SI VOUS AIMEZ LE JAZZ … (10).
SI VOUS AIMEZ LE JAZZ … (10).
Le sujet est infini…
Alors on reprend le fil.
mais je vais commencer à bientôt élargir le format vers d’autres
« sujets » musicaux.
Mais en attendant, dixième K7.
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Face A.
01. CASSANDRA WILSON : « Resurrection Blues » - Album
« Traveling Miles » / Blue Note 1999.
Cassandra Wilson : vocals | Marvin Sewell : guitars | Lonnie
Plaxico : upright bass | Doug Wamble : acoustic guitar | Perry
Wilson : drums | Cecilia Smith : marimba.
Reprendre l’emblématique « Tutu » de Miles, tournant définitif de
l’une de ses nombreuses carrières, titre d’un album entièrement confié à Marcus
Miller et son génie-talent créatif, instrumental (il y joue de tous les
instruments, quasiment) pour un concept total « de studio », voilà,
en y ajoutant qui plus est des paroles, qui fut audacieux, si ce n’est
susceptible d’être compliqué à faire « adhérer ».
« Tutu » repose sur la célèbre ligne de basse du « Ain’t no
Sunshine » de Bill Withers, une des lignes favorites de Sting qui ne cesse
de s’en servir ou de la détourner de façon quasi obsessionnelle, c’est aussi
quelque part celle d’un certain « Fever » via Elvis, c’est dire si ce
« plan » avec un saut à la quinte mais en rapport inférieur donc
quarte, pour une approche modale par le ton inférieur de la
« fondamentale » a été (sur)exploité…
Alors Cassandra se doit de partir de cet axe pour reconstruire le titre.
Le tempo semble plus lent, plus laidback, il n’en est quasi rien … c’est juste
que Miles, au fil de ses tournées a transformé « Tutu » en un tube de
foire, souvent accéléré de façon démesurée, alors que cet ancrage bien au fond
du temps reste - à mon humble sens – l’essence du trait de génie de Marcus.
Je ne vais pas parler plus longtemps de la version de Miles, à vous de revenir
l’écouter, sinon l’on passerait à côté de celle-ci, absolument indispensable,
menée par la voix enfumée, charnelle, épuisée, mais contrôlée de Cassandra et
mystérieusement enveloppée de volutes de fumée guitaristique, très ambient,
très mystiques, très Ribot…
Lonnie insiste non lourdement, mais pesamment sur la ligne fédératrice et
Cecilia égrène ses mailloches en petites gouttelettes de pluie. Oui, il semble
pleuvoir ou du moins l’atmosphère de bayou est chargée d’humidité, tout suinte.
Perry quant à lui peint de ses outils percussifs le tableau.
La chaleur est étouffante, torride presque, le corps ruisselle de sueur,
d’érotisme de motel, de lumière nocturne tamisée et ce n’est pas la volonté de
la guitare roots de Doug qui va y changer quelque chose, bien au contraire,
elle renforce ce sentiment de moiteur, de sensualité et de beauté noire
absolue.
Le fantôme de Miles trône dans l’ombre et observe, sa magie noire est là,
omniprésente.
02. TONY BENNETT : « People » - Album « Here ‘s to the
Ladies » / Columbia 1995.
Direction : Lew Soloff
S’il est un album de Tony Bennett que j’affectionne par-dessus tout c’est
celui-ci, qui s’ouvre par ce titre en hommage à Barbara Streisand. Ici Tony
Bennett célèbre les femmes, chanteuses et interprètes.
La part Big Band est savoureuse, sur ce tempo très retenu, avec une écriture
absolument redoutable, le tout mené par l’immense Lew Soloff qui insuffle une
énergie assurément phénoménale.
Tony d’ailleurs laisse la part centrale à ce tutti exemplaire qui va ensuite,
sous son chant s’imposer au fur et à mesure de l’avancée du titre.
Les saxes sont des tapis de velours, les cuivres d’une brillance et d’un lustre
étincelants, la rythmique est en retenue et le beat au fond d’un temps qui n’en
a jamais fini de s’étirer apporte une vigueur qui permet à la section Big Band
d’éclater dès son intervention.
Du très grand art jazz, de la plus populaire essence, pour un artiste qui a
toujours su allier son charismatique rôle de leader avec la musique dans son
expression la plus dense, la plus impliquée avec, systématiquement, le choix de
musiciens en phase avec ses projets.
Des projets dans lesquels Tony n’a jamais lâché le Great American Songbook, le
blues et le fondamental omniprésent jazz, dans sa plus pure valeur universelle.
Ce fut sa force et sa gloire.
03. CLAUDE NOUGARO : « Femme orchestre » - Album
« Bleu blanc Blues » / Barclay 1985.
Claude Nougaro : chant | Maurice Vander : piano | Pierre
Michelot : contrebasse | bernard Lubat : Batterie.
J’ai eu longtemps un problème d’approche avec Nougaro.
C’est venu le jour où l’on m’a affirmé avec suffisance que Nougaro « c’est
du jazz ».
J’y trouvais là un truc vraiment suspect, un gars qui a certes, la géniale idée
de mettre des paroles de son gré (car souvent très loin de l’idée originale)
sur des standards de jazz ça m’apparaissait vraiment aussi peu créatif que
Claude François reprenant « If I Had a Hammer », avec le couvert de
la « respectabilité » du jazz …
Hmmm…
Pas la même musique, mais le même esprit à la française de récup’ d’une musique
qui n’en a nul besoin – j’ai toujours préféré la création à l’adaptation,
surtout textuelle, à la française.
Cette mode m’a réellement hérissé !
Alors il avait beau être saoul sous un balcon, jouant les bad boys jazzifiés
en-fanfaronnés, pour moi il n’arrivait guère à la cheville de Serge.
Et puis il y a eu l’indigestion « Armstrong » …
Pas une école où j’intervenais qui voulant « faire chanter du jazz »
ne savait éviter ce truc récupéré chez Louis, chantant le gospel et là encore
rêvé et revu par Nougaro.
Et pour conclure, un hommage à la suite de son décès, mené lamentablement par
un prof s’arborant unique et seul musicien de jazz d’un microcosme professoral.
Epidermique.
Mal barré donc Nougaro…
Mais il y avait eu cet album qui m’avait réellement plus que séduit, assorti de
celui, en trio, où les musiciens ici présents jouaient les standards que
Nougaro avait « repris-révisé ».
Un album que j’avais offert à mon père, pas grand fan de l’artiste, mais qui
« l’aimait bien ».
Un album qui m’avait fait enfin trouver avec le titre « Bleu banc
Blues », une véritable chanson jazz à faire chanter dans les écoles aux
côtés de certains Salvador, Aznavour et autres chanteurs français flirtant
juste avec ou à côté du jazz, mais de façon créative et non
poético-fantasmagorique. (L’insupportable « A tes seins »,
l’inévitable « jazz et la java »).
Mais il y avait eu – enfin -autre chose avec « Nougayork » et le
Claude a eu pu récupérer une réelle estime que je ne voulais plus lui confier.
« Bleu Blanc Blues » est son dernier album avant sa profonde
mutation, suivant un chemin US qu’un certain Michel Polnareff avait fait bien
avant lui, il est parti retrouver le génial Philippe Saisse et lui a confié ses
affres, douleurs et envies de futur.
Il a été servi…
Ses vieux fans ne jurant que par le Nougaro « jazz », non, mais il a
pu ainsi ouvrir un champ d’action plus large et se payer un
« nouveau » public.
Alors j’aime autant l’un (son dernier), que l’autre (son renouveau) et heureusement
quelques autres.
Et dans celui qui nous concerne ici, il y a de réelles pépites, tant poétiques
(enfin, m’étais-je dit), que créatives et sur reprises de standards (pour ça il
était habitué).
Dans cette chanson la femme et son corps musical sont en hommages admiratifs,
sous couvert d’un texte pseudo érotique, juste à la lisière, juste évocateur…
et à apprécier à plusieurs plans et degrés (ma musique est dans ta bouche).
Tout un art.
Là encore on ne va jamais aussi loin que Serge, le maitre du genre.
Là aussi on ne dépassera pas Alain, spécialiste des mots en trappes multiples.
Mais là, on a une ‘tain de bossa nova, jouée par un trio de malade.
Maurice a le petit gimmick sous les doigts et s’en sert à foison et une
rythmique latine indéfectible. Pierre est une solide fondation et il y a
Bernard, loquace mais jamais envahissant, subtil mais d’une formidable
présence…
Alors, oui, sur cette composition de Vander, cette fois l’originalité
l’emporte, la créativité parfaite, le propos est magnifié et la femme l’est
avec lui.
Dommage pour le pipeau, Nougaro machiste affirmé, je l’aurais plutôt imaginé se
vantant d’une flûte alto, à minima…
Mais quand il faut faire la rime…
04. WYNTON MARSALIS : « St James Infirmary » - Album
« Plays Louis Armstrong’s Hot Fives and Hot Sevens » / Blue Engine
Records 2003.
Wynton Marsalis : trumpet, vocals | Victor Goines : clarinet | Walter
Blanding : tenor and soprano saxophones | Vincent Gardner : trombone
| Wycliffe Gordon : tuba, trombone, bass, vocals | Jonathan
Baptiste : piano | Papa Don Vappie : banjo, guitar | Carlos
Henriquez : bass | Ali Jackson : drums.
L’ai-je fait exprès que de mettre là, directement un véritable hommage à
Armstrong, non édulcoré, mais réellement joué comme un patrimoine ?
Possible.
Wynton Marsalis érige le jazz en patrimoine culturel et il en est l’un des plus
grands défenseurs.
Avec Jazz at the Lincoln Center, ce lieu qu’il a rendu emblématique de sa
mission envers la musique de son peuple, il rend, en concert, de nombreux
hommages à celles et ceux qui firent le jazz.
Pour lui, représenter de la sorte, dans son jus, la musique jouée par Louis
Armstrong est une évidence, un acte naturel.
Quand j’écoute ce bon vieux thème, ce « traditionnal » qu’enregistra
Armstrong en 1928 c’est un flot de souvenirs qui m’arrive et me surprend. Du
temps où j’ai été batteur dans une formation de vieux de la vieille (on m’a
cité ainsi récemment et curieusement ça m’a fait plaisir) qui m’ont tout appris
dans la façon de jouer le jazz. Environ 5 années de concerts, écumant les
clubs, les lieux les plus improbables où ce jazz oldies pouvait avoir un succès
qui n’a jamais démérité.
« Saint James Infirmary Blues » était l’un des titres phares de leur
répertoire et le trompettiste connaissait sur le bout des pistons le solo de
Louis, à tel point que je l’ai encore et toujours dans l’oreille.
Un vrai blues, bien triste, aux portes glorieuses de la mort, à l’infirmerie du
champ de bataille.
Marsalis magnifie le sujet et offre un solo de trompette aimant, chantant et
humain, renversant tant de technique jungle que de vérité ségrégationniste du
sud profond.
Le jeu stride de Jonathan va embarquer le reste sur cette moiteur pesamment
exprimée par les toms/tambours africains d’Ali. La vraie batterie dans ce style
étant, en fait, le banjo…
Le contrepoint des habituels rôles ne manque surtout pas ici à l’appel.
Trompette pour le thème, circonvolutions pour la clarinette, renfort harmonique
pour le trombone… la recette est respectée, le véritable jazz Hot est là.
Merci Wynton de nous faire si régulièrement ces rappels d’authenticité qui font
que le jazz reste et se souvient.
05. JOEY DE FRANCESCO : « Bag’s Groove » - Album « All
in the Family » / High Note Records 1998.
Joey De Francesco & John de Francesco : organs | Bootsie Barnes :
tenor sax | Melvin Sparks : guitar | Byron Landham : drums.
L’album est une pure jouissance sonique, le jazz qui y est propulsé swingue
au-delà de l’imaginable, le feeling qui se dégage de cette joute familiale
entre le père et le fils De Francesco est tout bonnement ahurissant de plaisir.
« Bag’s Groove », le titre que Miles porta aux confins du blues,
demandant à Monk de ne pas jouer pendant qu’il improvisait, non par irrespect,
mais simplement parce qu’à cette époque Miles n’était pas encore
« prêt » pour récupérer les idées inédites que le pianiste eut pu
glisser sous son solo. Alors il lui a laissé la part belle, pour un solo
« à la Monk » qui reste en mémoire.
En famille voici les De Francesco…
Ils sont heureux, ils partagent la même passion pour le jazz, pour ce son
organique impérieux, pour ces traits fulgurants de groove, pour ces accords
sortis du fin fond de ce que le blues a dans sa dimension gospel qu’ils font
ronfler à coup de Leslie miraculeuse.
Sur une basse de pédalier ronde comme la planète ils nous embarquent sans
prévenir au fond de cet univers dont on peinera à se dégager.
Bootsie, balance d’emblée un premier jet quasi rythm’n’blues de spirit et on
sent déjà que Melvin frémit d’envie de prendre la parole, poussé au c… par des
accords qui agissent comme les riffs de cuivres d’un big band. Enfin c’est à
lui, on l’aurait cru immédiatement volubile, non il prend le sujet en douceur,
pose ses jalons puis ça y est, il va flirter avec une idée Wes-Benson que l’on
aime tant.
Papa John et le fiston se préparent à leur tour, se chauffent afin de décoller
et c’est un festival qui surgit, un feu d’artifice ponctué par des
interjections vocales repiquées certainement par les micros posés autour de la
batterie de Byron qui retient toutes cette magnifique parade débridée.
L’échange entre père et fils est d’une respectueuse écoute, on sait Joey très
très virtuose, mais ici il va préférer se tenir à carreaux face à son paternel
et lui répondre tant poliment que dans la convenance du propos.
Au retour du thème il ne saura s’empêcher de balancer un petit trait juvénile à
la troisième phrase, l’air de rien et l’air de dire…
J’écoute ça à fond la caisse, je me laisse envahir par cette énorme présence
sonore, je mets cet album, ce titre je sais que je suis bien.
06. HAROLD VICK : « Laura » - Album
« Steppin’Out » / Blue Note Records 1963.
Harold Vick : tenor saxophone | John Patton : organ | Ben
Dixon : batterie.
Harold Vick est très peu connu, ce saxophoniste, au départ clarinettiste a
commencé très tôt en jouant le rythm’n’blues, on le sait et le sent dans la
ferveur et dans la puissance de son jeu.
« Steppin’ out » est son premier album, signé tout de même dans la
grande maison Blue Note.
Le parcours de sideman de ce saxophoniste qui est un habitué des sessions avec
organistes (McDuff, Patton, Larry Young, Shirley Scott…) impressionne. Il a
prêté son jeu à Ray Charles, Aretha Franklin, Abbey Lincoln ou encore Sarah
Vaughn et Dizzy Gillespie…
Ce ne sont qu’une part émergeante de ses multiples engagements professionnel.
Il est un pur représentant d’un courant jazz soul qui est frontalier entre jazz
et le jeu rythm’n’blues, frontière ténue s’il en est, qui a été largement
franchie de part et d’autre de décennies en décennies.
Dans l’album on rencontrera Blue Mitchell à la trompette et Grant Green, cet
habitué des sessions en combo avec orgue, mais pour exprimer
« Laura », Harold va préférer la molesquine moelleuse de l’orgue et
le jeu induit dans ce son particulier, de la batterie métrique de Ben Dixon.
Minimal.
« Laura » fait partie des nombreux thèmes de balades jazz que
j’affectionne, certainement parce la version qu’en fit Bird sur tapis de cordes
continue à me hanter et que quand j’ouvre mon classeur de standards de jazz que
je joue communément, immédiatement à la lettre L, je ne sais l’éviter. Harold
Vick l’interprète avec une foi admirable.
« Laura… ».
On joue en quartet dans la rue, pour une émission de radio itinérante de
villages en villages.
Nous sommes face à deux micros embonnettés de mousse jaunâtre – ils nous
repiquent en direct et en simple stéréo. Nous sommes autour de 1985. Je suis
derrière pour ne pas couvrir avec la batterie. La trompette est placée au
centre et de chaque côté la guitare et le clavier se font face. Surgit un mec
excité, jovial et heureux.
Il nous hèle depuis la vitre de portière de voiture – il écoute l’émission en
direct.
« Hé, les gars, vous connaissez Laura ? » - « oui, on l’a »
- « je me gare, je sors mon sax et j’arrive ».
Il est arrivé et il l’a joué.
Il possédait le langage bop de Bird sur le bout des clés de son saxophone.
J’appris plus tard qu’il était l’un des saxophonistes lyonnais des plus
réputés.
On était des gamins de 25 balais et dès qu’il a empoigné le thème on a ouvert
grand nos oreilles et on a admiré son immense solo… et son extrême gentillesse.
En cette poignée de minutes j’ai appris énormément, rien qu’en ce partage et je
n’ai plus jamais joué les balades jazz à la batterie, comme avant.
Le jazz se transmet avec les anciens, c’est comme l’artisanat, les cours
didactiques ne remplaceront jamais la réalité du savoir-faire.
07. DAVID SANBORN : « Infant Eyes » - Album « Songs
for the Night Before » / Elektra 1996
David Sanborn : alto sax | Paul Peterson : guitars &
programmation | Dean Brown : guitars | Ricky Peterson : keys, bass
& programmation | Don Alias : percussions | Steve Jordan : drums.
Dave passe chez Elektra et il opère un tournant.
Sonorité moins âpre, atmosphère feutrée, programmations et expression parfois
minimale, comme ici où il ne joue simplement que le thème, sans développement
ou improvisation, installant un fade là où, auparavant il serait parti vers des
sphères ahurissantes…
Là il laisse deviner ce que serait la suite de son solo.
« Infant Eyes » est un titre de Wayne Shorter qu’il faut tant
connaitre qu’apprivoiser pour en sortir une essence dépassant l’expression
immédiate que procure son seul tracé mélodique et harmonique.
Un titre posé et paisible qu’il a dédié à sa fille.
David Sanborn interprète avec une douceur inhabituelle de sa part, chargée d’un
léger vibrato ce thème à l’inspiration exceptionnelle de Wayne Shorter. Il
l’emmène vers son nouvel univers et pour ce faire il a travaillé avec ses
sidemen habituels qui, trop heureux d’aller bidouiller les machines, sont
entrés en studio pour tisser des toiles orchestrales de synthèse mélangées de
bois (John Purcell – George Young, clarinettes, flute alto - Dave Tofani tenor
sax, flute), le tout savamment agencées
et agissant tel un petit orchestre chambriste.
On se laisse poétiser sur cette intention nocturne adoucie par le Fender Rhodes
et comme toujours la magie de la sonorité de David Sanborn, vocal et chanteur
de l’instrument, prend à la gorge.
08. RHODA SCOTT : « Moonlight Seranade » - Album
« Stardust » / Verve 1975.
Rhoda Scott : hammond organ | Michael Silva : drums.
Pas besoin d’être plus de deux pour mettre en évidence ce thème resté
magnifique dont la version de Glenn Miller est le fleuron.
On a tout et tellement dit sur Rhoda Scott, sous les feux d’une rampe française
entichée de ses pieds nus sur pédalier, de sa robe pailletée et de son orgue
majestueux.
Au-delà des strass et de ce qu’en firent ensuite les nombreuses compilation
reprenant, à l’orgue, le répertoire de variété, faisant ouvrir partout sur le
territoire des classes et écoles d’orgues surchargée de gamins tentant de
maitriser à la fois leurs doigts et leurs pieds de bassistes, écouter Rhode
Scott reste un immense moment de plaisir.
Son jeu plein, churchy, ancré dans le feeling le plus profond et d’une grande
palette nuancée où elle exploite toutes les capacités de l’instrument transmet
immédiatement une intense émotion réellement féminine.
Avec elle l’instrument a changé de dimension et l’addiction de certains comme
moi, pour cet orgue, est passée par elle et par son jeu unique.
Dans ce titre on constate la réalité de cette approche où l’orgue se pare des
multiples feux expressifs de combinaisons possibles entre Leslie, tirettes,
pédale de volume et, si l’on prête attention à son tracé de pédalier en basse,
alors la conquête est complète.
Michael agit en linéarité, lui permettant une assise implacable.
Et on se surprend à, enfin, ne plus chanter ce thème autrement que par sa
version originale (restée exceptionnelle) et bien sûr la pire, celle d’un
certain Dave enrubanné sur piste de danse.
Paillettes…
09. JOE TORRES : « Soul Cha » - Album « Latino Con
Soul » / Blue Note 1967.
Joe Torres : timbales, leader | Max Bennett : bass | Bobby Torres,
Mario Tholmer, Orlando Lopez : percussions | Victor Feldman : piano |
Bill Hood : tenor sax | Gary Barone : trumpet.
On va conclure cette première face en mode festif.
Ah ! ces rythmes dits latinos !... Quel pied !
Les sixties regorgent de pépites de ce genre où l’étiquetage maintenant salsa
généralise ce son dès qu’un fatras de timbales relance, dès que congas et
autres bongos assurent le beat, dès que la clave se met en route, gaiement
aiguillée par le guiro et maintenue en tempo par la cloche.
Le cha-cha…
Cette danse qui fait immédiatement se lever et se trémousser les filles de
toutes générations et tous bords est ici magistralement porté, en costume à
paillettes (décidément), la grande classe et débauche latino.
Tout sourire Joe assure le lead de cet orchestra flambant et rutilant de feux
percussifs et cuivrés.
il a débauché pour l’occasion Max Bennett, transfuge du L.A Express de Tom
Scott et habitué des tournées avec Joni Mitchell – ça a dû le changer le
lascar…
Victor est tout simplement dedans au point le plus réel du « genre »,
Gary fait surgir ses aigus frimeurs et bluesy comme il se doit et Bill n’a pas
été en reste.
Imperturbable, la section percussion se coltine le sujet dansant.
Dès les premières notes, les clients du restau se sont levés, verres en mains
et attrapant tout ce qu’ils avaient à leur portée pour percuter de concert. Les
filles ondulent, les mecs les admirent… La belle vie.
Années 80, en bal, on commençait toujours la soirée, une fois la salle bondée,
par un cha cha… C’était la garantie absolue d’avoir une piste de danse pleine
immédiatement à craquer. Je crois que ça n’a pas beaucoup changé…
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Face B.
10. COUNT BASIE : « Together Again » - Album « On my
way & Shouting again » / Verve 1962.
Plays the music of Neal Hefti.
Quel beau frimeur le Count, regardez-le au volant de sa caisse !
Et quelle association miraculeuse que celle qu’il fit avec Hefti, cet arrangeur
précieux qui lui a permis des albums et une écriture Big Band absolument
dédiés.
Dédiés au swing, à la surbrillance des cuivres, à la mise en valeur de tous les
pupitres, à l’énergie fédératrice, à « l’image » sonore de cette
formation qu’est le Big Band.
Aux côtés de Miller et Duke, en passant par Kenton, Hermann, Goodman, ce type
de formation est le reflet d’une époque, d’une couleur représentative du jazz
mais aussi d’un modèle musical économique qui permettait aux grandes formations
de vivre, à l’année, en tournée.
Puis la crise économique, les positions politiques afro américaine ont sonné la
fin de cette époque dorée pour tous.
Seuls quelques survivants, stars à la renommée indéboulonnable ont su tirer
leur épingle du jeu.
Dans les années soixante, tenir un Big Band était complexe, mais la renommée de
Basie ainsi que l’ouverture internationale réelle au jazz avec festivals et un
engouement européen lui ont permis de « rebondir ».
Il lui fallait pour autant des arrangements véritablement écrits, non de
communs live de tournée.
Il s’est alors entouré de rares spécialiste comme Hefti, capables de créer une
musique en phase avec les usages de ces orchestres tout en proposant une
écriture « sérieuse », soignée et qui remettrait en vogue l’image de
ces ensembles. Et chose inédite, alors que jusqu’alors, la plupart du temps on
reprenait des standards ou de vieux blues, là, on composait spécialement pour
l’orchestre, en connaissance de l’effectif et des capacités des musiciens qui y
travaillent.
On en a le parfait exemple ici.
Chez Basie, pas réellement de standards (et même il lorgne allègrement vers la
pop, reprenant même les Beatles), juste et c’est ce qui à noter, une musique
composée et arrangée spécialement pour lui, pour son orchestre.
On retrouve l’exact parallèle chez Buddy Rich ou encore Maynard Ferguson qui
flirtent sans vergogne vers la musique dite commerciale et variété de leurs
temps respectifs.
Basie reste un porteur de swing et de blues, de jump et de jovialité rythmique.
Ce titre le prouve, il reste l’un des grands nobles encore en résidence dans la
sphère du jazz et sa cour est grande.
Un Comte et un Duc – avec des grandes maisons (de disques) et des luxueuses
voitures, appartements, bagouses et colliers scintillants…
Aujourd’hui le Count roulerait certainement en Tesla.
11. TOM WAITS : « Romeo is Bleeding » - Album « Blue
Valentine » / Elektra Asylum 1978.
Tom Waits : vocals & electric guitar | Frank Vicari : tenor sax |
Ray Crawford : electric guitar | Charles Kynard : organ | Jim
Hughart : bass | Chip White : drums | Bobbye Hall : congas.
Je ressors mon vieux vinyle…
Tom Waits, cette passerelle aux frontières peu définies entre rock, blues,
jazz, cabaret song…
Une chose est certaine, quand Tom pénètre dans le club de jazz, il connait son
sujet et sait swinguer.
Les boites enfumées avec, sur le zinc rutilant des verres de whiskys qui
scintillent à la lumière des lampions de bar, des projos usés de la scène.
Roméo, « Somewhere », directement sorti de West Side, « Hey
Pachuco », récupéré dans le quartier cubain de N.Y – ici le jazz devient
très vite image, film, ambiance cinéphile.
Tom a rencontré sa muse, il l’enlace (et plus) sur la voiture, elle s’appelle
Rickie Lee Jones et elle sera son pendant féminin.
En attendant, cet album, ce titre, ce Tom… à savourer comme un bon 12 ans
d’âge, minimum…
Tiens, encore de l’orgue (décidément).
11. HAL GALPER : « Ivory Forest » - Album « Ivory
Forest » / Enja 1980.
Hal Galper : piano | John Scofield : guitar | Wayne Dockery :
bass | Adam Nussbaum : drums.
Après l’avoir admiré en trio et aux côtés de Miles j’ai fait une fixette John
Scofield et ai tenté (à l’époque on n’avait pas internet pour trouver les
discographies, fallait bouquiner, trouver des revues spécialisées forcément aux
sources incomplètes) de choper un panorama de sa – déjà – formidable carrière.
Et je suis tombé sur cet album.
Et, surprise, le thème initial était inclus avec la… partition…
Je me suis – logique – empressé de le bosser et d’imaginer un jour le jouer.
Reposant sur un ostinato autour duquel tout va s’organiser cela semble
relativement aisé, mais quand on écoute ce que ce quartet en fait, l’affaire
est tout autre.
Wayne tient la barre du navire, Hal s’efforce de ne pas lâcher sa main gauche
avec les voicings permettant l’ouverture improvisée, John est déjà
immédiatement reconnaissable, par son phrasé, par son sens de l’improvisation,
par sa sonorité, sa façon de jouer blues en le détournant… et Adam que je
commençais réellement à découvrir est un de mes batteurs fétiches quand on
parle de jazz.
Alors un tel quartet m’a forcément attiré et cet album, et bien, je l’ai écouté
des kilomètres durant.
11. RAY BARRETTO NEW WORLD SPIRIT : « Killer Joe » - Album
« Hot Hands » / Concord Picante 1993.
Ray Barretto : congas, percussions, leader | Jairo Moreno : bass
& electric bass | Satoshi Takeishi : drums | Alfredo Gonzales :
guiro | Hector Martignon : piano & synthesizers | Jay Rodriguez :
tenor sax & flute | Ray Vega : trumpet & flugelhorn, percussions.
Voilà un album et un titre qui m’ont réconcilié avec la vague à la mode de la
salsa, juste après le ras le bol de la jouer Lavilliers. Et pourtant ce
Lavilliers, quelle classe quant il la joue.
Mais parfois, à force…
Puis arrive, par hasard, alors que j’avais tourné le dos à ces rythmiques
pianistiques absolument kiffantes à exécuter, ce « Killer Joe ».
J’ai repris ce chemin, ai remis le piano à l’ouvrage, fait tourner ces plans
incessants et obstinés (sous le solo de flûte, remarquable), enfoncé les
touches du piano et défoncé chaque solo d’un poids en touche…
Je me suis souvenu être allé au ciné, ado pour le film Salsa, ai ressorti mes
vieux Concord Picante et ai mis à la poubelle la scie qui en y réfléchissant
bien m’en avait éloigné, une certaine version de Brel, devenue mode, par Yuri.
Ray est un pilier du genre, il a fusionné cela avec le jazz en restant
traditionnel.
Ce type est incontournable et écouter sa puissante discographie correspond à un
truc proche du plaisir pur.
Et là, il a fait fort… je ne peux vous dire combien de fois ce titre est passé
chez moi…
12. DIDIER LOCKWOOD : « Misty » - Album « A tribute to
Stephane Grappelli » / Dreyfus Jazz 2000.
Didier Lockwood : violon | Bireli Lagrene : guitar | NHOP :
bass.
Le trio de rêve pour rendre hommage au grand Stéphane Grappelli.
Un titre incontournable du répertoire, un feeling entier de leur part à tous
trois, Didier Lockwood explore tout son violon, le fait chanter comme peu
savent ou peuvent le faire.
Transmission totale d’un patrimoine jazz à la française, ce titre, cet album
est un impératif de ce jazz à la fâcheuse étiquette manouche qui est juste une
carte d’identité hexagonale.
Le dessin musical est ici beau, précis, subtil et émotif.
« Misty » joué ainsi, on ne pourrait s’en lasser.
13. STEFANO DI BATTISTA : « La Dolce Vita » - Album « La
Dolce Vita » / Warner 2024.
Stefano di Battista : alto saxophone | Matteo Cutello : trumpet |
Daniel Sorrentino : double bass | André Ceccarelli : drums | Fred
Nardi : piano, arranger.
Et d’une, reprendre Nino Rota et le mettre réellement sur les rails du jazz –
immédiatement adhésion totale.
Et de deux, le faire avec cette classe désinvolte qui a le don de magnifier ces
mélodies intemporelles, classiques, se sifflant à l’infini de la douceur de la
vie, sourire au soleil, à la vie, à tout ce que celle-ci apporte…
Rien de vraiment bien compliqué et pourtant c’est si difficile la bonne humeur
en artistique là où l’art est souvent le reflet des affres, des névroses, des
déprimes et autres maladies intérieures avec et par lequel l’art est exutoire,
guérison, expression.
Alors, oui, de tels moments ça fait du bien.
On grapille les notes du piano comme on picore dans une assiette gourmande et
variée, on laisse couler goulument le nectar de la mélodie du saxophone, tel ce
vin légèrement sucré qui emplit d’aise, on circule autour de la table, passant
d’invités en amis au gré de ce beat contrebasse-batterie et on clame à qui veut
l’entendre la trompette de la vie.
Oui mais, voilà, l’été est bientôt fini et la cigale est partie à Paris dit-on…
Elle redescendra qui sait, l’été prochain.
« j’aime pas Di Battista, il en met trop et il est trop facile » m’a
dit un jour un sourd mais malheureusement pas muet.
Personnellement j’aime tellement cette facilité et cette aisance désinvolte…
A chacun sa foi qu’elle soit bonne ou mauvaise et le jour où je saurais
m’amuser ainsi avec la difficulté Rota, franchement ce sera un moment béni.
14. KENNY DREW : « Yesterdays » - Album « Everything I Love »
/ Steeplechase 1991.
Kenny Drew : piano
D’une extrême à l’autre.
Introspectif, sur un piano vraiment de bas étage, presque accordé mais
déséquilibré, Kenny Drew s’offre et nous offre tout ce qu’il aime, autrement
dit, quelques-uns des standards de sa culture qu’il affectionne.
J’ai retenu « Yesterdays », cette délicate mélodie, bien trop peu
jouée, mais qui quand elle est retenue par un-e artiste se pare souvent de
nombreuses belles surprises.
Kenny Drew va chercher au fin fond de ce piano aux reliefs sommaires de quoi la
sublimer, prouvant (me) par là que l’instrument peut rester instrument et que
si l’intention est interprétation, alors, la musique dépassera l’objet.
Tout le spectre tant instrumental que de jeu est exploré et exploité.
La palette de nuances est admirable, et l’on observe, en imaginaire, ces doigts
agiles qui s’émeuvent sur cette éclatante inspiration.
Debussyste serait presque le bon terme.
15. ERNIE WATTS « Nostalgia In Time Square » - Album « the Long
Road Home » / JVC 1997.
Ernie Watts : tenor sax | Kenny Barron : piano | Reggie Workman :
bass.
Le thème tout d’abord… ce thème composé par Mingus, joué, c’est vrai à de
nombreuses sauces, du fait de sa simplicité harmonique (marche d’accords par
tons) et organisés en anatole.
Ce trio, ensuite.
Ernie Watts que vous connaissez tous car tributaire de tant de solos de sax
dans la pop-variété américaine que le lister remplirait à peine cette chronique
sans détailler… (Quincy, Chaka, Charlie Haden, Gilberto Gil, Dave Grusin et
même Claude Nougaro, Rolling Stones, Barry White, Christopher Cross, Marvin Gaye,
etc.).
Une sonorité rarement agressive, toujours chantante et feutrée, mais sans
exagération de souffle comme le fait Getz dans un genre similaire, par exemple.
Un véritable lyrisme dans un jeu bluesy pourtant issu de hard bop dans une
lignée à la Dexter Gordon.
Ernie Watts, vous le remarquez dans n’importe quel titre et dans n’importe
quelle musique, un peu comme Michael Brecker et bien sûr David Sanborn.
A ses côté Kenny Barron, je ne sais qu’ajouter sur ce pianiste pour lequel j’ai
la plus totale des addictions jazz, tant il est représentatif à la fois de l’instrument
et du jeu du jazz.
Et puis, pour driver le tout, Reggie (Reginald) Workman au jeu puissant et
insistant, au contenu dense et intense – qui attaque en premier le rôle
soliste, ouvrant la brèche à ses partenaires (écoutez donc le subtil jeu de
sideman de Kenny Barron derrières ce solo…).
Nul besoin de batterie.
Elle est bien là, dans la tête de chacun d’eux et chacun la rêve à sa façon.
16. SHIRLEY SCOTT TRIO « The Blues ain’t Nothin’ but some Pain » »
- Album « Great Scott !!! » / Impulse 1964.
Shirley Scott : vocals & organ | Otis Finch : drums | Bob Cranshaw :
bass.
Pour conclure un bon gros blues envoyé en minimalisme expressif, quasi
intimiste par l’extraordinaire Shirley Scott qui chante autant de sa voix que –
dans la continuité (en atteste son solo qu’elle fredonne en background) – sous les
doigts de son orgue.
Pour l’album elle est auréolée des arrangements de Oliver Nelson, sur la face A,
luxueuse, implosive.
Mais j’ai retenu ce blues en trio, où l’orgue frise la saturation, la voix
douce et sensuelle de Shirley contrastant avec cette âpreté organique. Pas de
Leslie, un son désireux de pureté afin de prolonger le vocal si sensible de
cette artiste qu’il faut absolument redécouvrir.
Comme dans nombre de ces formules trio, Bob et Otis assurent le beat et c’est
bien, c’est professionnel et en respect de l’artiste lead.
On aura l’occasion d’en parler de ce terme « pro », dans un prochain
#...
En attendant, savourez ce dernier titre, il est moments intimistes rares où les
instruments même les plus habituellement sauvages se rangent sagement derrière
l’émotion. Une question de dressage certainement.
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Je reviendrais pour de nouvelles playlist jazz bien entendu.
Mais avec celle-ci j’ai bouclé une large série de K7 virtuelles, je les range
dans leurs boites et dans un tiroir virtuel dédié et en prépare d’autres, mais
cela prendra un peu plus de temps.
En attendant cette suite, le format playlist n’est pas pour autant mis à part
(j’y ai pris gout) et il va se décliner autrement.
A bientôt pour d’autres découvertes et en avance, bon week-end.
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