CLASSIQUE ? … 02 (Kip Winger, Frank Zappa, Keith Emerson).
CLASSIQUE ? … 02 (Kip Winger, Frank Zappa, Keith Emerson).
Passionnant tout de même que ces rockeurs (ah oui il s’agit de rockeurs ou
assimilés tels) qui se tapent des envies panoramique, symphoniques,
« savantes ».
Comme je l’ai dit dans le précédent opus, un musicien reste un musicien.
Nombre de musiciens estampillés rock ont choisi cette envie, option passion,
bref, ce pendant musical générationnel (en restant relatif ici à leurs
générations respectives).
Pas de côté rapport à leurs études ?
Réelle passion auréolée de décibels, de mise à la scène torride, d’une envie de
palpable, de vérité, de réalité avec l’essentiel : le public ?
Mais derrière l’image et la carrière du rockeur, parfois, un Mr Hyde existe et
tente une percée.
En voici trois.
Et pas des moindres …
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KIP WINGER : « Symphony of the Returning Light / Violin
Concerto : In the Language of Flowers » - Live at the Schermerhorn
Symphony Center, Nashville, Tennessee.
Nashville Symphony – direction Giancarlo Guerrero | Peter Otto – Violin
NAXOS 2026.
Kip Winger, le nom de cet artiste n’est pas généralement là où il se trouve
aujourd’hui, dans cette chronique.
En effet, Kip est bien plus connu comme étant le chanteur et bassiste du groupe
qui porte son nom : Winger.
Il a également joué avec … Alice Cooper (« Constrictor » - 1986) …
C’est d’ailleurs lui qui lui a suggéré le nom de Winger pour son groupe.
Kip, natif de Denver, a commencé la musique par la guitare classique, il a
également intégré le Colorado State Ballet et suivi des études de composition à
l’université de Denver.
Trouver un lien quelconque entre la musique présente ici et le rock de Winger
est une idée qui peut sembler logique mais qui très vite s’avère tant inutile
que tarabiscotée.
On peut toujours par des traits volontairement intellectuels et la volonté de
rapprochement des choses mêmes les plus lointaines arriver à les forcer à
entrer dans la même boite.
Mais ici prendre la direction de cet « exercice » me semble dénué de
sens réel.
J’ai découvert cet album non par son nom, mais juste par le biais d’une
nouveauté Naxos, un label que je suis régulièrement et dont l’audace consistant
à mettre en relief la musique écrite de notre temps, sans filtre ni
distinction, mais avec une politique de diffusion qui permet à grand nombre de
compositeurs, compositrices et interprètes de sortir de l’ombre est à saluer.
Et, parenthèse ouverte également, le label fait découvrir là aussi de la
musique du passé, oubliée, redécouverte ou découverte.
Comme une mission exploratrice de la musique.
Mais revenons à ces deux œuvres, captées live et interprétées superbement par
un orchestre de Nashville particulièrement chatoyant, précis et ample, sous une
direction certainement très rigoureuse et méthodique et pleine d’emphase de son
chef, Giancarlo Guerrero.
J’imagine un orchestre jeune et plein d’une énergie motivée par l’idée de créer
des œuvres, de participer à l’enregistrement de l’inédit, de la
« première » et d’apporter, tant que cela est encore possiblement
véridique, une pierre de plus à l’édifice gigantesque qui s’intitule musique.
Pour interpréter le concerto pour violon, Peter Otto met toute sa passion, sa
fougue et sa virtuosité au service de l’œuvre. Une œuvre dédiée aux fleurs et
j’aurais l’occasion prochainement de rencontrer cet argument dans un autre
album, pour une autre création.
Un concerto en quatre mouvements, d’une écriture à la texture moderne qui met
en grande valeur l’instrument soliste, le charge de lyrisme, de repères puisés çà
et là dans la musique traditionnelle, contemporaine, rock si l’on veut creuser
un peu.
Avec lui dialogue un orchestre à la palette de couleurs et de timbres
cinématographique, agissant en grand écran sonore et usant de nombreux effets
qui vont sensibiliser, rythmer, élargir, densifier et magnifier le propos.
Kip Winger est un formidable compositeur, doublé d’un orchestrateur qui sait
tirer les ficelles qui vont immédiatement donner le relief et l’intention que
souhaite sa musique.
Ce concerto doit absolument « sortir » de ce cadre de la curiosité
qu’un rocker est en mesure de susciter – il a sa place dans le répertoire de
n’importe quel soliste de renommée ou de réputation assumée.
La symphonie, quant à elle, s’ouvrant avec une petite synthèse « morse »
embarquée, qui expose le motif argumentaire, va déployer une immensité
orchestrale qui captive, dès le premier mouvement, intensément rythmique,
l’auditeur-trice.
On pensera bien entendu à un certain Bernard Herrmann, mais je n’ai vraiment
pas envie d’entrer plus avant, là encore, dans cette esprit comparatif, car
l’œuvre possède une véritable identité et une personnalité qui incitent à la
découverte.
Un jeu de contrastes en nuances orchestrales, propulsé par l’usage naturel de
la puissance des pupitres démontre là encore des capacités de gestion de
l’orchestre par le compositeur.
Comme toujours, dans les pièces symphoniques, on souhaite être touché, ému et
sensibilisé par le second mouvement. Ce sera très largement le cas,
« Eleos » avec son écriture vaste et moderniste sans être dissonante,
mais sortant de la tonalité pure, remplit à merveille sa fonction classique
attractive habituelle. Le pupitre des cordes a été soigné et s’est vu offrir
des moments absolument superbes. Les bois et en particulier les flûtes ne sont
pas en reste ainsi que la délicieuse harpe qui joue un rôle qui la fait sortir
de ses habituels arpèges d’effets orchestraux. Ici, finalement, toute la
palette de cet orchestre de Nashville (avec des parties solistes miraculeuses) prend
sa pleine dimension et atteste de son immense capacité d’interprète.
Retour synthétique pour le troisième mouvement intitulé
« métamorphose » et retour lumineux (rappelons que cette symphonie
s’intitule « du retour de la lumière ») en mode répétitif oppressant
d’une clarté qui peine à passer mais qui finalement va inonder et éblouir nos
sens.
Difficile partition pour chaque pupitre qui se doit d’être d’une grande
précision afin de faire surgir les éléments mélodiques de la masse ostinato de
phrases qui s’emmêlent et s’entrecroisent, s’unissent, se désunissent vers
l’infini. Et enfin au bout de 5 mn la récompense, magistrale, grandiose et
immense – du grand art.
Et tout cela va s’étioler à nouveau en « morse » pour se conclure
avec fracas et jets de lumières cuivrés.
Le quatrième mouvement « metanoia » va éparpiller les solistes (flute
et cello) et installer un mystère, une sorte d’insaisissable, d’impalpable. Les
cordes, hypnotiques vont finir par prendre le pouvoir pour s’ouvrir vers le
Majeur, la plénitude.
Deux œuvres monumentales, une écriture indiscutable, une inspiration qui sait
où prendre son sens, un compositeur puissant et talentueux, un orchestre, un
chef et un soliste qui s’impliquent …
Il y a là plus qu’il n’en faut pour se procurer tant le plaisir de la
découverte que l’indicible envie d’inédit. Et puis, si l’on en a envie, on ira
plus loin, on écoutera Kip dans son environnement rock, avec ou sans Alice et
probablement que des passerelles pourraient, pourquoi pas sembler logique.
Mais j’ai préféré écouter sa musique symphonique telle qu’elle se présente
plutôt que l’écouter par rapport à une autre.
Et de ce choix initial du hasard, je ressors convaincu et j’ai écouté l’album,
déjà, un bon nombre de fois, avec la même sensation et la même envie de
détailler d’avantage, de chercher plus encore et d’entrer dans la richesse
foisonnante de son orchestration.
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FRANK ZAPPA : « London Symphony Orchestra Vol I & II ».
Direction : Kent Nagano
Barking Pumkin 1983.
On a fait tout un plat légitime de la « collaboration » Zappa-Boulez
(« the perfect stranger ») et même s’il faut reconnaitre la grande
qualité de ce moment rare de croisement musical entre Zappa et un Boulez, qui
interviewé reste toute de même campé sur ses positions élitistes, se contentant
de « jouer » la musique du génie américain et voyant surtout là
l’opportunité médiatique dont son Ensemble Inter-contemporain avait grand
besoin, cet album ne provoque pas l’attente escomptée.
On le sait, l’Ircam, l’Ensemble Inter-contemporain et son chef-mentor-gourou,
très largement subventionnés par le ministère de la culture Lang étaient tout
de même soit la cible, soit la risée de la critique musicale et culturelle.
En ouvrant la porte et en créant une passerelle plus qu’un pont entre deux
univers musicaux, l’un qu’il défendait, l’autre qu’il méprisait, Boulez pouvait
faire ainsi croire à sa mansuétude envers les « autres musiques »
qu’il méprisait sans la moindre équivoque.
A demi-mots, il semblait, du haut de sa superbe et de sa diatribe habituelle,
malgré tout, avoir pris un certain intérêt, si ce n’est plaisir (ce mot pour parler
de Boulez semblant assez dénué de sens réel comme, en tout cas, nous quidams,
l’entendons) à jouer Zappa.
Là où, notre chevelu-moustachu hyperactif, tonique, intello tant que grivois,
politiquement très incorrect, harassé par la mise en forme de l’œuvre (que je
m’étais empressé d’offrir à mon oncle, féru de musique orchestrale, de
classique et d’opéra) semblait lui au comble d’un rêve immergé, comme l’on
palpe l’irréalisable, le rêve le plus illusoire et presque fou.
Zappa humble, concentré, sérieux et modeste face à Boulez supérieur, hautain,
presque superficiel face à cette musique.
Cette rencontre ou plutôt ce croisement eut lieu et il ne faut s’en plaindre.
L’orchestre de Boulez (dans lequel mon prof de piano est d’ailleurs présent sur
l’enregistrement) était ce qu’il y avait, en son temps, de plus parfait pour
jouer une telle musique et son chef était ce qu’il était imaginé de mieux pour
la détailler, lui donner … forme.
Pourtant, cet engouement médiatique a quelque part occulté d’autres avancées de
Zappa en la matière.
Un certain « Orchestral Favorites », sorte de prolongation de ce
qu’il osa avec certains albums, anciens, considérés à juste titre comme des
obligatoires de Zappa orchestral, donc compositeur et orchestrateur. Mais
souvent, ils étaient « inclus » dans les sorties rock,
pantagruéliques, qu’il offrait en pâture à ses fans, admirateurs, adorateurs,
qui déjà avaient du mal à suivre budgétairement les sorties multiples à l’année
(souvent en double albums) qu’il s’amusait avec sérieux à produire.
Du pastiche, des comédies comiques, des instrumentaux entre free, jazz rock et
petits orchestres de poche ou presque grands, des live et des compilations de
solos de guitare – de quoi s’y perdre et le perdre.
« Lumpy Gravy », « Studio Tan » et encore « The Grand
Wazoo » … entre autres.
1983, une pochette grise, autre que surchargée de ces kaléidoscopes
fantaisistes et représentatifs du personnage, autre que ces dessins de cartoon
de seconde zone, autre que celles où on peut le voir sous toutes ses faces,
m’interpelle.
Un nom d’orchestre, des plus prestigieux et des plus ouverts (que l’on
rencontre aussi en sessions pop, rock) et le nom d’un chef, Kent Nagano que je
vais découvrir ici et que je ne lâcherais pas par la suite.
Et rien d’autre…
Juste l’idée que là-dedans il doit y avoir … du lourd.
Comme toujours, Zappa est à la pointe du progrès car il s’agit tout de même
ici, qui plus est, de l’un des premiers enregistrements réalisés avec un
multipistes numérique (24 pistes) et, au-delà de ce fait technique, cela n’est
nullement anecdotique.
Cela a permis aux œuvres présentées d’être auréolées d’une prise de son qui
permet le détail, la réelle pénétration auditive dans l’orchestre et la
musique, très contemporaine – ou il va de soi, Varèse et une certaine école
américaine moderniste, mais aussi Xenakis et quelques autres sont filiation.
Chad Wakerman, à la batterie a ici un rôle quasi prédominant et l’écriture pour
batterie dans un tel répertoire est en fait unique, si ce n’est exceptionnelle.
Il n’y a pas, à ma connaissance de compositeur contemporain qui ait écrit la
batterie de la sorte, au lieu de récupérations de fonctionnalités des styles
dans laquelle elle est généralement affectée, comme un élément instrumental
central dans l’orchestre.
Seul un rocker, ou du moins un musicien en connaissance de l’instrument pouvait
en être capable.
Il en va de même pour les percussions qui y sont associés avec Ed Mann.
Cet axe instrumental dimensionne les œuvres autrement, leur donne un spectre
orchestral inédit et une texture novatrice.
D’autant qu’ici, la batterie n’a aucun usage rythmique, elle est juste un
instrument de l’orchestre auquel on a accordé une écriture spécifique et avec
celle-ci, un soin particulier.
On savait que Zappa aimait écrire des pièces pour batterie (c’est d’ailleurs
avec l’une d’entre elles qu’il avait auditionné Terry Bozzio qui l’avait
déchiffré sans la moindre erreur, suscitant l’admiration du mentor). Et qu’il
incluait dans ses pièces facétieuses rock de nombreux écrits dédiés à l’instrument,
mais cette fois il le propulse dans l’immensité orchestrale.
Et Chad Wakerman remplit à merveille ce rôle, je rappelle, exceptionnel.
Aujourd’hui le modernisme hyper expressif de cette musique n’a pas pris une
ride.
Elle n’est que rarement ou quasi jamais jouée, ce qui lui confère une
authenticité et une aura précurtrice qui n’ont pas vraiment d’égal.
C’est une musique complexe, en apparence première mais quand on l’écoute avec
attention elle évite la dissonance pour la dissonance, sorte de complaisance
dans laquelle tant et tant de compositeurs et compositrices se sont engouffrés
en post seconde école de Vienne et autres américaine, justement.
C’est plutôt un patchwork d’idées, d’impressions et de sensations qui
s’enchevêtrent, dialoguent, s’insinuent pour former un tout hétéroclite
d’apparence, mais qui, en fait, est représentatif dans la masse d’un moment.
C’est bel et bien … du Zappa.
Tous les registres de l’orchestre sont exploités, toutes ou quasi les
techniques instrumentales les plus avancées et modernes sont mises en exergue
pour cette musique et les pupitres (avec un panel de percussions a pâlir) sont
représentés XXL.
Je me mets un instant à la place de Nagano, tout comme celle des exécutants,
tous instrumentistes de très haut niveau, face à de telles partitions.
Les positionnements sont multiples, les questions de « rendu » aussi,
d’autant que le challenge du multipistes a forcément été plus qu’évoqué et
essayé, expérimenté pour finalement être adopté de telle ou telle façon.
C’est une musique d’intention, mais laquelle ?
C’est une musique de contrastes, mais lesquels et dans quelle mesure ?
C’est une musique puzzle, patchwork, éparse, oui mais dans quelle mesure, là
encore, et comment lui rendre l’unité qu’elle a, obligatoirement ?
Et, au-delà de l’association avec Boulez, disons rompu à de tels challenges qui
pour lui n’en sont guère, le jeune Kent Nagano se trouve là face à une
« masse musicale » qu’il a su exprimer dans ce qu’elle a de plus
véridique et amener le LSO à en être l’interprète le plus novateur et fidèle,
idéalement, possible.
En cela, ces deux volumes de pièces orchestrales du grand génie que fut Zappa
et qui reste inégalé, même si, parfois, il a fallu « le suivre »,
sont absolument exceptionnelles et dépassent, à mon sens, largement « the
perfect stranger » sous la houlette impudique et chargée d’aise de Boulez.
J’irais même jusqu’à penser que si le LSO, dirigé par Nagano eussent pu
s’emparer de ce génial « perfect stranger », avec eux il aurait
gagné, très largement, en niveau de compréhension et d’interprétation.
Il y a dans ces deux volumes une « envie » indéniable de se frotter à
de l’inédit, de l’inconcevable, de l’absolu nouveau et d’en être l’acteur, le
participant et de se dire et pouvoir dire : « j’y étais et vous
savez, ça a été l’une des expériences musicales les plus fabuleuses de ma vie
de musicien-ne d’orchestre ».
Et je ne parle même pas du sentiment qu’a pu avoir un jeune chef face à une telle
responsabilité et d’être parvenu à un tel résultat.
Mon préféré de Zappa ?
Après tout, pourquoi pas.
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EMERSON, LAKE & PALMER : « Works Vol I »
Atlantic 1977.
« Piano Concerto N°1 » - « Fanfare for the Common Man » -
« Pirates ».
1977…
Le trio dont la célébrité reste un mystère mais un fait bien établi –
estampillé rock, évidemment prog et très incliné vers la musique classique revisitée,
bat quelque peu de l’aile.
Trois personnalités affichées telles jusque dans le nom de la formation où ils
auront préféré s’afficher plutôt que prendre une identité générique, une
musique écrite avec des plages de plus en plus longues, faite de grands
développements permettant à chacun de s’exprimer, de briller, de mettre son ego
en avant.
Un triple album live, énormissime, sorte de pavé résumant la situation :
« Welcome Back my Friends », résumé d’une tournée tentaculaire et
scellant le gigantisme de leurs shows.
Des titres à rallonge, des solos en tous sens, en toute circonstance et tout de
même de véritables moments de plaisir.
Côté improvisation Keith (Emerson) n’est pas Keith (Jarrett), mais il reste un
virtuose indiscutable et ses racines musicales (baroque, école romantique
russe, école classique américaine, boogie teinté de jazz stride et ragtime,
blues et rock) jaillissent en de nombreux clichés sous ses doigts habiles. Qui
plus est, même si cela a été déformé, jusqu’à dire qu’il était incapable de
« programmer » ses synthés, il est un novateur dans le domaine de ces
claviers futuristes et son Moog subit sous son énergie inépuisable des
traitements peu orthodoxes.
C’est sans parler de ses orgues, triturés et maltraités comme la guitare de
Jimi.
Par contre le Steinway embarqué en studio comme sur scène, format grand
concert, lui, est considéré avec la noblesse de hiérarchie de classe qu’il
impose.
Par contre Keith Emerson est un formidable compositeur.
Greg Lake, transfuge des premiers King Crimson où sa voix est très vite devenue
emblématique et symbolique d’un nouveau genre de rock naissant reste un
musicien pop, dans son jeu, son concept, sa culture ce, même si l’expérience et
les avancées classiques du trio prennent le dessus sur cette tendance.
L’un et-comme l’autre ne sont, preuve en est, nullement incompatibles.
Quant à Carl Palmer, c’est un percussionniste classique passé à la batterie.
Une frappe solide, rock, une technique de percussionniste d’orchestre qui
diffère largement, à cette époque, des autres cogneurs, essentiellement
batteurs, alors que lui, vient d’un univers orchestral et cela redimensionne
son jeu.
Leur association finalement orientée vers l’axiome classique qui était déjà
dans l’ADN d’Emerson depuis The Nice (et qui était une mode non négligeable
avec Ekseption, Moody Blues et quelques autres) a très vite remporté succès et
placement en haut de file.
Cela a fait dire à notre crétin de Manœuvre que c’était du classique avec des
gros amplis, résumant une tendance musicale à un simple fait sonique.
1977, le trio a fait le tour.
Tant de sa musique que du monde.
Ils décident de faire une pause et chacun souhaite enregistrer SON album solo.
Beaucoup de groupes estampillés prog l’ont fait.
Beaucoup se sont plantés en agissant ainsi et ils ont pour exemple Yes dont
chaque membre s’est émancipé, albums n’ayant eu que peu de succès, répartis par
fans d’untel et d’un autre tel.
Qui a vraiment kiffé l’album de Chris Squire, débordant de suffisance
musicale ?
Qui a pu tenir jusqu’au bout de celui de Steve Howe, incohérent et sans réelle
unité ce même stylistique, sorte de fourre-tout guitaristique sans véritable
intérêt ?
Qui a, après une forme de respect légitime, réellement apprécié sous la
virtuosité affirmée camouflant un manque réel d’inspiration créatrice, les
délires royaux de Rick Wakeman ?
Seul Anderson a su partir dans une direction aventureuse.
Quant à White, il est resté derrière ses fûts et a attendu en participant à
quelques séances de studio rémunératrices.
Je laisse là Bill Bruford, qui lui a su trouver sa voie, mais c’est une autre
histoire.
Pourquoi je m’attarde sur Yes ?
Parce que c’était la grosse machine de guerre prog parallèle à ELP et que, même
si Genesis était mis dans le même sac, entre Yes et ELP de nombreuses
comparaison pouvaient être.
Les trois se réunissent donc et décident de tenter une autre approche.
On garde ELP, mais on sort un double album, chacun sa face, avec ce que bon lui
semble, sa musique, ses influences, ses potes de jeu.
Et sur la face 4, on se réunit et on se paie un symphonique, histoire de se
faire plaisir et offrir aux fans une véritable proposition de rock symphonique.
Le succès sera là et le volume II sortira ensuite, comme quoi, une bonne
stratégie et un consortium entre partenaires vaut mieux qu’une prise d’ego (qui
de toute façon était la base de leur collaboration à trois têtes).
ça y est, j’y arrive.
Pour cette chronique « classique ? », je zappe volontairement la
face de Greg Lake qui, malgré de belles chansons très bluettes, popounettes
fort sympathiques mais sans lendemains (si ce n’est les chanter en tournée pour
une pause), n’évoque que l’envie de se lever et d’aller se chercher une bière
dans le frigo.
Je fais de même avec celle de Carl Palmer, certes plus tonique, certes plus
intéressante mais tellement fourre-tout qu’on n’en voit nullement la réelle
utilité malgré quelques titres vraiment bien torchés et tendancieusement
jazz-rock.
Il me reste donc la face de Keith, somptueuse malgré une critique qui peine
encore à considérer son concerto pour piano comme étant réellement bon.
Il a les moyens.
Il se paye le London Philharmonic Orchestra, un superbe Steinway et il va
collaborer avec son ami de longue date John Mayer pour orchestrer et diriger l’ouvrage.
Alors, il est certain que Keith n’est pas véritablement aventureux
musicalement.
Il ne faut pas s’attendre avec son concerto à une déviance dodécaphonique, à la
dissonance de circonstance – non, Keith Emerson reste dans les clous de sa
culture classique déjà bien vaste, mais il ne s’en échappe.
Peut-être est-ce là la critique qui consiste à dire que son écriture est
d’école ?
Cette critique semble en tout cas coller à la pièce, de façon quasi
systématique et sans réel fondement, juste par une écoute que je dirais
superficielle au regard de la sensation première qu’elle peut procurer.
Il faut cependant écouter plusieurs fois l’œuvre pour se rendre compte de la
réelle richesse qu’elle possède.
Alors, oui, on va s’esbaudir sur les parties dédiées au piano, mais il faudra
tendre l’oreille et constater justement l’écriture pianistique transposée à
l’orchestre.
Et de fait, constater le réel jeu orchestral que Keith Emerson a toujours
insufflé dans son usage phénoménal des claviers, pour un rock prog au sortir
qui pourrait bien porter véritablement le nom de symphonique.
Alors, même si son nom est difficile à écarter de ce concerto, nom auréolé de
ce qu’ELP inscrit en nombre de critères et a priori, j’aime à considérer cette
œuvre sous sa seule bannière de compositeur, en tentant de balayer tout le
poids que sa renommée rock traine avec lui.
Et ce concerto prend immédiatement sa véritable dimension.
Et il est magnifique !
ELP en face 4 devient alors réellement symphonique.
Pour deux titres, dont le premier n’est autre que « Fanfare for the Common
Man » de Aaron Copland (un compositeur qu’ELP a depuis longtemps inscrit
dans son répertoire) puis viendra le fabuleux « Pirates » composé par
Keith et mis en textes par Lake et Pete Sinfield (cf le poète lyricist de King
Crimson)
La « reprise » de la fanfare emblématique de Copland a été arrangée
et orchestrée uniquement pour le trio par Keith Emerson, elle ira très vite se
détourner en blues shuffle.
Carl Palmer peut y aller de sa frappe massive, sorte de Thor du prog, il
explose son stand percussif, timbales en avant et propulse le titre soutenu par
la basse solide et tendue de Lake (qu’il ira jusqu’à octavier – module à
l’appui). Sur ce socle, Emerson peut déployer son savoir-faire orchestral et
ira même jusqu’à une impro typiquement bluesy, dialoguant avec … lui-même.
L’amateur de « rock » s’il ne connait la musique de Copland se fera
très vite avaler par ce bulldozer supersonique et adoptera illico ce titre.
Un titre très lourd, taillé sur mesure pour le live, sans aucune équivoque
possible et qui n’évite pas les longueurs d’intention démonstrative qui
s’effacent une fois le thème réexposé pour s’estomper en fade-out.
Et pour « Pirates » le trio s’offre l’orchestre de l’Opéra de Paris
sous la direction de Godfrey Salmon – cette « chanson » traitée
véritablement symphonique est orchestrée par Keith et John Mayer.
Petite innovation technologique, Keith, pour la fanfare a troqué son éternel
Moog pour un petit nouveau de chez Yamaha qui commence sérieusement à inonder
le spectre de la lutherie musicale synthétique, le GX-1.
Il s’en empare d’ailleurs dès l’introduction mystique, mystérieuse …
L’entrée de l’orchestre à la texture et aux accents évoquant Stravinsky,
puissamment, où, encore une fois Carl Palmer joue une partition pleine de
ressources percussives qui va s’échapper vers un axe celtique inattendu mais en
rapport avec le sujet, est impressionnante et imposante. Keith va y aller de
son petit solo là encore aux modes bluesy juste avant, par un jet de cuivres
fanfaronnants, de laisser le champ/chant à Greg, absolument sublime de vérité.
De nombreux changements de mesure contribuent à placer le titre sur un axe de
difficulté et de pensée réellement symphonique, le texte musical se mettant au
service du texte en lui-même, l’imageant, le rendant vivant et lui apportant
une dimension visuelle agissant comme un court métrage musical.
La partie centrale, ouverte par Palmer, remet le trio sur ses habituels rails,
permettant de retrouver les us et coutumes qu’il nous a imbriqué dans l’esprit
depuis sa création – ce sens du développement, parfaitement agencé où
l’orchestre peut devenir groupe et où le groupe devient orchestre est d’une
intelligence absolue.
Et l’insert rock’n’roll semble se faire sans qu’on y pense …
Je crois bien avoir usé ce « Pirates », en fin de vinyle, tant ce
titre a représenté ce que je rêvais de l’évolution de ce trio dont j’ai été (et
reste) un fan de peu de discernement (ce que j’assume foncièrement) depuis
certains tableaux d’un exposition, pièce classique de Moussorgski, traitée puissamment
rock.
Une porte de possibilités symphoniques affirmées s’ouvrait enfin, surlignant le
trio, augmentant par la masse orchestrale son univers massif en élargissant ses
claviers, en positionnant la voix restée superbe de Lake avec lyrisme et
poétique (malgré une fatigue parfois perceptible forcément due aux efforts
réalisés lors des tournées) et en inscrivant le jeu de Palmer comme véritable
donnée classique en écriture, technique et jeu.
Une tournée, enregistrée mais au son fouillis n’a pu dépasser en achat live ce
moment unique et sublime qui donne tout son sens, en un seul titre, à cet album
à la pochette sobre, avec le logo ELP en relief, d’un noir profond.
« Works » par bribes classiques, de la face 1 en sautant directement
à la face 4 …
Une belle idée de ce que la musique classique totalement assumée par LE trio
symbolique du prog rock a pu être véritable zone d’influence, trait
d’inspiration et socle d’écriture.
Les rockeurs à œillères ont boudé, tiré à boulets rouges sang, normal, ils ont
toujours considéré le rock comme une arme anticlassique, une sorte de lutte de
classes musicale.
Les autres, tout aussi rockeurs, ont eu, en fin de parcours d’un double album
commencé bien loin de l’idée qu’un trio chargé d’électricité rock pouvait
proposer, avec un véritable concerto, la récompense authentique de leurs
attentes avec une fanfare comme ressurgie de « Brain Salad Surgery »
et un « Pirates » comme fusion entre « In the Court » et
bien sûr tout ELP.
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Le sujet rock-classique est plus vaste et fourni qu’il ne pourrait paraitre.
La grandiloquence aura été jusqu’à toucher un certain Metallica, le chambrisme
se sera invité en unplugged jusque dans le grunge de Nirvana, prouvant ainsi
qu’opposer les musiques n’est qu’une attitude de fans obtus, de militants de
l’attitude, les musiciens eux-mêmes étant aptes à dépasser ces barrières selon
les projets créatifs qu’ils envisagent.
Au fil de mes recherches, rappels, re ou découvertes, le nombre d’exemples à
chroniquer dépasse largement le sujet anecdotique.
Et cela va dans les deux sens, car certains créateurs du domaine dit
« sérieux » ont également été chercher dans le rock et dans la
musique dite populaire leur inspiration, comme Bach, Mozart, Beethoven et bien
d’autres Mahler ou Debussy firent en toute simplicité, en leurs temps.
Une frontière bien ténue et qui en fait n’est pas.
Juste parce que les musiciens-nes et les créateurs n’en n’ont pas elles et eux
… de frontières.
C’est le public et la « critique » qui les crée, pas nous.
A très vite pour d’autres articles mais aussi peut-être bien, une suite à tout
ceci.
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