CES BONS VIEUX VINYLES (04) … (versant rock & others) / Utopia, Firefall, Gino Vannelli, Jon and Vangelis

 CES BONS VIEUX VINYLES (04) … (versant rock & others).


Rock, Pop, Prog, Fusion …
Suivez-moi …posez la galette sur la platine et on embarque.

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UTOPIA : « RA » - Bearsville 1977.
Todd Rundgren : guitar and vocals | Roger Powell : keyboards, synthesizers, vocals | Kasim Sulton : bass and vocals | John « Willie » Wilcox : drums, percussions and vocals.

Avec le prog à l’américaine, faut arriver à se détacher des hauts de podium du genre, ces anglais.
J’ai pu avoir du mal avec ça.
Mais à la sortie de « Ra », qui (tiens encore une fois) enterrerait immédiatement les scies usagées de Queen (« eternal love » qui dépasse de loin la seule idée de pastiche génial), j’ai été happé, fasciné.
Ce concept album défile à la vitesse des solos de Todd, avec l’enthousiasme de ces chœurs rutilants, porté par les ambiances magnifiques de claviers de Roger Powell (qui sera très vite embauché par Bowie pour sa tournée « Stage ») et il est massivement soutenu par Kasim et John.
Avec Utopia, Todd s’est offert une machine de guerre, puissante, imposante qui a fait l’unanimité et l’a éclairé un temps, histoire d’une reconnaissance éphémère, mais d’une reconnaissance tout de même.

Si on voulait parler d’un génie créatif assez peu médiatisé, connu d’un petit cercle d’admirateurs (dont je suis et reste), Todd Rundgren se place en haut de la barre.
Grand mélodiste, compositeur aux données pop et rock ambitieuses, arrangeur pouvant être symphoniste, guitariste décapant, il coche (que j’aime cette expression) de nombreuses cases.
Il charge sa musique de riffs impitoyables (« sunburst finish ») ce qui fait que la donnée rock est omniprésente, là où le rock prog à l’anglaise et même à l’européenne se charge de volutes ésotériques, de claviers tortueux et généreux – en cela, ce prog à l’américaine renforce massivement sa fonction étiquetée rock.

Le groupe Utopia, c’est, en cette fin de seventies, vraiment de la bombe ! (« Hiroshima » au propre comme au figuré est un titre absolument indispensable à avoir dans la moindre playlist étiquetée rock) et cette célébration, en album, d’un Dieu désigné comme soleil est effectivement complètement éblouissante de la face A jusqu’au bout d’une face B.
Un album qui laisse sous hypnose, emplit le corps et l’âme de bonheur immédiat et d’émerveillement sonore.

Et, comme tout bon album prog se doit, on aura une suite musicale, une épopée parfois à la Beatles-Zappa, développée magistralement « singring and the glass guitar » qui offre après « Hiroshima » - aux futs massifs de Wilcox, et encore aux chœurs immenses (don’t you ever fuckin’ forget), avec un dialogue Powel synthé lead et Rundgren guitar lead impressionnant de densité - une face B indétrônable de ce que le génie créatif pouvait s’autoriser en ces années bénies artistiquement.
A noter le solo aquatique de John Wilcox … à la « Just a Poke » … magistral.

Si on aime tant le rock que le prog, « Ra » est un album essentiel, une somme musicale qui réunit nombre de critères tant en composition que jeu, production et conception musicale artistique. Et qui reflète à la perfection ce que cette orientation musicale pouvait offrir de mieux, en cette fin seventies.
Le style était déclinant, Utopia aurait pu et dû, comme UK, de l’autre côté de l’Atlantique, le récupérer, avantageusement.
Trop tard et c’est bien dommage…
Restent, heureusement, de tels albums.

Utopia - Ra - YouTube

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FIREFALL : « Luna Sea » - A&M 1977.
Larry Burnett : electric and acoustic guitars, lead vocals | Rick Roberts : acoustic guitar, vocals | Jock Bartley : lead guitars, acoustic guitar, electric slide, harmony vocals | David Muse : keyboards, organ, sax & flutes, harmonica, moog synth | Mark Andes : bass & harmony vocals | Michael Clarke : drums.
The Memphis Horns : section.
The Orioles : vocals.
Joe Lala (Manassas), Nelson Miguel Padron, Alan Estes : percussions.
Skip Edwards : piano.
Jerry Aielo : organ.
Alan Estes : marimba.
Dennis Dreith : string arrangement.

Firefall, groupe mystère, sorti du fin fond de sessions studio US à la connotation soft rock, un mix entre les Flying Burrito Brothers, Zephyr, les Byrds, Manassa et CS&N avec ou sans Y, groupes dont certains membres sont issus.

Un côté folk mâtiné parfois de country rock tendance southern à la cool.
Je lis sur la pochette la notion de harmony vocals, instantanément je pense à CS&N ou CSN&Y et aux Byrds bien sûr.

Et on va retrouver au-delà d’un lead de Larry Burnett assez en avant, cette façon typique, tant qu’unique, d’harmoniser les vocaux.

Est-ce pour cela que dès que j’ai découvert ce groupe, avec cet album, en 77, j’ai été « séduit » ? Et je l’ai beaucoup écouté – il fut mis sur K7.
Je le retrouve aujourd’hui avec le même plaisir.

Un côté rock qui sort direct de chez Stephen Stills (« just think »), un côté balade qui semble s’amouracher Graham Nash (« someday soon » - « only a fool »), un côté calif’ qui s’autorise David Crosby, quelques déviances rythm’n’blues (« Gataway »).
Normal, Rick Roberts a joué avec Stephen Stills en 1975.
Il y a des filiations évidentes.

Pour cet album, de gros moyens … en prod, en guests.
Firefall dont le nom est inspiré de la cascade de feu du parc de Yosemite, a bien « marché » en son temps.
Quelques tubes, une tournée en première partie de Fleetwood Mac période « Rumours », c’est dire, puis ce sera avec Tom Waits, Lynyrd Skynyrd, E.L.O, The Band ou encore plus tard Willie Nelson … l’aire de jeu Firefall est maintenant ciblée.
Et franchement , « Luna Sea », ça le fait…

C’est sûr, dès la face A, on est en terrain très connu, avec cette sorte de douceur rock, légère et aérée en vocaux flatteurs.
Ce rock qui n’est pas agressif, ni violent, qui reste marqué mais sans grossir les traits, centré sur les guitares acoustiques, les voix issues de la tradition folk sixties hippies qui fit les magnifiques heures de Woodstock et qui continuèrent à emplir de joie, de leur influence artistique et spirituelle des groupes comme … Firefall.

Quand Rick Roberts et Jock Bartley se croisèrent ils devinrent vite amis (ce premier accompagnant en tournée Gram Parsons – là leur première rencontre).
Au gré de jams ils décidèrent d’un projet.
Pour cela ils rattroupèrent les gars qu’ils avaient rencontré au fil de leurs engagements respectifs, soit musiciens de groupes avec lesquels ils partageaient l’affiche, soit avec lesquels ils bossaient en sidemen.
Ils mirent du temps à finaliser Firefall.
Il fallait que les contrats respectifs de chacun soient conclus.

Et comme toujours en ces temps où la scène était le référent artistique, c’est par la scène et une occasion inattendue que le management de Atlantic dépassa l’écoute d’une démo envoyée pour réaliser que ce groupe avait un réel avenir.
Le bon endroit.
Le bon moment.
La bonne musique aussi.

Vous me direz que l’écoute d’un tel album n’apporte pas grand-chose à l’édifice musical surchargé que l’on a face à nous aujourd’hui et qui déjà, à cette époque proposait, dans cette catégorie, un choix frôlant l’indigeste tout en creusant nos porte-monnaie, vidant nos tirelires respectives.
Mais quand j’écoute « piece of a paper » je me dis que, tout de même … ils avaient, au-delà de leur vision très estampillée due à leur éducation musicale, à leurs influences respectives d’artistes side en tournées, une vision esthétique plutôt originale doublée d’un potentiel sympathique à développer.
« even Steven » conclut l’album – l’histoire de Stephen (Steven) et Véronique ?...
Vas t’en savoir… je disgresse…

En tout cas, si vous avez envie d’une alternative rock à ces artistes qui ont fait leur socle sur le folk-rock de Woodstock, à ce country rock ou southern, comme bon vous semble ou même à ce rock easy calif’ à la Jackson Browne, Chris Rea et consorts …
Firefall est un choix qui devrait vous changer les idées dans le domaine.

1977 Luna Sea - Firefall - YouTube

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GINO VANNELLI : « Big Dreamer Never Sleeps » - Dreyfus 1987.
Gino Vannelli : vocals | Joe Vannelli : keys and programming synth | Mike Miller : guitars | Jim Haslip : bass | Dave Garibaldi : drums | Ross Vannelli : additionnal programming | Mark Russo : saxs | Lisa Fischer, Maxayn Lewis, Marilyn Scott, Alfie Silas, Gino and Ross Vannelli : backing vocals.

Vous le savez, ici, je suis un véritable inconditionnel de Gino Vannelli, de son frangin Joe, sorte de sorcier des claviers.
Il y a toujours Ross, qui est là, produit, écrit, chante un peu…
La famille Vannelli … italo-canadienne … fratrie, la « familia » …

Des albums de Gino Vannelli, j’en ai, comme les feuilles mortes de « Autumn Leaves », ramassé à la pelle.
Je les collectionne…
On peut les catégoriser, par périodes, c’est relativement pratique, car Gino et Joe sont toujours au fait de ce qui sort, tant musicalement que technologiquement. Ils ne récupèrent pas spécialement ce qui fait une décennie pour s’y référer et s’adapter, ils font juste partie de cette évolution musicale logique.
Là où certains sont enfermés dans un type sonore schématique, dans une image esthétique, les frangins Vannelli usent de l’évolution musicale pour leur sens de la composition et s’en servent avec l’actualité la plus judicieuse possible.

Fin eighties, cet album de Gino, truffé de sonorités synthétiques, Joe ayant plongé dans les nombreux jouets en magasin que les claviers pouvaient proposer à cette époque, va continuer le tournant eighties pris par l’artiste. Un tournant qui lui aura valu la critique interrogative de nombreux fans et d’une presse au regard encore et toujours rivé dans le rétroviseur.
Objet affirmé au cœur du débat : le précédent album « Black Cars ».
Celles et ceux qui auront aimé cet album et son tube vont trouver là de quoi les satisfaire et mettre ce nouvel opus dans l’étagère de leur discothèque aux côtés, probablement, de nombre d’albums de la même trempe sonore de cette décennie.

Avoir un regard négatif sur un tel album (et sur son précédent) est bien entendu réducteur.
Il est vrai qu’à la fin des eighties cette surenchère synthétique (jusqu’aux orgues issus des workstations – « down with love »), de drums réverbérés et massivement triggés (avec caisse claire assourdissante – cf Journey, Springsteen, P.Gab, Madonna, etc. etc.) pouvait finir par lasser et cet album s’inclut dans cette dimension sonore devenue légion.
Il faut donc entrer dans cet album avec cette conscience et la franchir pour aller vers la musique, car là… comme toujours avec les frangins, on dépasse le lieu commun.
Autrement dit, on jette, si besoin ou envie, l’emballage et on savoure le contenu.

On a l’habitude dans les albums de l’artiste de se réjouir des musicos présents pour mettre en valeur ses titres. Cette fois, programmations oblige, les trois frangins vont favoriser l’axe « tout en un » cubase de studio et juste s’entourer d’une équipe réduite.
Il n’empêche…
Ce casting fait largement le taff et entre à la perfection dans ce moule robotique-pop-fusion aux claviers sur-vitaminés.

Une batterie de catcheur, des chœurs démultipliés, des guitares acérées, une basse plus mélodique même quand elle est fonctionnelle (le reste étant réaffecté en synthèse) … cette sonorité qui n’échappa pas à un certain Serge, chez nous avec « You’re Under Arrest », droit sorti de l’album de Miles, du même nom.

Où et comment « classer » Gino Vannelli ?

Pop ?
Certes, ses chansons ou du moins certaines, selon les « époques » pourraient entrer dans ce casier en l’auréolant de variété soulignée internationale (je hais ce terme franco-français inventé par les Guy Lux et Carpentier, Drucker et consorts qui a mis dans un sac foutraque l’ensemble de la musique « pop » - populaire française, sans distinguo, ce qui a occasionné un réel rejet de beaucoup d’artistes et l’addiction à la musique anglo-saxonne de plusieurs générations).
Mais l’harmonie est généralement trop élaborée ou complexe pour entrer réellement dans cette étagère.

Rock ?
Parfois … mais les rockeurs amateurs de guitares saturées n’en ont pas pour leurs décibels avec Gino et même si « Appaloosa », ouvrant l’album incroyable qu’est « Brother to Brother » pourrait avoir cette inclinaison, les rockeurs écoutent cela avec rejet. Et côté chant, on est loin des poncifs du genre.

Il faut se faire une raison, comme avec des artistes tels Michael Franks, Donald Fagen ou même Michael McDonald (plus estampillé soul du fait de sa voix et de ses choix Motown récents), Gino Vannelli c’est une approche du pop-song musicalement sophistiquée, assez peu classable.
Il est né en 1952, à Montréal et on doit avouer que les chanteurs-chanteuses canadien-nes c’est tout de même une tuerie internationale… il fait partie d’une sorte de lignée, même si je voudrais réfuter cette idée.

Pourtant Gino Vannelli n’a pas l’aura variété internationale d’une Céline Dion, d’une Diane Tell, d’une Charlebois, etc.
Par contre pour les amateurs d’artistes à la musique tant exigeante que raffinée, jouée par les meilleurs musiciens en vogue dans chaque décennie (en cela il rejoint Michael Franks, toujours entouré de façon surprenante), Gino Vannelli est quasi culte.
Personnellement je lui attribuerait pour de nombreuses raisons le sceau d’un jazz-rock, parfois prog devenu fusion au fil du temps … « chanté ».
Si j’ôte la voix et me penche sur le jeu instrumental, sur la richesse des compositions, ambitieuses, parfois symphoniques, jouées avec un brio technique et une précision d’orfèvre que seuls des musiciens issus du monde des requins et du jazz sont en capacité d’exprimer réellement, je crois que cette donnée peut être prise en considération.

Gino et Joe aiment les batteurs. Ils ont bien pigé et mettent en application qu’un groupe d’excellents musiciens avec un très bon batteur c’est bien, mais qu’un groupe de très bons musiciens, avec un excellent batteur ça fait toute la différence.
Ils en ont employé un paquet, de Michael Schrieve (Santana) à Mark Craney (prof Berklee School) en passant par Vinnie Colaiuta.
Autrement dit, le batteur qui signe la prod Ross Vannelli a intérêt à avoir du niveau … la barre a toujours été très haute.

En regardant les line-up de la pochette de « Big Dreamer Never Sleeps », réflexe que l’on a – allez savoir pourquoi – avec ce genre d’artistes qu’est Gino, histoire de savoir qui va nous régaler pendant l’écoute de l’album, on voit la venue d’un ‘tit nouveau, apparu discrètement dans « Black Cars » pour un seul titre : Dave Garibaldi …
Aujourd’hui Dave Garibaldi c’est le mec que tous les batteurs adulent chez Tower of Power, ce qui n’est pas rien …
Et encore une fois, malgré les usages sonores qu’obligent ces batteries eighties, côté drumming, « Big Dreamer Never Sleeps » c’est un bonheur !

Côté guitares et basses quand celles-ci se fraient un passage dans cet univers robotique et synthétique leurs usages ont été pensés, calibrés et imaginés tels.
Des rythmiques sèches et acides, des cocottes rebondissantes (« young lover ») ou des solos aux textures exacerbées pour l’une (ce dès « in the name of money »).
De grandes plages mélodiques et dysfonctionnelles pour l’autre et, en soutien, une sonorité grossie à la loupe qui creuse vers les extrêmes graves ...
Et – « c’est d’époque » - ce slap funkoïde qui martèle les cordes pour enfoncer le groove (« down with love »).
Et je ne m’étends pas sur les claviers tour à tour magiques, fantomatiques, sensibles, cuivrés, acidulés, perçants … programmés et joués par Joe. Un bonheur synthétique dans lequel va plonger le sax (« time out » et son atmosphère globalement japonisante), rêche, rugueux ou chantant (au soprano « something tells me ») de Marc Russo quand l’arrangement l’autorise.

Vocalement, Gino c’est l’habitué du lyrisme, de l’expression sous contrôle absolu, hargneux quand il faut, sensuel si besoin (« young lover » - « something tells me »). Il détache le chant de cette masse synthétique avec une articulation et une justesse d’une grande rigueur. Et pour renforcer son chant les choristes viennent littéralement se coller à ses mélodies (« time out » - « something tells me ») avec un feeling soul-gospel quasi-lead qui crée le plus heureux des contrastes humains dans ce fatras de sonorités de synthèse FM.

« wild horses » est peut-être bien le titre sur lequel je me suis souvent arrêté en replay lorsque j’ai acheté et écouté à l’user, en cd, son « live ».
La basse mélodie fretless de Jim Haslip qui prend le spectre par son jeu rond et mélodique, sorte de choriste instrumental en contre chant illumine ce titre.
Et quelle intéressante partie de batterie …
Dans le même esprit j’adore son pendant, « shape me like an man », là encore japonisant (une composante – tant sonore qu’en jeu de quartes et quintes - qui a semblé plaire à Joe tout au long de l’album qui est truffé de ces clichés sonores) à la partie centrale qui va ouvrir le champ à Mark Russo pour un solo débridé et présenter un beat de Dave Garibaldi très fusion.
On sera surpris par « persona non grata » qui va pencher vers une orientation latino aux données sonores (y compris la guitare acoustique qui s’échappe de cette masse retentissante) que certains tubes du genre n’auront pas aujourd’hui renié.

Oui, « Big Dreamers Never Sleeps » est un album total synthés et il va se conclure (« king for a day ») comme il s’est présenté.
Ces sonorités FM-eighties vieillissent mal parfois, semblent d’autre fois surgir en rappels de cette décennie très créative où l’industrie du disque était capable de tous les possibles.

Ici, cette rupture sonore n’est pas juste effet de mode où seulement reflet symptomatique d’une époque. Avec « Big Dreamers Never Sleeps », la maestria des frangins Vannelli qui sont en pleine possession de tous ces attirails technologiques ne me fera pas, à la réflexion, jeter l’emballage pour savourer le contenu.
Et, bien au contraire je vais me délecter dans cet album, tant de ce packaging sonore, que de ce qu’il soutient artistiquement.

Gino Vannelli - Big Dreamers Never Sleep - YouTube

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JON AND VANGELIS : « Short Stories » - Polydor 1980.
Jon Anderson : vocals | Vangelis : all instruments.
guest : Raphael Preston : acoustic guitar on « The Road ».

Ils rêvaient de cette collaboration depuis longtemps, une pause, un moment privilégié dans leurs carrières respectives.
Ils sont entré en studio, pas d’idées préconçues et ils ont … improvisé, puis les overdubs se sont ajoutés au matériau initial et voilà le résultat de leur première collaboration réelle, effective, pour un projet : « Short Stories », leur premier album.

Jon et Vangelis se connaissent bien.
Ce sont des amis de longue date.
Jon est venu chanter sur l’album « Heaven and Hell », le titre « So Long So Clear ».
Il a proposé à Yes suite au départ de Rick Wakeman que ce soit Vangelis qui vienne tenir les claviers, mais ce sera Patrick Moraz qui sera retenu.
Il cite Vangelis sur son premier opus échappatoire de Yes « Olias Of Sunhillow » comme l’ayant influencé.
Il était donc temps qu’ils s’y mettent, réellement, et fassent se rencontrer et fusionner leur personnalités respectives.

J’ai lu qu’à sa sortie l’album a été assez mal perçu, vertement critiqué.
La critique, toujours posée sur des schémas préétablis – et entre Yes et la production de Vangelis, ils avaient de quoi mettre leur œillères habituelles – semble, de tout temps, bien incapable de franchir certains degrés d’ouverture, d’acceptabilité et de tolérance.
Dans nos blogs respectifs, on n’y échappe pas non plus, ce sentiment médiocre qui consiste à détruire plutôt que construire est délibérément et malheureusement … humain.
On a ainsi lu que Jon y chantait plutôt « mal », que son inspiration mélodique était proche du médiocre et que ses textes souvent ésotériques faisaient ressurgir l’imagerie hippie dans tout ce qu’elle avait de « pire ».
On y a aussi lu que Vangelis prenait le pouvoir de façon abusive et que Jon serait relégué en second plan.
Et puis les éternels comparatifs entre les derniers albums de Yes (dont « Tormato » au virage qui à sa sortie, surprit de nombreux fans) et les dernières productions de Vangelis dont on n’avait véritablement cure n’ont pas manqué à l’appel.

Il faut sortir de ce marasme médiatique et critique presque inévitable pour reprendre le fil de cette musique en considération(s).

Les deux amis ont aussi voulu collaborer pour se changer les idées, essayer, autre chose, autrement et se lancer dans une aventure commune sortant de leurs zones de confort spécifiques, de leurs images et de la musique qui colle à celle-ci.
L’image…
La musique…

Ils entrent en studio, le fameux Nemo, sorte de giga home-studio au sein duquel le loup solitaire Vangelis s’enferme pour créer, inventer, produire.
Il y a là tout le matériel high tech et pas encore vintage qui est la pâte de Vangelis, des timbales au Steinway, du CP80 au CS80, de la Simmons SDS V au CR5000, du mini moog aux Prophets… une véritable caverne d’Ali Baba synthétique et même acoustique.

Et ils vont improviser, là, directement, les titres.

Faut oser, faut avoir une sacrée dose de courage artistique pour faire ça.
Et le résultat fait qu’aujourd’hui cet album peut sans conteste se placer dans les expérimentations musicales électroniques qui comptent.
C’est en plus logique, car de tels artistes ne font et ne savent faire dans la médiocrité, dans le tout cuit, dans l’approximatif expérimental.
Non, ils font et savent faire et réaliser, ce même sur un concept semblant nébuleux, idéaliste, une musique et un propos marquant qui fera date, même si, à sa sortie il va laisser indécis, critique ou être incompris.
C’est cela, les grands artistes.
Jon et Vangelis sont chacun de grands artistes et cette addition en duo renforce ce trait de constat et de vérité.

A.
Il est certain que dès le premier titre « Curious Electric », ils ont tout fait pour briser les codes, pour déstabiliser l’auditeur. Vangelis déploie toute sa panoplie synthétique, fracasse ses timbales, use de la batterie comme d’un instrument à percussions orchestral et va chercher les sonorités les plus étranges pour introduire le chant récitatif de Jon Anderson.
Le rideau est levé et on sait qu’on va pénétrer dans un espace différent, inédit et qu’il va falloir … s’accoutumer et ce ne sont pas les lalalala de Jon, sortis des usages celtiques trads qui vont modifier la donne.
Là, les inconditionnels de la B.O (dont je suis) du futur « Bladerunner » vont trouver les essentielles similitudes.
(La B.O du film culte a peut-être bien puisé ses sources par ici).

Passé ce premier choc musical, déstabilisant et déviant, intrigant et angoissant les duettistes vont calmer le jeu.
« Each and Everyday - Bird Song » va prendre des allures mélodico-symphoniques, orchestration somptueuse, grandeur du propos, solo - toujours écrit mélodiquement - des synthés pulse de Vangelis et cette voix, éthérée, magique, de Jon, qui trouve là un espace qu’elle a trop rarement pu réellement s’octroyer dans la formule groupe, avec Yes.
Les fans de l’album « Olias », ne manqueront pas de remarquer quelques influences et similitudes.

« I Hear You Now » est certainement le titre tube de l’album. L’arpeggio basse est instantanément accrocheur, la mélodie du synthé, perturbée par quelques bruitages est aussi simple que merveilleusement inspirée. Et Jon trouve là un espace pour poser son chant et construire un pop song (auquel il a ajouté des chœurs parfaits) d’une rare qualité mélodique.
Ce titre est l’un des grands moments du disque et il est représentatif de ce que le duo enregistrera par la suite.

« The Road » conclut la face A. Un titre épique, à la dimension symphonique tel qu’eux deux aiment à présenter leur inspiration. La partie instrumentale qui fait pont est éclatante et si l’on sent là quelques faiblesses au chant de Jon, je crois sincèrement qu’elles ne sont dues à des difficultés vocales (qu’il n’a en aucun cas) mais bien plutôt à l’émotion qui le prend lors de son chant. La guitare de Raphael Preston bien que sous mixée et semblant anecdotique supporte et lie le tout plus que les synthés n’eussent pu le faire.

B.
« Far Away in Baagad / Love is ». Vocalise, intensité sur base rythmique ternaire en fonction rebondissante. Leitmotiv orientalisant, densité oppressante et ces chœurs de Jon…
Puis, comme ils savent si bien le faire, sur ces nappes synthétiques typiques de Vangelis, émaillées de notes éparses, le temps va être suspendu pour un arrêt sur image.
L’espace s’ouvre, s’élargit et Jon exprime avec émotion à peine voilée sa mélopée, tel un hymne.
Once more together… et les claviers arrêtent le temps pour une dernière place au chant recueilli de Jon.
Ce titre est simplement beau, bien représentatif de la dimension de ces deux artistes.

« One more Time » - surtout ne confondez pas avec Daft Punk svp – Vangelis amuse ses claviers avant de poser ses doigts et son inspiration pour ouvrir la voie à Jon sur son Rhodes puis son CP si reconnaissables.
Oui, la B.O de « Bladerunner » n’est décidément pas loin … on se rappellera aussi « China ».
La panoplie synthétique du Vangelis de cette glorieuse époque est là, tout entière et l’on réalise que ces instruments jugés comme « froids » en leurs temps pouvaient, comme tout outil musical, transmettre l’émotion la plus vraie.

« Thunder » et sa mélodie unisson Jon – Vangelis attire instantanément. Effets, éclairs percussifs et synthétiques, grandeur à deux faces, développement miraculeux et là encore, le temps va s’agrandir, changer de dimension et même faire un très court voyage baroque avant de repartir dans une course effrénée, fuyant la tourmente pour trouver le havre de paix avec le point d’orgue de l’album : « A Play within a Play ».

Deux faces chargées de surprises très inspirées, représentatives de deux personnalités artistiques fortes et marquantes qui s’unissent et fusionnent leurs empreintes caractéristiques.
Le concept improvisé permettant de créer en direct pour ensuite retraiter l’intention initiale sans la toucher réellement, juste en lui adjoignant des overdubs est certainement ce qui a dérouté les critiques, à la base, s’autorisant à attendre un produit  préformaté Yes-Vangelis.
D’autant que la rumeur citant Vangelis comme remplaçant de Rick Wakeman avait fait grand bruit, le « transfert » sur ce duo était donc presque logique.

Ils ont choisi de briser tout cela en créant simplement sur leurs envies, à partir d’un concept totalement ouvert, une possibilité musicale autre.
Cela n’empêche, et heureusement, leurs personnalités, sonorités, jeu musical et identité sont éminemment présent-es au fil de ce voyage ésotérique intemporel.
Aujourd’hui on peut balayer les attentes préconçues d’antan et prendre cette aventure artistique au premier degré d’écoute, telle qu’elle s’affiche.
Et ce projet va s’éclairer bien différemment de ce qu’il sous entendait à sa sortie.

De leur collaboration il n’y aura que quatre albums.
Et de ces quatre seront extraits deux compilations, ce qui prouve quelque part l’impact que leur partenariat a pu avoir.
Ils ont eu de nombreux suiveurs. J’en fus.
Et j’ai guetté la sortie de chacun de ceux-ci, avec intérêt, curiosité, car je savais qu’en entrant dans l’espace de leur musique, l’évasion ne serait jamais un vain mot.

JON & VANGELIS - SHORT STORIES - YouTube

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De quoi emplir votre week-end à venir d’écoutes diverses.
A très bientôt pour d’autres chapitres musicaux.

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