EVASIONS CLASSIQUE … Mélanie Laurent : « Pastels ».
EVASIONS CLASSIQUE … Mélanie Laurent : « Pastels ».
Le matin se lève et moi avec.
La brume se dissipe au fil de mon breuvage quotidien, ce café bien chaud qui
permet d’entrer dans la vie éveillée et d’effacer les rêves.
« Tiens, de la harpe… ».
Un rapide regard sur les œuvres présentées, le souvenir d’un album écouté d’autres
matins durant, d’une autre interprète, Isabelle Moretti dont les entrelacs de
cordes agissaient bénéfiquement sur notre dernier et l’apaisaient immanquablement.
La délicatesse féminine, l’image immédiate de ce pictural ingénu, délicat,
léger, diaphane … à la Mucha (dont il faut absolument se délecter quand l’on va
à Prague), ce façonnage Art Nouveau qui ne cesse d’attirer le regard vers le
beau – la harpe sous cet angle post romantique, est un instrument à l’évocation
féminine.
« Pastels » est un album qui fait rêver, qui transforme l’espace en
quelques notes, qui modifie la perception du temps au fil de son parcours,
poétique, sensible et sensuel, développant un imaginaire intime de douceur, de
fragilité et de bien-être.
La prise de son magnifie l’instrument et sa subtile interprète.
Les aigus resplendissent, le registre médium est la toile sur laquelle tout se
dispose et les graves qui font cheminer l’harmonie, ponctuent, soutiennent
parfois, s’inscrivent dans cet équilibre sans prendre de place omniprésente.
Leur place dans la partition est simplement naturelle.
« Pastels » porte bien son nom.
Cet album éclaire la harpe comme trop rarement et, de surcroit met en avant un
répertoire de compositrices et compositeurs bien trop peu représentés, à l’exception
de Claude Debussy ou Maurice Ravel, incontournables et piliers de l’époque qui
est ici concernée.
Mais derrière ces piliers, une fois qu’on les aura franchis, témoins
architecturaux d’une esthétique représentative, que découvre-t-on ?
On va partir à la rencontre de Marcel Grandjany (1891-1975) dont « The
Colorado Trail » ouvre l’album, positionnant d’entrée les reflets musicaux
qui vont nous éblouir pendant ce voyage musical. Un compositeur franco-américain,
né à Paris et décédé à New York où il prit la nationalité américaine en 1945.
Un harpiste – le masculin pour l’instrument peinant à prendre place,
curieusement.
Un enseignant réputé et créateur de plusieurs classes de harpe dans des
établissements renommés (Conservatoire américain de Fontainebleau en 1935,
direction de la classe de harpe de la Julliard School à New York dès 1938, Conservatoire
de Montréal en 1943).
L’influence américaine traditionnelle est évidente dans cette première œuvre, à
la mélodie d’inspiration folklorique mais à l’agencement pour harpe qui
déstabilise l’idée immédiate que cette mélodie peut engendrer. L’instrument
resplendit dans cette pièce de toutes ses capacités et démontre sa richesse de
registre et de possibilités.
Une autre de ses compositions, une « Rhapsodie pour la Harpe », toute
aussi exquise viendra, à mi-parcours, comme l’on ouvrirait la face B d’un
vinyle, et remettre un ordre spectral des plus fantastiques.
Le compositeur Marcel Tournier (1879-1951) dont les miniatures intitulées « Pastels
du Vieux Japon » semblent à l’évidence avoir dicté le titre de l’album
aura une place importante dans le répertoire représenté ici. Ces pastels (« berceuse
du vent dans les cerisiers », « le koto chante pour l’absent », « le
danseur au sabre ») sont directement des invitations au voyage et à
imaginer ces estampes que nous avons tous en l’esprit lorsque le nom de ce pays
est prononcé.
Pourtant il n’est pas allé au Japon et ces pièces sont dédiées à l’une de ses
élèves, japonaise.
Il aura l’immense privilège de nous faire ressortir de l’album, tant que
possible, avec une pièce « l’éternel rêveur » … permettant de quitter
à tâtons ces paysages sonores délicieux.
Ce compositeur, ayant remporté en 1909 le grand prix de Rome, ce passage obligé
à l’époque pour une reconnaissance qui permettait à de nombreuses portes de s’ouvrir,
a beaucoup composé pour cet instrument, dont il était le titulaire à la société
des concerts Lamoureux, puis au sein de l’orchestre de l’opéra de Paris.
Restons avec les compositeurs, avant de partir vers le registre féminin des compositrices
qui ont magnifié la harpe.
Jacques de La Presle (1888-1969) sera représenté par « Le Jardin Mouillé »,
un moment d’une rare expression de nuances, d’élans, de pianissimos infimes, de
lyrisme éblouissant et de densité instrumentale. Considéré comme un
traditionnaliste, ce compositeur à la carrière là aussi reposant sur l’enseignement
(professeur d’harmonie au Conservatoire de Paris entre 1937 et 1958, il eut en
autre comme élève Maurice Jarre – inspecteur principal de l’enseignement
musical entre 1945 et 1952) semble effectivement avoir traversé son siècle sans
en avoir réellement subi les multiples influences. Lui aussi obtint le grand
prix de Rome, en 1920.
Cette pièce au caractère impressionniste pourrait attester de cette étiquette
de traditionnaliste. Mais comme toujours, le recul des décennies faisant son
ouvrage on peut l’écouter et la considérer désormais sous un autre angle que
celui historique ou de références et la prendre telle pour en apprécier le
savant agencement harmonique et d’usage de l’instrument.
Ce, pour illustrer son propos induit dans le titre.
Pour les pièces de Claude Debussy et Maurice Ravel, Mélanie Laurent sera
rejointe par un quatuor à cordes, la flûte et la clarinette (Ravel).
Bien évidemment dès que l’on « entre » dans ces « Danses Sacrées
et Profanes » que l’on connait et qui ici prennent une teinte plus
intimiste, malgré une forte densité mue par le quatuor, le charme debussyste instantané
opère. La beauté conceptuelle de Debussy est inévitable et ces danses sont
idéalement placées dans le chemin musical présenté ici.
En ce qui concerne Ravel avec une pièce qui n’a nullement d’évocation
spécifique (« introduction et allegro »), là encore la magie ne peut
qu’opérer. Ce jeu de teintes subtiles, ces contrastes de présentation
orchestrale, ce dégradé de nuances, tout ce savoir faire de mise en valeur
instrumentale de Ravel additionné du génie créatif démontrent toujours ce
compositeur comme unique. Un compositeur que l’on se plait à aimer, sincèrement.
Ces deux œuvres de Debussy et Ravel ont été créées pour la harpe chromatique,
Debussy ouvrant avec ses danses la création pour les possibilités qu’offrait l’instrument,
suivi par Ravel qui composa sa pièce, avec l’idée d’une œuvre concertante pour
musique de chambre, commandée par la maison Erard, afin de mettre en avant
cette nouvelle lutherie (et répondre à Debussy qui avait composé ces danses
pour la maison Pleyel).
Passons maintenant aux compositrices, largement quoique équitablement représentées
ici.
J’ai eu l’occasion d’en présenter quelques-unes, inconnues, dans l’une de mes
chroniques à l’occasion d’un coffret intitulé compositrices. Nous les
retrouvons ici, pour notre plus grand plaisir et bonheur de la découverte.
Car, même en classique, le temps qui avance permet toujours de découvrir et de
prendre l’occasion de trouver d’autres chemins d’écoute et d’illuminer son
esprit avec de « l’inédit », même si celui-ci est… du siècle dernier.
Qui plus est … considéré comme « classique ».
Nous commencerons par la « Valse d’Automne » de Cécile Chaminade,
arrangée pour la harpe par l’interprète. Une pièce au raffinement suranné,
toute en dentelles précises et précieuses, perlée par la douce qualité (et l’arrangement)
de l’instrument.
Puis, viendra « Près du Ruisseau » de Mel Bonis, où l’image de cette
eau qui ne cesse de courir, obligatoirement relayée par la sonorité fluide de la
harpe, prend instantanément l’esprit. Une pièce également arrangée
magistralement pour la harpe, par Mélanie Laurent.
La « sonate pour harpe » de Germaine Tailleferre en trois mouvements
occupe une place centrale dans l’album. Tout l’immense talent et génie créatif
de la compositrice semble ici s’exprimer au détour d’une œuvre ancrée dans la
forme (Allegretto, Lento, Perpetuum Mobile) mais dont l’approche est d’une
formidable ouverture musicale et moderniste. Chaque mouvement est un pur moment
de grâce et ce mouvement perpétuel qui conclut est effectivement totalement
hypnotique, ce bien avant l’heure des avancée répétitives et minimalistes de l’école
américaine.
« Contemplation » de Henriette Renié est une pièce qui me fait
revenir à cette sensation d’admiration de ces œuvres d’Art Nouveau, cet acte
intemporel qui nous fait nous asseoir et contempler, prendre une œuvre en
compte, en considération… s’y arrêter et en détailler les contours, les recoins
tout en s’imprégnant de sa globalité qui émeut.
Et du sentiment qu’elle inspire.
La beauté n’est pas un vain mot.
La beauté est partout dans cet album magnifique et il est impossible d’y
échapper.
Il suffira juste d’ouvrir le premier chapitre, américain, et le voyage dans
cette exposition intemporelle et d’une féminine douceur se fera … comme un
rêve.
Pastel…
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