique tous les clichés de Thelonious, il les
aménage dans cette version où l’esprit du maestro semble sortir du piano en se
réveillant, en faisant ressurgir ces astuces de jeu si identitaires et
particulières qui font et sont Monk.
03- « Evidence »
Arranged and Performed by Steve Lacy : soprano saxophone & Elvin
Jones : drums
Le grand Elvin et l’incomparable Steve Lacy, en duo.
Rien d’autre.
La basse au placard – le piano en pause comme lorsque Thelonious partait sur
scène, abandonnant le navire et laissant ses comparses continuer le fil pendant
qu’il dansait.
Prendre un solo d’Elvin en réalité, surtout avec une telle prise de son, ça ne
peut être qu’un moment d’extase, et c’en est un.
Et puis Steve, encore présent, filiation légitime, sopranise comme lui seul.
04- « Shuffle Boil »
Arranged by John Zorn
John Zorn : game calls, alto saxophone, clarinets | Arto Lindsay :
guitar, vocals | Wayne Horvitz : piano, organ, celeste, electronics | M.E
Miller : drums, timpani
Le bordel à la Zorn ne peut que s’emparer de Monk, c’était logique, légitime et
presque naturel que Zorn soit présent ici.
Au milieu de ce bordel de gamer de l’antiquité des jeux vidéo, un orgue lugubre
ou comique, un thème rassurant, une batterie totalement anarchique, même pas
réellement free, mais je réitère, anarchique.
Court, génial, divergeant.
Zorn quoi…
05- « I Walked Bud »
Performed by Terry Adams and Friends
Roswell Rudd : trombone | Pat Patrick : alto saxophone | Terry
Adams : piano | John Ore : bass | Frankie Dunlop : drums
Retour dans une forme plus « classique » plus proche de Monk tel
qu’on le connait avec son quartet.
Le jeu de Pat est très bop.
Frankie et John (là encore quelle prise de son) sont des soutiens parfaits (ce
John Ore, mais quel walking miraculeux il joue ici, et il offre en plus un
excellent solo qui laissera à Frankie lui aussi l’occasion d’envoyer un solo de
drums tout aussi pêchu), dans ce style post bop.
Superbe solo de trombone, nerveux, très nouvelle orléans et Roswell monkise le
tout en toutes directions avec un piano qui là encore sonne plutôt bastringue.
Le spectre de Monk, de celui qu’on sait connaitre est là, bel et bien là.
Délectable accord final.
Yes…
06- « Criss Cross »
Arranged and Performed by Shockabilly
Eugene Chadbourne : acoustic and electric guitars | Mark Kramer :
piano, organ, bass guitar, alto trombone, Dad’s clocks, tapes | David
Licht : drums, percussion.
Orage – guitares étranges, expérimentales et saturées comme si un Fred Frith
était venu s’installer dans le studio et triturer son matos afin d’en sortir la
noirceur la plus in-imaginée.
On peut parler de free et cette phase transitoire va permettre au titre
suivant, sans rupture, de s’engager de façon martiale.
07- « Jackie-Ing »
Mark Bingham, Brenden Harkein, John Scofield : guitars | Steve Swallow :
bass | Joey Barron : drums | Additional Horns : David Buck (tpt), Don
Davis (clarinet), Mark Williams (clarinet, tenor sax), Raph Carney (bass
saxophone, whistle)
Tous en ligne, ils partent, guitares en bandoulière défiler sur cette caisse
tambouristique pour cette fanfare monkienne souhaitée anarchique qui va
lentement, mais avec certitude, autour du thème qui ne peut s’évader, prendre
l’allure d’un collectif free et déjanté.
Cette face C … est sous cet auspice de folie, de délires possibles – c’est peut
être, à une ou deux exceptions près, ce qui la caractérise ou du moins ce
qu’elle nous laisse en acide saveur, en goût d’amertume marqué.
Bidouillages d’une électronique de jouets, batteries en avant, rigides ou d’une
absolue liberté, cuivres ancrés dans le thème pour mieux s’en libérer sans
repères, juste avec énergie, guitares expérimentales ou triturées, pianos
complètement monkiens, parfois préparés …
Bon, c’est la plus « étrange » mais aussi peut être bien la plus
inventive et récupératrice d’avant-garde de Monk.
La pause pour digérer tous ces titres finalement plutôt courts, exprimant en
surlignage les thèmes et on passe à la dernière face…
Face D
01- « ‘Round Midnight ».
Arranged by Joe Jackson
Joe Jackson : piano | Sharon Freeman : conductor | Jerry
little : concertmaster | Malanie Baker, Sandra Billingsle, Karen Gilbert,
Cheryl Hong, Stan Hunt : violins | Crystal Garner, Maxime Roach :
violas | Muneer Abdul Fattaa, Enrique Orango |Lawrence Feldman, Steve
Slagle : clarinet | Ken McIntyre : bass clarinet | Bob
Cranshaw : bass | Buddy Williams : drums.
Là j’entre dans le « connu » - je l’ai exprimé en intro.
Pourquoi ?
Parce que la première fois que j’ai entendu cet arrangement écrit par Joe
Jackson j’en ai fait une maladie…
Je l’ai repiqué intégralement, à l’identique, puis j’ai redispatché les parties
de cordes pour le réajuster à l’ensemble que je dirigeais alors.
Au piano, il y avait mon fils aîné, pour lequel j’avais retranscrit la
partition – il devait avoir dans les 12 ans.
Cet ensemble mêlait pros, semi-pros, amateurs issus de tous ensembles qui
étaient présents sur le territoire et élèves.
C’était une aventure passionnante car il me fallait écrire pour un ensemble
hétéroclite et ainsi prendre en considération les univers de chacun pour créer
une réelle dimension de découverte musicale culturelle. J’avais été missionné
par l’intercommunalité pour le faire et très vite il s’est produit en de
nombreuses occasions culturelles.
Je suis donc parti de cet arrangement puis ai imaginé autour de celui-ci un
hommage à Monk, réellement inspiré par cet album et du moins certaines
directions déviantes qu’il proposait.
Et cette « pénétration » par la transcription musicale m’a permis
d’aborder Monk et surtout ses compositions, de l’intérieur.
A cette époque les standards real book n’étaient pas encore communs et
accessibles à tous, aussi c’est par le biais de relations que j’avais obtenu le
précieux sésame (payé une petite fortune au propriétaire revenu de la Berklee
School avec ce pavé dans les valises) – à l’intérieur, nombre de thèmes et
grilles de Monk. La mine d’or qu’il me fallait pour compléter ce projet.
Joe a tout pigé en ce « ‘Round Midnight » et il a replacé Monk sur
une dimension purement musicale, dépassant celle du simple axiome jazz.
Il a pris la musique (thème, harmonie, structure) en soi et lui a installé un
écrin qui la suspend et place cette mélodie absolument miraculeuse au centre,
pianistiquement simplifiée, d’un tapis de cordes et de clarinettes boisées
somptueuses.
Il y en a des versions de ce « ‘Round Midnight », en solo, duo, trio,
quintet, big band, tant et tant jusqu’à celle faisandée de Nougaro qui me fait
grimacer de surlignage inutile tant qu’inepte.
Et puis, il y a celle-là, minimale, axée sur la beauté orchestrale et sur la
délicatesse pianistique.
Elle n’oublie pas de swinguer, sur un petit riff de clarinettes, elle n’oublie
pas le jazz mais pour le coup elle est réellement populaire et fait se magnifier
le thème.
Et avec elle Joe Jackson a pris un galon d’importance à mes yeux (et mes
oreilles).
02- « Friday the Thirteenth »
Arranged and performed by Bobby McFerrin and Bob Dorough : vocals and Dave
Samuels : vibes, marimba and additionnal percussions.
Une transition souple et aérée, en douceur.
Le style McFerrin en duo avec Bob Dorough qui s’installe en mimétisme –
leur truc habituel – d’une multitude d’instruments qu’on veut, peut, croit …
imaginer.
Puis arrive Dave Samuels (Spyro Gyra), dans un contexte où, bien entendu, on ne
l’attends pas et des gouttelettes de mallets viennent iriser dans un rai de
lumière ces voix qui dansent sur cet arc en ciel apaisant de pleinitude.
03- « Work »
Chris Spedding : guitars, arrangement concept | Peter Frampton :
guitars, solo | Marcus Miller : bass | Anton Fig : drums
Spedding, lui, a souvent trempé dans les expériences jazz (Carla Bley et Mike
Mantler entre autres) mais Peter Frampton, là c’est vraiment la surprise …
d’autant qu’il envoie un solo qui colle parfaitement au sujet Monk – ici bien
récupéré « rock ».
Marcus, à l’aise comme toujours et Anton qui lui aussi est un habitué des
sessions à multiples facettes viennent là compléter cette rencontre improbables
de musiciens d’univers non éloignés, mais qui ne se croisent que rarement –
trop rarement.
04- « Gallop’s Gallop »
Arranged and performed by Steve Lacy : soprano saxophone
Steve intervient dans l’album comme des sas de décompression, des pauses
aérées, solitaires, libres mais pas forcément free (si l’on s’en réfère au
free-jazz).
Il s’empare d’un thème de Monk et le promène où bon lui semble, où son
inspiration le porte et il part ainsi l’emportant avec lui.
Il n’est pourtant pas si seul que cela, Thelonious est à ses côtés, il le drive
et lui autorise parfois des écarts de langage, mais c’est cela l’intérêt.
05- « Bye-Ya »
Arranged and performed by Steve Slagle : alto saxophone | Dr John :
piano | Steve Swallow : bass | Ed Blackwell : drums
Un retour en classicisme Monk.
La jam session qui se prétexte avec « Bye-Ya » et son argumentaire
musical en double fonctions rythmiques. Steve est comme un poisson dans l’eau
et notre Dr met sa couche de blues bienfaisante – prouvant encore et encore que
Monk c’est toujours ou souvent sur ce fond de blues que sa musique est
organisée.
Le plaisir du truc ? Ce solo de Ed Blackwell, sorti de sa sphère
habituelle free pour s’autoriser de jouer le sujet et le driver amicalement,
habilement soutenu par Steve Swallow, comme toujours, absolument parfait.
06- « Bemsha Swing »
Arranged and performed by Steve Lacy : soprano saxophone and Gil
Evans : electric and acoustic pianos
Il faut bien finir et les producteurs ont choisi de le faire avec une coda qui
fait revenir Steve Lacy dans le studio et, quel meilleur alter ego que le grand
shaman Gil Evans pour prendre avec lui le chemin du paradis et tenter de le
rejoindre, là-haut.
Vous irez forcément écouter leur album en duo « Paris Blues » dans la
même lignée où la musique est juste la vie avec sa plus pure et simple
expressions.
Gil aura, par quelques notes de coda usuelles, vite jetées sur le piano
acoustique installé aux côtés du Rhodes, le dernier mot et le fin mot de l’histoire
– il se devait d’en être ainsi.
---
Ainsi se termine le voyage monkien de ce « That’s the Way I Feel
Now », double album intense, immersif, inventif et au cours duquel
Thelonious n’a jamais été aussi bien représenté, mis à l’honneur et magnifié.
Ils ont été nombreux à venir pour cet hommage, se regroupant parfois sur
plusieurs titres, participants plus qu’anecdotiques pour représenter la musique
de Monk, universelle, humaine, spirituelle, jazz et imaginative.
Une musique unique, inimitable, improbable et sans autre repère que ce fond de
blues sur laquelle elle s’inscrit souvent sans pour autant le jouer tel – Monk
la filtre et c’est peut-être là - avec rockers, jazzmen, expérimentateurs,
funkieurs et tout un tas d’autres estampillés ou « à part » - l’une
des raisons de ces associations possibles, de ces rencontres semblant
improbables, de ces partages amicaux évidents..
Et comme une « Evidence » la musique du grand artiste, créateur,
pianiste et tant d’autres de ses facettes, nous apparait là, dans son apparat
le plus diversifié.
Trouvez cet album.
Et usez le !
Il vous réjouira et vous fera certainement prendre le chemin de la musique de
Monk avec plus d’aisance et de portes d’entrées tant que portées avec clés, possibles.
Merci à eux – grâce à eux, Monk et entré de façon pérenne dans ma vie, en 1984.
J’avais … 24 ans.
---
THELONIOUS MONK TRIBUTE -
YouTube
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